Cher Germain, Je voulais vous dire, à propos de votre Traité, qu’il me tarde de le lire. Si je m’en souviens bien, vous m’avez écrit en 2018 que vous étiez sur le point de le terminer. Est-ce fait ? Avez-vous trouvé un éditeur ? Quoi qu’il en soit, s’il vous plaît gardez-moi un exemplaire, même si le texte vous paraît encore perfectible. Je tiens absolument à en avoir une copie. Je me souviens d’un courriel ou d’une lettre que vous m’avez envoyé à l’époque où j’habitais en Chine, dans lequel vous tissiez un lien entre « ambition » et « ambulatoire », et vous me disiez que ma passion première devait être la colère, car de la colère procède l’ambition, donc l’ambulation, donc le voyage. Rien que pour cela, pour des éclats de pensée comme ça, je tiens à lire votre Traité. À très bientôt, Guillaume
La réponse à ce mail constitue l’ultime message que j’ai reçu de mon vieil ami. Il me rassure car c’était l’époque de la grande pandémie Covid 19, et que je m’étais inquiété de sa santé auprès de son fils.
Conhilac, le 05 mars 2021
Cher Guillaume,
Tranquillisez-vous : j’existe encore, et dès que possible je vous écrirai la grande lettre que vous méritez.
C’est que je sors d’une crise qui a duré plus d’une année, en fait d’hospitalisations. Maladie qui a été une cata-strophe, au sens où je n’ai pu m’élever à la moindre ana-lyse. Où j’ai été privé d’écriture, où j’ai traversé un AVC, vécu sans ordinateur, auprès d’affolantes infirmières, toutes tatouées et charmantes. Avec le péril de tomber : je survivais en état de casse, corseté. J’ai pu enfin réintégrer ma maison, réappris à marcher sans canne. Et me voici en proie à la procrastination, tout étonné de n’avoir pas songé à joindre mes amis.
Enveloppé de honte, la vergogne, une sorte de peur, la crainte qui vole sur moi. Traité des passions inachevé, sa fin qui me hante. L’impression d’avoir essayé de réhabiliter une sorte de mélancolie, de tristesse ; c’est pourquoi j’hésite à répondre à votre demande. Il faudrait une plus grande confiance en moi. J’ai noté vos propos sur l’architecture de mon bureau, j’ attends votre visite et celle de votre mystérieuse épouse. On me dit à l’instant (Susie), qu’elle serait heureuse de vous revoir. Elle avait été très impressionnée par votre père.
Bonjour à vous deux. Recevez mon intacte affection.
Il était professeur à la faculté de philosophie de l’université Lyon 3 Jean-Moulin. Il faisait partie des figures marquantes de notre instruction, surtout pour ce qui concernait la politique et la morale. Ses cours étaient étonnants et parfois destabilisants. J’ai vite senti la présence d’atomes crochus entre moi et cet individu méditatif, qui attirait parfois les moqueries et plus sûrement l’affection de ses étudiants
Germain est petit à petit devenu un ami. Il se confiait à moi après certains cours. Un jour, en 1992 ou 1993, je lui dis qu’il avait beaucoup changé d’une année sur l’autre. « L’année dernière vous étiez incroyablement sévère. Vous nous mettiez des notes en dessous de 0, vous ne vous en souvenez pas ? » Il m’apprenait que lorsqu’il était si sévère avec nous, dans sa vie personnelle, il nageait dans le bonheur, mais que la culpabilité le rongeait.
Mon indifférence aux notes, aux concours et aux titres, m’a aidé à voir en Germain un être humain que l’on peut aller voir pour discuter. Il respectait beaucoup ses étudiants, surtout ceux qui n’étaient pas très doués pour les études. Il savait voir dans leurs copies des fulgurances que personne d’autre ne devinait.
Nous avons gardé le contact après mes années d’étude. Nous nous sommes écrit et téléphoné. J’ai surtout eu la chance de lui rendre visite dans la maison qu’il a achetée dans les Corbières, au pied des Pyrénées.
Ce fut un enchantement de voir ce spécialiste de Malebranche, dont il a édité et présenté les Œuvres dans la bibliothèque de la Pléiade, parler des pierres, des tuiles, des types de bois qui composaient sa maison. Il vivait sa maison comme si c’était un être vivant.
