Trop à dire

J’ai très peu écrit ces derniers temps, non parce qu’il y avait peu à écrire, mais parce qu’il y avait trop à écrire. Parfois on a tellement de choses à dire qu’on se sent écrasé par la tâche qui nous incombe et on remet à plus tard.

Quand même, la sagesse précaire préconise de donner quelques nouvelles d’Oman.

Les cours ont commencé à l’université. Les étudiantes sont très gentilles et se meuvent avec grâce dans les couloirs et les chemins ombragés. Comme tous les profs de fac, on arrache quand on peut des heures productives pour écrire un livre ou un article.

D’étranges règles stipulent que nous devons être présents dans les locaux entre 8.00 et 16.00, qu’il y ait des cours ou non. Autrement dit, nous sommes obligés de préparer nos cours et de corriger nos copies au bureau, d’y faire notre travail administratif et d’y poursuivre nos recherches. C’est un règlement peut-être improductif mais qui convient au sage précaire qui aime se lever tôt.

Le soir, après le boulot, c’est-à-dire à 16.00 (!), nous sommes libres d’aller nous promener, nous baigner, faire du shopping, et de nous retrouver sur des toits-terrasses pour jouir de barbecues ou des soirées intimes.

La verdure relative des montagnes vertes

En sortant de chez moi, je tombe sur Zaha qui me cherchait. Zaha, c’est l’Omanais qui m’avait conduit sur les hauteurs des « montagnes vertes » (Al Jabal al Akhdar). Il avait envie de me revoir et se demandait quel était mon appartement.

Je ne lui donne pas le numéro de ma porte mais j’entre volontiers dans son vieux 4*4. Il me propose une virée, gratuite, dans les montagnes, car il a été touché la première fois par l’intérêt que j’avais prêtée aux paysages et aux villages, et par l’émotion que j’avais ressentie par moments. Il voulait me montrer le village de ses grands-parents, où, éventuellement, nous prendrons le thé.

Trente kilomètres plus loin, à deux mille mètres d’altitude, nous arrivons à un premier village, où des terrasses de cultures sont en construction. Je crois comprendre que les terrasses ont la double finalité de dégager des espaces plats pour jardiner ainsi que de stabiliser les côteaux afin d’éviter les éboulements.

Beaucoup de jolies chèvres au poil long nous saluent à notre passage. Les chèvres m’ont l’air beaucoup plus heureuses en Oman que les chats et que les bovins qui sont vendus au souk de Nizwa. Elles paissent tranquillement un peu partout, même dans la plaine, autour de nos maisons. Je suppute qu’elles se nourrissent de nos poubelles en plus des accacias frêles qui égaient le désert.

Zaha m’amène à un très bel endroit, sur une roche noire, coupante comme une lame de couteau. La vue est spectaculaire : un village de l’autre côté de la vallée et des terrasses descendant sur des centaines de mètres.

C’est grâce à ces villages que l’on appelle ce massif la Montagne vertes. Ce sont eux qui créent des touches de verdures dans un paysage de canyons désertiques, escarpés et tranchants.

Ce qui est encore plus beau, c’est le dégradé du vert au beige le long des terrasses en descendant vers le fond de la vallée.  C’est beau mais on ne saurait dire si c’est triste ou pas : ce dégradé indique que les terrasses ne sont cultivées et irriguées que sur une portion restreinte, et que le reste est possiblement abandonné à la sècheresse. Je m’ouvre de cette question à Zaha, il me répond qu’il n’y a plus assez de paysans pour s’occuper de toutes ces terrasses, et que les légumes aujourd’hui, on les importe davantage qu’on ne les produit.

Alors oui, c’est bien un peu triste quand même, malgré la beauté visuelle.

Comme dans un film de Fellini

Nous sortons de l’eau et nous séchons à l’air doux des tropiques. Dans sa voiture, elle écoute les messages laissés sur son téléphone, et m’annonce que nous sommes invités chez un ami libanais qui nous propose de fumer la chicha au bord de sa piscine. Moi, ce plan inattendu me plaît bien, mais mes amis alcoolisés qui comptent sur moi ?

« Ne t’inquiète pas pour tes amis, je m’en charge. »

Elle passe quelques coups de fil et parvient à les inviter chez son ami libanais. Comment a-t-elle fait, je ne le sais pas mais j’ai confiance car je suis le seul novice dans cette histoire. Toutes les personnes impliquées dans cette soirée sont en Oman depuis des années.

