Averroès a-t-il souffert d’être philosophe ?

Ibn Rochd était un des grands intellectuels du Moyen-âge européen. Né en Espagne en 1126, sa langue était l’arabe mais je ne sais pas quelle était son ethnie. Il était peut-être descendant de l’aristocratie wisigoth convertie à l’islam trois cents ans plus tôt. L’Espagne était alors arabophone depuis les années 800.

Ibn Rochd est donc connu pour être un grand philosophe, tirant ses théories entre autres de ses lectures d’Aristote. Comme beaucoup de penseurs médiévaux, il tâcha de concilier la religion et la rationalité, les vérités révélées et les vérités démontrées.

On nous dit que son travail philosophique lui valut des persécutions de la part des autres musulmans. La preuve, il fut exilé et termina sa vie au Maroc, en 1198.

Est-ce vrai ? Était-il interdit de faire de la philosophie dans l’empire islamique ? Le film de Youssef Chahine semble aller dans cette direction, ainsi que la notice Wikipedia d’Averroès. Je pense qu’il faut regarder les choses avec nuance.

1. Ibn Rochd a profité de la culture de son époque, de ses traductions et de ses institutions. Il n’a pas étudié en clandestin.

2. Il appartenait à une grande famille de juristes et devint lui-même le grand cadi (juge suprême/préfet) de Séville, puis de la grande Cordoue. C’était un notable puissant, un homme de grand pouvoir, probablement proche des leaders.

3. Sa connaissance de la philosophie était appréciée du pouvoir islamique en place puisque ce sont des princes qui lui ont demandé d’écrire des vulgarisations de la pensée d’Aristote.

4. Il fut nommé médecin du sultan. Sans commentaire.

Mais alors pourquoi fut-il persecuté, calomnié, expulsé ? Pourquoi ses livres furent-ils brûlés ?

Parce qu’il y eut un changement de régime et que les nouveaux leaders firent ce que l’on faisait toujours au Moyen-âge pour se débarrasser d’anciens régimes et de potentats locaux : ils tuèrent, traitèrent d’hérétiques, instruisirent des procès en impiété, exproprièrent, bannirent.

Quand un pouvoir a besoin de savants, il en crée. Quand le même pouvoir est mieux servi par des religieux fanatiques, il écrase les savants. Puis quand il a besoin de séduire tel partenaire, il écrase ses soutiens fanatiques et met de nouveaux favoris en avant.

À mon avis, il ne faut pas chercher beaucoup plus loin la grâce et la disgrâce d’Averroès.

Fictions of Whiteness, de Maeve McCusker : une performance postcolonialiste

Statue de Joséphine non décapitée

For literary critics interested in such subjects as slavery, colonialism,and the ghosts of the past, the remarkable outpouring of world-class writing that characterized French Caribbean in recent decades offered a fertile, highly self-aware, and intellectually rewarding terrain.

Maeve McCusker, Fictions of Whiteness, p. 19

Cette citation est un bon exemple du style d’écriture de cette autrice universitaire : solide et élégant, ses phrases sinueuses permettent d’équilibrer un propos en se défendant de toute attaque tout en pointant plusieurs objectifs et sans jamais oublier de se raccorder aux idées précédentes. Maeve McCusker fut ma directrice de thèse, avec Dominique Jeannerod, et à ce titre je lui dois incontestablement une amélioration de mes capacités d’écriture académique.

Son dernier livre, Fictions of Whiteness, est un essai de critique littéraire qui se penche sur l’imaginaire associé aux « blancs », les « békés », qui vivent aux Antilles françaises. Vous qui venez de voir le film Napoléon de Ridley Scott au cinéma, gardez à l’esprit que la femme de Bonaparte, Joséphine de Beauharnais, était une créole blanche, et reste à ce jour la plus célèbre des blancs des Caraïbes. Elle avait paraît-il un petit accent antillais quand elle parlait, « ses r s’évanouissaient dans sa bouche » dit l’historien Henri Guillemin.

