Philippe Val, ou la fatigue de la correction politique

Philippe Val caricaturé par Plantu
Philippe Val caricaturé par Plantu

J’aimais bien Philippe Val à l’époque où il faisait un duo avec Patrick Font. Font et Val se produisaient dans des salles de province et provoquaient un rire immense. J’étais trop petit pour tout comprendre, mais les Salles des fêtes et les Bourses du travail pouvaient être secouées de fous rires que je n’ai jamais revus ailleurs. Ils chantaient, usaient d’un langage scabreux, scatologique et intellectuel, et faisaient des sketches à connotation politique et religieuse. Val avait une belle voix et, dans le duo, prenait un peu le rôle du bellâtre raisonnable, alors que Font prenait celui du vieil obsédé. Val était dans le self control, Font dans le retour du refoulé. C’est ce retour qui provoquait le rire incontrôlable.

Val est devenu célèbre en prenant la tête de Charlie Hebdo, dans les années 1990. Je n’ai jamais trop lu cet hebdomadaire, je le feuilletais chez des amis. La seule fois que je l’ai acheté, c’était la semaine suivant le 11 septembre 2001. Je fus déçu, rien n’y était dit, aucune prise de position originale. Les éditos de Val m’horripilèrent, tout comme ses chroniques sur France inter, qui ne me faisaient jamais rire et ne me faisaient pas réfléchir non plus. J’étais surtout frappé par sa passion pour l’interdiction, l’exclusion et l’anathème. Parce que telle chose était repérée comme nocive (un parti politique, une publicité, une pratique commerciale ou culturelle), il fallait l’anéantir.
L’affaire Siné n’est donc pas un accident, selon moi, mais un épisode nécessaire de la logique de Val. Non seulement Val veut ôter les affreuses paroles antisémites qui dégradent l’image de son journal (Siné a commis le crime d’écrire : « Il ira loin ce garçon », c’est vrai qu’il a dépassé les bornes), mais il exige de Siné des excuses publiques. Cette exigence a quelque chose d’humiliant qui entre parfaitement dans le « système Val », pour qui la politique consiste à interdire, à exclure, à contrôler, à vérifier.

Je me souviens d’un dessinateur phare de Charlie Hebdo qui se plaignait de n’avoir pas été autorisé à publier des caricatures de Bernard-Henri Lévy, car Val ne voulait pas qu’on se moque d’un intellectuel pour ne pas se tromper d’ennemi (l’ennemi étant l’antisémite, le raciste ou le fanatique). Le dessinateur (dont je ne dévoilerai pas le nom, pour ne pas lui faire courir le risque d’être viré lui aussi) m’a montré ses dessins. Je les ai trouvés vraiment intéressants et marrants. Ils moquaient l’imposture d’un penseur à la mode. Le patron, Philippe Val, a protégé l’imposture intellectuelle, et aujourd’hui, le même BHL soutient activement Val dans l’affaire Siné. Il y a là-dedans quelque chose de gênant, d’un peu nauséabond, qui entache, je pense, l’image d’un journal (et de son rédacteur en chef) faussement libre et incroyablement conformiste.

Je l’ai entendu sur France Culture donner une conférence sur « Le rire de résistance », dans laquelle il expliquait que la gouaille était collaboratrice, mettant dans le même panier Mistinguet, Maurice Chevalier et Louis Ferdinand Céline (faisant croire au passage que Céline parlait avec gouaille, ce qui est tout à fait faux). Il ouvrit sa conférence avec une anecdote qui se passait en Chine, et parlait d’ « annexion » de Hong Kong par la Chine Populaire, ce qui est, aussi, une erreur grossière. Le pire, dans cette conférence, est qu’il se considèrait lui-même, sans autodérision ni recul, comme un parangon du « rire de résistance ».
Aujourd’hui, il faut peut-être résister à Philippe Val. Résister à la tentation de ce totalitarisme bien pensant. Résister aux dérives du politiquement correct, car la liberté d’expression est menacée à l’intérieur même de la presse satirique.