Quartier des ambassades ou des ministères, nous nous garons et traversons des résidences surveillées. L’ami libanais qui nous accueille parle très bien français. Il se présente comme Marocain. Je ne comprends rien à la manière dont les gens s’identifient. Ma compagne de la soirée se dit tantôt Arabe, tantôt Américaine, tantôt Palestinienne, tantôt Syrienne.

Sa robe de soirée est encore humide et salée de l’eau océane, le sable colle encore à notre peau. Elle saute dans la piscine du Libanais Marocain sans autre forme de procès.

Mes amis de l’université finissent par arriver comme par enchantement. La chicha est bonne, elle a été préparée avec de la glace. On me dit que je suis vierge car je n’ai jamais fumé de chicha. On rigole beaucoup à propos de ma virginité car je suis le plus vieux de l’assemblée, tandis que mon amie palestinienne évolue sérieusement dans l’eau, sans communiquer avec la fête ambiante mais en me prodiguant de furtives caresses.

Quand tout le monde est dans la piscine, il est difficile de savoir si elle est particulièrement proche de moi ou si elle caresse tout un chacun comme un chat se frotte aux inconnus dans les souks d’Oman.

Quand la chicha est fumée et que tous sont un peu fatigués, nous sortons de la piscine et retournons dans l’appartement du riche Libanais. Je me tiens à l’écart et vois toute cette petite bande informelle, d’individus en goguette qui ne se connaissaient pas il y a quelques heures. Ils marchent avec indolence, l’effet de l’alcool commence à passer et l’apaisement dû à la chicha se fait sentir.

Mon amie arabo-américaine me dit au revoir de manière formelle, comme après un meeting. Nous projetons de nous revoir car elle prétend aimer plus que tout les montagnes et le monde rural. Elle pense venir à Nizwa, qu’elle connaît bien, et se tient prête à me faire découvrir des petits endroits en dehors des sentiers balisés.

Nous quittons la ville dans une voiture que je conduis, l’esprit ailleurs.

Il porte un joli nom mon guide

Dans la voiture pour Mascate, j’ai proposé à mes amis de ne pas boire s’ils voulaient que je conduise au retour. La propriétaire de la voiture a accepté presque aussitôt. Elle a l’habitude de servir de chauffeur et de guide, elle semblait soulagée de mettre son bolide entre des mains sobres pour la nuit.

Nous allions à une soirée d’expatriés occidentaux dans un hôtel de luxe de la capitale. Près de l’océan, l’hôtel exhibait ses piscines bleues et ses bars de nuit où l’alcool est autorisé. Je rencontre brièvement une charmante femme qui discute en arabe avec un de mes collègues. Elle me parle dans un anglais parfait, souligné d’un accent américain. Je crois comprendre qu’elle est d’origine palestinienne et qu’elle a longtemps vécu aux Etats-Unis. Puis elle est emportée dans un flot d’admirateurs et une cour d’amies.

Je regrette un peu de me trouver dans cette fête ennuyeuse alors que les plages et l’océan se trouvent à deux pas. L’envie monte en moi d’aller me baigner dans la nuit. Pas d’alcool pour moi, cela ne me manque pas. Je me promène, je passe d’une conversation à une autre sans grande motivation. Quand on m’offre une cigarette, j’accepte d’aller fumer dehors avec gratitude, c’est une manière de passer le temps. L’air est assez chaud et humide, mais très agréable dans l’ensemble.

Quelques heures s’écoulent et la jolie Palestinienne réapparaît devant moi. Il y a pourtant des beaux gosses autour de nous, mais c’est bien à moi qu’elle s’adresse. Elle me demande soudain ce que j’ai envie de faire. « Me baigner dans l’océan. »

Viens avec moi. Je connais un coin super.

Elle remue sa petite main fine devant mes yeux. « Quand on bouge la main comme ça, des planctons phosphorescents dansent autour. On dirait des éclats de lumière dans l’eau. Interested ? »

Je la suis dehors et prends place dans sa voiture gigantesque. Un quatre roues motrices passablement poussiéreux. « Je ne demande jamais pardon pour la saleté de ma voiture, ok ? Elle est crade, il faut l’accepter ainsi, ça veut dire que je suis une aventurière. » Je la crois sur parole. Elle me regarde : « C’est vrai que tu n’as pas bu ce soir ? Tes amis me l’ont dit. Alors prends le volant, veux-tu ? »

Elle me guide comme elle peut et me fait prendre des mauvaises directions à plusieurs reprises. Nous marchons dans des quartiers résidentiels où nous n’avons que faire, elle tient ses chassures à talons à la main et me prend le bras. Elle parle dans une anglais flottant de choses et autres que j’écoute à moitié. Je me demande si nous atteindrons jamais la fameuse plage.