Je suis allé chez lui plusieurs fois, dans les années 2000 et 2010. Il était un peu comme un père spirituel pour moi, d’ailleurs je lui ai présenté mon père, qui vivait ses dernières années.
J’ai de merveilleux de souvenirs avec lui mais je suis trop triste pour en dire plus.
Qu’il repose en paix. Son fils et sa fille ont eu la gentillesse de me prévenir de la nouvelle du décès. Ses funérailles auront lieu jeudi 11 janvier 2024 à l’église de Conhilac-Corbières.
Je suis entré dans l’écriture par la voie trompeuse des compliments pour enfants doués.
Raphaël Enthoven, Le temps gagné, p. 197.
Publié aux éditions de L’Observatoire en 2020, l’autobiographie du pittoresque philosophe médiatique est intéressante car l’auteur y essaie d’être honnête. Il a la lucidité d’admettre que son œuvre ne débordera pas les capacités d’un bon élève qui reçoit des satisfecits. Le Temps gagné confirme cela.
Or, l’honnêteté l’oblige à se montrer sous des couleurs peu flatteuses, donc à révéler une personnalité globalement déplaisante, à laquelle le lecteur ne s’identifie jamais. Son rapport aux femmes par exemple est ignoble, non parce qu’il couche avec elles sans amour, mais parce qu’il croit faire de bonnes actions en agissant de la sorte :
C’est comme ça, à force de dire oui à tout, qu’en Don Juan kantien à qui plaire suffirait mais qui se sent le devoir de coucher j’ai joué un rôle capital dans la vie de femmes qui avaient peu d’importance pour moi. C’est même comme ça que je me suis marié. Pourtant, je n’en avais pas très envie.
Ibid., (p. 367).
Alors évidemment, c’est souvent ennuyeux à lire, mais ce n’est pas de la seule faute de Raphaël Enthoven. D’abord ce n’est pas de sa faute s’il est un individu plutôt ennuyeux et fat. Ensuite l’éditeur aurait pu faire un travail de relecture et un effort d’édition un peu plus soutenu. Il ne faut donc pas blâmer le seul Enthoven pour la médiocrité relative du Temps gagné.
Par ailleurs, il y a des passages qui méritent d’être lus.
Une scène d’humiliation ouvre le livre : son beau-père ne se borne pas à lui infliger des sévices corporelles, il se moque aussi de lui intellectuellement. C’est le petit plus de la grande bourgeoisie parisienne. Le petit Raphaël se vante devant un copain d’avoir lu Les Frères Karamazov. Le beau-père entend cette vantardise et, pour confondre le petit prétentieux, lui demande comment s’appellent les frères du roman de Dostoïevski. Incapable de répondre, le narrateur est foudroyé sur place.
Cela dit beaucoup sur la personnalité de Raphaël Enthoven, car le livre dans son ensemble est la confession d’un gros menteur, d’un imposteur qui passe sa vie à faire croire qu’il lit, qu’il connaît, qu’il réfléchit, qu’il enseigne, alors qu’en réalité il peaufine seulement des apparences et il s’imprègne d’un milieu socio-culturel privilégié. Il réussit à s’éloigner de son beau-père et à rejoindre son père éditeur, grâce à qui il mime les tics des intellos parisiens :
Je faisais pareil, je disais : « Platon, ça fait chic à la fin des disserts, n’est-ce pas ? » Ou « Le problème des heideggeriens, finalement, c’est qu’ils ont tout écrit sur du sable. » Je jouais au phénomène intéressant. (…) Devant eux, je pouvais me vanter tranquille d’avoir lu Les Frères Karamazov : ils ne l’avaient pas lu non plus.
Ibid., p. 172.
Il théorise cela en rappelant que son propre père lui a appris à « gagner du temps », d’où le titre du livre.
Gagne du temps, disait papa, il faut gagner du temps… » Quitte à faire semblant. (…) Commence par la fin. Gagne du temps. Au péril de ta modestie. Décrète le talent d’un tel – ou bien son infamie. Résume un livre en une phrase et jubile de tutoyer les génies.
Ibid., p. 193.
On reconnaît bien là le Raphaël Enthoven apparaissant à la télévision, arbitre des élégances et jubilant de s’écouter parler.
