Un guide touristique hilarant

J’étais tellement triste, quand Ben et Agathe sont partis, que je me suis engouffré au McDonald’s du centre ville.

En mangeant mes sandwiches de mi-matinée, je regardais d’un oeil vide les bus touristiques qui attendaient les touristes pour leur faire découvrir les splendeurs de Belfast. Au milieu de mon second sandwich, à l’oeuf et au bacon, j’ai pris la décision de me payer un tour, moi aussi, et de me remplir la tête des sublimités de l’ « Athènes du nord » (hi hi, on se demande où ils vont chercher de tels surnoms).

C’était certes un peu ridicule de faire cela une fois que mes amis étaient repartis pour la France. Il eût été plus judicieux de prendre ce bus avec eux, pour qu’ils profitent d’une vue générale de la ville. On ne pense pas à tout au bon moment, voilà ce que le voyage enseigne au sage précaire.

La semaine qu’ont passée Ben et Agathe (peut-être devrais-je dire « Agathe et Ben » ? je m’en avise à l’instant… Bah!) m’a malgré tout permis de leur montrer ce qui me plaît le plus dans la capitale de l’Irlande du nord, compte tenu des jours passés à la campagne, la montagne et sur la côte. Pour ce qui est de Belfast, nous avons pu voir ce qui, à mes yeux, mérite vraiment le déplacement : le quartier catholique de Falls Road, le quartier protestant de Shankhill road, leurs fresques étonnantes, la randonnée sur la colline de Cave Hill, au-dessus du château de Belfast, les quais du fleuve Lagan tant urbains que ruraux, quelques pubs pas piqués des hannetons, des sessions de musique traditionnelle.

En plus de tout cela, mes amis ont eu la rare opportunité d’assister aux célébrations orangistes du 12 juillet, avec tout ce que cela comporte de sentiments mêlés et de spectacles ambigus. Ils ont enfin pu aller à un concert de musique électronique, branché en diable, dans le magnifique Waterfront, salle de concert/bar dominant les quais, d’où nous pûmes admirer le coucher de soleil. Soleil, pluie, nuages, eaux et rues, tout était réuni pour profiter d’une musique extrêmement inventive bricolée par de petits génies de l’ordinateur.

Parenthèse culturelle : en terme de musique, je n’ai encore jamais eu autant d’expériences variées qu’à Belfast : traditionnelle (irlandaise), militaire (protestante/britannique), hybride, électronique, concrète, brésilienne, africaine, baroque, rock, il ne m’a manqué que de vrais opéras et ce qu’on appelle communément la musique classique. Fin de la parenthèse.

Je suis donc monté dans le bus touristique pour passer le temps et mettre du baume sur mon coeur. Qu’ont-ils donc raté, mes petits copains ? Voilà ce que je me demandais en lisant le programme sur le dépliant qu’on m’avait donné en entrant. Pour être vraiment honnête, rien, ils n’avaient rien raté ou presque. Puis une voix est apparue et tout fut changé. Le guide est lui aussi apparu en chair et en nez. Son nez était typique des grands buveurs, violacé et couperosé, et il parlait beaucoup de Guinness, pour faire rire la galerie.

Voilà ce qu’ont raté mes amis : le show de ce guide touristique. Il était sans doute compétent sur les dimensions des bâtiments et sur les dates, mais surtout, son point fort, c’était l’industrie de l’entertainment et la comédie stand up. C’était blague sur blague, dont je n’ai compris qu’un petit tiers, et qui faisaient bidonner tout le bus.

Longeant une zone commerciale, le voilà qui nous dit : « Voici ce que nous apporté la paix : IKEA ! Ah, n’est-ce pas une belle preuve de notre prospérité et du nouveau bonheur de vivre ? Dommage qu’IKEA ne soit pas venu trente-cinq ans plus tôt ! Les gens de Belfast aurait passé tout leur temps à essayer de monter leurs meubles et n’auraient jamais eu l’idée de poser des bombes (je traduis mal). »

C’est trop tard pour Ben et Agathe (ou Agathe et Ben), mais le cas échéant, je serais enclin à conseiller à tout nouveau visiteur d’emprunter les bus sightseeing de Belfast. Il aura, pour le prix d’un seul billet, une promenade dans la ville, des informations qu’il oubliera tout aussitôt, et surtout, un bon exemple de ce que le monde anglo-saxon reconnaît comme le sens de l’humour irlandais.