À propos de Joséphine, Maeve écrit cinq très belles page dans la substantielle introduction (35 pages en ajoutant la préface) sur le phénomène essentiel qu’est la statue de l’impératrice située en Martinique. C’est une œuvre gigantesque, en marbre blanc pour éviter la couleur sombre du bronze, et qui concentre sur elle un faisceau de problématiques historiques, esthétiques, narratives, coloniales et néocoloniales. Maeve démêle élégamment ces fils embrouillés de questions autour de la statue, sa matière, son sens, ses detériorations, son déboulonnage ou sa mémoire. Je cite à nouveau une longue phrase puissante de Fictions of Whiteness qui montre combien cette Joséphine pétrifiée concentre sur elle des désirs contradictoires, mêlant racisme victorieux et anxiété des dominants :

The tensions between omnipotence and persecution, between dominance and muteness, or at the very least the uneasy relationships among supremacy, vulnerability, victimhood, and anonimity that characterize the post-Abolition, and especially perhaps the post-departmentalization plantocracy, were captured in the wounded memorial, itself a fiction of triumphant whiteness, a « post-colonial performance », and a site of ambivalent and even traumatized power.

Maeve McCusker, Fictions of Whiteness, p.5

L’idée d’une « performance post-coloniale » pour qualifier une statue est une très belle création, à mon avis très fructueuse.

Maeve McCusker, professeure de français à l’université Queen’s de Belfast, est spécialiste de littérature antillaise et a déjà publié un livre remarquable sur Patrick Chamoiseau. Cette étude sur les blancs de Martinique et de Guadeloupe depuis le XVIIIe siècle est très originale car on a plutôt l’habitude de mettre en avant les auteurs et les personnages qui incarnent la négritude et ses developpements. Comme elle le dit, à l’exception du prix Nobel Saint-John Perse, les seuls auteurs antillais vraiment intéressants sont noirs. Les békés étaient plus doués pour faire du sucre que de la littérature. Raison pour laquelle j’ai pour ma part regretté un chapitre sur l’auteur (créole blanc dont la créolité nous est souvent inconnue) de l’Anabase.

Cela n’enlève rien aux nombreux mérites de Fictions of Whiteness. À travers des romans de Traversay, Levilloux, Glissant, Chamoiseau, Placoly et autres Marie-Reine de Jaham, Maeve McCusker invite le lecteur à réfléchir sur la condition privilégiée des blancs.

Bien sûr aux Antilles (c’est moi qui parle) la couleur de la peau n’a pas le même sens qu’en Europe, du fait déjà que les blancs y sont venus d’Europe, y ont massacré les indigènes et y ont introduit des esclaves d’Afrique. Ils ont donc recréé de A à Z tout un monde nouveau qui n’avait pas beaucoup de chances de satisfaire une âme baignée dans l’idéologie des Lumières. Les blancs y demeurent une petite minorité de la population qui possède l’essentiel de la richesse. Mais justement, nous les Français de métropole, nous avons une lourde tendance à ignorer, occulter, voire dédaigner la vie et les tensions à l’œuvre dans ces départements américains que nous trouvons normal de posséder.

Les études postcoloniales, je les ai beaucoup critiquées, mais elles ont cette vertu de nous inviter à prêter attention à des auteurs, des territoires et des histoires que notre culture majoritaire préfère dissimuler. Maeve McCusker fait partie des rares postcolonialistes à être toujours intéressante et à ne jamais dire de bêtises. D’ailleurs elle n’hésite pas, à ma surprise, à comparer le contexte littéraire de l’Irlande (colonisée par l’Angleterre) et celui d’îles américaines (colonisées par la France) (p. 74.).

Il y aurait sur ce point trop à dire, alors je m’arrête là.

Bégaudeau/Enthoven, deux manières opposées de raconter sa vie

Il est passionnant de lire deux autobiographies en parallèle, Deux singes ou ma vie politique de François Bégaudeau et Le Temps gagné de Raphaël Enthoven.

Les deux hommes sont nés au début des années 1970, étaient de bons élèves. Ils passent à la télé et dans les médias, les deux sont engagés politiquement, et sont d’excellents orateurs. Ils publient tous deux des livres. Ils sont agrégés, l’un de lettres l’autre de philosophie. Le parallèle se fait de lui-même.

Or, le lecteur fait une expérience radicalement différente quand il lit Le Temps gagné et Deux singes.

Dans le livre d’Enthoven, il n’apprend rien et reste assis dans son rôle de spectateur.

