Embassie Hostel

 

Mariana vient de Lettonie et travaille à cette auberge de jeunesse depuis deux mois. Cela fait deux mois qu’elle a quitté son pays natal pour tenter sa chance en Angleterre.

Quand je vais me coucher le soir, elle est dans la pièce commune, et elle y est toujours quand je me lève le matin. Dans la nuit, j’ai entendu sa voix parler au téléphone, dans le couloir, aussi fort qu’en pleine journée.

Elle travaille pour l’auberge 21 heures par semaines. Elle n’a aucun salaire mais elle est logée gratuitement. Quand j’ouvre grand mes yeux, elle m’assure qu’elle s’en sort bien  car elle a un autre job, chez un bijoutier, où elle travaille une quarantaine d’heures par semaine. En tout, elle touche un millier de livres, sans loyer à payer, ce dont elle se réjouit.

« Ce n’est pas dur, comme boulot, regarde, je suis juste là, je bois un café, je parle avec toi. Pas dur du tout. »

L’ Embassie hostel, à l’est de Liverpool est le moins cher des logements dans cette ville. On y dort pour 15 livres par nuit (autour de 20 euros), sans avoir à donner son passeport, donc sans avoir à donner son vrai nom. Moi, j’ai profité de cette possibilité pour utiliser différentes identités. Pour l’un je suis Liam, pour l’autre William, pour un autre Guillaume.

Les dortoirs sont grands, on y entasse des dizaines de lits, et il n’est pas évident que les draps soient changés, ni les housses de couette irréprochables. On ne va pas se plaindre, on a déjà la chance de dormir dans un lieu sans passeport et sans identité fixe.

Une salle de TV, à l’étage, permet de se reposer dans de grands fauteuils, des canapés spacieux. Un bureau au revêtement de cuir vert foncé, comme dans les grandes bibliothèques britanniques, accueille mon ordinateur portable, qui bénéficie aussi des ondes, pour moi incompréhensibles mais providentielles, du système WI FI.

Un vieux Noir entre pour manger. J’apprendrai plus tard qu’il est jamaïcain. A mi-chemin entre le clochard, le vieux fou et le vieux sage, il m’ignore et ne parle qu’avec des initiés ou des samaritains qui lui veulent du bien. Un homme vient lui parler espagnol. Je ne sais pas d’où il vient. Au bout d’un moment, le Jamaïcain parle d’une voix éraillée, sans arrêt, comme s’il racontait une histoire interminable, avec une force de conviction incroyable. De quelle langue s’agit-il ? Je tends l’oreille, c’est de l’anglais. On se croirait dans une chanson de Tom Waits. Par moment, il parle espagnol. Je jette un œil sur les convives, le Noir et l’Espagnol tendent les bras, les paumes au ciel. Ils procèdent à une cérémonie étrange. Sans avoir peur, je me fais tout petit. Une fois terminé le service, ils se remercient ou se congratulent et parlent avec plus de légèreté. L’ambiance dans la pièce se desserre.

Le vieux s’avèrera un magnifique bavard. Je le reverrai souvent dans la TV Room, à déblatérer de longs sermons, des imprécations que personne n’écoute. Un Haïtien essaie de lui tenir compagnie, une Bible à la main. Ensemble, ils parlent français et anglais. Mais quand le vieux Jamaïcain se lance dans un monologue, je vois bien que le jeune Haïtien est à bout, il n’en peut plus, il aspire à plus de légèreté, plus de joie de vivre, à un monde moins noir. Ce jeune Haïtien est en transit à Liverpool, en attente de retourner aux Etats-Unis où l’attendent femmes et enfants. Il est souriant et affiche une nette préférence pour un usage de la bible moins dramatique, plus humaniste. Il est fatigué et peut-être heurté par les sombres périodes apocalyptiques de son aîné. Puis sa résistance faiblit sous le charme de la voix rauque et théâtrale du vieux Jamaïcain, sa tête devient lourde et il s’endort sur sa bible, ce qui encourage le Jamaïcain à encore plus de râles, plus de répétitions, plus d’admonestations et d’anathèmes lancés à la face du malin.

Tôt le matin, le vieux Jamaïcain pousse des cris abominables. Mariana m’explique que c’est une forme de méditation. C’est la raison pour laquelle on l’a mis dans une chambre à part, et non dans un dortoir. Personne ne sait ce qu’il fait là; ni ce qu’il a l’intention de faire du reste de sa vie.

Mariana, pour sa part, aimerait assez entrer à l’université, mais laquelle et avec quel argent ? Elle aura 19 ans le mois prochain, elle ne se plaint pas. Ses préoccupations les plus urgentes, c’est l’ordinateur portable qu’elle veut acheter, ce qui lui permettra de ne plus utiliser le mien pour chatter avec ses copines du bout du monde.

