Si tu m’abandonnes, il me restera l’art

Je pense d’ailleurs aller à Venise pour visiter la Biennale d’architecture. J’y invite la femme de mes rêves car, outre son intérêt pour l’architecture, elle pourrait apprécier l’aspect romantique de l’escapade avec le sage précaire.

La superbe créature me reproche, en forme de plaisanterie, d’aller dans les musées et de préférer l’art, la littérature, aux activités lucratives des mâles alpha.

Je lui dis : eh bien, tu vois, si un jour tu m’abandonnes, il y aura au moins ça. Il y aura au moins l’art. Je serai triste, mais il y aura au moins l’art, les musées, les livres. Eux, ils ne m’abandonneront pas.

— Depuis combien de temps tu réfléchis à cette théorie ? me dit-elle.

— Elle me vient à l’instant. Je n’y avais pas pensé avant.

— Parce que, dit-elle, avant tu disais : si tu disparaissais de ma vie, je mourrais. Maintenant tu dis : il y aura au moins l’art. Ça veut dire que tu tiens un peu moins à moi.

J’étais fait comme un rat.

Quand le genre déborde : à propos d’Un avenir radieux, de Pierre Lemaitre

J’aurais pu écrire un billet après Le Grand Monde ou Le Silence et la Colère, les deux premiers volumes de la tétralogie Les Années Glorieuses de Pierre Lemaitre. L’écriture y est impeccable, les personnages attachants, le rapport aux événements historiques stimulant, ce qui rendait le plaisir de lecture si fluide, qu’il n’y avait rien à en dire. Lemaitre réussissait le pari rare de la littérature populaire bien faite, celle qui captive sans forcer, qui raconte sans peser, et que je lis sans bouder mon plaisir.

Et puis voici Un avenir radieux, paru en 2025, et soudain, l’envie me vient d’écrire. Non pas par passion, mais par déséquilibre. Quelque chose, dans ce troisième tome, s’est déplacé. Et c’est ce déplacement, plus encore que ma déception, qui me semble intéressant à interroger. Car il touche à la question centrale du genre littéraire.

On retrouve bien sûr la famille Pelletier, cette belle galerie de personnages que Lemaitre anime avec talent depuis le début : Hélène, Geneviève, François, et les autres. Une fresque familiale sur fond de Trente Glorieuses, entre satire sociale, roman d’apprentissage, chronique historique. Jusqu’ici, l’équilibre tenait. Mais dans Un avenir radieux, François Pelletier devient le héros d’un roman d’espionnage, mêlant services secrets, missions troubles entre Paris et Prague, en pleine Guerre froide. Et là, pour moi, la lecture vacille.

Non pas que ce soit mal écrit. L’intrigue est efficace, rythmée, bien structurée. Mais cette incursion dans le roman d’espionnage rompt l’équilibre délicat qui faisait la force de la saga. Le récit se désaxe : l’intrigue d’espionnage prend une telle ampleur qu’elle relègue les autres personnages au second plan. Quand Geneviève ou Hélène réapparaissent au détour d’un chapitre, on sursaute presque : « Ah oui, elles étaient là ». C’est un regret sincère, car ce sont elles, pour ma part, que j’avais envie de suivre. Chacun ses préférés, moi, ce sont Geneviève et Jean.

Mais il ne s’agit pas seulement d’une préférence de lecteur. Cette évolution révèle un effet plus profond : l’absorption du personnage par le genre. François Pelletier, que l’on connaissait sensible, complexe, un peu dissimulateur et ambitieux, devient ici un pion du récit d’espionnage. Il perd en densité ce qu’il gagne en action. Le genre polar, avec ses codes bien huilés, écrase la singularité du personnage. François n’est plus François : il devient un archétype, un « héros traqué », un rouage dans une mécanique narrative. Et c’est précisément cela qui me gêne.