Un aveuglement social
Lisez cette citation exquise, qui explique à elle seule l’intérêt sociologique de lire ce récit :
Nous étions en 1995, en pleines grèves inutiles, qui n’auraient aucune incidence sur ma vie car je n’habitais pas loin de l’Ecole, et je me déplaçais à vélo.
Ibid.,p. 411.
Les grèves de 1995 furent très utiles pour la société française. Il faut vraiment être indifférent pour ne pas s’en rendre compte. Mais comme il cite Bourdieu quelques lignes plus loin, on suppose qu’il joue au sale fils à papa avec son lecteur marxiste. Il manie l’ironie car il se sait scruté :
Moi qui, en 1990, étais déjà macronien, atlantiste et futur partisan de la guerre du Golfe…
Ibid., p. 277.
Il s’agit donc de l’éducation sentimentale d’un grand bourgeois parisien, mais un bourgeois qui se voit comme désargenté. Incapable de voir la réalité sociale, il se plaint depuis toujours de ne pas avoir assez. À 13 ans, il fait une crise car il veut inviter un fille au restaurant et que son père rechigne à lui donner de l’argent pour cela. Sa belle-mère lui dit qu’à son âge, on va au McDo, pas dans une pizzeria.
Moi, comme toi, lecteur, à 13 ans, je n’espérais même pas recevoir assez d’argent pour aller au McDo. Je n’ai commencé à inviter les filles au restaurant que lorsque je gagnais ma vie.
Le narrateur, adolescent, vit chez son père mais profite d’une chambre de bonne qui a vue sur les toits de Paris, où il jouit d’une autonomie au centre de la capitale dont nous aurions tous rêvé. Et avec tout cela, le philosophe devenu quadragénaire ne voit toujours pas son statut de privilégié. Comme Sylvain Tesson qui joue à l’ermite dans une villa lacustre, Enthoven médite sur l’argent qu’il n’a jamais eu :
Parce que je mettais du parfum et que je portais des vêtements de marque, les filles venaient chez moi en pensant aller dans un palais, et elles se retrouvaient dans une chambre de bonne où (avec leur consentement) un adolescent affamé leur mangeait le cul. (…) on m’a toujours attribué des moyens que je n’avais pas.
Ibid., p. 266.
On t’attribue, cher Raphaël, les moyens que tu déclares : à 14 ans, tu avais une chambre à toi où tu pouvais explorer ta sexualité tranquillement, tout en portant du parfum et des vêtements neufs. Nous tous, sais-tu, n’avons pu avoir ce luxe qu’après l’âge de 18 ou 19 ans. Les gens normaux n’ont aucun lieu pour explorer leur sexualité.
Un roman à clés : BHL, Onfray et les autres
On reconnaît facilement quelques personnes parce qu’ils sont célèbres. Par exemple, on comprend vite que Faustine est probablement Justine Lévy (fille de Bernard-Henri Lévy) qui a écrit son histoire avec Raphaël dans un livre à l’immense couverture médiatique.
BHL lui-même est facilement reconnaissable sous les traits du personnage Élie. Pour éviter les procès, j’imagine, il a changé les noms et il a fait d’Elie un mec qui mange beaucoup. Quand le narrateur a 17 ans, il accompagne BHL à l’École normale supérieure où l’intellectuel star donne une conférence sur la guerre en Bosnie. Comme les étudiants rient du ridicule de BHL, Enthoven les décrit avec les habituels termes depréciatifs de « meute », de « barbares », de « hyènes ».
Dans un même chapitre, il nous parle de Michel Onfray et de Justine Lévy. Un chapitre bizarrement construit. Le narrateur rejoint Michel Onfray, à qui il donne le nom d’Octave Blanco, à un vernissage. Il y va avec son amoureuse « Faustine » parce qu’il n’a rien à lui dire. Il juge la fille de BHL de manière peu généreuse : « Elle n’était pas vraiment jolie mais elle avait des joues » (p. 337). Onfray, lui, ne sort pas d’un pur rôle mondain. Ils boivent une coupette de champagne,ne se disent rien de spécial, puis le narrateur retourne à Faustine et lui déclare son amour. Résultat troublant : « Nous étions sur le point de passer – sans raison, par peur – les huit années à venir agrippés l’un à l’autre » (339). Chapitre au ton camusien (je pense à l’Étranger et à ce côté « j’ai pris cette décision sans raison, sans savoir pourquoi… ») mais qui n’a pas sa place dans un récit qui se prétend proustien et explicatif des intermittences du cœur.
