Une soirée à la Comédie-Française : Tchekhov, la Russie et la mémoire

Je suis allé à la Comédie-Française pour voir La Cerisaie d’Anton Tchekhov, mise en scène par Clément Hervieu-Léger.

Tchekhov, c’est mon dramaturge préféré, si je puis dire. Je le connais depuis l’adolescence. Je le lisais avidement quand je faisais moi-même du théâtre en amateur. C’est ce qui se fait, pour moi, de plus beau. C’est la perfection du théâtre.

Donc, j’étais content de voir, de passage à Paris, La Cerisaie, une pièce que je connaissais moins bien que d’autres. Je suis beaucoup plus connaisseur de La Mouette, Les Trois Sœurs, ou Platonov. Mais alors ici, quelle claque ! Surtout de voir cette pièce qui parle peut-être plus de la Russie que les autres. En tout cas, on ne peut pas regarder cette pièce en 2025 sans songer à la Russie d’aujourd’hui. Et à toutes les idées reçues qu’on entend sur la Russie, sur Poutine, sur son rapport au peuple, sur le peuple russe, et toutes ces choses de la même farine.

Je rappelle en deux mots : la Cerisaie, c’est un grand domaine extrêmement onéreux, avec énormément de cerisiers. Les propriétaires, eux, sont des aristocrates un peu décadents, très cultivés, internationalisés, plutôt généreux, mais qui gèrent mal leur argent, qui sont au bord de la faillite, et qui doivent vendre cette cerisaie. Un ami de la famille, un ancien paysan devenu homme d’affaires richissime, leur dit qu’il faut couper les cerisiers, puisqu’ils ne donnent pas beaucoup de cerises, une fois tous les deux ans. Il faut les couper et exploiter le domaine en faisant des lotissements avec des datchas qui accueilleront des estivants. Avec ça, vous pouvez transformer ce domaine onéreux en quelque chose qui rapporte beaucoup d’argent. Avec le temps, les estivants vont se transformer en cultivateurs, et vont vouloir acheter les datchas, ce qui va multiplier votre fortune.

Les aristocrates, eux, considèrent avec mépris cette proposition, qu’ils jugent trop matérialiste. Eux, ce sont des artistes, des gens qui appartiennent à un autre temps, un temps où la richesse matérielle venait comme par enchantement. Pour eux, cette recherche mercantile, transformer cette beauté naturelle agricole, ces arbres en fleurs, en un lieu producteur d’argent, est quelque chose d’affreusement mesquin. Ils finiront évidemment par vendre. Et qui sera l’acheteur au final ? Justement cet ami anciennement paysan devenu homme d’affaires. Le monde a changé, comme dans la Recherche de Proust, comme dans tant d’œuvres d’il y a un siècle. Les anciens dominés deviennent nos maîtres.

On voit donc là véritablement une sorte de décadence d’une ancienne Russie. Mais ce à quoi on pense : il est erroné de penser que les Russes sont des gens qui seraient comme un seul homme derrière son chef, n’ayant pas cet individualisme que l’on voit en Occident. Non. Dans cette pièce, on voit un attachement fondamental au pays, au paysage, mais surtout une population variée et trop sensible. On voit bien pendant la pièce se profiler, alors qu’elle date des années 1900, les révolutions à venir. Pas forcément la révolution bolchevique de 1917, mais on voit arriver des révoltes, des soulèvements populaires de la part de la paysannerie. C’est absolument évident, ça se voit à différents moments de la pièce.

Et cela nous rappelle que la Russie est l’autre pays de la révolution, du soulèvement, de la désobéissance. La Russie n’est pas ce pays, ni chez les aristocrates ni chez les paysans, qui obéit à un homme seul. La Russie n’est pas un pays d’autocrates, c’est un pays d’artistes exceptionnels qui sont constamment dans la subversion de l’ordre. Vous ne verrez pas chez Tchekhov, ni chez Dostoïevski, ni chez Tolstoï, d’adorateurs de Staline, d’adorateurs de Poutine, d’adorateurs d’une dictateur.

Redresser infatigablement les discours de haine

Cette vidéo dispense un message malsain sur l’islam qu’il convient de redresser. Je reprends pour toi, mon ami, chaque point énoncé par cet influenceur qui a probablement un bon fond mais qui s’égare pour produire sans s’en rendre compte un discours de haine.

Quand tu vas à la mosquée et que tu lis le coran, voici les valeurs qui grandissent en toi nécessairement :

1. L’obéissance aux lois de l’univers et l’usage de la raison pour tout ce qui relève de tes décisions et de tes choix.

2. Le respect des femmes qui ne sont jamais vues comme « inférieures » aux hommes. Au contraire, un homme qui maltraite une femme commet un péché.