Fête populaire et musique militaire

 

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Quand je suis rentré d’une longue promenade dans les hauteurs de la ville, j’ai vu du monde dans la rue. Spontanément, j’ai pensé que c’était peut-être un cortège officiel qui était attendu. Après la mort d’Omar Bongo, me suis-je dit, peut-être les gens de Belfast voulaient-ils lui rendre hommage.

C’était plus simple que cela : c’était un défilé de musique militaire. Marching bands, comme on les appelle ici. Quand j’ai demandé pourquoi aujourd’hui, on m’a répondu que c’était un concours. Sans doute un concours pour départager les meilleurs groupes avant les grands défilés du 12 juillet. Ou alors, plus simplement une répétition des défilés en question.

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Ce dont je voudrais témoigner, avant toute chose, c’est de l’aspect purement festif de cette manifestation. J’ai certes eu un peu peur en voyant tous ces gens boire de la bière et du cidre sur les trottoirs (moins peur, cependant, que mon colocataire pakistanais, qui avouait aimer cette musique, mais craindre « this kind of people »), mais la joie des enfants était réelle et sans une once de sentiment sectaire. Pour les enfants, il s’agit d’une journée de fête avec des costumes colorés et, surtout, beaucoup de percussion dans la musique. Rien n’a autant d’attrait pour un enfant, du point de vue de la musique, qu’un tambour ou une grosse caisse.

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Certains gamins étaient en transe, c’était magnifique à voir. Je me suis souvenu de moi enfant ; j’aurais été en transe, avec un bruit d’une telle ampleur. BOUM BOUM BOUM BOUM. Et le joueur de grosse caisse qui se démène et se déhanche comme une marionette. C’est le pays de Oui-Oui en plein Donegal Road.

Mais il n’y a pas que les enfants qui étaient sous le charme. Les adolescents se draguaient lascivement, et toute la communauté était dehors, soit en famille soit entre copains. De nombreuse femmes s’étaient mises sur leur trente-et-un, signe que c’est un événement lourd de connotations nuptiales. Talons hauts, cheveux lisses et décolorés, jambes passées aux rayons bronzants, pédicurées et maquillées, elles affichaient leurs charmes avec la même sensualité qu’en boîte de nuit. Voilà qui est bon à savoir pour celles et ceux qui cherchent une âme soeur : la période du 12 juillet pourrait bien être la grande occasion d’une rencontre menée tambour battant.

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J’insiste sur la joie sans mélange qui régnait dans la rue, car les défilés de ce type sont généralement associés – dans nos esprits – aux grandes oppositions entre les communautés. Quand on parle des « marches orangistes », on mentionne l’arrogance des protestants, la provocation des itinéraires, qui les fait passer dans des quartiers catholiques, les altercations qui y ont eu lieu. On imagine la volonté d’humiliation qui préside à ces marches.

Ricky, un camarade thésard catholique, m’a dit que pendant cette période, avant et après le 12 juillet, il restait chez lui. Il disait cela d’un air satisfait, pas vindicatif du tout. C’était un coup à prendre et il suffisait de laisser passer les célébrations : « On achète des bières au préalable, on fait de la musique avec des copains, on fait des barbecues dans le jardin. » Bref, les catholiques se cloîtrent, si j’en crois Ricky.

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De plus, la crise économique étant facteur de repli communautaire et de violence sociale, il n’est pas absurde de penser que cette année, le mois de juillet à Belfast sera très chaud.

Raison de plus pour souligner la joie des rues quand elle s’impose dans un quartier entier. Ambiance de fête foraine, de kermesse, odeur de steack haché et d’oignons frits, maisons ouvertes, grands-pères en cravate, torses bombés et drapeaux au vent. Joie d’être entre soi, et de sifflotter les airs de flûte lancinants qui tournoient dans le ciel nuageux de Belfast.