Dans le récit de Bégaudeau, le lecteur est debout et il se déplace. Il n’est pas spectateur, il participe à un atelier. Le texte fonctionne comme une proposition narrative qui explique comment la politique s’introduit dans une vie, et comment un indivu l’appréhende. Le lecteur est donc invité à chaque page à faire ce même travail de mémoire et de politique.

Quand on lit Bégaudeau, on n’est pas impressionné. On n’est pas au spectacle, on n’admire ni ne déteste jamais le petit Bégaudeau narrateur, car on est mis en mouvement. La fonction lecteur est dynamisée, et on est invité à se mettre au travail.

Enthoven, au contraire, prend soin de nous mettre à distance et de nous dire regardez-moi. Quand il parle des coups de son beau-père, de la défécation de sa femme, de la maison de Carla Bruni, c’est Raphaël qui danse devant nous, sur cette scène majestueuse que le monde éditorial et médiatique a construite pour nous. Raphaël n’oublie pas de se donner le mauvais rôle parfois pour ne pas apparaître malhonnête.

Bégaudeau, lui, parle de lui comme Sartre le faisait dans Les Mots, parce qu’une vie humaine en vaut une autre. Bégaudeau sait que sa vie n’est pas plus intéressante que la nôtre. Il traque son enfance dans ses éléments concrets pour trouver à quel moment et pourquoi il est devenu « de gauche », alors que son frère et sa sœur se fichent de la politique. Le déterminisme familial facile étant évacué, on peut chercher des déterminismes plus fins, plus complexes, et c’est une quête passionnante à poursuivre.

Enthoven et le terrorisme

Mais chacun savait que nous vivions les premiers temps de la révolte, quand quelque chose se passe et que le tyran, surpris par une insurrection dont il sait la cause, tente en vain de mettre le peuple de son côté en dépeignant les insurgés comme des barbares, ou des terroristes.

Raphaël Enthoven, Le Temps gagné, 2020, p. 101.

Aujourd’hui, Raphaël Enthoven soutient le regime tyrannique qui commet l’irréparable à Gaza et en Cisjordanie, pour la raison précise que ledit régime est « surpris par une insurrection dont il sait la cause », et qu’il dépeint les insurgés « comme des barbares, ou des insurgés. »

Saint-John Perse et la cousine de ma mère

J’ai vu chez ma mère les volumes de la Pléiade qui appartenaient à sa cousine psychanalyste. Cette cousine habitait et exerçait à Lyon, à deux pas de la faculté de philosophie où j’étudiais. Ma mère s’occupait de sa cousine lorsque cette dernière devint âgée. Je n’ai jamais eu la présence d’esprit de la connaître personnellement et d’écouter cette femme qui avait étudié en Angleterre et qui devait être un puits de science. Petit con comme je l’étais, je n’avais que mépris pour la psychanalyse freudienne et je ratai pour toujours l’occasion de communiquer avec ce membre de ma famille qui avait plus de connaissance que j’en aurai jamais.

Arrogance de la jeunesse. La seule fois où je bus un café avec la cousine psychanalyste et ma mère, au siècle dernier, je lui parlai de mes héros de l’époque, le philosophe Gilles Deleuze et le psychiatre Felix Guattari. On ne pensait que du mal de Freud, et on préférait de loin la psychiatrie et ses médicaments.

Je repense à ce café des quais du Rhône avec ma mère et sa cousine comme d’une séance amère.

Je lui parlai de la fameuse performance radiophonique d’un certain Abraham (si c’est bien son nom) qui séquestra son psy pour dévoiler les mécanismes de domination à l’œuvre dans la cure freudienne. La cousine de ma mère m’écoutait avec patience et tolérance, et tenta en vain de défendre gentiment sa pratique thérapeutique qui avait été toute sa vie. Ce fut un rendez-vous manqué, par ma faute.

Une fois, je fus invité à pénétrer dans sa bibliothèque, dans ce vieil appartement bourgeois du quai Claude-Bernard. Il y avait des tonnes de livres, des trésors. Une ligne de volumes de la Pléiade, les œuvres complètes de Freud dans l’édition d’Oxford. Une grande photographie vivante de l’esprit d’une femme intellectuelle des années 1960 aux années 1990.