3. La tolérance la plus absolue envers ceux qui « adorent ce que je n’adore pas » (coran, sourate 109). Aucune haine n’a jamais été professée envers les non-musulmans. En revanche, toutes les religions monothéistes promettent l’enfer, mais ça, au fond, c’est assez banal.

4. Une confiance dans l’esprit scientifique qui cherche à comprendre les lois de la nature. Le coran regorge d’observations simples de la nature en disant : « Il y a là un signe pour ceux qui savent réfléchir. » (coran, sourate 16, verset 11 parmi tant d’autres occurrences.) Les musulmans ont toujours été de grands scientifiques. La superstition, au contraire, est comme partout le fait des pauvres gens qui répètent des trucs de famille sans rapport avec la religion (je recommande de leur pardonner leur égarement en attendant qu’un système éducatif inclusif leur permette de s’instruire.)

5. La violence est proscrite, que ce soit violence physique, psychologique ou symbolique. Seule la défense est permise, avec des limitations car ce qui est recherché est toujours la paix, la concorde et l’entente, non la capitulation humiliante de l’agresseur (coran, sourate 9, verset 6).

Cet influenceur que je ne connais pas parle dans le média du philosophe Michel Onfray. Ce dernier a écrit le livre le plus faible sur l’islam qu’on puisse imaginer. C’était en 2016. Depuis, il est devenu salarié d’un milliardaire corrompu et réactionnaire pour diffuser – entre autres – la haine des musulmans.

De Vincennes à Montreuil : une dérive situationniste qui se termine en cliché commercial

Dérive psychogéographique dans la banlieue orientale de Paris, entre Vincennes et Montreuil. C’est une promenade extraordinaire, un vrai passage d’un monde à un autre, une traversée anthropologique. J’ai quitté mon petit hôtel pas cher le matin pour marcher jusqu’au centre-ville de Montreuil, puis descendre vers Vincennes pour des raisons administratives. Après quoi, retour à pied à mon hôtel pour faire une sieste avant la séance de cinéma du soir.

J’ai visité le château de Vincennes qui m’a permis de mieux connaître Charles V, un des rois de France que je ne connaissais pas bien, malgré plusieurs choses qui auraient dû m’attirer chez lui, notamment sa collaboration avec le grand musicien Guillaume de Machaut et l’écrivaine Christine de Pisan.

Sainte Chapelle royale du château de Vincennes

On quitte Vincennes, ville proprette et sage, ses façades bien entretenues, ses petits commerces bien alignés. On longe ses rues impeccables, où tout semble avoir été soigneusement pensé pour offrir un cadre de vie agréable, policé, gentiment bourgeois. Et puis, doucement, sans transition brusque mais avec une sensation de glissement progressif, on entre dans Montreuil. Là, l’ambiance change. La ville se fait plus broussailleuse, plus diverse, parfois plus bordélique.

La population elle-même se métamorphose sous nos yeux : on passe d’un monde majoritairement blanc à une mosaïque urbaine bien plus bigarrée. Il y a des rues où dominent les commerces africains, d’autres où l’on croise une majorité maghrébine, et puis ces lieux hybrides où tout se mélange sans effort, sans tension apparente.

Mais le plus drôle, et sans doute le plus impressionnant, c’est quand on débouche sur la place de la République, à Montreuil.

La place de la République : un décor de film sur la diversité

Quand mon copain Mathieu me l’a fait découvrir il y a vingt-cinq ans, elle n’avait rien de particulier. Une place quelconque, un espace urbain sans âme. Aujourd’hui, c’est un tout autre tableau. Une mise en scène quasi parfaite du “vivre-ensemble”, comme on pourrait le voir dans une publicité de La France Insoumise ou dans une comédie romantique anglaise pleine de bons sentiments.

Des arbres, des fleurs, des bancs, des tables de ping-pong, des endroits pour s’asseoir, d’autres pour rester debout, comme si tout avait été conçu pour que chacun puisse y trouver sa place, littéralement et métaphoriquement. Une sorte de tiers-lieu grandeur nature, ni vraiment parc, ni vraiment place publique, mais un entre-deux où la ville semble s’être installée pour respirer.

Et les habitants ? Une incroyable « diversité » pour reprendre un mot à la mode. Voici comment elle m’est apparue, cette diversité. Un vrai travelling de film situationniste :

Je longe l’école Paul-Éluard et aperçois, sur le trottoir, une marée d’élèves, tous noirs, d’origine africaine. Parmi eux, une silhouette attire mon regard : une jeune fille au téléphone. Sa chevelure claire me fait penser qu’elle est blanche, mais je n’en suis pas certain.