Avec le temps, je me suis aperçu que je préférais Patrick Font. Il était beaucoup plus talentueux, plus hilarant, mais aussi plus fou, plus pervers que Philippe Val. Ses chansons étaient mieux écrites, plus poétiques quand il voulait être poète, plus drôles quand il voulait être drôle. Tandis que Val donnait des leçons de politique, Font pétait les plombs et pouvait entrer sur scène tout nu, sans raison apparente, ou se lancer dans une improvisation délirante. Il n’est peut-être pas insignifiant qu’aujourd’hui, Patrick Font soit condamné à l’obscurité et l’ignominie, après avoir fait de la prison, et que Philippe Val jouisse de tous les avantages de la vie médiatique : riche, célèbre, soutenu par un aréopage de personnalités influentes, donc protégé, il est dans la lumière, dans son bon droit, la conscience infiniment tranquille.

Les futurs contingents du président Sarkozy

Je ne comprends pas les anti-sarkozystes qui veulent absolument réduire le temps de parole du président dans les médias. Il faut croire que la haine rend aveugle. Il est pourtant clair que plus Sarkozy se montre, plus il parle, plus il est impopulaire.

S’il s’absentait des médias, outre qu’on rigolerait peut-être un peu moins, sa courbe de popularité remonterait, car par son simple silence, il reprendrait de la hauteur aux yeux du peuple. Nous, le peuple, il nous en faut peu pour trouver un dirigeant noble : qu’il se taise, qu’il bouge peu.

Je dis, qu’on le laisse parler, qu’on le laisse brasser. D’abord, cela nous divertit, et puis il se casse la figure tout seul. Car les Français ne l’ont jamais beaucoup aimé, et ne l’aimeront jamais vraiment, ils ne se reconnaîtront jamais en lui. On le voit, même les nouveaux riches, même les types un peu bling bling, ils ne se projettent pas en Sarkozy. Il n’y a guère que quelques expatriés, qui croient comprendre le monde sous prétexte qu’ils promènent leur ignorance hors de France – et j’en sais de quoi je parle –, qui gardent une certaine foi en ses réformes.

Une autre raison fait que je m’oppose à la comptabilisation de son temps de parole. Il serait dommageable que le président de la république soit réduit à son rôle de leader de parti politique. Il l’est, c’est entendu, De Gaulle était leader des gaullistes, Mitterrand régnait sur les socialistes, etc. Mais tous incarnaient plus ou moins l’ensemble de la communauté nationale. C’était évident pour Chirac à l’époque de la guerre en Irak, ou de ses discours reconnaissant les crimes de l’Etat français. C’est moins évident avec l’actuel président qui s’y entend comme une chèvre pour susciter de l’adhésion, mais ne légiférons pas à la hâte. Tous les présidents ne seront peut-être pas des agités de la com, et lui aussi pourra peut-être, un jour, incarner autre chose que lui-même. Laissons-lui le bénéfice, non pas du doute, mais, si je puis me permettre, des futurs contingents.

Laissons le président parler comme il l’entend, que diable, et cessons de vouloir tout compter, tout contrôler. Je doute que ce soit en encadrant à la seconde près les paroles des uns et des autres qu’on rendra notre démocratie plus saine et plus vigoureuse.

Sarkozy et la Chine

Il participera aux Jeux olympiques, il a finalement pris sa décision. Inversement, ce sont les Chinois qui ne veulent plus l’y voir.

Sur internet, des sondages montrent qu’ils préféreraient qu’il s’abstienne, tout compte fait. Deux raisons à cela. Premièrement, les manifestations pro-tibétaines, les rumeurs concernant Carrefour ainsi que tous les bruits abracadabrants qui habitent l’âme de la jeunesse chinoise. Deuxièmement la manière dont notre président s’y est pris pour négocier.

Il avait dit qu’il viendrait à Pékin à condition que les pourparlers (re)prennent avec le Dalai Lama.

Le président de la France pose ses conditions pour poser ses fesses dans un stade olympique. Il pose ses conditions devant la Chine. Les Chinois sont outrés, non des convictions politiques de Sarkozy, dont ils se foutent, mais de sa manière arrogante de parler de la Chine, de se poser comme supérieur à ses interlocuteurs.

Non seulement les Chinois ne supportent plus l’arrogance de leurs « amis étrangers », mais en plus leur façon de négocier, de faire avancer ou de conduire des projets, comporte une grande dose de communication, de contacts répétés visant à créer une ambiance de confiance mutuelle.