Misère de la musique nord irlandaise

Représentation de musique irlandaise. J’y allais avec excitation. Le premier groupe n’était pas mal du tout, je n’en dirai que ceci : la rythmique de la percussion traditionnelle rappelle, ou interprète, le son du galop de cheval ; et certaines flûtes apportent le sifflement du vent dans la musique. Vent et chevaux, j’imagine peut-être cela parce que je suis sous l’influence de mes préjugés sur l’Irlande rurale et pure.

Le groupe suivant était le meilleur (paraît-il) groupe de cornemuse de toute l’Irlande du nord, et c’était aussi horrible qu’on peut se le figurer. Cet instrument est aussi laid à entendre qu’il est laid à voir. Sortie de la nuit des temps, et mouillée dans les traditions de toute l’Europe et du Maghreb en passant par l’Inde, la cornemuse que nous avons entendue dans cette salle de concert n’existait que pour les corps d’armée, pour être entendue et pratiquée par des soldats sans scrupule. Je suis navré de devoir en dire du mal, mais le son que j’ai entendu était l’équivalent du bêlement du mouton, en plus aigu et en plus assourdissant. Plus les braves pipers jouaient, plus j’avais envie de faire la guerre, contre n’importe qui et pour n’importe quelle cause.

Le troisième groupe était le clou de la soirée. Il avait nom The Hounds of Ulster et il représente sans doute le pire exemple de ce que peuvent faire les Irlandais du nord quand ils cherchent à séduire le monde entier. Car c’est ce qu’ils cherchent à faire, les musiciens des Hounds of Ulster.

Là encore, je suis désolé de devoir en dire du mal, car leurs intentions sont tout ce qu’il y a de plus louable : élever le niveau musical des flute bands et les faire sortir de l’image stéréotypée de groupes paramilitaires qu’ils véhiculent, surtout en Irlande du nord, mais partout ailleurs aussi bien. Car un flute band est un groupe dont l’instrument principal est la flûte et qui a pour but de faire marcher les hommes, pour les amener à la guerre. Dans le contexte de l’Irlande du nord, cela renvoie aux parades orangistes qui viennent exprimer leur fierté d’être protestants dans la rue. La qualité musicale passe, il est vrai, au second plan. Or les Hounds of Ulster nous annonce qu’ils vont nous donner tout autre chose.

C’est vrai, ce n’était pas du sectarisme protestant, mais, si j’ose dire le fond de ma pensée, c’était encore pire que cela. Le niveau musical était relevé au point de pouvoir faire beaucoup de bruit et imprimer une rythmique saccadée un peu carnavalesque. Pour montrer que le but était d’ « enjoy the music », le chef charismatique de cet ensemble se démenait considérablement et imposer sa présence physique.

Imaginez une discothèque de campagne, disons le César Palace, à Grenay (69). Imaginez un homme un peu lourd, mais sans complexe et extrêmement sympa : quelqu’un qu’on n’ a pas envie d’emmerder, mais qu’on n’a vraiment pas envie de voir danser non plus. Il balance son corps et jouit de la musique comme si c’était lui qui la dirigeait, il vit la musique en frappant du pied par terre.

Mettez un kilt à cet homme, une baguette de chef d’orchestre, des chaussettes de laine blanche, et vous aurez notre chef d’orchestre, qui électrisait l’audience, une audience d’une bonne vingtaine de personnes. A sa décharge, je dois dire que la petite vingtaine de personnes présentes (je devrais peut-être dire une quinzaine, en fait), étaient si enthousiastes qu’elles faisaient un raffut considérable à la fin des morceaux.

Moi, ce que je me disais, en rabat-joie typiquement franchouillard, c’est qu’il y a des formes de musique qui ne sont peut-être pas faites pour devenir de l’art. Comme le disait, plein de fausse modestie, le présentateur du groupe : « Certains disent que nous sommes artistiques, je préfère dire que nous sommes bizarres (odd). » Bizarres, malheureusement, ils ne l’étaient pas assez à mon goût, et je ne goûtais pas leur communion dans cette rythmique tonitruante. A choisir, j’aurais préféré un groupe authentiquement sectaire, j’aurais trouvé cela plus exotique, et peut-être moins vulgaire.