Je poursuis ma promenade et remarque deux garçons blancs, cartables sur le dos, marchant devant moi. Ils se dirigent vers deux filles noires qui les attendent sur le trottoir, discutant avec animation de « bisous ». Je me demande si ces deux petits blancs ressentent une quelconque crainte face à leurs camarades, mais leur rire en apercevant un oiseau mort sur la route dissipe mes doutes. Sans un mot de plus, le groupe reprend son chemin dans la même direction.

Nous débouchons sur la place de la République. Devant moi, ces quatre enfants avancent en discutant. Sur ma droite, un groupe de blancs, l’air de punks à chiens, boit des bières et fument des roulées. L’impression me traverse que ce quartier est désormais presque entièrement africain, à l’exception de ces quelques marginaux. Mais cette idée est aussitôt balayée par l’apparition d’une femme – la mère de l’un des deux garçons blancs. Jeune, trentenaire, elle a tout d’une bourgeoise ou d’une bobo. Elle embrasse les enfants avec affection et les accueille chaleureusement. C’est alors que je vois plein de bobos comme elle.

Zoom arrière sur l’ensemble de la place de la République.

Cette place est « végétalisée » et me fait penser à la diversité réussie de la France contemporaine. Mon regard s’élargit sur la place et je réalise la variété des visages qui la peuplent : blancs, noirs, arabes, tous se mêlent. La foule est dense. Un homme noir fait des tractions sur une barre de musculation, d’autres flânent çà et là, des familles blanches se promènent, et surtout, je vois des interactions plus nombreuses que jamais entre des personnes d’origines sociales et ethniques différentes.

Le soleil rasant baigne la place d’une lumière dorée. C’est la golden hour, ce moment où tout semble plus beau, plus harmonieux. Cette place, surpeuplée mais paisible, me donne l’image saisissante d’une France qui va bien. Je souris avant de quitter cette place tellement je me croirais dans un film de Mike Leigh.

Ce n’est ni la “créolisation” fantasmée par certains, ni le “grand remplacement” redouté par d’autres. C’est simplement Montreuil, une ville d’immigration depuis trente ans, qui se gentrifie à sa manière.

Ce qui est fascinant, c’est que ces quartiers populaires, parce qu’ils sont longtemps restés moins chers, ont d’abord attiré des artistes, des marginaux, des précaires, comme mon copain Mathieu. Puis, au fil du temps, ils ont vu arriver d’autres populations : des classes moyennes, des familles aisées mais qui ne pouvaient plus se loger à Paris. Résultat ? Une ambiance presque caricaturale d’une France agréable, écologique, tolérante. Une France où les débats politiques sur l’identité semblent inutiles, remplacés par la simple cohabitation du quotidien.

Ceux qui pensent que les immigrés venus d’Afrique veulent « islamiser » la France et nous coloniser, devraient faire un stage d’observation à Montreuil.

La jolie fresque mosaïque de la Bourse du Travail, Lyon

Tout le monde la connaît, elle habille le mur de la Bourse du travail depuis 1934. On a tous été à des concerts ou des réunions publiques dans ce haut lieu du syndicalisme. Elle nous rappelle que Lyon est une grande ville de gauche, de révolte, de soulèvement et d’expérimentations dans l’organisation du travail.

J’ai longtemps dédaigné cette mosaïque mais aujourd’hui, en l’apercevant par hasard, au détour d’une promenade sans direction ni destination, sa beauté m’a frappé pour la première fois.

Qui sont ces deux personnages à la gauche de la fresque, qui semblent être peintres et architectes, et qui ne suivent pas le mouvement des travailleurs ? J’ai pensé que c’étaient les artistes qui ont conçu et fabriqué cette œuvre.

Du coup, j’ai regardé le reste et ai reconnu Édouard Herriot, avec sa moustache et sa pipe. Homme de gauche, Herriot a été maire pendant une bonne partie du XXe siècle, et a dirigé le gouvernement dit du « Cartel des gauches » dans les années 1920.

Malheureusement, ce gouvernement n’a pas laissé de grandes traces dans l’histoire. Signe qu’il faut impérativement faire très vite de grandes choses marquantes quand on arrive au pouvoir. Avant de rentrer dans le rang, il faut décréter deux ou trois mesures chocs qui resteront dans les esprits et formeront comme une direction pour les temps futurs.

Édouard Herriot était apparemment un orateur extraordinaire mais personne ne peut associer son nom à quelque chose dont les Lyonnais pourraient être fiers cent ans après. Alors qu’on peut citer des choses associées aux figures de Jaurès, Blum et Mitterrand…

Retournons sur la mosaïque. Je ne reconnais vraiment pas grand-monde. Il me parait évident qu’en lançant une petite recherche, on pourrait trouver de nombreux personnages réels de l’histoire de la région. Ce dernier personnage, par exemple, à l’extrême droite de la fresque, je ne peux pas croire qu’il symbolise seulement la vieillesse de l’ouvrier qui a bien mérité sa retraite.