Il n’a pas plus d’émotion quand sa compagne est enceinte, ni même quand elle avorte. Ce qui excite vraiment Enthoven, ce qu’il tient à nous raconter, c’est son parcours scolaire. Il raconte par le menu ses classes de 4e, de seconde, de première, il parle de ses lycées. On s’en fout mais lui semble fasciné par ces détails de scolarité. Il se souvient des noms de ses professeurs, ce qui indique quelque chose de sa personnalité, mais quoi ?.
En revanche, il est normal qu’il insiste sur les épreuves scolaires qui déterminent la sélection de l’élite de la nation. La distinction et la production de l’elite est un phénomène qui mérite d’être étudié. Sa réussite au concours de l’ENS, son échec à l’agrégation de philosophie, sa deuxième tentative soldée par une réussite.
On n’apprendra pas grand-chose de philosophique, mais pour vous faire « gagner du temps », sachez que les pages que l’auteur a crues les plus croustillantes, il les a mises à la toute fin. Il s’agit de son histoire avec Carla Bruni, sa manière de tromper Justine Lévy, et sa méthode pour embobiner BHL. Le chapitre où il jure à BHL qu’il n’a jamais couché avec Carla, que tout cela n’est qu’une rumeur, est drôle à lire.
La conclusion est longue, et plus encore que tout le livre, nombriliste à un point de gêne que je n’avais pas encore expérimenté dans l’exercice de la lecture :
– Raphaël…
– Oui ?
Fin
Ibid., p. 523.
Ce sont les derniers mots du récit. Finir un livre sur son propre prénom et sur un oui que l’auteur voudrait nietzchéen, le héros qui dit enfin oui à la vie, c’est un peu trop de narcissisme pour le sage précaire qui, pourtant, peut en remontrer dans cette discipline. Sans doute, Enthoven s’est projeté dans un futur incertain où les historiens chercheront à comprendre notre époque où un président met ses initiales comme nom de parti, son nom comme seul programme. Cette époque, Raphaël concourt pour en être l’écrivain.
Quand j’ai été nommé professeur de philosophie au lycée du Vigan, l’année avait déjà commencé et je devais me débrouiller avec des classes dont je ne savais rien. Devant moi, des classes de 35 à 40 élèves de terminale. Ma priorité allait à la conception et l’animation du cours pour respecter le programme et rassurer les élèves sur leur préparation aux épreuves du bac.
Le nom des élèves, leur mémorisation, viendraient dans un second temps. D’ailleurs, je n’avais aucune liste de noms, ni aucun accès aux sites intranet qui permettent d’administrer les classes.
N’ayant que le contact humain pour me faire une idée sur l’origine ethnique de mes élèves, j’évaluais que sur cent individus, il y avait un garçon africain ou antillais, trois garçons maghrébins et trois filles maghrébines. Cela faisait une statistique de 7 % d’étudiants d’origine peut-être étrangère.
Soudain je reçus les listes d’appel et je lus un nombre importants de noms arabes. Une proportion bien plus importante de Driss, de Réda, de Sheinèze ou de Rayan. À la louche, je dirais 20 % d’étudiants portant des prénoms faisant penser qu’un de leur parent venait d’Afrique.
Je précise que ce lycée n’a pas de concurrence dans la région. Riches et pauvres, toutes les familles de la communauté de communes envoient leurs rejetons dans ce lycée. Je n’ai pas entendu parler d’établissements privés attirant les privilégiés.
Tous ces adolescents plus ou moins arabes m’avaient paru non seulement francais de souche, mais même cévenols d’origine. Ils ne s’étaient pas intégrés, ils s’étaient fondus dans la masse.
C’est l’image concrète et réelle du « grand remplacement » vendu par l’extrême-droite pour nous faire peur.