Je ne veux pas faire le procès du roman d’espionnage qui a ses lettres de noblesse. Mais il me faut avouer que ce genre me laisse froid. Il ne me divertit pas, il m’ennuie un peu. Sylvain Tesson, dans Dans les forêts de Sibérie, écrivait qu’il emportait quelques polars « pour se distraire », voilà encore un détail qui m’éloigne de l’écrivain voyageur. Moi, c’est l’inverse : j’ai l’impression de faire mes devoirs quand je lis un polar. Ce qui me plaît dans Les Années Glorieuses, c’est la chronique sociale, le roman familial, l’observation fine des milieux. Et tout cela se trouve dilué dans Un avenir radieux.

Il ne s’agit donc pas simplement d’un choix narratif de Lemaitre, mais d’un déplacement structurel. Le roman bascule dans un autre genre, et ce faisant, transforme tout : les personnages, le rythme, le ton, l’ambition même du projet. Ce n’est pas le même livre – ce n’est plus la même saga.

Moi, je continue à préférer les romans où le personnage reste au centre. Ceux où l’intrigue ne l’écrase pas, où l’écriture lui laisse de l’espace pour respirer. Sans doute est-ce pour cela que je lis et écris davantage sur le voyage, et pourquoi il est essentiel de tracer une frontière entre fiction et récit factuel : les romans de voyage ont la même tendance que je vois chez Lemaitre aujourd’hui à subsumer le voyage aux effets d’intrigue. Alors que ce que j’aime dans le genre Voyage, c’est l’inattendu et les égarements, les cyclistes qui perdent les pédales.

Retour du papier chez les riches : un week-end à l’hôtel de luxe

Nous passons le week-end pascal dans un hôtel de luxe, une bulle de silence japonais dans la splendeur orientale. Ici, les riches lisent des livres en papier. C’est la nouvelle distinction sociale. Depuis que les outils numériques sont devenus les jouets de la populace, c’est le retour au livre qui fait figure de raffinement. Lire, voilà la nouvelle élégance discrète.

Pour le sage précaire, lire, ça a toujours été la vie normale, ordinaire, dans les usines comme sur les plages de sable blanc.

Je me réjouis de cette nouvelle mode : sans l’avoir prémédité, je me trouve dans le ton et dans les codes des gens privilégiés. Mes livres m’accompagnent partout, par coquetterie autant que par nécessité. Les rares clients qui scrollent sur leur téléphone se signalent par une forme de vulgarité.

Je m’en ouvre à Hajer en lui demandant si mon observation est déjà une banalité ou si elle fait partie de mes théories loufoques dont on se moque avant de les adopter. Mon épouse est plutôt d’accord avec moi mais elle émet une théorie à elle : ce n’est pas pour frimer que les riches lisent mais pour se sevrer des réseaux sociaux. Le livre est donc un signe brandi devant le peuple pour dire au monde : voyez, moi au moins, j’essaie de m’en sortir.

On se promène dans les jardins, entre deux baignades en mer ou en piscine. Moi, je mate les couvertures des bouquins. Le verdict est cruel : les lectures ne sont pas à la hauteur des lieux. Beaucoup de romances et des romans à enquêtes. Des couvertures brillantes, des titres évocateurs et vite oubliés. On dirait que le retour du papier n’a pas ramené avec lui l’exigence littéraire.

Le luxe, peut-être, est ailleurs. Dans le geste de tourner une page, dans le bruissement d’un signet qu’on replace soigneusement, dans le poids d’un volume qu’on glisse dans son sac plutôt que dans sa poche. Le contenu ? On repassera. Le chic, désormais, c’est l’objet-livre, pas forcément la pensée qu’il contient.

L’amour et l’intelligence. Des fleurs pour Algernon, de Daniel Keyes

Rembrandt : l’intelligence et la culture livresque peuvent-elles étouffer ou allumer l’amour ?

Je n’avais jamais entendu parler de ce livre. Je ne devrais pas le dire, parce qu’en réalité je passe trop de temps à me faire passer pour plus con que je ne suis. Toute ma vie, j’ai fait ça : me faire passer pour plus con que je ne suis. Et trop souvent, des gens prennent ça pour argent comptant. Ils pensent que c’est vrai. Que je suis un con.