  

Philippe Val, ou la fatigue de la correction politique

Philippe Val caricaturé par Plantu
Philippe Val caricaturé par Plantu

J’aimais bien Philippe Val à l’époque où il faisait un duo avec Patrick Font. Font et Val se produisaient dans des salles de province et provoquaient un rire immense. J’étais trop petit pour tout comprendre, mais les Salles des fêtes et les Bourses du travail pouvaient être secouées de fous rires que je n’ai jamais revus ailleurs. Ils chantaient, usaient d’un langage scabreux, scatologique et intellectuel, et faisaient des sketches à connotation politique et religieuse. Val avait une belle voix et, dans le duo, prenait un peu le rôle du bellâtre raisonnable, alors que Font prenait celui du vieil obsédé. Val était dans le self control, Font dans le retour du refoulé. C’est ce retour qui provoquait le rire incontrôlable.

Val est devenu célèbre en prenant la tête de Charlie Hebdo, dans les années 1990. Je n’ai jamais trop lu cet hebdomadaire, je le feuilletais chez des amis. La seule fois que je l’ai acheté, c’était la semaine suivant le 11 septembre 2001. Je fus déçu, rien n’y était dit, aucune prise de position originale. Les éditos de Val m’horripilèrent, tout comme ses chroniques sur France inter, qui ne me faisaient jamais rire et ne me faisaient pas réfléchir non plus. J’étais surtout frappé par sa passion pour l’interdiction, l’exclusion et l’anathème. Parce que telle chose était repérée comme nocive (un parti politique, une publicité, une pratique commerciale ou culturelle), il fallait l’anéantir.
L’affaire Siné n’est donc pas un accident, selon moi, mais un épisode nécessaire de la logique de Val. Non seulement Val veut ôter les affreuses paroles antisémites qui dégradent l’image de son journal (Siné a commis le crime d’écrire : « Il ira loin ce garçon », c’est vrai qu’il a dépassé les bornes), mais il exige de Siné des excuses publiques. Cette exigence a quelque chose d’humiliant qui entre parfaitement dans le « système Val », pour qui la politique consiste à interdire, à exclure, à contrôler, à vérifier.

Je me souviens d’un dessinateur phare de Charlie Hebdo qui se plaignait de n’avoir pas été autorisé à publier des caricatures de Bernard-Henri Lévy, car Val ne voulait pas qu’on se moque d’un intellectuel pour ne pas se tromper d’ennemi (l’ennemi étant l’antisémite, le raciste ou le fanatique). Le dessinateur (dont je ne dévoilerai pas le nom, pour ne pas lui faire courir le risque d’être viré lui aussi) m’a montré ses dessins. Je les ai trouvés vraiment intéressants et marrants. Ils moquaient l’imposture d’un penseur à la mode. Le patron, Philippe Val, a protégé l’imposture intellectuelle, et aujourd’hui, le même BHL soutient activement Val dans l’affaire Siné. Il y a là-dedans quelque chose de gênant, d’un peu nauséabond, qui entache, je pense, l’image d’un journal (et de son rédacteur en chef) faussement libre et incroyablement conformiste.

Je l’ai entendu sur France Culture donner une conférence sur « Le rire de résistance », dans laquelle il expliquait que la gouaille était collaboratrice, mettant dans le même panier Mistinguet, Maurice Chevalier et Louis Ferdinand Céline (faisant croire au passage que Céline parlait avec gouaille, ce qui est tout à fait faux). Il ouvrit sa conférence avec une anecdote qui se passait en Chine, et parlait d’ « annexion » de Hong Kong par la Chine Populaire, ce qui est, aussi, une erreur grossière. Le pire, dans cette conférence, est qu’il se considèrait lui-même, sans autodérision ni recul, comme un parangon du « rire de résistance ».
Aujourd’hui, il faut peut-être résister à Philippe Val. Résister à la tentation de ce totalitarisme bien pensant. Résister aux dérives du politiquement correct, car la liberté d’expression est menacée à l’intérieur même de la presse satirique.

Avec le temps, je me suis aperçu que je préférais Patrick Font. Il était beaucoup plus talentueux, plus hilarant, mais aussi plus fou, plus pervers que Philippe Val. Ses chansons étaient mieux écrites, plus poétiques quand il voulait être poète, plus drôles quand il voulait être drôle. Tandis que Val donnait des leçons de politique, Font pétait les plombs et pouvait entrer sur scène tout nu, sans raison apparente, ou se lancer dans une improvisation délirante. Il n’est peut-être pas insignifiant qu’aujourd’hui, Patrick Font soit condamné à l’obscurité et l’ignominie, après avoir fait de la prison, et que Philippe Val jouisse de tous les avantages de la vie médiatique : riche, célèbre, soutenu par un aréopage de personnalités influentes, donc protégé, il est dans la lumière, dans son bon droit, la conscience infiniment tranquille.