Indigence du rock

Voilà une chanson que tous les Brésiliens connaissent. Une chanson écrite par cette jeune femme dégingandée, et que des foules peuvent reprendre en choeur. Serions-nous capables, nous, de la chanter ? Aucune chance. C’est trop complexe pour nous. Cela fait deux jours que je m’esquinte sur ma guitare sans résultat probant.

Prenons maintenant une jeune personne qui a écouté toute sa vie de la musique populaire anglo-saxonne, le pop/rock à trois ou quatre accords. Serait-elle même capable d’entendre ce doux chant mélancolique ? Je n’y crois pas non plus. La musique brésilienne est trop difficile pour les fans de rock, trop raffinée. Tant sur le plan de la rythmique que de la mélodie, une seule samba fait pâlir les millions de groupes de rock qui recyclent infatigablement les mêmes accords et les mêmes thèmes depuis les années 60. La pauvreté du rock se mesure dans ces instants : un enfant élevé dans une culture normalement riche saura apprécier plusieurs types de musiques, alors qu’un vieil adolescent rocker sera perdu pour tout ce qui n’entre pas dans la lourdeur harmonique de sa culture de base.

Je me permets d’être sans pitié pour la sous-culture « rock » car j’en fais partie totalement. Le rock, c’est moi. La guitare, c’est le seul instrument dont je sache jouer. Les chansons populaires sont les seules émanations musicales que je puisse pratiquer. Si j’étais un musicien, ou si j’écoutais de la vraie musique, je serais beaucoup plus tolérant. Je dirais, moi aussi, qu’il ne faut surtout pas instaurer de hiérarchie entre les genres musicaux. Malheureusement, je suis un fils des Beatles et de Bob Dylan, et j’en crève à petit feu.

Les concerts de rock sont devenus, depuis l’après-guerre, la manifestation la plus lamentable de cette pauvreté culturelle dont la jeunesse se nourrit. Rien n’est plus vulgaire, je crois, sur la surface de la terre : une scène surélevée, où s’agitent quelques jeunes gens sans grande envergure, mais occupant l’espace selon un ordre hiérarchique rigide. Et une foule de jeunes en contrebas, à peine moins doués que ceux devant qui ils se prosternent, qui battent des pieds et de la tête. L’aspect bovin de ces regroupements n’est pas ce qui me révulse le plus. Ce qui me révolte, c’est surtout l’aspect crypto-fasciste du concert de rock, faussement subversif et réellement assoiffé d’obéissance. Les filles veulent toujours coucher avec le chanteur, mais cela n’a rien à voir avec son talent. Elles répondent à l’atavisme le plus dégradant, l’adoration pour le mâle dominant. Toute la culture rock résonne de ce besoin de « leader », de figure charismatique et d’un profond désir d’imbécillité.

La vie culturelle d’un fan de rock est une misère sans joie, et il suffit de lire les articles de Wikipédia pour s’en apercevoir. Le moindre chanteur, le moindre groupe qui a fait exister une petite cinquantaine de chansons, mérite un article au sérieux épouvantable. On décrit en détail l’école où est allé le chanteur, l’influence qu’a eu sa mère sur son oeuvre future, le temps qu’il a passé dans sa chambre à se masturber et à lire les magazines de connaisseurs, tout devient légendaire et digne d’être rapporté. A la différence du blog qui renverse les perspectives de l’autorité en s’attachant aux détails de la vie afin de chanter la vie, la sous-culture rock rejoue et fait prédominer le piédestal, la mise en valeur, la vénération. Souvent, les rockers disent des autres rockers qu’ils sont des « génies ». Or, parler de génie est presque toujours un signe implacable de bêtise. Faire appel à cette catégorie esthétique, c’est avouer qu’on est infichu d’analyser les choses autrement, et c’est surtout ramener le jugement esthétique à un argument d’autorité. Ecoutons Noel Gallagher parler des Smith sur Youtube ; l’indigence du propos et l’esprit de sérieux qui l’anime convaincra chacun qu’on nage en plein délire d’adulation.