Après l’avoir empêchée d’entrer dans une villa, je parviens à la faire rentrer dans sa voiture et nous reprenons la route. Son portable sonne. Elle engueule son interlocuteur en arabe. Je me gare et nous empruntons une ruelle obscure à pied. Elle a laissé ses souliers dans la voiture et quand nous arrivons sur la pelouse qui borde la plage, elle court vers l’océan et y pénètre sans ôter sa robe. Moi, je me mets en sous-vêtements quand même malgré les forces de l’ordre qui passent sur des chevaux non loin. En pleine nuit, cela ne devrait pas être considéré comme attentat à la pudeur.

Elle fait la planche quand j’arrive en nageant à sa hauteur. Comme je suis plus grand qu’elle, elle me ceinture de ses jambes pour m’expliquer Mascate depuis la mer. Là-bas, des lumières indiquent une allée éclairée très intéressante, où les jeunes gens se draguent sans le dire ouvertement. Là-bas, c’est l’ambassade de je ne sais quel pays. De ce côté-ci, c’est un hôtel très célèbre, et de ce côté-là, Dieu sait quoi. La douceur du contact aquatique me trouble légèrement et je n’écoute pas tout ce que dit mon Américaine arabe.

Nous remuons les mains dans l’eau pour voir étinceler les fameux planctons opalescents. Je pense soudain à mes amis qui sont restés à la fête et qui attendent peut-être que je les reconduise à Nizwa. « Forget your friends« , dit-elle. Je ne veux pas oublier.

A ce moment très pécisément, je voudrais l’appeler par son prénom pour lui signifier que je ne peux décemment pas abandonner tout le monde. C’est alors que je m’aperçois que je ne sais pas comment elle s’appelle.

Jabal Akhdar en quatre quatre

Un matin, n’y tenant plus, j’ai marché dans la direction des montagnes. Jabal Akhdar, « la Montagne verte ».

Je ne voulais pas attendre d’avoir une voiture, ni de profiter d’une éventuelle virée d’amis. Je désirais fouler ces monts qui décorent mon cadre de vie. Voir. Savoir. Marcher pour voir ce qui se passe derrière l’énorme façade qui barre la vue. Ces montagnes me narguaient, elles me regardaient d’un petit air mutin, comme pour dire « viendras-tu ? »

Tentatrices, séductrices, elles feignaient l’indifférence en faisant chatoyer leurs couleurs.

Dès que je sors de chez moi et emprunte la route, une voiture s’arrête à ma hauteur pour m’épargner une marche inutile. Je ne suis même plus surpris, tellement cela m’arrive souvent. Au village de Birkat el Mawz, c’est un jeune homme au volant d’un 4×4 pourriéreux qui m’interpelle. Il me demande où je vais. « Jabal Akhdar » lui dis-je, les yeux fixés sur la crête. Il propose de m’emmener. Nous négocions un prix pour une visite guidée de quelques heures, toute la journée si je le désire. Zaha est libre, et le prix que nous avons arrêté est supérieur aux émoluments de quelques jours de travail pour lui.

Le problème pour Zaha est que je n’ai pas un sou en poche et que ma carte bancaire française ne fonctionne pas dans les banques de Birkat al Mawz. Il accepte quand même de m’emmener en montagne, assurant que nous trouverons une solution, si Dieu le veut. Je m’en remets au créateur de toute chose et prends place dans la vieille voiture de Zaha.

Au bout de quelques kilomètres, un barrage de police vérifie que toutes les voitures sont bien munies de quatre roues motrices. Cela promet. Le long de la côte, d’imposants ouvrages d’art modifient la montagne : il s’agit de routes d’urgence pour les véhicules qui verraient leurs freins défaillir.

Ces routes n’ont pourtant pas rien d’exceptionnellement dangereux, comparées aux routes du Massif central ou des Alpes. Zaha m’explique que ce sont les Omanais qui n’ont pas l’habitude. Ici, soit les gens viennent de la montagne, comme lui qui revendique d’être un authentique descendant des tribus du Jabal Akhdar, soit on vient de la plaine et on ne s’aventure pas dans les hauteurs. C’est avec le développement du tourisme que l’on a commencé à aller visiter les villages, les cultures, les rivières.