Henri Guaino, l’Afrique et l’intelligence

Voici ma contribution au grand débat complètement stupide sur ladite « intelligence d’Henri Guaino ». Les Français sont divisés, les Français s’interrogent, les Français boivent (pas tant que ça, d’ailleurs.) Ils écoutent le conseiller spécial de l’Elysée et se disent, pour les uns, que c’est un charmeur de serpent limité, et pour les autres que c’est une éminence grise.

Moi, on ne me la fait pas, je suis résolument dans le camp des premiers. Charmeur de serpents, mais qui va rapidement lasser les serpents. D’abord, je dirais, en remarque liminaire, que les conseillers de ce type qui sont devenus célèbres avant lui (Jacques Attali et Dominique de Villepin) ont mis au jour, dans des livres et des interviews, qu’ils étaient aussi ineptes que vous et moi, ça fait plaisir. Soyons francs, c’est leur fonction, mystérieuse, ombragée, raspoutinesques, qui leur donne un prestige bien immérité.

Alors Guaino. Qu’a-t-il dit exactement ? J’aime bien m’attacher aux paroles exactes des gens, car c’est dans l’exactitude qu’on trouve parfois des merveilles, des pépites : « L’Afrique est restée plus longtemps à l’écart du grand métissage des esprits qui féconde les civilisations. Elle a beaucoup donné au départ, puis elle est restée en dehors de ce grand métissage, puis elle est revenue, ça crée un décalage. Ce décalage est un fait qui se lit aujourd’hui dans les problèmes de l’Afrique. »

Qu’est-ce que ce « grand métissage des esprits » ? Et cette idée de civilisation ? N’est-ce pas une vision de l’humanité et de l’histoire déterminée par le 19ème siècle ? C’est des mecs comme Guizot qui parlait comme ça, non ?  Continuons : « L’apport de la colonisation, de l’occidentalisation si vous voulez, a fait des Africains des métis culturels. Et sur ce métissage culturel, on peut construire un avenir commun. »Donc, les Africains sont restés des sauvages jusqu’à l’action civilisatrice de la colonisation européenne. C’est ce qu’il dit, n’est-ce pas ? Au sens propre. Je veux dire, je n’interprète pas à outrance, si ?  Alors écoutez, ce que je veux vous dire c’est que : 1- préférer le terme d’occidentalisation à celui de colonisation, et 2- expliquer que sans elle, il n’y aurait pas eu de progrès en Afrique – ou du moins de retour de l’Afrique dans le grand métissage des esprits, donc dans la civilisation -, il ne faut pas être très intelligent pour savoir que ça va choquer des gens. Et que ça va rendre le président que l’on conseille impopulaire en Afrique. Or, si j’étais conseiller spécial d’un président français, j’essaierais de l’aider à être populaire en Afrique, surtout s’il s’appelle Sarkozy. Après, Guaino peut s’énerver, reprocher aux journalistes de mal faire leur travail, reprocher à tous d’être trop cons pour avoir « un débat serein » sur des « choses sérieuses », mais lui qui a su si bien utiliser les médias comme caisse de résonance de ses petites phrases et de ses brillantes manœuvres politiciennes, il donne là l’image de quelqu’un qui a fait une erreur stratégique. Les conseillers, on les juge sur leurs résultats aussi, et là il a mal conseillé, et il se réfugie dans l’arrogance. Lors de l’interview, il montre nettement qu’il se sent supérieur intellectuellement, et sans nous en donner la preuve. Sa technique, pour le faire croire, est archiconnue des conversationnistes de tous poils : faire comme s’il avait déjà pénétré les idées et les lectures de ses interlocuteurs en renvoyant leurs critiques sans autre forme de procès : « Et voilà, encore la même rengaine… Mais madame, ce n’est pas un débat, ça… On peut toujours confronter les recherches anthropologiques… Quand nous pourrons en discuter sérieusement, avec de vrais arguments, etc. »

Je ne m’y connais ni en politique, ni en anthropologie africaine, mais je m’y connais en conversation, et je peux dire que cet homme n’en est pas un cador. Ses ficelles sont grosses comme des câbles.

Dieudonné et les « nouveaux médias »

Je regarde beaucoup Youtube, ces derniers temps, pour remplacer la télévision française qui, d’ordinaire, ne me manque nullement. Je me concocte mes programmes télé, en fonction de mes envies et de ce qui est proposé par le site lui-même. Des variétés, de la chanson populaire, des comiques, des émissions scandaleuses, des résumés de match de foot. Des images de lesbiennes, des images d’intellectuels. Des filles qui s’exhibent à leur table de travail, ou sur des lits grinçants, sans que je comprenne vraiment leur motivation à faire cela.