Tous ceux que j’ai vu se présenter en Chine en bombant le torse, pensant négocier sous forme de conditions posées, par ultimatum, sans mettre les formes, se sont cassés les dents. Travailler avec les Chinois, cela peut être long et difficile, il faut de la patience et du doigté, et il faut, pour ne pas se faire balader, avoir les idées claires sur les objectifs qu’on voudrait voir réaliser. Et accepter par moments, de s’en éloigner, de s’en écarter.

Il faut à la fois être malin et témoigner d’une affection sincère, ce que faisait très bien Chirac, par exemple.

Alors bien sûr, on me dira que Sarkozy ne s’adressait pas aux Chinois, mais qu’il faisait signe vers son électorat et vers l’opinion publique occidentale. Auquel cas, il faudrait que son personnel l’informe qu’on ne peut plus étanchéifier les opinions publiques. Et qu’il y avait d’autres moyens, plus efficaces, pour faire avancer l’idée que le Dalai Lama devait redevenir un partenaire.

En Chine, la liberté d’expression est totale

C’est le titre du dernier billet que j’ai écrit sur mon blog chinois. J’y fais la confession que je n’ai jamais subi de pression, ni d’intimidation, en trois ans de blog.

Or ce matin, j’essaie de m’y rendre, sur ledit blog, mais impossible. Tout est bloqué. D’habitude je contourne la censure en passant par un proxy, mais ce matin mon proxy n’est plus accessible non plus, pas plus que tous les autres proxy.

Je suis donc dans l’impossibilité de lire, de gérer et d’approvisionner ce blog dont l’adresse est http://chines.over-blog.com. Si, dans l’intervalle qui nous sépare de la résolution du problème que nous rencontrons, des lecteurs bien intentionnés pouvaient s’y rendre afin de s’assurer qu’aucun commentaire dégradant, insultant ou politiquement incorrect ne s’y déverse, je leur serais infiniment reconnaissant.

En attendant, je ne suis pas mécontent que le dernier billet traite de la liberté d’expression. Dans le cas où le blocage perdurerait, ce serait une belle page d’accueil pour un blog laissé à l’abandon.

La misère morale du recruteur

A Shanghai, le XXXX 

Cher monsieur,

Je reconnais que les conditions que nous vous offrons sont à la fois précaires, incertaines et insuffisantes. Vous insinuez avec raison que nous ne manquons pas de toupet de chercher à vous attirer avec un tel salaire, mais la réalité est que nous n’avons pas vraiment d’autres choix : nous cherchons des profils expérimentés et hautement diplômés, prêts à travailler pour presque rien. Je comprends que vous ayez trouvé mon courrier « drôle et honteux en même temps ». Mais il se trouve que d’autres candidats de valeur restent intéressés par l’offre malgré le bas salaire.

Vous parlez de « misère morale » à propos du fait que, tout en étant lecteur moi-même, j’aide à recruter d’autres lecteurs. Je ne suis pas certain de comprendre ce que vous vouez dire mais cela m’a fait réfléchir de la manière suivante. Comme je suis exploité, je devrais me battre pour améliorer les conditions de vie des gens de mon espèce. Or plutôt que de me battre, j’aide ma hiérarchie à exploiter d’autres glandus. Il est vrai que, vu sous cet angle, mon action manque de noblesse morale et de conscience sociale.

Il ne faut pas oublier, cependant, qu’un professeur d’université chinois gagne en moyenne 400 euros par mois, et que cela représente le double du salaire moyen à Shanghai (ville la plus riche du pays). Mon revenu mensuel est, comme je l’écris dans l’annonce, d’un petit millier d’euros, grâce à un travail supplémentaire payé par le consulat, à quoi s’ajoute un logement fourni par l’université ; tout cela me rend incroyablement privilégié par rapport à mes collègues chinois – qui me sont pourtant supérieurs du point de vue de la qualification – et m’interdit tout jugement d’indignation devant le sort réservé à l’éventuel lecteur étranger qui voudra bien tenter l’aventure ici.

Si le salaire de ce dernier s’avère ne pas dépasser les 500 euros par mois, il bénéficiera des conditions de vie de tous les lecteurs étrangers en Chine, parmi lesquels on trouve un peu de tout, des normaliens, des docteurs, des agrégés en disponibilité, bref tout un petit monde qui se confronte à la précarité pour des raisons qui lui sont propres.

Tout ceci pour mettre en contexte la « misère morale » qui est la mienne, et en espérant que vous ne nous en voudrez pas trop d’avoir eu le désir de nous attacher vos services pour un traitement si peu reluisant.