Zaha parle beaucoup, son anglais est « cassé ». Il lance des mots et c’est à l’interlocuteur d’y trouver un ordre possible. Il parle souvent de dinger, je suppose qu’il s’agit d’une profession, quelque chose comme mineur, ou terrassier, quelqu’un qui casse la roche pour construire. Un peu partout, il y a des dingers. Plus tard, je comprends qu’il veut dire danger, mais il prononce tous les sons j en g.

C’est pourquoi il dit Gabal Akhdar au lieu de Jabal Akhdar. C’est la prononciation qui fait consensus d’ailleurs. La lettre J est prononcée G en Oman.

Quand la route descend, Zaha conduit en deuxième. Le moteur rugit, je lui demande pourquoi il ne passe pas la troisième ou la quatrième. Grave erreur me dit-il. En montagne il faut conduire en low gear, et utiliser les freins le moins possible, c’est ce qui est écrit un peu partout sur les panneaux de signalisation. Il m’a semblé qu’on craignait plus que tout le lâchage des freins.

On a tracé dans les montagnes une sorte de route touristique, empruntée par tout le monde, en particulier les riches Qatari et Emirati qui font rugir leur gigantesque bolide. Zaha les traite de maboules. Les bolides forment des « bulles climatisées », pour reprendre le terme de l’écrivain Antonin Potoski.

Il faut imaginer les hauts plateaux parcourus de bulles motorisées, objets frigorifiés pour une humanité pseudo-isolée, flottant tranquillement d’un village à l’autre dans le ciel bleu.

Mes montagnes endormies

Je cherche les mots pour vous parler des montagnes d’Oman.

Elles sont omniprésentes dans le nord du pays. Elles sont le cadre de tous les portraits, l’écrin des architectures. Elles accompagnent tous nos trajets, à pied ou en voiture, soit qu’il faille les contourner ou qu’il suffise de les longer.

Mais je cherche les mots. Je ne peux décemment pas dire : « Il n’y a pas de mots ».

Le village où j’habite est connu depuis longtemps car il est la porte d’accès aux fameuses « Montagnes vertes » (Jabal al Akhdar). Ce nom est un peu trompeur car ce que l’on voit depuis la plaine, ce sont des parois sans arbres et sans verdure. Où que l’on vous dépose, entre Mascate et Nizwa, vous êtes environné de géants arides.

Mes montagnes sont magnifiques. Elles sont variées, elles sont multicolores, jouant de toutes les nuances d’ocres, de jaunes, de terres, de gris dorés, de pourpres et de bleus. Pas un arbre et pourtant, des couleurs mouvantes, mates, pleine de puissance retenue.

Je cherchais les mots les premiers jours, quand je marchais dans la plaine poussiéreuse. La vue des montagnes me coupait le souffle. On croit que c’est la chaleur qui coupe le souffle, non, c’est la montagne. La montagne sur le flanc de laquelle se détache votre hôtel. Je me disais : « Il n’y a pas de mot ».

Certaines sont proches mais de petite taille. Elles s’apparentent alors à de gros tas de terre. Mais devant chez moi, c’est un mastodonte qui s’impose calmement, un monstre endormi. Tellement énorme que je le sens tout proche de moi, je sens son souffle. Il bouge comme un ours qui hiberne. Je sais que derrière ce massif, se déploie la chaîne la plus longue du pays, Jabal al Akhdar, la montagne verte. Mais c’est très étrange, cette chaîne ne commence pas par des contreforts, une progression continue ; elle naît d’un coup, elle se déchaîne dans une plaine désertique.

Pourquoi les mots me manquent à ce point ? Depuis le tout début, pourquoi ai-je le souffle coupé par la présence stupéfiante de ces montagnes ? Est-ce cela, l’expérience du sublime ? Ou est-ce parce que l’air pur rend leur vision trop tranchante ?

Elles dévoilent leurs pliures, leurs froissements dans une netteté hallucinée.

 

 

Pas d’image d’Oman

Il ne vous a pas échappé que j’écrivais mes billets sur le sultanat d’Oman sans montrer aucune photo. Il y a plusieurs raisons à cela.

D’abord, techniquement, je n’y arrive pas trop. Mes nouveaux ordinateurs ne se connectent pas facilement avec mes autres engins. Mais ce n’est pas la seule raison, ni même la principale.