Si je vous dis ça, c’est parce que la question de l’intelligence et de la connerie est une des grandes affaires de ma vie : être intelligent, le devenir, mais aussi paraître intelligent ou paraître un peu con, se faire passer pour un imbécile. Ce n’est pas tant l’intelligence en soi qui est importante pour moi, mais tout cet ensemble de petites choses connexes. Et dès que j’ai entendu parler de ce roman, Des fleurs pour Algernon, dès que j’en ai entrevu à peine le sujet, je me suis dit : c’est pour moi, je dois le lire.

Je l’ai vu lors d’une promenade à Paris, je l’ai acheté, sans même chercher à savoir. Et surtout, j’ai eu l’intuition de ne rien lire à propos de ce texte avant de le lire moi-même. Je sentais qu’il y avait quelque chose là qui allait m’intéresser personnellement et intimement.

En effet, le narrateur est un homme qui commence l’écriture d’un journal d’expérience en étant extrêmement bête. C’est un homme attardé, avec un QI de 68, à la limite de l’illettrisme, qui écrit de manière phonétique. Il devient intelligent grâce à un traitement médical. On suit ainsi l’évolution de son intelligence, ses effets positifs et négatifs sur sa vie sociale. Je n’en dis pas plus, pour ne pas dévoiler l’essentiel du récit, mais ce qui est sûr, c’est que le cœur du livre, c’est l’intelligence humaine et aussi de son augmentation.

Je me sens très proche de ce personnage, non dans son extrême bêtise du début, ni dans son extrême intelligence de la suite, ni dans sa régression fatale, mais dans le parcours. Dans le fait d’être pris alternativement pour un faible d’esprit et pour un intellectuel. Tout cela me vient de mes études de philosophie : je voulais tenter ma chance avec de jeunes femmes sans les assommer avec des citations et des références, pour entretenir des relations sensuelles plutôt que de les impressionner ou de rester sur des échanges intellectuels. J’ai donc travaillé à nourrir des conversations à teneur philosophique (sur l’amour, le désir, la foi, la morale, la politique) sans citer les auteurs qui m’avaient éclairé sur ces sujets. Je suis devenu un conversationniste, quelqu’un avec qui on peut discuter avec intelligence mais sans technique. Uniquement avec la langue vernaculaire.

Cela a eu des effets contrastés qui au bout du compte me conviennent. Si certaines personnes ont cru que je manquais de culture à cause de l’absence de citations et de références, j’ai obtenu de nombreuses autres ce que je cherchais, comme Fontenelle le disait dans ses entretiens sur « La pluralité des mondes » : un équilibre entre le charme sensuel de l’interlocutrice et l’intelligence articulée de sa conversation, sans tomber ni dans la bestialité, ni dans la dispute d’intellectuels.

Ce qui m’a aussi marqué dans la nouvelle parue en 1956, c’est le rapport entre gentillesse et intelligence, amour et intelligence, perception de l’autre et intelligence. Par exemple, quand il est trop bête, le personnage voit telle femme comme une professeure sans charme, bienveillante mais maternelle et même un peu vieille. Quand il devient intelligent, il la considère avec une maturité sexuelle nouvelle et la trouve séduisante, au point de voir en elle une jeune femme. Il en tombe amoureux. Des phénomènes comme ceux-là me parlent confusément mais très fortement. Et pour la première fois, je me demande si je ne suis pas un peu sapiosexuel.

“La Realidad” de Neige Sinno : une grande littérature de voyage

Dès que j’ai entendu parler de La Realidad, j’ai su que je devais non seulement le lire, mais aussi me le procurer. Ce n’était pas une simple curiosité, mais l’intuition qu’il s’agissait d’un livre de voyage d’une importance majeure. 

Lorsqu’on parle de Neige Sinno aujourd’hui, on pense immédiatement à Triste Tigre, son premier livre publié, qui a connu un immense succès critique et public. Mais ce n’est pas son premier livre écrit. Avant Triste Tigre, bien avant même d’être connue, elle avait déjà rédigé La Realidad.