Quand sa cousine mourut, ma mère fut bien triste car elle l’avait accompagnée dans sa fin de vie des années durant. Comme héritage, ma mère fut autorisée à choisir les livres qu’elle désirait dans cette immense bibliothèque. Ma mère se souvint de mon admiration devant la collection des volumes de la Pléiade. Elle en prit donc une brassée.

C’est ainsi qu’il y a la poésie de Saint-John Perse chez ma mère. Édition publiée en 1972. Ces volumes luxueux sont passés d’un grand immeuble bourgeois à un petit appartement de HLM. Cette année, alors que je fêtais Noël avec ma mère, j’ouvris le livre du prix Nobel 1960.

Le tout premier poème des Œuvres de Saint-John Perse parle de couleurs de peau et, entre autres, de relations de domination. Rappelons que le poète était un créole blanc. Il est né en Guadeloupe et y a passé son enfance.

Ses poèmes de jeunesse témoignent aussi d’un rapport homme-femme assez peu émancipateur. Le masculinisme de l’attitude comporte beaucoup de puissance poétique pour certains intellectuels.

Je me demande ce qu’en pensait la cousine de ma mère. Avait-elle une lecture psychanalytique de ces poèmes ?

Le Temps gagné, de Raphaël Enthoven

Je suis entré dans l’écriture par la voie trompeuse des compliments pour enfants doués.

Raphaël Enthoven, Le temps gagné, p. 197.

Publié aux éditions de L’Observatoire en 2020, l’autobiographie du pittoresque philosophe médiatique est intéressante car l’auteur y essaie d’être honnête. Il a la lucidité d’admettre que son œuvre ne débordera pas les capacités d’un bon élève qui reçoit des satisfecits. Le Temps gagné confirme cela.

Or, l’honnêteté l’oblige à se montrer sous des couleurs peu flatteuses, donc à révéler une personnalité globalement déplaisante, à laquelle le lecteur ne s’identifie jamais. Son rapport aux femmes par exemple est ignoble, non parce qu’il couche avec elles sans amour, mais parce qu’il croit faire de bonnes actions en agissant de la sorte :

C’est comme ça, à force de dire oui à tout, qu’en Don Juan kantien à qui plaire suffirait mais qui se sent le devoir de coucher j’ai joué un rôle capital dans la vie de femmes qui avaient peu d’importance pour moi. C’est même comme ça que je me suis marié. Pourtant, je n’en avais pas très envie.

Ibid., (p. 367).

Alors évidemment, c’est souvent ennuyeux à lire, mais ce n’est pas de la seule faute de Raphaël Enthoven. D’abord ce n’est pas de sa faute s’il est un individu plutôt ennuyeux et fat. Ensuite l’éditeur aurait pu faire un travail de relecture et un effort d’édition un peu plus soutenu. Il ne faut donc pas blâmer le seul Enthoven pour la médiocrité relative du Temps gagné.

Par ailleurs, il y a des passages qui méritent d’être lus.

Une scène d’humiliation ouvre le livre : son beau-père ne se borne pas à lui infliger des sévices corporelles, il se moque aussi de lui intellectuellement. C’est le petit plus de la grande bourgeoisie parisienne. Le petit Raphaël se vante devant un copain d’avoir lu Les Frères Karamazov. Le beau-père entend cette vantardise et, pour confondre le petit prétentieux, lui demande comment s’appellent les frères du roman de Dostoïevski. Incapable de répondre, le narrateur est foudroyé sur place.

Cela dit beaucoup sur la personnalité de Raphaël Enthoven, car le livre dans son ensemble est la confession d’un gros menteur, d’un imposteur qui passe sa vie à faire croire qu’il lit, qu’il connaît, qu’il réfléchit, qu’il enseigne, alors qu’en réalité il peaufine seulement des apparences et il s’imprègne d’un milieu socio-culturel privilégié. Il réussit à s’éloigner de son beau-père et à rejoindre son père éditeur, grâce à qui il mime les tics des intellos parisiens :

Je faisais pareil, je disais : « Platon, ça fait chic à la fin des disserts, n’est-ce pas ? » Ou « Le problème des heideggeriens, finalement, c’est qu’ils ont tout écrit sur du sable. » Je jouais au phénomène intéressant. (…) Devant eux, je pouvais me vanter tranquille d’avoir lu Les Frères Karamazov : ils ne l’avaient pas lu non plus.