Et soudain, je suis tombé sur un cas qui ne m’avait jamais intéressé : le cas Dieudonné. Jusqu’à présent, j’avais été confortablement influencé par les médias, qui me disaient que Dieudonné était devenu antisémite, qu’il n’était même plus drôle, qu’il cherchait à conserver une présence médiatique en déversant des paroles abjectes, provocantes et incitant à la haine raciale. Or, sur Youtube, on voit d’un côté ses sketchs, et de l’autre ses interventions dans des émissions, ainsi, surtout, que les interventions d’individus révoltés par l’attitude du comique, déterminés à détourner le public de sa mauvaise influence.

Intrigué, je regarde beaucoup de ses sketchs et je n’y vois rien d’abject. Je me dis que c’est moi qui suis con, qu’il doit me manquer une case pour ne pas voir l’évidence. Tous ces gens, ces consciences morales que sont BHL, Philippe Val, Joey Starr, Thierry Ardisson, Guy Birrenbaum (le diable si je sais qui est ce dernier), ne peuvent pas ne raconter que des salades en même temps sur le même sujet.

Je continue mes visionnages et qu’est-ce que je vois ? Je vois un homme, seul sur scène, qui non seulement n’a pas cessé d’être drôle mais dont le talent a été décuplé par la violence des réactions exprimées contre lui. Il rigole de choses difficiles, parfois avec maladresse ou lourdeur, mais tout de même : y a-t-il d’autres comiques qui ont osé se moquer des islamistes aviateurs du 11 septembre ? Il en a fait un sketch qui montre une réunion de chantier, animée par un grand mufti contremaître, petit chef bonimenteur, dirigeant une équipe de bras cassés. Pour ceux qui ont travaillé sur des chantiers et dans des usines, le jeu d’acteur et le texte de Dieudonné sont très réussis. Il se moque de l’islamisme, mais le spectateur n’en conclut pas que tous les musulmans sont des terroristes. Même chose avec les vannes concernant les juifs, les noirs, les catholiques, les franchouillards, etc.

Je ne prétends pas être très informé. En fait, c’est le contraire, mon information sur le sujet est strictement limitée à ce qu’en montre Youtube. On l’y voit donc contrefaire un extrémiste israélien sur France3, parler de sa visite au meeting de Le Pen, jouer son propre rôle sur scène, et incarner toutes sortes de personnages. On y entend aussi, largement, ses détracteurs. Curieusement, on n’y voit personne, mais personne, le défendre le moins du monde. Il ne manque pourtant pas de gens pour défendre des écrivains sulfureux, comme Céline, Renaud Camus ou J.-E. Nabe, mais Dieudonné, personne ne prend sa défense, ou personne ne met en ligne sur Youtube les défenses dont il bénéficie. Il semble être au-delà de tout, avoir franchi la ligne de l’inacceptable, sans que je sache, pour ma part, ce qui justifie ce traitement. Je peux comprendre qu’on ne l’aime pas, qu’on le critique, qu’on le déteste, qu’on polémique à son sujet, mais je ne comprends pas qu’on l’exclue à ce point des médias traditionnels.

Il reste les « nouveaux médias », les sites internet et Youtube en particulier, où chacun a le droit de mettre en ligne le document qui prouverait à la face du monde que Dieudonné est un salaud absolu, à qui il faut retirer les micro et les caméras. Pour l’instant, personne ne l’a fait.

Vue de loin (à la fois de l’étranger et d’internet), cette affaire donne une image déplorable des médias en France. Une image où l’on insulte des gens sans qu’ils soient là pour se défendre, où la liberté d’expression semble compromise. Où la « fabrique du consentement », pour reprendre l’expression de Chomsky, est en pleine bourre et contrôlée par des hommes riches, qui n’ont aucune idée de la manière dont les gens vivent, dont les gens parlent, dans les bistrots, dans les usines, dans les bureaux. Cela explique peut-être le succès de Le Pen dans les classes populaires, la faiblesse intellectuelle de la France d’aujourd’hui, le rejet inconditionnel des blogs et de l’internet par les mêmes BHL, Philippe Val, et autres Richard Millet, rejet partagé par les patrons de journaux, les producteurs, les éditeurs et les gens qui sentent peut-être leur puissance et leur rôle social menacés par cette barbarie nouvelle d’opinions exprimées sans leur contrôle.

Des mots que je n’avais jamais employés auparavant me sont venus à l’esprit, devant toutes ces vidéos que je regardais sur internet : pensée unique, bien pensants, la « bien pensance ». Et pour la première fois, j’ai pensé très fort aux Anglo-saxons qui nous disent qu’on est moins libre en France que chez eux.