Lui et même cette infirmière qui l’aide à marcher, je suis prêt à parier qu’ils furent des acteurs identifiables de la vie culturelle, politique ou syndicale de Lyon. D’ailleurs, l’idée m’a traversé que ce fut la première « fresque des Lyonnais », bien avant celle peinte dans le 1er arrondissement, et qu’on y voit des personnages historiques fondus dans la mode populaire des années 1930. Saint Irénée, Sainte Blandine, le facteur Cheval, Puvis de Chavanne, je pourrais faire des hypothèses sans m’arrêter pendant un après-midi entier.

Hommage à la rue Paul Bert. De la renaissance d’une ville française

Ce matin, en sortant de ma chambre de location, j’ai ressenti une joie inattendue, une sorte d’élan d’amour pour la rue Paul Bert, dans le 3ᵉ arrondissement. Une rue qui, pour beaucoup de Lyonnais comme moi, n’évoquait rien d’autre qu’un axe de passage, un tronçon urbain sans saveur, où l’on ne s’arrêtait pas.

Soyons précis : cette analyse se limite à la section qui part de la Place du Pont jusqu’à la rue Villeroy. Au-delà, évidemment, la rue Paul-Bert est beaucoup plus pittoresque, mais tout le monde le sait déjà, on ne va pas revenir là-dessus.

Je suis né tout près, dans le 7ᵉ arrondissement, en 1972. J’ai grandi à quelques pas, j’ai étudié la philosophie dans une université voisine. La rue Paul Bert, je la connais depuis toujours. Et depuis toujours, elle était terne, grise, indifférente. Une rue qu’on empruntait sans jamais la remarquer.

Je prends le lecteur à témoin : personne n’a de souvenir romantique, épique ou poétique dans la rue Paul Bert.

Mais aujourd’hui, en 2025, je la redécouvre. Une transformation spectaculaire. Couleurs, lumières, commerces. Une rue autrefois oubliée est devenue une rue vibrante. Des boutiques en tout genre, des étals débordants, des passants affairés. Un dynamisme économique évident. Et signe paradoxal de cette prospérité retrouvée : la présence de mendiantes, venues rappeler aux passants que donner en période de Ramadan rapporte des hasanat, ces bonnes actions comptabilisées pour l’au-delà. Les mendiants ne s’installent pas dans les rues désertées, ils vont là où circule l’argent.

Au détour d’une arcade, un nom attire mon regard : Galerie Dubaï. L’intérieur, un foisonnement de tissus, de parfums, d’encens, de babioles orientales. Une impression de souk, une parenthèse arabesque au cœur de Lyon. La rue Paul Bert est devenue une rue arabe. Et c’est un beau signe de renaissance.

À ceux qui s’indignent et s’écrient : Ce n’est pas la France !, je réponds : Au contraire, c’est la France qu’on aime, une France de commerçants, de travailleurs, de bâtisseurs. Une France qui se lève tôt et se couche tard. Hier soir, à minuit, la boulangerie en face de mon appartement était encore ouverte. Ce matin, dès 8 heures, elle accueillait des clients depuis pas mal de temps. Quelle plus belle image de l’énergie française ?

Je trouve deux barbiers qui peuvent s’occuper de les cheveux et de la barbe, mais ils sont tellement occupés que je dois revenir une heure plus tard.

Dans cette effervescence, je croise même des youtubeurs et instagrammeurs en pleine captation. Ils filment, commentent, documentent cette métamorphose urbaine. Une ville bourgeoise comme Lyon, avec ses façades Art déco, ses avenues cossues, sait bousculer les clichés, grâce à des rues comme celle-ci, une rue qui vit, qui crée, qui commerce.

Alors, hommage à la rue Paul Bert.

Hommage aux Arabes de Lyon.

Hommage à la France, celle qui n’a pas peur de ses enfants, ni de son propre avenir.

Qui est victorieux en Ukraine finalement ?

La guerre en Ukraine semble tirer à sa fin, si l’on en croit les commentaires. Trois ans que je ne sais que penser de cette guerre. Trois ans que je n’arrive pas à me faire une opinion claire. À chaque argument entendu, je me laisse convaincre. Je vacille, j’acquiesce, puis le doute revient.

Lire aussi : Guerre en Ukraine 2023, le doute face aux éternels récidivistes

La Précarité du sage, 2023

D’un côté, il est indéniable que cette guerre a pesé lourd sur l’Europe. Si Poutine avait envahi l’Ukraine sans résistance, l’économie européenne aurait moins souffert, c’est une évidence. Mais le simple fait de poser cette hypothèse – et d’en mesurer les conséquences économiques – ne suffit pas à légitimer cette guerre injuste. D’un autre côté, cette guerre a offert au peuple ukrainien une identité renouvelée, une fierté nationale qui pourrait bien être le ferment d’un futur inattendu. Une nation se construit souvent dans la douleur et l’avenir nous dira ce qu’il sortira de ce nouveau peuple.