Le rock incite à rester adolescent, à se complaire dans la provocation facile, à reproduire le jeunisme qui caractérisait les années 60. Il faut arrêter de respecter le rock. Il faut le prendre pour ce qu’il est, une culture grégaire qui rend les gens aussi cons que le football. Le football, au moins, ne se prend pas pour ce qu’il n’est pas, il ne se monte pas du col, il se dit collectif et populaire, et rien d’autre. Entre un match de foot et un concert de rock, mon coeur ne balance plus depuis longtemps.

Quand on se retrouve seul, pas assez cool pour aller aux concerts de rock, pas assez émotif pour vibrer devant un leader charismatique boutonneux, plus assez gamin pour prendre au sérieux ce qui n’est qu’un divertissement, il nous reste les longues plages de silence qu’offre le voyage, le silence habité par les voix des rues, les avions au-dessus de nous, le trafic des gens et des choses. Et il reste, entre autres, Marisa Monte qui « danse avec la solitude », et qui parle d’une source d’eau pure, quand l’aube apparaît, une eau qui fait disparaître l’amertume chez celui qui la boit : « Apesar de tudo existe / Uma fonte de agua pura / Quem beber daquela agua / nao tera mais amargura ».

J’ai loupé l’aube ce matin. Demain, je n’aurai plus d’amertume.

Aquarelle du Brésil : mon rêve d’Amérique

Un joli film musical pour vous, car vous avez été bien sages.

Un bon exemple de Soft Power où l'Américain vient exprimer l'art brésilien avec ses outils à lui, qu'il sait assez universel pour séduire le monde entier. Il donne le beau rôle au perroquet brésilien, José Carioca, sympa et bien élevé, alors que l'Américain Donald Duck ne sait même pas lire, ne sait pas danser, ne sait pas dessiner, s'énerve et adopte pour finir la culture de l'autre. D'ailleurs, dans le film, Donald apparaît comme la transformation d'une fleur exotique, fécondée par une abeille (je laisse le loisir de l'interprétation à qui le veut). Il était déjà dans le paysage brésilien. L'Américain ne conquiert pas, il n'envahit pas : il est toujours déjà là.

C'était l'époque où les Américains séduisaient par leur seul talent, et étaient irrésistibles. Ils le sont encore, mais on se méfie davantage d'eux. Et surtout, depuis l'époque de ce film, ils ont conquit et ont envahit. Alors, leur soft power, il est devenu un pouvoir culturel hégémonique qui écrase tout sur son passage. Dans ce film, la samba brésilienne est à égalité avec le cinéma d'animation. En terme d'échange culturelle il y a égalité.

Il paraît que Walt Dysney a inventé ce personnage de Jose Carioca pour convaincre les pays d'Amérique latine à rejoindre les Américains dans l'effort lors de la deuxième guerre mondiale.  Je ne vois pas ce qui permet de le percevoir ici. Moi, ce que je trouve fascinant, c'est le spectacle de l'Amérique. L'utopie naïve du perroquet et du canard qui se serrent dans les bras, et le rêve que les deux Amériques ont toute la vie devant elles et inventent ensemble, avec tous leurs melting pot, une culture populaire variée, joyeuse, complexe, profonde.

Malheureusement, peu de gens élevés au rock anglo-saxon peuvent encore être sensibles aux sambas. Et les choses ne se sont pas passés, pour les Amériques, aussi idéalement qu'on l'avait rêvé dans les années 40.

Purcell à Belfast

 Quelle ne fut pas ma joie de voir une affiche, annonçant la représentation de Didon et Enée dans mon université. Comme je l'ai déjà dit ailleurs, Purcell l'avait composé à la fin du 17ème siècle pour une école de jeunes filles. C'est donc une oeuvre parfaitment adaptée à des étudiants.

Ceux-là, ces étudiants du département de musique, j'ai très envie de les féliciter et de citer leur nom, car ils m'offrirent une belle émotion esthétique. C'est assez rare pour le dire : d'ordinaire, les étudiants, je serais plutôt porté à les baffer. Ils avaient des voix d'une maturité qui m'a vraiment étonné. Curieusement, le seul passage mal chanté était celui qui m'a toujours paru le plus facile à chanter, au début de la partie de chasse (So fair the game / So rich the sport, etc.) qu'on peut entendre au début de la seconde vidéo. Le chef du choeur a dû décider de mettre cela à plus tard. Mais ce fut très vite rattrapé par la petite panique due à l'orage :

Haste, haste to town, this open field 
No shelter from the storm can yield.