Je viens de corriger une copie du baccalauréat qui a plagié purement et simplement cette vidéo bien connue des bacheliers. Ce jeune prof en t-shirt a un succès fou et il le mérite. C’est un professeur de philosophie qui se filme sur YouTube et cela n’est pas à critiquer. Il fait du bon boulot, ses conseils et ses explications sont valables, il n’y a rien à dire.
Les trois minutes qu’il consacre à la notion de « Bonheur » sont bonnes. Mes élèves pourront témoigner d’ailleurs qu’en l’écoutant ils révisent d’une manière ou d’une autre des choses déjà étudiées dans mon cours. Mon cours était meilleur car le sage précaire est plus élégant, mais ce Youtubeur est plus jeune, plus sexy, plus concis.
Le problème est de lire exactement ce que dit ce jeune homme sur des pages entières dans une copie de bachelier. D’abord cela fait de mauvaises copies car on ne demande pas aux candidats un exposé sur le bonheur. On leur demande une réflexion originale qui réponde à une question précise.
Ensuite, le vrai problème est la tricherie et le plagiat. Je ne crois pas un instant que les élèves aient appris par coeur toute la vidéo de ce Serial Thinker. Ils ont dû avoir accès au son de cette vidéo, et à d’autres vidéos, par des systèmes d’oreillettes, et ils se sont contentés de recopier comme des sagouins.
De mon côté, je ne vais pas encore une fois me mêler d’un scandale de plagiat. Je le dénonce ici, tranquillement, sur mon blog, mais j’ai assez payé à l’université de Nizwa pour ne pas me transformer en lanceur d’alerte. Dans cette université du sultanat d’Oman où je coulais des jours paisibles, mon épouse avait participé à une équipe de lanceurs d’alerte pour dénoncer le plagiat d’une thèse de doctorat qu’avait commis une cheffe de département. Cela lui a valu un acharnement sans nom de la part de l’administration, et nous avons tous deux perdu notre emploi tandis que la plagiaire, elle, est restée en place.
Nous avons bien appris notre leçon : nous ne dirons plus rien et laisserons les plagiaires commettre leurs forfaits en toute quiétude.
Nos chers enfants ont planché ce matin sur leur épreuve de philosophie. Grande émotion pour le sage précaire qui a préparé les élèves du lycée du Vigan à cette épreuve. Et qui dit jour de bac, dit souvenir de son jour de bac à soi. On se rétroprojette, si l’on peut dire.
Nous avons eu le nez creux cette année dans notre préparation. Pour le bac blanc en mars, l’un des sujets que j’ai proposés était : « Peut-on élaborer une méthode pour être heureux ? » Aujourd’hui, les bacheliers ont eu : « Le bonheur est-il affaire de raison ? » Inutile de souligner l’analogie entre les deux sujets.
Puis, tout bien considéré, je l’ai rebaptisé « Bricolage ».
Toute la communauté des professeurs de philosophie est vent debout contre le choix de ce texte de Lévi-Strauss pour nos élèves de terminale. Ils le trouvent inadapté au niveau de nos élèves et ils ont peut-être raison.
Je suis d’accord avec mes collègues : les recteurs, les directeurs et les inspecteurs auraient dû choisir mon texte sur le bricolage, à propos de mon frère bricoleur et de moi manœuvre.
Le documentaire de Thomas Legrand est très intéressant car il montre bien que la question du voile sur les cheveux est une question interne à la gauche.
Les gens de droite, eux, sont très sereins quand il s’agit de restreindre les libertés des étrangers, des immigrés, des pauvres et des musulmans. Cela ne fait pas de débat à droite. Quand on se dit de gauche, en revanche, c’est souvent avec l’idée qu’il faut soutenir les plus défavorisés, et les musulmans sont les plus discriminés en France, ceux qui gagnent le moins d’argent, ceux qui ont le moins de pouvoir.
Donc, en 1989, quand deux jeunes filles de Creil sont allées à l’école avec un fichu sur les cheveux, et que le proviseur les a exclues, les choses auraient pu en rester là : la droite est pour opprimer les musulmans, et la gauche les défend. Malheureusement pour la santé de la France, c’est la gauche qui était au pouvoir à ce moment-là et il a fallu que ce soit elle qui agisse et réglemente. Le reportage montre bien le malaise. La plupart des gens de gauche n’ont pas de problème majeur avec ces filles voilées. Mitterrand (président) les trouve mignonnes, Rocard (premier ministre) s’en fout, Jospin (ministre de l’éducation) explique à l’assemblée que le droit à l’instruction doit primer et qu’il faudra accepter les filles voilées à l’école. Toute la gauche pense qu’il n’y a là aucun risque pour la république.