Pour l’instant, j’aimerais demeurer sur le plan du verbe avec vous, concernant ce pays musulman. J’aimerais qu’on en reste à l’évocation sans nécessairement passer par la médiation de l’image.

L’art islamique est en effet une culture où l’image a un statut à part. Chez les Ibadites, il semble que l’image soit encore plus rare, les décorations plus austères que chez les musulmans majoritaires.

Quand je vois les montagnes autour de moi, je sais que des photos ne rendraient pas l’émotion que le voyageur ressent. Quand la voiture les contourne sur de longues routes sinueuses, et surtout quand je finis par grimper dessus pour voir enfin ce qu’elles recèlent de villages, de cultures, de terrasses, de verdures, d’aridité, d’irrigations et de canyon, ce sont les mots que je cherche, pas les images. Il se passe un choc émotif, et pour l’instant, ce sont les mots qui me manquent.

Des maisons dispersées dans le désert

Depuis ma maison, je vois presque l’université. Je vois en fait les projecteurs du théâtre en plein air, où se mettent en scène les remises de diplômes quand il fait plus frais.

Ces projecteurs font office de boussole dans mes pérégrinations. Car les rues et les routes en Oman fonctionnent de manière  arbitraire. On trace une rue qui passe entre les maisons, puis la route s’arrête abruptement et l’on continue de marcher sur une piste, voire sur la rocaille du désert.

Certaines rues mènent quelque part, certaines rues ne mènent nulle part.

Je marche pour aller à la fac.

Je marche pour rentrer à la maison.

Je n’ai pas encore trouvé la routine, l’itinéraire répété. Chaque trajet prend des tours et des détours différents. Parfois je m’égare et vois ma maison à cent mètres, derrière moi alors que je la croyais devant. Les maisons sont entourées d’un mur qui crée la distinction nette entre le public et le privé, entre l’intime et le désert.

Je marche dans un espace indéfini, indéterminé, entre les maisons, et ce sont elles que je regarde pour me repérer. L’espace est ainsi traversé de pistes virtuelles et les rares piétons passent entre les blocs-maisons disséminés comme au hasard.

Ce matin, je crois avoir trouvé la ligne presque droite qui mène de ma porte à mon bureau. Je vais tâcher de la retrouver ce soir et je vous tiens au courant.

La grâce du Sultan

Gilles Kepel, dans Passion arabe, n’écrit que quelques pages sur Oman, preuve que ce pays est heureux, calme et sans histoire. Ou alors, preuve que Kepel n’a pas eu le temps ni la volonté de se pencher sur cette petite nation du Golfe, qui a toujours su se tenir à l’écart des autres nations. A l’image de son sultan, le pays fait le choix de la discrétion pour garder ses marges de manoeuvre, éviter les pressions et conserver la liberté de traiter avec tous ses voisins, notamment les vieux frères ennemis chiites iraniens et sunnites saoudiens.

Le Sultan Qabous est un monarque absolu et incontesté. Très populaire, il semble faire l’unanimité, comme on l’observe parfois  dans les régimes d’absolutisme. Sans enfant, le Sultan a écrit quelques noms sur une feuille de papier, pliée dans une enveloppe scellée. Pourquoi a-t-il écrit ces noms ? Pourquoi a-t-il caché cette enveloppe, et où ?

Passion arabe est un journal de voyage érudit, extrêmement bien écrit,  d’un savant qui veut marquer l’histoire des voyages en Orient. Gilles Kepel se place dans la vieille tradition qui remonte à Chateaubriand, et n’hésite pas à faire appel à Flaubert. Un journal écrit juste après et quasiment en même temps que les événements que l’on a coutume d’appeler les « Printemps arabes », initiés fin 2010 en Tunisie.

Sultan Qabous a déposé son père. Il a pris le pouvoir après avoir voyagé autour du monde, et après avoir suivi une éducation militaire au Royaume-Uni. Kepel dit que le coup fut ourdi par les services secrets britanniques, aidés par l’Iran. Horresco referens.

C’est un regret. J’aurais aimé que Kepel nous parle davantage de l’Oman, plus que les quelques pages actuelles. Qu’il nous parle des mouvements sociaux qui furent, paraît-il, virulents et vite éteints en Oman. Le sultan aurait, dit-on, réprimé d’une main et lâché du lest de l’autre. Je dis « le sultan » car l’histoire contemporaine d’Oman se confond avec celle de son chef, au pouvoir depuis 1970.