"Vite, vite, au bourg! Ce champs ne présente aucun abri!" Vous pouvez entendre cette petite minute de joyeuse panique en plaçant le curseur sur 5:50 de la seconde vidéo.

J'ai aussi beaucoup aimé les sorcières, qui organisent le plan diabolique de l'orage ci-dessus. Curseur sur 3:15 de la première vidéo pour une grosse minute de musique contrapuntique très casse-gueule, car la voix basse peut faire tout foirer.

 But ere we this perform,
 We'll conjure for a storm
 To mar their hunting sport
 And drive 'em back to court.

"Voici ce que nous ferons / Nous créerons un orage / Pour gâcher leur partie de chasse / et les faire rentrer à la cour". Non seulement, les deux sorcières étaient jouées par deux filles très jolies, mais elles ont fait preuve d'une maîtrise vocale impressionnante.

Incontestablement, ces gamins m'ont ému. C'était la première fois que j'assistais à une représentation de mon opéra anglais préféré. Comme j'avais encore à terminer un chapitre, dans la soirée, je suis allé acheter des canettes de bière que j'ai ramenées au bureau des thésards, et que j'ai partagées avec les quelques chercheurs noctambules qui y traînaient. Je n'aurais jamais bu ces bières si je n'avais pas été ému par cette performance.

The Sound Source

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Je ne dirais pas que Belfast est un désert culturel, mais lorsqu’il y a un festival de musique contemporaine, le sage précaire ne fait pas la fine bouche et s’y engouffre avec excitation. Car le sage précaire a lieu d’être tout excité : il découvre des travaux d’artistes qui jouent sur le son et le visuel, dans une salle de spectacle extraordinaire. Le SARC (image ci-dessus) a été construit il y a peu et doit être rentabilisé, donc la ville organise un festival chaque année.

Le public entre dans la salle principale, dont le sol ressemble au grillage sur le schéma. Sous nos pieds, une grille en effet, qui permet de faire communiquer les étages, de faire sortir du son depuis le bas, le haut ou les côtés. Hier, la soirée tournait autour de Yannis Kyriakides, un compositeur de musique dite « électroacoustique ». La salle de concert ressemblait donc plus à un laboratoire qu’à une salle de concert.

Une Française a aussi joué une pièce de saxophone, en ouverture. Christine Sehnaoui joue de son instrument de manière suggestive : elle écarte les jambes, loge le saxo là où cela lui fait plaisir, et entre dans une fusion amoureuse en sortant des sons qui ressemblent à tout sauf à des sons de saxophones.

Puis nous sommes descendus au sous-sol, pour une installation d’Angie Atmadjaja, constituée de tubes de néon suspendus et d’ondes sonores diffusées par des haut-parleurs à une fréquence inhabituelle. L’événement, dans cette installation, fut la réaction de l’audience. Au début, on sentait que la poignée de spectateurs présents étaient des habitués de la scène artistique, et savait comment se comporter. Ils déambulaient, ils touchaient les néons, ils faisaient ce que l’on attendait d’eux. Puis ils se sont tous arrêtés de bouger. C’était très impressionnant, on aurait cru qu’ils étaient tous des acteurs et que j’étais le seul spectateur : vingt ou vingt-cinq personnes immobiles pendant une minute. Petit à petit ils se rangés sur les bords de l’espace et l’installation/performance s’est terminée avec les néons seuls et les sons étranges qui semblaient en sortir.

Nous remontâmes à la salle principale pour des séances de cinéma avec musique contemporaine. Pour moi, le clou de la soirée fut la diffusion d’un vieux film de René Clair, Paris qui dort (1925), accompagné par une improvisation des musiciens de la soirée, Yannis Kyriakides aux manettes, Christine Sehnaoui au saxo, Andy Moor à la guitare et Pedro Rebelo au piano. Le film a vraiment profité de ce lifting sonore. Un technicien jouait sur la vitesse des images du films, procédant à des ralentis, des arrêts sur image, ce qui redoublait le propos du film puisque c’est l’histoire d’un Paris où tous les habitants sont pétrifiés, immobiles, et où déambulent les rares personnages qui ont échappé au rayon mystérieux qui a causé cet arrêt du mouvement.