C’est alors qu’intervient une réaction extrêmement musclée de la part d’une gauche qu’on n’avait pas vue venir : les Badinter, les Finkielkraut, tous ces gens qui, depuis, ont quitté la gauche et sont devenus de droite et d’extrême-droite. Ils trouvent les mots pour retourner l’opinion de la gauche. Ils expliquent qu’au nom du féminisme il faut interdire le voile qui est un signe de soumission de la femme.
Ils expliquent que ces filles étaient manipulées par des musulmans radicalisés.
Ils expliquent que les filles musulmanes « nous appellent au secours » et veulent être protégées de leur famille, de leur quartier, de leurs grand frères. Et nous, pauvres de nous, nous les avons crus.
Moi-même, j’ai été convaincu par ces arguments qui me paraissaient beaux et paradoxaux : interdire aux filles de s’habiller comme elle veulent pour les protéger et leur garantir la liberté de conscience. Il faut être con pour penser cela, me direz-vous, et c’est vrai, j’ai été ce con intello et sûr de ses valeurs.
C’était raciste de ma part, mais j’avoue que j’y ai cru. Quand le débat est revenu sur scène, dans les années 2000, j’étais professeur de philosophie au lycée français d’Irlande, et je me souviens de mes discussions avec mes amis irlandais dans les pubs. Mes amis ne comprenaient pas la France, ils pensaient qu’on pouvait laisser les filles s’habiller comme elles voulaient. Je les traitais de naïfs et j’essayais de leur faire la leçon sur les valeurs de la république, la laïcité et le risque des religions.
Ce reportage qui met tous ces débats en perspective nous permet de comprendre que nous avons été floués. On nous a menti, on nous a manipulés. Elizabeth Badinter était dans l’erreur mais elle était sincère en tant que bourgeoise effrayée par les maghrébins. Caroline Fourest, elle, a carrément menti pour remporter la mise. Elle prétendait que dans les auditions, les filles musulmanes demandait anonymement l’interdiction du voile pour sauvegarder un espoir de liberté.
Trente-cinq ans après l’affaire de Creil, vingt ans après la loi sur les fameux « signes ostensibles » d’appartenance religieuse, nous avons pu prendre du recul, voyager, lire, nous cultiver, rencontrer des centaines de musulmans. Le bilan est simple : on s’est fait avoir. Les filles ne demandaient pas notre aide, en tout cas pas une aide sous forme d’interdiction vestimentaire. Les musulmans s’intégraient à notre nation malgré notre hargne à les persécuter et à les fliquer, malgré notre suspicion quant à leur rapport aux femmes, jusqu’à l’intimité de leurs filles.
Trente-cinq ans après, que sont devenues ces deux jeunes Françaises voilées de Creil ? Qui se soucie d’elles ? Moi, je pense à elles.
Pour préparer mes cours de philosophie, je m’inspire de manuels et de forums de professeurs. Je suis étonné que des textes très célèbres sont moins souvent proposés aux étudiants, comme si les gens étaient fatigués de faire toujours les mêmes choses. Finis les « Je pense donc je suis », les « cavernes » de Platon, les « animaux politiques » d’Aristote, les « maîtres et les esclaves » de Hegel.
Sur les forums, on lit souvent des requêtes pour obtenir des textes un peu choisis, un peu originaux. C’est louable mais cette demande est souvent accompagnée d’un léger dédain pour les « trucs archi connus » qu’on a lus cent fois. Pourquoi rejeter ces trucs « archi connus » ?
Moi je suis un avocat des textes mondialement célèbres. Je le dis aux élèves et l’annonce théâtralement comme tel :
Alors là les amis, attention les yeux, c’est un grand tube de la philosophie. Ce truc-là, le monde entier le connaît, du pôle nord au pôle sud, du Japon à la Californie en passant par la Mongolie et les montagnes hostiles de l’Altaï.