Certains, encore aujourd’hui, soutiennent que l’Ukraine n’existe pas en tant que nation distincte, que son destin est de se fondre dans la Russie. Je ne peux pas souscrire à cette idée. Il me semble que l’Ukraine a sa propre histoire, sa propre trajectoire, perceptible au moins depuis le XIXe siècle. Mais l’histoire a souvent montré qu’une nation ne se résume pas à son identité culturelle. Il y a aussi la géographie, les rapports de force, la puissance du voisin. Quand on vit à côté d’un empire, il est difficile d’ignorer ses ordres.

Lire sur ce sujet : Rendez-vous à Kiev. Un roman de Philippe Videlier pour ancrer l’Ukraine dans une culture nationale propre.

La Précarité du sage, septembre 2023

Alors, qui a perdu cette guerre ? Et surtout, qui l’a gagnée ? L’Ukraine a perdu des milliers d’hommes, des villes entières, une partie de son avenir. Mais a-t-elle perdu la guerre ? Rien n’est moins sûr. L’Europe, elle, a perdu en stabilité économique et en illusion d’indépendance énergétique. Mais les États-Unis, eux, ont joué une partition bien différente.

Je ne crois pas en une « communauté d’intérêts » occidentale. Je n’emploie guère le mot d’Occident et ne donne pas cher d’expressions telles que « la défaite de l’occident ». L’Europe et les États-Unis n’ont pas vécu cette guerre de la même manière. Pour les Européens, ce conflit a été une saignée. Pour les Américains, il a été un investissement. Ils ont armé l’Ukraine avec du matériel souvent vieillissant, usé, tout en maintenant leur propre stock d’armes stratégiques. Ils ont dépensé des milliards, mais dans un système où la création monétaire est une arme plus redoutable que n’importe quel char. Et surtout, ils ont vendu leur gaz, leur pétrole, leurs armes aux Européens contraints de se détourner de la Russie. Pour les USA, ces trois dernières années furent glorieuses grâce à la présidence de Biden.

Car surtout, le coup de maître des Américains est visible sous nos yeux : ils ont su envoyer la Russie s’embourber dans un pays qu’elle croyait acquis, sans perdre aucun soldat yankee, en jouant admirablement des proxy que sont les soldats ukrainiens et les économies européennes. Aujourd’hui ils peuvent se retirer d’Ukraine sans avoir souffert et en laissant l’Eurasie panser ses plaies.

La Russie, elle, a-t-elle gagné quelque chose ? Après trois ans de guerre, l’armée russe est épuisée, ses pertes humaines sont colossales, son économie sous perfusion chinoise. Ils ont même fait appel à des forces de Corée du Nord… Poutine voulait une guerre éclair, il a obtenu un bourbier.

Aujourd’hui, l’image de Vladimir Poutine est profondément ternie. À cause de cette guerre en Ukraine, voici le portrait de lui-même qu’il nous laisse. Autocrate, sanguinaire, exprimant son amour de la Russie en massacrant les Russes. En 25 ans de pouvoir, il aura été l’homme qui a envoyé le plus de Russes à la mort. Que reste-t-il de la Russie de Dostoïevski, de Tolstoï, de Tchékhov ? Un régime qui enferme ses opposants, assassine ses contestataires, terrorise ses mères en envoyant leurs fils au front. Il n’y aura pas de grand artiste pour faire de lui un « résistant à l’empire de l’Occident » comme disent ses actuels thuriféraires. Il n’y aura pas de nouveau Chostakovitch pour faire de lui un nouveau Staline battant l’armée nazi. Il n’y aura surtout aucun Tolstoï pour faire de Poutine un Koutouzov génial, capable dans Guerre et Paix de battre la grande armée de Napoléon grâce un amour profond et métaphysique de la patrie. Poutine n’aura aucun grand artiste pour chanter sa légende car il les a tous tués, les grands artistes, ou les a fait fuir hors de Russie.

Je ne sais pas qui a gagné cette guerre, car les Etats-Unis, s’ils en sont les principaux bénéficiaires, n’en seront pas les vainqueurs stricto sensu. Mais je sais qui l’a perdue : les autocrates qui se font passer pour des hommes forts. Eux sont en train de tout perdre malgré les apparences. Le triomphe actuel des néo-fascistes concernant l’Ukraine ressemble à une victoire à la Pyrrhus.