Ce livre, elle l’a d’abord écrit en espagnol, puis elle l’a retravaillé et traduit en français. Pourtant, à l’époque, elle ne l’a pas publié. Les éditeurs avaient fait ce qu’ils savent faire de mieux : refuser les manuscrits. Neige a mis de côté ce livre refusé, sans s’avouer vaincue, et a continué de travailler car d’autres textes s’imposaient à elle. Ce n’est qu’après le succès retentissant de Triste Tigre, avec un lectorat désormais vaste et attentif, qu’elle a décidé de reprendre ce manuscrit, son premier véritable livre, et de le proposer aux éditeurs qui, soudainement éclairés par un discernement et un professionnalisme sans faille, ont voulu le publier.

Ce parcours éditorial singulier rend La Realidad attirant mais son intérêt réside dans ses qualités intrinsèques. Il ne s’agit pas d’un deuxième livre dans l’ordre de l’écriture, mais d’un retour à l’origine, à une autre facette de son écriture, celle d’une jeune femme qui voyage, qui explore, qui cherche.

Et cette quête transparaît dès les premières pages. La Realidad est un livre de voyage, mais un voyage propre aux années 2000 : celui de jeunes Européens qui partent en Amérique latine avec peu d’argent, vivant parmi les squatters, les punks à chiens, ceux qui se débrouillent à la marge.

Un passage résume bien cet état d’esprit. Deux jeunes filles arrivent dans un squat à San Cristóbal, une ville qui semble dangereuse, et Sinno écrit :

“C’était un lieu magnifique et décrépit, exactement ce qu’il nous fallait. On nous a assigné un matelas dans une chambre à côté de jeunes de Veracruz qui vendaient des disques pirates. On a laissé là nos affaires et on est parti explorer la ville.”

Déposer ses affaires sur un matelas dans un squat et partir explorer la ville, c’est un geste qui en dit long. Cela signifie d’abord une confiance absolue dans les codes de ce mode de vie : on ne vole pas ceux qui partagent notre précarité. Cela montre aussi un détachement matériel total : ces deux jeunes filles n’ont rien qui vaille vraiment la peine d’être protégé. Leur richesse, c’est leur corps, leur force de pensée, leur énergie. La soif de mouvement.

C’est cette énergie que La Realidad capte avec une intensité rare. L’intensité d’écriture qu’on trouve parfois chez ceux qui voyagent.

Fariba Adelkhah et la fabrique des voyageurs : une lecture anthropologique

Fort de mon intérêt pour les recherches de l’ex-otage française et iranienne Fariba Adelkhah, j’ai commandé à la Bibliothèque nationale de Bavière ses ouvrages disponibles. Parmi eux, Les Mille et une frontières de l’Iran. Quand les voyages forment la nation (Kathala, 2012) m’a particulièrement marqué. Dix ans avant son arrestation pour cause d’espionnage. C’est un livre qui, dans un premier temps, suscite un regret – celui de ne pas l’avoir découvert plus tôt – mais qui, à bien y réfléchir, ouvre plutôt une perspective dans mes recherches sur le récit de voyage. Il s’agit d’un ouvrage essentiel sur la théorie des voyages et la façon dont ces derniers construisent des identités collectives.

Dans ce livre, Fariba Adelkhah adopte une approche anthropologique pour montrer comment migrants, pèlerins, commerçants, bannis et touristes participent, chacun à sa manière, à la formation d’une identité iranienne. Ce que j’aime, c’est sa manière de transformer ses propres expériences voyageuses en un objet d’étude. Plutôt que de livrer un récit subjectif, elle raconte ses aventures passées sous un prisme scientifique, anonymisant ses interlocuteurs, qui n’étaient autres que ses « copines » et ses compagnons, pour en faire des sujets d’enquête. Ce qui pourrait être un simple témoignage devient alors un terrain, un espace où l’expérience du voyage est transmutée en réflexion anthropologique.