C’était donc une soirée réussie, toute chose égale par ailleurs. J’ai découvert un lieu étonnant, et surtout, découvert qu’il y avait une scène de musique contemporaine à Belfast. Je vais y retourner ce soir, pour une « performance corporelle » sur une pièce de Stockhausen. On va voir si la célébrité du nom va attirer une audience plus fournie que la vingtaine d’individus internationaux qui se couraient après hier soir.

Bashung est mort

Son dernier album m’avait laissé froid, cet été, lorsque je l’écoutais dans la voiture de Ben. En fait, plus je l’écoutais, plus je l’aimais, comme souvent avec la musique. C’est un art du temps, il lui faut du temps. Ben était plus indulgent que moi, mais Ben est toujours plus indulgent que moi, sauf quand il est plus sévère. Je trouvais, à la première écoute, qu’il y avait peu d’inspiration.

 

Plus tard, dans l’été, Mathieu me gravait un CD avec tout un tas de groupes très chouettes, et très utiles pour frimer avec les jeunes femmes qui s’y connaissent (merci Mathieu, cela m’a permis à quelques reprises d’avoir l’air un peu moins vieux con qu’à l’ordinaire.) Aux côtés des groupes « post folk », il mit le dernier Bashung. Mathieu est un fan de Bashung, c’est ainsi. Je lui fis part de mes réserves, et qu’à mon avis, depuis qu’il avait perdu beaucoup d’humour (en perdant ses paroliers des années 80) ses albums étaient devenus un peu pénibles. Je dis à Mathieu : « C’est simple, on dirait qu’il était déprimé et que des copains, pour l’aider à s’en sortir, l’ont pris par la main pour faire un album, sans qu’il ait rien d’autre à faire que chanter. » C’est là que j’appris qu’il était malade.

Il faut être juste. Ce dernier album est en fait très bien, surtout le poème de Desnos, qui me fait penser à Liverpool chaque fois que je l’entends. Mais il est très bien grâce à la voix de Bashung. Aucun autre chanteur français n’aurait pu habiter ces vers. Sa voix a une ampleur, une puissance naturelle, qui a été longuement travaillée. Entre la voix rauque de Gaby et la voix chaude de Venus (qu’on ne trouve ni sur Youtube ni sur Dailymotion), toute une vie de travail d’un interprète hors pairs.

Deux messes catholiques

J’ai assisté à deux messes catholiques, depuis six mois que je suis à Belfast, et aucun office protestant.

C’est peu, vous me direz. C’est vrai, c’est peu. En même temps, je ne crois pas en Dieu, alors, vous n’allez pas commencer à me faire suer le burnous, si ?

Deux catholiques, donc. L’une dans un quartier catholique (hier), et l’autre dans un quartier dit « interface », c’est-à-dire supposément mixte (au mois de septembre). Dans le quartier catholique (cathédrale Saint Peter), l’assistance était clairsemée, comme dans un pays où l’on ne pratique plus vraiment. Sur Ormeau Road en revanche, quartier « interface », l’église était pleine, et le parking était plein de voitures. La majorité des fidèles rentraient chez eux en voiture, ce qui n’est le cas ni dans le quartier catholique, ni dans les autres paroisses – protestantes – du quartier « interface ».

Ce que j’ai écrit là, ce sont les faits. A partir de là, tout n’est qu’interprétation.

D’autres faits : la cathédrale Saint Peter bénéficie d’un orgue au son très pur, et d’un très bon organiste. Des fidèles, plus des traîne-savates comme moi, sont même restés longtemps après le service pour écouter la fin du morceau, et applaudir avant de partir.