Ibid., p. 172.

Il théorise cela en rappelant que son propre père lui a appris à « gagner du temps », d’où le titre du livre.

Gagne du temps, disait papa, il faut gagner du temps… » Quitte à faire semblant. (…) Commence par la fin. Gagne du temps. Au péril de ta modestie. Décrète le talent d’un tel – ou bien son infamie. Résume un livre en une phrase et jubile de tutoyer les génies.

Ibid., p. 193.

On reconnaît bien là le Raphaël Enthoven apparaissant à la télévision, arbitre des élégances et jubilant de s’écouter parler.

Un aveuglement social

Lisez cette citation exquise, qui explique à elle seule l’intérêt sociologique de lire ce récit :

Nous étions en 1995, en pleines grèves inutiles, qui n’auraient aucune incidence sur ma vie car je n’habitais pas loin de l’Ecole, et je me déplaçais à vélo.

Ibid.,p. 411.

Les grèves de 1995 furent très utiles pour la société française. Il faut vraiment être indifférent pour ne pas s’en rendre compte. Mais comme il cite Bourdieu quelques lignes plus loin, on suppose qu’il joue au sale fils à papa avec son lecteur marxiste. Il manie l’ironie car il se sait scruté :

Moi qui, en 1990, étais déjà macronien, atlantiste et futur partisan de la guerre du Golfe…

Ibid., p. 277.

Il s’agit donc de l’éducation sentimentale d’un grand bourgeois parisien, mais un bourgeois qui se voit comme désargenté. Incapable de voir la réalité sociale, il se plaint depuis toujours de ne pas avoir assez. À 13 ans, il fait une crise car il veut inviter un fille au restaurant et que son père rechigne à lui donner de l’argent pour cela. Sa belle-mère lui dit qu’à son âge, on va au McDo, pas dans une pizzeria.

Moi, comme toi, lecteur, à 13 ans, je n’espérais même pas recevoir assez d’argent pour aller au McDo. Je n’ai commencé à inviter les filles au restaurant que lorsque je gagnais ma vie.

Le narrateur, adolescent, vit chez son père mais profite d’une chambre de bonne qui a vue sur les toits de Paris, où il jouit d’une autonomie au centre de la capitale dont nous aurions tous rêvé. Et avec tout cela, le philosophe devenu quadragénaire ne voit toujours pas son statut de privilégié. Comme Sylvain Tesson qui joue à l’ermite dans une villa lacustre, Enthoven médite sur l’argent qu’il n’a jamais eu :

Parce que je mettais du parfum et que je portais des vêtements de marque, les filles venaient chez moi en pensant aller dans un palais, et elles se retrouvaient dans une chambre de bonne où (avec leur consentement) un adolescent affamé leur mangeait le cul. (…) on m’a toujours attribué des moyens que je n’avais pas.

Ibid., p. 266.

On t’attribue, cher Raphaël, les moyens que tu déclares : à 14 ans, tu avais une chambre à toi où tu pouvais explorer ta sexualité tranquillement, tout en portant du parfum et des vêtements neufs. Nous tous, sais-tu, n’avons pu avoir ce luxe qu’après l’âge de 18 ou 19 ans. Les gens normaux n’ont aucun lieu pour explorer leur sexualité.

Un roman à clés : BHL, Onfray et les autres

On reconnaît facilement quelques personnes parce qu’ils sont célèbres. Par exemple, on comprend vite que Faustine est probablement Justine Lévy (fille de Bernard-Henri Lévy) qui a écrit son histoire avec Raphaël dans un livre à l’immense couverture médiatique.

BHL lui-même est facilement reconnaissable sous les traits du personnage Élie. Pour éviter les procès, j’imagine, il a changé les noms et il a fait d’Elie un mec qui mange beaucoup. Quand le narrateur a 17 ans, il accompagne BHL à l’École normale supérieure où l’intellectuel star donne une conférence sur la guerre en Bosnie. Comme les étudiants rient du ridicule de BHL, Enthoven les décrit avec les habituels termes depréciatifs de « meute », de « barbares », de « hyènes ».