Normalement, cela les intrigue et ils prêtent un peu d’attention au texte en question. C’est pour nous que la caverne et le cogito sont vus et revus, mais pour eux, c’est non seulement tout nouveau, mais c’est même difficile de s’en souvenir sans confondre Platon et Descartes.
Je compare ces textes classiques avec de grands tubes de la musique car rien n’est plus fédérateur. Ce texte, dis-je, c’est le Billy Jean de la philosophie. « Vous connaissez Michael Jackson ? » Bon alors disons que c’est le Yesterday de la philosophie. « Vous connaissez les Beatles ? »
Ne pas utiliser ces textes sous prétexte qu’ils seraient devenus des tartes à la crème à nos yeux, c’est se priver d’une arme pour mener notre bataille de faire vivre un peu de philosophie dans la jeunesse de ce pays.
Photo de Samson Katt sur Pexels.com générée quand j’ai saisi les mots « animal qui corrige un essai philosophique ».
Le ramadan commence aujourd’hui, donc le sage précaire va essayer de se comporter avec élégance et charité pendant un mois, en priant Dieu que ces qualités de charité et de partage pourront s’ancrer dans son âme et demeurer au principe de ses actions au delà du mois sacré.
Pendant un mois, je ne dirai pas de mal de mon prochain. Même le dernier film inspiré de l’ignoble Sylvain Tesson, je n’en dirai rien pour ne pas en dire de mal. Pendant un mois, ce blog sera un tapis de rose pour vous tous mes chers frères et soeurs.
Je ferai une exception pour une chose qu’il faut dénoncer rapidement. Il traîne sur internet un corrigé des épreuves de philosophie dont j’ai parlé dans les deux billets précédents. Un corrigé absolument atroce. Il est de salubrité public de clairement dire aux parents, aux élèves et aux professeurs que ce qui vous est montré comme la bonne copie de philosophie est en réalité une grave faute professionnelle. J’en demande par avance pardon à mon seigneur pour cette critique qui n’est pas une médisance mais une correction de correcteur.
Le site Studyrama.com propose des corrigés pour toutes les épreuves et voici le premier paragraphe de l’épreuve dite « question d’interprétation » sur le texte de Nietzsche dont j’ai parlé hier sur ce blog :
Longtemps, les philosophes depuis l’antiquité jusqu’à la psychologie se sont posés la question de l’identité véritable. Une substance immuable, voire immanente ou un roseau pensant selon Pascal ? Le « Moi », du latin ego, renvoi à la réalité permanente et inaltérable qui constitue qui je suis. C’est une entité difficilement définissable et identifiable car elle ne correspond ni à quelque chose de tangible, ni à une chose abstraite.
Correcteur anonyme de Studyrama.com
Les fautes d’orthographes sont d’origine, « renvoi » étant utilisé comme un substantif, l’étymologie de « moi » devenant ego. Et je ne parle pas du reste.
Nietzsche, le nihiliste, dans sa remise en cause presque totale de la pensée s’est attelé au
problème de se savoir.
Studyrama
Qualifier le philosophe de nihiliste de cette manière est choquant dès la première lecture. Et je ne parle pas du reste.
La suite est à l’avenant et se démarque par une avalanche de références sans aucune réflexion, ni mise en contexte, ni développement d’une quelconque réflexion personnelle :
Berkeley affirmait d’Irlande qu’Être, c’est percevoir, être perçu (esse est percipi). Son idéalisme s’est développé chez Kant dans la Critique de la raison pure. Nous sommes moins que nous paraissons suivant notre «public» du moment. L’homme s’adapte selon Hugo. Condillac croit que ce sont nos sensations plutôt que des vaines certitudes ontologiques qui forment notre Conscience comme notre Identité.
Studyrama
Et cela continue sur plusieurs pages sur le même ton. J’ai d’abord pensé que cette horreur avait été générée par une intelligence artificielle, mais les fautes d’orthographe m’ont convaincu que cela avait été conçu par un être humain. Un être humain probablement sous-payé pour réaliser en quelques minutes un travail aussi épouvantable que dangereux pour nos élèves. Les adolescents étant très influencés par ce qu’ils trouvent sur internet, ce genre de blague pourrait être vraiment dommageable.