Je me dis bien à vous,

XXXX
 

Redevenez étudiants

J’étais au collège, ou au lycée. Un conseiller d’orientation était dans la classe et nous demandait ce qu’on voulait faire plus tard. J’ai répondu : « Etudiant ». Oui, mais après tes études, que veux-tu faire comme métier ? Pour moi, la meilleure des activités, celle dont je rêvais, c’était d’être étudiant. D’autres disaient bien pilote de ligne, maquilleuse…

On me disait qu’il faudrait bien gagner sa vie, et cela me paraissait naïf, comme argument : gagner sa vie, oui, mais un homme qui étudie, ça n’a pas besoin de gagner beaucoup d’argent. Je trouverais toujours le moyen de manger, nul besoin de faire tourner toute ma vie autour de cette question-là. Gagner de l’argent est nécessaire, certes, mais pas davantage que de gagner, disons, de l’affection, de la reconnaissance, de la force physique, de l’endurance. L’obtention de tous ces biens se ferait au coup par coup, aux moments où le besoin se ferait sentir, il n’y avait pas lieu d’orienter sa vie – dès l’adolescence – en fonction d’eux.

Or, sans me vanter, je peux dire que je réalise mon rêve de collégien. Je m’arrange pour rester un étudiant, au sens large du terme. Ce n’était pas mon seul rêve, alors il faut que je combine un peu : je rêvais aussi de voyager et de connaître des femmes différentes, cela complique la donne, mais c’est faisable, sur la durée, et on peut acquérir une forme de stabilité dans l’effort.

En revanche, mes amis chinois ne comprennent pas mes projets. L’idée que je fasse une thèse maintenant, cela ne leur inspire que sourires, sarcasmes et suspicion. Il faut les comprendre. Pour eux, une thèse ne renvoie qu’à un diplôme, « un bout de papier », qui mène à une espèce de carrière. En quatre années, et en fréquentant assidûment les Chinois du monde universitaire, j’ai rarement eu le sentiment que la recherche était respectée en Chine. Même à l’université, celui qu’on admire le plus, c’est le boursicoteur, celui qui fait fortune. Il faut les comprendre, ils en sont aujourd’hui à travailler pour obtenir un avenir meilleur pour eux et pour leur descendance. Le seul luxe qu’ils comprennent, c’est celui de la grosse voiture, du bel appartement, du voyage pendant lequel on fait du shopping.

Il est vrai que la sagesse précaire a quelque chose de décadent. De côtoyer des Chinois, cela me donne de moi-même une image décadente. Pourtant je travaille plus qu’eux, je ne suis pas plus inefficace, je projette mon travail dans l’avenir et je prétends les aider à trouver des perspectives de développement. Dans les faits je ne suis pas décadent. C’est donc une question de discours, d’attitude face à la vie. Le Chinois post-maoïste dit : « On en a suffisamment bavé et on est suffisamment précaires pour rêver à une résidence gardée par des statuettes de dieux gréco-romains. »

Le sage précaire leur donne raison mais il leur dit : « Amis chinois, il y a aussi de l’avenir pour ceux qui savent rester sans rien faire, pour ceux qui sauront regarder les villes et les paysages. La Chine a besoin d’étudiants éternels qui sachent parler des jardins, qui sachent fréquenter les femmes occidentales pour ensuite partager leurs connaissances aux lits de leurs compatriotes. »

La révolution bibliothécaire, Gabriel Naudé

La bibliothèque est une des inventions les plus révolutionnaires qui soit. Je ne cesse de m’émerveiller qu’elles existent, qu’on ait le droit et les moyens d’y aller, de lire, et même d’emprunter ! Quelle civilisation que celle qui met à dispoisition des gens, de tous les gens, des livres et des encyclopédies !

Un livre du philosophe et historien Robert Damien permet de se faire un idée puissante de l’importance politique et stratégique de l’émergence de la bibliothéconomie : Bibliothèque et Etat. Naissance d’une raison politique dans la France du XVIIe siècle (P.U.F., 1995). On y suit le destin, l’oeuvre et la pensée du premier grand bibliothécaire français, Gabriel Naudé (1600-1653). Après avoir vécu comme intellectuel précaire pour plusieurs mécènes, il a publié un livre qui a provoqué une révolution dont personne n’a conscience : Advis pour dresser une bibliothèque, publié à Paris en 1627. Un petit livre de conseil (destiné au départ à rester dans la confidence du président de Mesme) qui fit sortir l’art de la bibliothèque sur la place publique. Ce qui était l’apanage des puissants, et une marque de prestige pour des pseudos lettrés influents, devint objet de débats, de discussion, de partage.