Dans un même chapitre, il nous parle de Michel Onfray et de Justine Lévy. Un chapitre bizarrement construit. Le narrateur rejoint Michel Onfray, à qui il donne le nom d’Octave Blanco, à un vernissage. Il y va avec son amoureuse « Faustine » parce qu’il n’a rien à lui dire. Il juge la fille de BHL de manière peu généreuse : « Elle n’était pas vraiment jolie mais elle avait des joues » (p. 337). Onfray, lui, ne sort pas d’un pur rôle mondain. Ils boivent une coupette de champagne,ne se disent rien de spécial, puis le narrateur retourne à Faustine et lui déclare son amour. Résultat troublant : « Nous étions sur le point de passer – sans raison, par peur – les huit années à venir agrippés l’un à l’autre » (339). Chapitre au ton camusien (je pense à l’Étranger et à ce côté « j’ai pris cette décision sans raison, sans savoir pourquoi… ») mais qui n’a pas sa place dans un récit qui se prétend proustien et explicatif des intermittences du cœur.

Il n’a pas plus d’émotion quand sa compagne est enceinte, ni même quand elle avorte. Ce qui excite vraiment Enthoven, ce qu’il tient à nous raconter, c’est son parcours scolaire. Il raconte par le menu ses classes de 4e, de seconde, de première, il parle de ses lycées. On s’en fout mais lui semble fasciné par ces détails de scolarité. Il se souvient des noms de ses professeurs, ce qui indique quelque chose de sa personnalité, mais quoi ?.

En revanche, il est normal qu’il insiste sur les épreuves scolaires qui déterminent la sélection de l’élite de la nation. La distinction et la production de l’elite est un phénomène qui mérite d’être étudié. Sa réussite au concours de l’ENS, son échec à l’agrégation de philosophie, sa deuxième tentative soldée par une réussite.

On n’apprendra pas grand-chose de philosophique, mais pour vous faire « gagner du temps », sachez que les pages que l’auteur a crues les plus croustillantes, il les a mises à la toute fin. Il s’agit de son histoire avec Carla Bruni, sa manière de tromper Justine Lévy, et sa méthode pour embobiner BHL. Le chapitre où il jure à BHL qu’il n’a jamais couché avec Carla, que tout cela n’est qu’une rumeur, est drôle à lire.

La conclusion est longue, et plus encore que tout le livre, nombriliste à un point de gêne que je n’avais pas encore expérimenté dans l’exercice de la lecture :

– Raphaël…

– Oui ?

Fin

Ibid., p. 523.

Ce sont les derniers mots du récit. Finir un livre sur son propre prénom et sur un oui que l’auteur voudrait nietzchéen, le héros qui dit enfin oui à la vie, c’est un peu trop de narcissisme pour le sage précaire qui, pourtant, peut en remontrer dans cette discipline. Sans doute, Enthoven s’est projeté dans un futur incertain où les historiens chercheront à comprendre notre époque où un président met ses initiales comme nom de parti, son nom comme seul programme. Cette époque, Raphaël concourt pour en être l’écrivain.

Raphaël Enthoven, prof de philo sans élèves

La Précarité du sage comprend parmi ses missions d’opérer une veille philosophique. La France étant un des rares pays où la philosophie conserve une espèce de prestige, le paysage médiatique est régulièrement parcouru par des gens que l’on désigne comme « philosophes ». Il nous revient d’evaluer leur pertinence et leur utilité sociale. Raphaël Enthoven est de ceux-là, qui bénéficie d’un taux d’invitations dans les médias incommensurable à sa productivité intellectuelle. Il est invité pour un oui ou pour un non, qu’il ait ou non une « actualité » (un truc à vendre).

Je suis allé voir ses nombreux livres grâce à ma fréquentation des grandes bibliothèques. Ils consistent tous en des trancriptions de ses émissions de radio, ou des collections de ses chroniques. Comme personne n’achète ni ne lit ces pages, il est clair qu’Enthoven se sert de l’industrie livresque pour avoir « une actualité » toute l’année, afin de donner un prétexte à l’industrie médiatique pour l’inviter sur les plateaux télé.