Comme cela nous change des médiocres chants narcissiques de ces furtifs héros parisiens qui passèrent quelques semaines en Iran pour se faire chantres humanitaires de la liberté des femmes. Lire de toute urgence Fariba Adelkhah plutôt que L’Usure d’un Monde de M. Désérable.

La posture de Fariba Adelkhah résonne fortement avec mes propres travaux. J’ai toujours rejeté la distinction rigide entre le voyageur et le touriste, une opposition qui traverse nombre de récits conventionnels car trop ancrés dans une idéologie ambiante paresseuse. En m’inspirant de la pensée de Jean-Didier Urbain, j’ai soutenu que tout déplacement – qu’il soit motivé par le loisir, l’exil ou la recherche – participait de la même dynamique fondamentale, et que rejeter le tourisme revenait à élaborer une stratégie de distinction stérile. Loin d’être une activité réservée à une élite aristocratique ou philosophique, le voyage est un phénomène pluriel, façonné par des motivations diverses.

Dans cette perspective, l’approche d’Adelkhah rejoint également une autre dimension qui m’intéresse : celle du voyage comme captivité. Cela concerne un autre livre de la chercheuse, paru il y a quelques mois et que j’achèterai lors de mon prochain passage en France. De nombreux travaux ont déjà exploré cette pratique paradoxale de la captivité-voyage, notamment dans la collection dirigée par François Moureau sur les « récits de captifs en Méditerranée », notamment au siècle des Lumières. Mais l’étude des récits de captivité contemporains reste à approfondir. De Jean-Paul Kauffmann, retenu au Liban avant de devenir écrivain voyageur, à Ingrid Betancourt et son expérience d’otage parmi les Farcs de Colombie, jusqu’à Fariba Adelkhah qui a connu les geôles Iraniennes, il existe une continuité fascinante entre la contrainte du confinement et l’élaboration d’un récit de déplacement.

Otages français à l’étranger et la théorie du voyage

Ces jours-ci, l’écrivain Boualem Sansal est retenu par le pouvoir algérien, et l’agitation médiatique autour de cette affaire donne l’impression qu’il n’y aurait qu’un seul intellectuel en prison dans le monde. Mais au-delà de cette figure célèbre, combien de Français sont aujourd’hui encore otages ou détenus arbitrairement à l’étranger ? Depuis quelques années, et plus particulièrement depuis 2020, je m’intéresse aux prisonniers français en Iran. J’ai moi-même voyagé dans ce pays, arpentant avec mon épouse Hajer les rues de Shiraz et d’Ispahan, ces mêmes lieux où plusieurs Français ont été arrêtés.

Appel pour la libération des otages français en Iran

Aujourd’hui, je tiens à rappeler l’urgence de la situation de Cécile Kohler et Jacques Paris, respectivement professeurs de français et de mathématiques, arrêtés en Iran lors d’un voyage culturel et accusés d’espionnage. Il y a quelques jours à peine, Olivier Gondrand a été libéré. Globe-trotter, amoureux de la poésie, il aurait inscrit un poème de Nerval sur le mur de sa prison pour tenir le coup. Ce détail, tout comme le choix des mots dans ses rares prises de parole publiques, me fait penser qu’il est peut-être un écrivain voyageur. J’attends donc de lui – et avec impatience – un récit de captivité, un récit de voyage ou, à défaut, quelques paroles sur son expérience. D’ailleurs, je l’invite à un entretien dans les locaux de La Précarité du Sage, pour discuter de son rapport au voyage et à la littérature en captivité.

Fariba Adelkhah et l’anthropologie du voyage

Mais parmi les Français qui ont connu la prison en Iran, il en est une dont le parcours est fascinant : Fariba Adelkhah. Anthropologue, directrice de recherche au CNRS, elle a consacré une partie de son travail à l’étude des voyages comme structures fondamentales des relations humaines, entre migration, commerce et exil, notamment entre Afghans et Iraniens. L’un de ses ouvrages porte un sous-titre éloquent : Comment les voyages forment la nation. Son « anthropologie du voyage » l’a conduite à étudier les Baloutches, les Pachtounes et les Hazaras, ces minorités mobiles qui défient les frontières et les États. Accusée d’espionnage – accusation habituelle en Iran contre les intellectuels étrangers –, elle a été emprisonnée entre 2019 et 2023. De cette expérience, elle a tiré un livre qui entre immédiatement sur ma liste de lecture : Prisonnière en Iran. Une analyse du système carcéral iranien (Seuil, 2024).