Le peu de choses que l’on sait, et qui est répété en boucle, est que depuis le coup d’Etat contre son père, le pays est passé des ténèbres à la lumière, de la pauvreté à l’opulence, de l’obscurantisme au despotisme éclairé. Tous les bienfaits du pays, la moindre route goudronnée, la plus petite école, le dernier dispensaire de santé, est le fruit de la vision de Sa Majesté.

Gilles Kepel trace un portrait un peu différent, et à mots couverts car les mots doivent être traités avec la même pudeur et la même soumission au Miséricordieux que la chevelure des femmes. Le sultan, selon Kepel, aurait un goût immodéré pour le raffinement d’une culture de haut rang. Un soldat écossais serait son aide de camp précieux et aurait attiré les foudres du vieux père acariâtre. Ses palais sont alors comparés à ceux de Louis II de Bavière, avec qui il partagerait des penchants divers et des orientations variées.

Kepel parle de « château de la Belle au bois dormant », de « charme suranné d’une capitale d’opérette », et avance que si le sultan a construit un grand opéra à Muscat, c’est pour concurrencer symboliquement les grands magasins de Dubaï, le Louvre d’Abu Dhabi ou le circuit de formule 1 de Bahrein. Le Lac des cygnes pour les Omanais, la coupe du monde de football pour les Qatari.

Saheb El Jalaala, comme on l’appelle ici, a son portrait peint dans tous les coins les plus reculés de l’espace. Les travailleurs indiens en rient sous cape : « Chez nous, ce sont des peintures de Dieux, pas de mortels. » Sa naissance est jour de fête nationale. Il a 75 ans et, quand il mourra, il reviendra à la « famille royale » de désigner un successeur. Si elle n’y parvient pas, un comité désigné devra trouver le successeur en se basant sur la liste de noms que le sultan a enclose dans une enveloppe scellée. Mais quels noms sont sur cette liste, et où est l’enveloppe scellée ?

Tout est en place pour un rebondissement véritablement romanesque, et un dénouement aussi palpitant qu’un livret de comédie musicale.

 

Vivre en Oman : idéal pour perdre du poids

Il ne fait pas de doute que le lectorat universel de la blogosphère mondialisée sera fort intéressé d’apprendre que le sage précaire, après dix jours de vie sur le territoire béni d’Oman, pèse aujourd’hui moins de quatre-vingt kilogrammes.

Pour un homme qui mesure près d’1m80 et dont l’activité physique n’est malheureusement pas importante, le poids idéal devrait se situer entre 75 et 79 kg. Le sage précaire est sur la bonne voie. Sur ordre de la médecine, il lui fallait faire un effort, puisqu’il lui est arrivé de peser près de 90kg, en particulier quand il faisait sa thèse sur une autre terre bénie, celle des fish’n’chips et de la bière stout.

Ici, en Oman, pas d’alcool. C’est déjà une tentation de moins. Les choses sucrées ne sont pas très appétissantes, et la plupart des restaurants sont tenus par des Indiens, donc la nourriture est très riche en légumes. Il n’est pas rare de se voir proposer des salades de fruits. Beaucoup d’herbes, de verdure dans les taboulés, et dans les salades en général. D’ailleurs les sauces de salade sont très saines, à base d’huile d’olive et de citron.

Seules les dates, parmi les aliments incontournables, sont chargées naturellement en sucre. Elles se présentent sous de nombreuses variétés : au souq de Nizwa, j’ai été accueilli par Rachid, un entrepreneur qui dirige une belle affaire de dates. Il m’a présenté un échantillon d’une petite dizaine d’espèces et m’a fait goûter celles qui m’ont paru les plus éloignées des dates que nous connaissons en Europe et au Maghreb. Les moins sucrées, noires de peau, ou au contraire bicolores. Des saveurs puissantes de chocolat et de réglisse.

Le soir, le soleil se couche à 19.00, et le matin le travail commence à 7.30. Cela encourage à se coucher à 20.30 sans manger et à se lever avant l’aube, au chant du muezzin. La première prière se tient vers 4.30. Le cas échéant, le sage précaire court un peu pour saluer le soleil qui apparaîtra derrière les montagnes autour de 6.00.

Les lectrices précaires qui prennent ce blog pour un magazine féminin en auront pour leur frais. Retour des vacances d’été, abreuvées de rosé, arrosées de mojitos et gavées de barbecues, vous  saurez ici comment vous refaire une silhouette de princesse arabe.