L’importance la plus manifeste de la pensée d’Enthoven est d’avoir rencontré des personnalités du tout Paris et d’avoir inspiré par sa seule présence des œuvres considérables. Exemples.

Raphaël Enthoven est le fils d’un éditeur important de la maison Grasset, grâce à quoi les éditeurs l’accueillent les bras ouverts. Il est l’ancien mari de la fille de BHL, Justine Lévy, qui tira de son histoire avec le philosophe le livre autobiographique Rien de grave. En même temps qu’il vivait avec Justine, il fut l’amant notamment de la future première dame Carla Bruni, qui écrivit à son propos la chanson Raphaël.

Il manquait son témoignage à lui, ce qui fut fait en 2020, avec l’épais volume de ses mémoires, Le Temps gagné (Les éditions de L’Observatoire, 525 pages). Un livre que je recommande car il offre une plongée honnête dans la grande bourgeoisie culturelle parisienne. On y voit que les privilèges ne rendent ni heureux ni intelligents. Ils aident, et c’est bien normal, à intégrer les dispositifs sélectifs de la reconnaissance sociale.

Enthoven nous explique comment il est devenu prof de philo, mais sans exercer la profession de prof de philo. Il n’a pas d’élèves et n’en aura jamais. Son but est d’avoir l’appellation « prof de philo » pour être invité à parler, et pour gagner sa vie comme homme médiatique.

Merveilles de la Bibliothèque de Munich

Si vous avez une heure ou deux à perdre au centre-ville de Munich, et que vous en avez ras-le-bol du shopping, des cafés et bières, entrez et visitez la grande bibliothèque nationale de Bavière, vous ne le regretterez pas.

Les bibliothèques pâtissent d’une réputation malheureuse que vous devez, par votre seule présence, conjurer. Les bibliothèques sont les lieux où vous trouverez la plus forte concentration de belles personnes dans une ville, puisqu’elles sont fréquentées par des étudiants qui font leurs recherches.

Ce sont aussi des lieux d’exposition, donc des espaces de promenade. Je recommande ardemment l’exposition un peu cachée dans le couloir qui mène à la salle de lecture dite « Musique, cartes et images ».

Pendant que j’y suis, je recommande chaleureusement de réserver une place dans la salle de lecture « Musique, Cartes et Images ». Une petite merveille de salle de travail, décorée d’un piano à queue, de globes terrestres de toutes les époques, de cartes géographiques rares. Des livres par milliers remplissent les étagères sur trois étages.

Sur la coursive du troisième étage, j’ai été pris d’un terrible vertige. Je me tenais à la rambarde tandis que je feuilletais des atlas des années 1900. Je suis redescendu les jambes flageolantes. Vous voyez bien que les librairies sont des lieux palpitants !

Hitler ou Moscou ? D’André Germain

La fiche Wikipedia d’André Germain n’existe qu’en allemand car l’écrivain a laissé une trace plus vive à Berlin qu’à Paris. À tel point d’ailleurs qu’il aurait inspiré un personnage du roman Mephisto de Heinrich Mann alors qu’il n’a rien inspiré à personne en France. Nul n’est prophète…

Ce n’est donc pas étonnant que j’aie pu trouver ses livres en éditions originales à la Bibliothèque nationale de Bavière. J’ai emprunté notamment Hitler ou Moscou ? publié en 1933 chez Denoël. Contrairement à ce que le titre laisse penser il s’agit d’un récit de voyage, ou d’une série de rencontres, de portraits et de reportages en Allemagne, à un moment très précis de l’histoire. Le livre est entièrement écrit entre les élections de 1932, qui ont donné la majorité relative à Hitler, et la nomination de Hitler au poste de chancelier. C’est donc le portrait d’une nation nerveuse, énervée, à bout de nerfs.

Au début du livre, on ne sait pas encore si Hitler va gouverner le pays, s’il accepterait un poste de ministre dans un gouvernement de droite, s’il sera capable de travailler en coalition. Germain insiste sur le fait que ses supporteurs sont fanatiques et qu’au moindre faux-pas la jeunesse nazie peut passer aux communistes.

Car selon notre voyageur qui était brillant germaniste, la vie en Allemagne réside aux extrêmes.