Glyptothek, le rêve d’une renaissance ratée

C’est l’étrange nom de ce musée qui m’en avait toujours tenu éloigné. Glyptothèque. Quelle erreur de ma part. Au cœur du quartier des musées de Munich, ce bâtiment des années 1830 est rénové de manière ravissante et abrite une magnifique collection de sculptures de la Grèce antique et de Rome.

Le dimanche, le billet d’entrée coûte un euro.

C’est une drôle d’histoire de musée, presque un paradoxe à elle seule. On pourrait s’attendre à ce qu’un premier musée public soit dédié aux trésors locaux, à l’identité bavaroise, aux racines germaniques. Mais non, lorsque le roi Louis Ier de Bavière décide de fonder ce temple de la sculpture, il ne choisit pas de célébrer son propre passé, il préfère mettre en avant l’héritage grec et romain. Un geste qui en dit long sur la nature même du musée : bien plus qu’un coffre aux trésors nationaux, c’est une scène où l’on joue une certaine idée de la civilisation. Alors bien sûr, derrière cette admiration pour l’Antiquité méditerranéenne, il y a sans doute aussi une pointe d’ambition allemande. Une volonté d’inscrire la Bavière dans la lignée des grandes cultures classiques, de se poser en héritière légitime de cette pureté idéalisée. Une manière, peut-être, de revendiquer une certaine noblesse européenne, entre idéal esthétique, domination militaire et renouveau politique.

La deuxième guerre mondiale aura fait s’effondrer ce rêve allemand. La brutalité des nazis aura eu raison de la renaissance bavaroise qui essayait de se tremper dans les chefs d’œuvres antiques pour construire un nouvel âge d’or.

Un ramadan alternatif en Arabie Saoudite : quand le sacré devient un jeu d’horaires

Ahmad Angawi, « Simplicity in Multiplicity », 2025.

En mission dans la région du Golfe persique, je découvre une manière de vivre le Ramadan que je n’avais encore jamais observée, ni en Oman, ni en Tunisie, ni en Algérie, ni en France ni ailleurs. Ce n’est pas tant une question de ferveur ou de pratiques cultuelles qu’une approche singulière du rapport au temps, qui transforme le mois sacré en une inversion totale des rythmes de vie.

Dans la société saoudienne que je fréquente– et je ne prétends pas avoir une vision exhaustive – il semble tout à fait naturel d’adopter un mode de vie nocturne : puisque le jeûne interdit de manger et de boire du lever au coucher du soleil, autant dormir pendant cette période et vivre sa meilleure vie pendant la nuit. Ce qui pourrait apparaître comme une astuce de contournement est en réalité assumé avec une candeur déconcertante.

Un mois sacré, une vie renversée

Le résultat est frappant : les bureaux sont désertés en journée, les esprits somnolents, les rues calmes… mais dès la tombée de la nuit, tout s’anime. On assiste à des matchs de football à minuit, à des rencontres culturelles à des heures où, moi, je tombe de sommeil. On se réunit dans les cafés, on fait du shopping et on se rend visite jusqu’à l’aube.

Ahmed Mater, « Golden Hour », 2011.

Loin d’être vécu avec culpabilité, ce renversement des horaires est revendiqué comme une adaptation logique. Après tout, si le Ramadan impose une restriction diurne, pourquoi ne pas simplement déplacer la vie active à un autre moment ? Vu sous cet angle, on pourrait presque croire à une contrainte administrative : “de 5 h à 18 h, suspension de l’eau, de l’électricité et des approvisionnements”. Et comme face à toute interdiction temporaire, la solution semble évidente : ajuster son emploi du temps pour minimiser l’inconfort.

Ramadan : épreuve ou vacances ?

Ce mode de vie transforme alors le ramadan en une période de semi-vacances. Certes, même dans d’autres pays musulmans, ce mois entraîne une baisse de pression au travail et un ralentissement général. Mais à Riyad je remarque une inversion parfaitement explicite, et même systématisée.

Or, si l’on en revient au sens du ramadan, cette pratique semble en contradiction avec l’esprit du jeûne. Ce mois est censé être une épreuve, non pas pour souffrir gratuitement, par dolorisme masochiste, mais pour éprouver une forme de manque qui rapproche de la spiritualité. C’est un exercice de maîtrise de soi, une occasion de ressentir la faim et la soif pour mieux comprendre ceux qui les subissent au quotidien. C’est aussi une manière de créer un cadre de réflexion et de transformation intérieure.

En vivant la nuit et en dormant le jour, cette épreuve disparaît presque totalement. Le jeûne devient une formalité technique, un simple ajustement logistique. Or, sans cette sensation de manque, l’expérience spirituelle s’en trouve plus ou moins neutralisée elle aussi.

Une forme de résistance ?