Autre fait : la chorale est superbe, à Saint Peter. Par moments, j’étais transi d’émotion. Je me disais, mais ces chants de messe sont extraordinaires, on dirait Fauré, on dirait Mozart, on dirait…

Le père Kennedy, « Very Rev Dr. Hugh P. Kennedy », dont on apprend, sur le site de la cathédrale, qu’il est né à Belfast et qu’il a étudié la philosophie à Queen’s, nous a expliqué à la fin de la messe que la chorale avait chanté une messe de Haydn. Ah voià, me dis-je, ça explique tout. Et voilà que mon Father Kennedy nous parle de Haydn, de sa jeunesse difficile, de son influence sur la musique européenne. Il précise aussi que la vocation de Haydn lui est venue dans le choeur de sa cathédrale, où il chantait, enfant. Au cas où l’on n’aurait pas compris, Father Kennedy précise que les parents qui le souhaitent, peuvent amener leurs enfants passer des auditions, qu’on ne sait jamais, un futur Haydn va peut-être émerger de ce petit groupe de chanteur.

En sortant, j’ai emprunté la très célèbre rue Falls road, sur laquelle on peut voir tant de fresques à caractère politique. Des murals en soutien à la cause palestinienne, pour l’anti-racisme, et autres messages adressés -entre autres – au tourisme international.

Purcell et les vraies filles

Un petit débat sur Equateur noir concernant la musique de fille m’est revenu à l’esprit tandis que j’écoutais Dido and Aeneas.

Je crois qu’une vraie fille ne peut que pleurer d’émotion à l’écoute de mots simples comme :

Remember me

de l’aria finale. La meilleure version est celle de William Christie et des « Arts Florissants », parce qu’elle est volontairement juvénile. Je n’ai jamais retrouvé le charme de ces voix.

Dido (Didon) accepte finalement qu’Aeneas (Enée) s’en aille de Carthage, dont elle est la reine amoureuse. Pour elle, c’est un déchirement car elle avait beaucoup lutté contre son amour. Elle dit au prince de Troyes d’aller se faire foutre chez les Grecs et elle se donne la mort.

Elle se retrouve seul avec sa confidente Belinda. Elle dit : « Ta main, Belinda, pendant que je m’étends à terre. » C’est un chagrin d’amour de reine, certes, mais c’est surtout un chagrin d’amour d’adolescent. Enée est un garçon qui rentre chez lui, comme des millions de jeunes gens à la fin des vacances. Combien de coeurs brisés, après des amours de vacances ?

Cet opéra a été écrit pour une école de jeunes filles, en 1689. Il fallait leur donner des sentiments repérables. Je t’aime, tu m’aimes, nos parents (le peuple) veulent bien que nous nous mariions, mais le devoir envoie l’homme au loin. Et les filles de la Boarding School de Chelsea de pleurer toutes les larmes de leur corps, en tressautant et en serrant leur mouchoir de soie bleue.

Didon dit à sa suivante, Belinda, « Souviens-toi de moi ». Mais tout le monde, dans l’assistance, comprend que ces paroles sont en fait dirigées vers ce salaud d’Enée, qui part en voyage pour fuir le mariage et tous les emmerdements qui y sont connectés. Adieu Etat, femme et famille, adieu le fisc et les soucis, je pars sur un trois-mâts fin comme un oiseau.

Quelle femme ne garde pas dans son coeur les reliefs d’une peine d’amour, réelle ou imaginaire, et ne voudrait pas qu’au moins quelque part, un amoureux se souvienne d’elle.

Ce que moi je trouve très beau, c’est la suite :

Forget my fate

Le sens premier, c’est naturellement : « Souviens-toi de moi, Belinda, mais ah! Oublie que j’ai été malheureuse. » Le sens caché est donc destiné à Enée, qui est déjà sur son fier vaisseau : « Pense à moi, beau militaire, mais ah! Oublie que je suis morte pour toi ».

C’est de la musique baroque, et les notes s’étirent, les sentiments s’allongent comme les formes et les corps. 

Comme Dido répète plusieurs fois cette lamentation, c’est le mot même de « fate », de fatalité, qui reprend tout son sens.

Oublie la direction finale et fatale qu’a prise ma vie. Oublie mon destin et toutes les fées qui m’ont amenée jusqu’ici, oublie ma vie mais souviens-toi de moi.

Remember me, but ah, forget my fate

C’est une bonne leçon à donner à des adolescentes. Ne vous tuez pas pour un garçon, il n’en vaut pas la peine, mais faites qu’on se souvienne de vous autrement que par des actions fatales.