Le voyageur face à la prison

Le voyage est un grand plaisir de privilégiés quand il n’est pas migration, mais il comporte aussi des risques. La prison, dans ces circonstances, devient une mise à l’épreuve radicale de l’expérience du voyageur. On passe de l’errance choisie à la captivité imposée. Pourtant, certains parviennent à transformer l’épreuve en réflexion, à en faire un témoignage ou un objet d’étude. Que l’on songe notamment à Jean-Paul Kauffmann dont l’expérience d’otage du Hezbollah dans les années 1980 a déterminé toute son œuvre d’écrivain.

Lire sur ce sujet : Voyager avec Jean-Paul Kauffmann

La Précarité du sage, 2013.

La liste des voyageurs emprisonnés en Iran est longue, mais leurs récits, eux, sont encore rares. Tout en remerciant le Très-Haut de m’avoir permis d’échapper aux filets de la police iranienne lors de mon périple persan en 2020, je recommande la lecture des voyageurs qui ont connu la prison en Iran, Fariba Adelkhah en tête.

Lire Onfray, regretter Onfray ? À propos de « Théorie du voyage »

Photo gratuite générée par la banque d’images de mon blog quand j’ai saisi le terme de recherche « Voyage ».

Il y a des livres que l’on découvre trop tard et dont l’absence dans nos propres travaux devient un regret intellectuel. Théorie du voyage de Michel Onfray (2010) en fait partie. Lorsque j’écrivais ma thèse sur la philosophie du récit de voyage, ce livre aurait pu y figurer, ne serait-ce que pour comprendre une certaine perception du voyage en France au tournant du XXIe siècle. Pourtant, je l’avais ignoré. Aujourd’hui, je mesure ce qu’il aurait pu apporter, non pas tant pour ses qualités, mais pour ce qu’il révèle des lieux communs qui structurent encore le discours sur le voyage.

Dans le panorama de la littérature de voyage, Onfray est un personnage en entre-deux. Trop jeune pour appartenir au mouvement de la « littérature voyageuse » des années 1990 réunis autour de Michel Le Bris, trop vieux pour faire partie des néo-explorateurs dont la tête de file est Sylvain Tesson, nés dans les années 1970. Ni compagnon de route des anciens soixante-huitards reconvertis dans un certain néo-conservatisme, ni figure emblématique de cette vieille vague de jeunes voyageurs commerciaux, il occupe une position indécise, flottante. C’est peut-être cela qui rend son livre symptomatique d’une certaine conception du voyage, à la fois banale et datée.

Onfray y propose une vision du voyage qui se veut poétique, mais qui se vautre souvent dans le cliché. Exemple frappant, cette longue citation de la page 115 :

J’aime les espaces jaunes du colza, verts du blé en herbe, violets ou mauves de la lavande, j’aime voir les rivages découpés (…) Lacs, rivières, étangs, marécages transformés en miroirs violents par le soleil. J’aime voir passer les voitures, petites traces lentes sur les routes, filer les trains, longs serpents ondulants, glisser les péniches lourdes et lentes, ou marcher les humains futiles et essentiels.

L’intention est évidente : écrire un texte empreint de lyrisme, mais le résultat est d’une pauvreté affligeante. Les couleurs primaires des paysages, les formes élémentaires du monde, des phrases que pourrait rédiger un enfant à l’école. Rien d’inédit, rien qui fasse surgir un regard singulier sur le voyage.