En ce mois de ramadan qui commence, je pardonne ce prof précaire qui a dû produire cette copie pour toucher un petit salaire, mais je blâme le site internet qui va gagner de l’argent en fourvoyant des milliers d’élèves, et rendre la philosophie détestable aux yeux de tous les lecteurs.
Les bacheliers devaient interpréter un texte de Nietzsche et rédiger un essai littéraire sur la question du moi. Mardi 21 mars 2023, le texte suivant tiré d’Aurore était proposé au jugement et à l’interprétation des élèves :
Il convient d’abord d’être très attentif à la lettre du texte ainsi qu’à la précision du libellé du sujet. Pourquoi sommes-nous autre chose que ce que nous paraissons être ? Dans quelle mesure Nietzsche démontre-t-il que notre identité consciente, regroupée derrière le terme de « moi », ne coïncide pas avec ce que nous sommes vraiment ?
L’existence humaine consiste en effet en une myriade de minuscules perceptions, volitions, désirs et aversions, que le philosophe appelle des « processus internes » et « pulsions » (l. 2-3). Ces petits mouvements de l’âme, que Leibniz appelait déjà les « petites perceptions », le sujet ne les connaît pas car il n’a pas les moyens de mesurer ce qui est trop petit. Il ne prend conscience que de ce qui est perceptible pour lui, ce qui lui paraît. Or, de même que les oreilles humaines n’entendent pas tous les sons mais seulement ceux qui se trouvent à une certaine fréquence, de même nos sensations ne commencent à être consciemment ressenties que lorsqu’elles s’agrègent les unes aux autres pour former un conglomérat (Nietzsche parle d’ « accumulation », l. 16) de mouvements internes suffisamment massif pour être repérable par la conscience.
Par exemple, quand je ressens de l’amour pour mon épouse, cet amour n’est pas simple et transparent : il recouvre une réalité complexe d’une inifinité de perceptions et de désirs, qui se conjuguent avec des milliers de souvenirs, de peurs, de colères peut-être, voire de désespoirs inconscients, qui vivaient à un niveau infra-ordinaire, pour reprendre le vocabulaire de Georges Perec. Pris séparément, ces minuscules mouvements forment des « exceptions » par rapport à mon identité, mais quand ils s’agrègent et forment un soulèvement extrême, alors ils deviennent la « règle » (l. 21-22) du moment, et je les vis comme un sentiment amoureux.
Cette théorie apparaît dans le sillage des découvertes scientifiques sur le vivant que l’on observait au microscope. Une vie inconnue, invisible et grouillante compose la matière de ce que nous voyons. Au XXe siècle, inspirés par Nietzsche, Gilles Deleuze et Félix Guattari ont proposé de détourner le vocabulaire des biologistes pour décrire des phénomènes psychiques. Ils interprètent la nouvelle de F. Scott Fitzgerald La Fêlure par l’opposition entre une dimension « moléculaire » de nos pulsions, et une dimension « molaire », qui serait celle que l’on peut percevoir. Quand la fêlure se manifeste dans la vie molaire du narrateur, c’est le résultat d’un long processus moléculaire de démolition que l’auteur américain essaie de décrire.
Suis-je autre chose que ce que je parais ? Je pense être simplement un sage précaire amoureux, ce qui n’est pas une erreur ni une contre-vérité. Simplement, cet amour est en fait le « degré superlatif » (l. 4) de nombreux affects moléculaires contradictoires et convergents. Selon Nietzsche, sous le sage amoureux, se cache peut-être un guerrier las et pusillanime. Mais comme il n’y a pas de mot pour dire cela, on dit A aime B. En ce sens, nous sommes bien « autre chose » que ce que nous « paraissons être », mais cela ne veut pas dire que ce que nous paraissons être est faux ou illusoire.
Cela nous conduit naturellement vers la question du langage. Avoir les mots, n’est-ce pas se limiter à demeurer sur le plan molaire d’une vie déjà vécue ? Nous parlerons de tout cela une autre fois car ce billet est déjà bien trop long et la femme que j’aime m’a rejoint au café où j’ecris, et elle m’attend pour partir. Je ne lui dirai rien de cette histoire de guerrier las qui fonce bêtement sous les paroles mielleuses que je dispense.