Par ce geste, il créa un nouveau métier, c’est ce qui me plaît infiniment. D’obscur employé en attente d’un généreux donateur, il devenait spécialiste et pouvait monneyer ses services et ses compétences sur le marché de l’emploi. « Le professionnel d’une telle bibliothèque n’attend qu’un donneur d’ordres. Il n’attend plus rien de l’ordre du don. » (Damien p.47) Mais ce « coup d’éclat » allait mettre la bibliothèque sur l’orbite d’une exigence d’universalité. Et qui d’autre que l’Etat peut établir une bibliothèque de cet ordre ? Ainsi, l’Etat en profite pour maîtriser les contours du savoir universel, en étant décisionnaire sur les livres à intégrer dans la bibliothèque. Gabriel Naudé théorise donc la fonction du bibliographe dont l’art et la science est de voyager, de participer aux débats intellectuels de son époque, et de choisir avec soin les livres qui comptent. Naudé devenait un « nouveau mentor » (p.63). Un nouveau métier pointe alors à l’horizon, celui de conseiller du prince.

Bien sûr, ce rôle existe chez les philosophes depuis que la philosophe existe, mais chez Platon, chez Aristote, et même chez Machiavel, ce n’était jamais un métier, au sens d’une pratique rationnelle qui peut se transmettre et perdurer. C’est dans un second ouvrage que Naudé en fait la théorie, un ouvrage que la modernité démocratique a vite remisé dans les poubelles de l’histoire : Considérations politiques sur les coups d’Estat, publié à Rome, en 1639. Naudé montre que le seul homme digne d’être conseiller ne doit appartenir à aucune classe, et que personne mieux que le bibliothécaire est capable de comprendre tous les points de vue, et d’avoir une « disposition d’esprit toujours égale en soi, ferme, stable, héroïque, capable de tout voir, tout ouïr, et tout faire, sans se troubler, sans se perdre, s’étonner. » (Damien, p.268). Pour contrer par avance les critique qui ne manquaient pas de fuser contre un tel portrait d’homme libre et universel, Naudé lance cette audacieuse évidence : « Le cardinal de Richelieu a été tiré du fond de sa bibliothèque pour gouverner la France. » (p.272).

Bibliothèque et Etat. La bibliothèque est un instrument politique, qui peut servir les dictatures autant que les démocraties, d’où la nécessité, aujourd’hui encore, d’y réfléchir avec force et prudence, et d’en bien user. Le dernier chapitre du livre de Damien, « Homo bibliothecus, homo democraticus ? », montre la fortune des idées de Naudé dans le contexte de l’Encyclopédie et de la Révolution qui en appelleront à « un sujet politique, instruit et maître de ses décisions informées. » En un mot, un mot que Naudé n’utilisait pas parce que ce n’était pas l’époque : un citoyen.

De tout cela je tire provisoirement deux enseignements :

1-     Henri Guaino, le conseiller du président Sarkozy, serait-il capable de dresser correctement une bibliothèque ? (Je sais, ce n’est pas un enseignement, c’est une question).

2-     Les bibliothécaires doivent être des penseurs, des intellectuels, et certainement pas de discrets techniciens cachés derrière des classifications Dewey. En Chine, où je travaille, rien n’est plus important ni plus urgent que des bibliothécaires compétents. Pour faire la révolution.

« Libéralisme »

Les Français ont un gros problème avec le mot « libéralisme », et c’est un vrai problème. La responsabilité en est largement attribuable aux hommes politiques de gauche. La plupart d’entre eux sont et ont toujours été libéraux, mais ils préfèrent prétendre le contraire parce que ça fait de droite de le dire.

Or historiquement, le libéralisme est de gauche et peut tout à fait le rester, attendu que la différence entre gauche et droite n’est pas réductible à des choix de gestion économique, et que le libéralisme devrait combattre l’idée qu’une classe sociale s’octroie tous les bénéfices des richesses d’une nation. Le libéralisme promeut au contraire l’idée d’une mobilité à l’intérieur des classes, et considère la lutte contre les privilèges comme un préalable à toute bonne gouvernance.