Le plus regrettable, cependant, n’est pas tant cette prose convenue que l’absence d’un véritable dialogue avec les écrivains voyageurs. Certes, Onfray cite Nicolas Bouvier, mais de manière anecdotique, sans approfondir. Il ne semble pas s’intéresser à la littérature de voyage contemporaine, ignorant des auteurs comme Jean Rolin ou Baudrillard, qui avaient pourtant déjà exploré des territoires similaires. Son approche reste prisonnière d’une opposition éculée entre voyageur et touriste, comme s’il n’existait pas déjà une littérature critique sur ce sujet – on pense notamment aux travaux de Jean-Didier Urbain.

Onfray croit se démarquer sur un point : il défend la vitesse contre la lenteur. Contrairement à la tendance qui fait de la lenteur une posture subversive, il assume la modernité du voyage rapide et préfère l’avion aux pérégrinations interminables. Sur ce point, je ne suis pas en désaccord. J’avais moi-même critiqué dans mon propre livre l’idée selon laquelle la lenteur serait en elle-même une forme de résistance. Cependant c’est tellement XXe siècle cette opposition ! Et puis surtout, défendre l’usage de l’avion au XXIe siècle sans même aborder les enjeux environnementaux ou énergétiques, c’est rester désespérément ancré dans une vision du voyage qui ne dépasse pas le stade du débat de café du commerce.

Finalement, Théorie du voyage est un livre utile, mais malgré lui. Il représente l’exemple parfait du discours convenu sur le voyage, une illustration de ce que l’on peut qualifier de banalité du voyageur philosophe. En cela, il devient un bon point de départ, dans le cadre d’un article de critique ou de recherche, pour mettre en valeur tout autre texte qui, lui, proposerait une véritable réflexion sur l’acte de voyager. À défaut d’être un livre marquant, il sert au moins de repoussoir.

André Dhôtel, écrivain du basculement invisible

André Dhôtel, 1900-1991, est un romancier qui a très fortement compté dans ma vie. J’ai lu pour la première fois un de ses livres avant l’adolescence : Le Pays où l’on n’arrive jamais, son plus grand succès. Je ne savais pas alors que c’était un grand écrivain. Pour moi, c’était juste un livre pour enfants. Mais ce roman m’avait fait rêver bien avant que je prenne au sérieux la lecture et que j’aime les livres.

C’est l’histoire de plusieurs enfants qui fuguent et qui partent à la recherche d’un parent, se retrouvant dans différents territoires ruraux et fluviaux, assez reconnaissables, et même triviaux du nord de la France, de la Belgique et des Pays-Bas. Mais André Dhôtel réussissait, sans sortir d’une réalité stricte, à faire naître des sensations de fantastique. À tel point que ce sont les Ardennes elles-mêmes qui deviennent, dans l’esprit du lecteur, un pays irréel.

J’ai lu d’autres livres de Dhôtel, en particulier ses livres pour adultes, quand je suis devenu moi-même un jeune adulte. Et là, évidemment, ces romans étaient moins bouillonnants que ses livres pour enfants, mais j’ai été étonné de retrouver dans ces textes des moments de narration où surgit une sensation de splendeur ou d’éclat. Quelque chose de splendide arrive dans une ambiance générale plutôt réaliste et populaire. Une beauté folle se révèle dans un paysage peu romantique.

Quelque chose d’impalpable me touchait car les paysages où j’ai grandi étaient, pour le coup, désolés : ni beaux ni laids, ruraux mais en partie industriels sans jamais être pittoresques, agricoles et sans charme… Ou plutôt, ruraux mais dont le charme était caché. Mes promenades d’enfant et d’adolescent devaient être soutenues par une forte capacité de rêverie pour transfigurer les terres froides du haut Dauphiné en sites prodigieux. L’art d’André Dhôtel consiste à faire apparaître des prodiges chez des gens médiocres, dans des environnements ternes, et cela me parlait beaucoup.

Et c’est ce que tous les lecteurs de Dhôtel disent et répètent à foison, sans réussir vraiment à exprimer ce qu’ils ressentent. Ce sont les mots de « merveilleux » ou de « fantastique » qui reviennent. On le dit, mais lui n’emploie jamais ces mots. Et surtout, on ne comprend jamais comment il parvient à nous donner cette sensation-là. Car le matériau qu’il utilise — les personnages, les paysages, les actions, les objets — tout est absolument banal.