Je ne porte aucun jugement et regarde cette manière de vivre le ramadan avec amusement et bienveillance. Après tout, chacun pratique sa foi comme il l’entend, et les cultures adaptent toujours les traditions à leurs réalités locales.

Cette manière de vivre le ramadan, si délibérée et assumée par la petite bourgeoisie saoudienne semble presque mécanique. Et si cette approche était en réalité l’héritage d’une relation ambivalente à la religion, façonnée par des décennies d’un pouvoir autoritaire qui en faisait une contrainte institutionnelle plus qu’un choix personnel ?

Pendant des années, la religion en ce royaume n’était pas seulement une affaire de foi individuelle, mais une structure imposée, encadrée par une police des mœurs. Dans un tel système, il est possible que la population ait appris à voir ces injonctions non comme des pratiques intimes, mais comme des règles administratives à contourner avec habileté. La stratégie était alors simple : respecter les formes sans en subir pleinement les conséquences, en adaptant la vie autour des restrictions plutôt qu’en les habitant pleinement. Résistance passive par l’obéissance passive.

Avec l’assouplissement récent du contrôle religieux, cette habitude semble avoir perduré. Pour moi, qui suis arrivé à cette religion par choix et par amour, il en va autrement : je ressens l’envie de vivre ce mois dans sa rigueur, non par excès de zèle ou par quête de pureté, mais parce que j’y trouve une valeur incomparables. Là où certains perçoivent une contrainte, j’y vois une liberté intérieure, une discipline choisie et assumée. Mais j’aime penser que la population saoudienne pratique la fête nocturne comme une sorte de subversion douce face au pouvoir.

Banlieues, immigration et guerre : la chair à canon du XXIe siècle ?

Bataille antique. Pétroglyphe de Bir Hima. (c) La précarité du sage, 2025.

Depuis plusieurs années, une dynamique martiale s’accélère en Europe : celle du réarmement massif et de la préparation à des conflits de grande ampleur. Je sens la guerre se rapprocher du territoire européen depuis le début de la présidence d’Emmanuel Macron. Des centaines de milliards sont débloqués pour moderniser les armées, renforcer les arsenaux, développer des technologies militaires avancées. Les États investissent dans des drones, des missiles, des blindés. Pourtant, une vérité demeure : la guerre ne se gagne pas uniquement avec la technologie, mais avec des hommes. Et la guerre qui vient – car tout indique qu’elle vient – nécessitera une main-d’œuvre militaire à grande échelle.

Un réarmement à marche forcée

La guerre en Ukraine a servi de révélateur : les conflits modernes ne sont pas uniquement une affaire de supériorité technologique. La Russie, malgré son arsenal, n’a pas réussi à écraser l’Ukraine, mais elle a montré une capacité à mobiliser des centaines de milliers d’hommes. C’est cette masse qui pèse, cette capacité à recruter en permanence. Dans ce contexte, les pays occidentaux ont commencé à repenser leur stratégie.

Mais qui en paiera le prix ?

La jeunesse des banlieues, cible idéale du recrutement militaire

En France, une population semble toute désignée : la jeunesse des quartiers populaires, en particulier les jeunes hommes issus de l’immigration. Pour l’instant, on la stigmatise, on la surveille, on la contrôle. On la tue de temps en temps On la relègue aux marges de la société, entre échecs scolaires, discriminations à l’embauche, violences policières et incarcérations de masse. L’extrême droite la qualifie d’ennemie intérieure, l’accusant de refuser l’“assimilation”, de vivre en dehors des “valeurs de la République”. C’est pratique comme discours pour éviter de pointer la responsabilité de la nation qui refuse d’intégrer ses enfants dans le système économique et culturel.

Mais demain, le discours changera.

Car l’État français sait faire ce qu’il a toujours fait : transformer les laissés-pour-compte en chair à canon. On leur proposera une “seconde chance”, une “voie de rédemption”. Ce sera l’armée ou la misère, l’armée ou la prison. Des régularisations express pour ceux qui accepteront de s’engager. Une réhabilitation pour ceux qui veulent “servir la patrie”. Un effacement du passé judiciaire pour les délinquants prêts à prendre les armes.

Ce n’est pas une idée nouvelle : sous l’Ancien Régime, les armées royales étaient pleines de mercenaires étrangers et de repris de justice. La Légion étrangère a toujours fonctionné sur ce principe : “un engagement, une nouvelle identité”. Lors de la Première Guerre mondiale, des milliers de tirailleurs africains et maghrébins ont été envoyés en première ligne. Aujourd’hui, rien n’empêcherait de répéter ce schéma, sous une autre forme.