L’Allemagne est saturée d’esprit révolutionnaire. L’observateur impartial sent de plus en plus que la force et la vie sont aux extrêmes, aux extrêmes révolutionnaires de gauche et de droite.

André Germain, Hitler ou Moscou ?, 1932, p. 107.

Il admire les communistes et les nationaux-socialistes, et nomme « bouillie » les partis démocratiques qui font vivre la république de Weimar. Chez les communistes, il admire surtout les grands écrivains. Il fait la recension de plusieurs pièces de Brecht, notamment,

À la fin du livre, Hitler a bien été nommé chancelier et on comprend que la preférence de Germain, s’il fallait choisir, pencherait plutôt pour Hitler que pour Moscou. Non par haine des juifs car Germain ne semble pas habité par cette maladie, mais par un raisonnement bizarre selon lequel les nazis incarnent involontairement un projet chrétien, et qu’il faut bien faire un choix de civilisation en définitive. Quand les peuples et les médias soortent de leurs gonds, ils ressortent les vieilles chimères civilisationnelles, comme aujourd’hui et les vieux racismes qui exultent.

Dans les nationaux-socialistes on ne voit plus que des antisémites. C’est confondre la partie avec le tout ; ou plutôt c’est attribuer une importance excessive à un phénomène infiniment regrettable, mais qui s’atténuera, sous la pression des problèmes plus profonds.

Ibid., p.209.

Germain ne pouvait pas se tromper davantage. L’extrême-droite massacre les innocents précisément pour cacher les problèmes plus profonds.

Découverte d’un auteur oublié : André Germain

La Bibliothèque nationale de Bavière me met entre les mains des livres d’André Germain, homme de lettres richissime complètement oublié. Et pour cause, il n’a écrit aucun chef d’œuvre. Les étudiants en lettres le connaissent pour les critiques qu’il a écrites sur Proust. Des critiques très dures, assez géniales, qui disent beaucoup sur le prestige de Proust de son vivant.

André Germain, c’est le double de Proust, c’est l’ombre du grand homme. Homosexuel et fils à papa, il finance des revue littéraires qui publient ses articles, Germain n’a jamais eu le courage de tout abandonner pour se consacrer à une œuvre. Sa santé était trop bonne pour qu’il se sente mourir jeune, par conséquent il se laisse vivre et n’écrit que des textes courts. Mêmes ses livres se lisent comme une succession de courts chapitres, analogues à des billets de blog.

Il est jaloux de Proust, c’est entendu, mais parfois la jalousie occasionne des idées hilarantes. Les amateurs de Proust aiment rire et ils riront de bon cœur des critiques assassines de Germain. Il compare La Prisonnière à une soupe aux choux, la jalousie du narrateur à un phénomène de constipation :

De notre auteur, notre bourreau, nous réclamons à la fin un clystère, ou une cuvette.

André Germain, De Proust a Dada, 1924.

Il y a même quelquefois des idées bizarres et presque justes. À propos du Côté de Guermantes II, et alors que Proust est toujours vivant, il prétend ne pas connaître l’auteur de la Recherche, et l’imagine être en fait le pseudonyme d’une « vieille demoiselle » dont il fait la biographie. Il s’agirait d’une fille de la petite bourgeoisie, ayant profité d’une « excellente éducation » et qui travailla comme institutrice dans des familles de la haute. Amoureuse d’un cocher, cette vieille fille arrive à la maturité et écrit ses mémoires dans lesquels ne se trouvent que des « des grands seigneurs et des domestiques ».

Ce livre, encombré de leur double procession, dégage des parfums à la fois élégants et ancillaires et, par leur mariage, je ne sais quelle vive impression de cuistrerie. De la pédanterie dans la frivolité, une énorme exégèse de quelques saluts et de quelques hoquets, voilà ce qui finalement nous étreint.

André Germain, « Le dernier livre de Marcel Proust », juillet 1921.

Je trouve cela brillant et drôle, et même un peu vrai si l’on excepte la cuistrerie. Je me réjouis de lire cet esprit de second rang, capable de saisir le génie de Proust mais incapable de s’y hisser. J’ai de la tendresse pour ce type de penseurs un peu vains et talentueux.