Par ailleurs, Dhôtel était un homme extrêmement régulier et conventionnel. Professeur de philosophie jusqu’à la retraite, il menait une vie maritale, de fonctionnaire parfaitement ordinaire. Il n’était ni révolutionnaire, ni drogué, ni fasciste, ni vraiment de gauche, ni vraiment de droite. J’aimerais beaucoup savoir pour qui il votait. Et ses histoires n’ont rien qui permette d’être racontées avec feu. Ce sont des livres dont la banalité réaliste est difficile à décrire. On aime ces livres parce qu’il y a une rencontre entre un lecteur et un texte : sans cette rencontre intime, on ne peut se raccrocher à du contenu, des réflexions ou des partis pris ; il n’y a pas de discussion, pas de débat, pas de « culture » ni de conversation cultivée avec Dhôtel. Soit on n’a rien à en dire, soit on ne sait pas comment le dire.

Pour toutes ces raisons, ce qui marque le lecteur est un moment où tout bascule pour un personnage, c’est-à-dire un événement surgit. Cela peut être lié à l’amour ou à autre chose. Un moment de folie peut-être, de perte de repères pour quelqu’un, mais où, en même temps, surgit une sensation étrange, comme si tout s’éclairait.

Cet art de l’épiphanie est probablement lié à sa culture philosophique et à sa foi, car il était catholique. Mais sans jamais parler ni de philosophie, ni de religion dans ses textes. Ses personnages religieux sont de braves curés incultes qui convertissent des âmes de délinquants en chassant le lièvre ; on est loin de Bernanos. J’imagine que Dhôtel vivait concrètement un mysticisme à fleur de peau. Avec des croyances dans les anges et dans une réalité qui, parfois, peut présenter une splendeur divine.

Évidemment, tout cela ne fonctionne que pour quelques lecteurs. La plupart de ceux à qui j’en parlais, quand j’étais étudiant, avaient bien envie, par amitié pour moi, de le connaître. Ils faisaient un effort pour le lire, puis l’abandonnaient, trouvant cela ennuyeux, sans relief. Un ami lyonnais me rendit le roman que je lui avais prêté en soupirant : « Je me suis forcé à le finir, mais je dois avouer que pour moi aussi, ça a été une expérience pathétique. » Il m’avait emprunté le roman intitulé Le Village pathétique.

C’est que son œuvre est à la fois très singulière et extrêmement conventionnelle. De même que lui-même se promenait en costume et se fondait dans la masse des gens du peuple, de la population normale, il n’était en aucun cas un bohème, un provocateur, quelqu’un qui voulait montrer, dans son style ou dans sa façon d’être, qu’il était un marginal ou un homme extraordinaire. C’est dans cette normalité, cette convention, ce respect apparent des règles, qu’il effectuait des sorties complètement folles.

Un bon exemple de cela se voit dans La Chronique fabuleuse, publié la première fois en 1955. Deux amis partent en vadrouille, sans but et sans plan, et leur voyage est en partie une fugue, une errance, une randonnée, une dérive… mais loin de prendre l’allure branchée des dérives urbaines des contemporains situationnistes, leur balade prend tout aussi bien la forme de vacances de fonctionnaires. Les deux amis font des rencontres, dorment dehors, jouent de la trompette sur un talus, élaborent une méthode pour voir les anges, draguent des filles sans succès, on ferme le livre en n’ayant rien compris.

Pas étonnant que La Chronique fabuleuse soit élu « Livre préféré » du sage précaire dans la notice biographique de ce blog.

Ma collection André Dhôtel

L’autre jour, j’ai retrouvé le carton qui contenait ma collection préférée : les livres de l’écrivain ardennais André Dhôtel (1900-1991).

Quand je les vois, comme ça, dispersés sur les marches extérieures de mon appartement cévenol, je me réjouis de ne pas les avoir tous lus. Il me reste de belles journées de lecture en perspective.