Un changement de discours imminent

Dans les années à venir, on assistera à un basculement idéologique : les jeunes des banlieues, aujourd’hui diabolisés, deviendront des “héros de la Nation”. Ceux que l’on traitait hier de racailles seront honorés comme “morts pour la France”. L’extrême droite, si prompte à dénoncer le “grand remplacement”, chantera bientôt les louanges de ces “nouveaux soldats”, envoyés en première ligne pour défendre la république contre ses ennemis.

Ce scénario est en marche. Je le sens approcher.

De la « moraline »

Un concept nietzschéen mal compris

Glyptothèque de Munich

Le terme « moraline » revient souvent dans les débats contemporains, mais on oublie souvent d’où il vient et ce qu’il signifie vraiment. Ce concept a été forgé par Friedrich Nietzsche, philosophe allemand du XIXe siècle, dans sa critique de la morale conventionnelle. Nietzsche n’est pas opposé à la morale en tant que réflexion sur le bien et le mal, mais il dénonce une morale qui se limite à un discours larmoyant et inefficace, cherchant à attendrir plutôt qu’à inciter à l’action.

Pourquoi Nietzsche parle-t-il de « moraline » ?

Le choix du mot « moraline » n’est pas anodin. Au XIXe siècle, les sciences du vivant voyaient l’apparition de nombreux termes en « -ine » : morphine, quinine, cocaïne, strychnine, et Nietzsche les connaissaient à cause de son état de santé qui l’a poussé à s’intéresser à la médecine. Ces substances, qu’elles soient produites naturellement par le corps ou ingérées sous forme de médicaments, modifient nos perceptions et notre état physique sans nécessairement avoir un impact direct sur le monde extérieur. Nietzsche dénonce ainsi la « moraline » comme une sorte de « vitamine de la pensée », une drogue intellectuelle qui nous fait sentir vertueux sans provoquer de changement réel dans le monde.

Un exemple de discours sous l’effet toxique de la moraline

Prenons l’exemple de la critique des milliardaires. Dire qu’il est injuste qu’une poignée d’individus accapare une immense richesse tandis que la pauvreté se répand peut relever de la « moraline » si cette critique reste purement plaintive. En effet, ce constat n’entraîne pas forcément d’action et ne change en rien la réalité du pouvoir économique. Un nietzschéen critiquerait ici une posture victimaire qui permet de se complaire dans l’indignation sans chercher à modifier les rapports de force existants.

Sans moraline, le phénomène est perçu comme le résultat logique d’une série de décisions qui favorise quelques hommes au détriment de tous les autres, avec la collaboration de ceux qui pâtissent de cette situation inique. C’est ni bien ni mal.

Une critique utilisée à droite comme à gauche

L’accusation de « moraline » peut être récupérée aussi bien par les conservateurs que par les progressistes.

  • La droite réactionnaire s’en sert pour dénoncer ceux qui critiquent l’ordre établi. Par exemple, des commentateurs comme Pascal Praud sur CNews ridiculisent les critiques des milliardaires en les traitant de « ratés » ou de « médiocres ». Selon cette logique, les milliardaires mériteraient leur fortune parce qu’ils ont su exploiter les règles de la finance à leur avantage. Et comme de nombreuses personnes travaillent pour les milliardaires, ces derniers passent pour des bienfaiteurs qui « créent des emplois ». Dénoncer l’injustice reviendrait à haïr « la réussite » et faire preuve de jalousie.
  • La gauche radicale, elle, peut aussi dénoncer la « moraline » pour critiquer ceux qui se contentent de discours indignés sans agir concrètement. Dire que l’accumulation des richesses est injuste ne suffit pas : il faut réinstaurer un rapport de force et organiser une redistribution active des richesses. Sortir de la moraline pour aller chercher l’argent où il se trouve et le donner à qui se l’approprie. C’est la position de mouvements révolutionnaires, qui valent probablement mieux que La France Insoumise, dont le programme reste au final très modéré. Les révolutionnaires prônent des actions concrètes plutôt que de simples discours indignés.

Moraline et Opium du peuple

En fin de compte, Nietzsche nous met en garde contre une morale qui sert uniquement à nous apaiser, à nous donner bonne conscience, sans nous pousser à agir. La « moraline » est un anesthésiant intellectuel : elle nous fait ressentir un malaise face à l’injustice, mais nous empêche de la combattre efficacement. Dans les mêmes années, Karl Marx utilisait aussi une métaphore médicale, en parlant de la religion comme de « l’opium du peuple ».

Nietzsche était un sage précaire qui n’a jamais milité dans un parti politique. Comme tous les sages précaires, il profite des situations en place et des rapports de domination en cours. Il tire son épingle du jeu et dit à ses contemporains : « ne faites pas comme moi. Critiquez-moi si vous le voulez, traitez-moi d’égoïste et de parasite autant que vous le voudrez, car tant que vous n’agissez pas, vos jugements moraux ne sont que des comprimés de moraline. »