C’est le conservatisme et la reaction qui s’opposent au liberalisme, pas le social, alors que l’idéologie ambiante française semble mettre dans le même sac l’idéologie qui veut protéger les privilèges et l’idéologie qui veut les annuler.

A cause de ce rejet indigne de l’histoire de la pensée française, on se trouve dans un système où la société est doublement fossilisée. Pétrifiée par en haut, à cause de privilégiés qui surfent sur le néo-conservatisme et l’accroissement des salaires les plus élevés. Pétrifiée par en bas à cause d’une population salariee qui croit être protégée alors qu’on lui retire progressivement toute protection et qu’on l’empêche d’agir et d’entreprendre à sa guise.   

Victime de cette double fossilisation : les précaires qui, eux, vivraient mieux dans un monde liberal, ou on trouve du travail rapidement et ou on le perd rapidement aussi.

Il faudrait retrouver l’esprit de nos grands penseurs libéraux, qui étaient clairement de gauche quand ils pensaient. A l’époque, comme aujourd’hui, la différence entre la droite et la gauche étaient avant tout une question de perception et de philosophie. La droite pense que les inégalités actuelles sont non seulement inévitables et naturelles, mais qu’il faut aller dans leur accroissement pour le bien être de tous. La gauche voit de l’injustice dans ces inégalités. Les gens qui votent à droite mais qui pensent que notre monde est injuste à cause des inégalités, sont en fait de gens de gauche.  

Le monde idéal du libéral, c’est une anarchie tranquille et nomade. Le monde ideal du conservateur, c’est une société soumise a un ordre qui lui soit favorable a lui et à sa famille. Le monde idéal de la gauche, que je sache, n’est pas le salariat amélioré, mais une forme d’anarchie ou les hommes ne s’exploitent pas et ne sont pas dépossédés de leurs moyens de productions. Je ne vois pas pourquoi le libéralisme – le mot lui-même – ne pourrait pas sortir des malentendus dans lesquels on l’a fourré. 

Les grands auteurs et Guaino

« Ca a été – il faut lire les grands auteurs – depuis toujours l’ambition de la France d’être l’âme de la renaissance du monde, de montrer la voie. » Henri Guaino (écouter http://podcast.blog.lemonde.fr/2008/01/04/sarkozy-civilisation-banlieues/)

Quels grands auteurs l’ont dit ou écrit ? Il n’y en a pas tant que ça, des grands auteurs français. Qui l’a dit ? Montaigne ? Pascal ? Descartes ? Bossuet ? Montesquieu ? Les encyclopédistes ? Lesquels ? Tocqueville ? Hugo ?

Enfin, qui ? Guaino, qui ?

Splendeur du sarkozysme

Je vous invite à jeter un oeil sur cet extraordinaire billet de blog. Un businessman de Shanghai qui aime tellement Sarkozy qu’il voit du bonheur partout en France, depuis mai 2007. Si j’avais écrit ces mots, sans changer une virgule, personne ne se serait demandé si j’étais sérieux, on y aurait tout de suite vu une satire d’un goût moyen. C’est la raison pour laquelle il faut lire ce billet : notre blogueur est tout à fait sincère. 

http://delpy.blog.lemonde.fr/2007/12/27/il-m%e2%80%99a-semble/

Le sarkozysme dans toute sa splendeur. Tellement enthousiaste dans le fond de son coeur que la réalité n’a aucun intérêt pour lui. Psychologiquement, nous assistons, dans le profond mouvement néo-conservateur du monde occidental, à ce qui se passait dans les esprits communistes après la guerre. Les preuves du désastre était occultées, balayées devant l’évidence éclatante de la vérité idéologique. Aujourd’hui, rien ne va mieux en France, les étrangers se foutent de nous, la diplomatie est plus que jamais cynique, ce que soulignent tous les journaux étrangers, mais les supporters du président voit un frémissement vers le mieux. Ils sentent que ça change, que les Français vont mieux.

Ceux qui critiquent sont des hypocrites et des salauds. On ne critique pas le nouveau père des peuples, le grand chef qui s’envoie en l’air avec des femmes inaccessibles. La France va mieux, il n’y a qu’à voir son chef charismatique, et les sourires de ma boulangère.