Revu One plus One de Jean-Luc Godard dans le cinéma d’art et d’essai de Belfast, le « Queen’s Film Theatre ». C’était un dimanche après-midi, je m’étais promis de travailler d’arrache-pied. Donc j’allai au cinéma et ne pus résister à ce qu’ils intitulent ici Sympathy for the Devil, (car One plus One faisait trop français.)
Personnellement, j’ai adoré. Je croyais l’avoir déjà vu, mais ce n’était pas tout à fait vrai. J’avais vu le début, sur un dvd, en Chine, et j’avais dû soit abandonner, soit m’endormir après le premier quart d’heure.
Ce que c’est qu’une vraie salle de cinéma, quand même. Un vrai son, la distance et les dimensions qu’il faut pour vous tenir en éveil. Comme toutes les paroles étaient en anglais, et récitées, voire lues ou psalmodiées, mon esprit ne fit presque aucun effort pour comprendre ce que les gens disaient, et se concentrait uniquement sur la musique, les sons, et les images, les mouvements de caméra. Grâce à la langue étrangère, je nageais en plein cinéma.
Godard filme les Rolling Stones en train de répéter et de mettre en forme leur tube Sympathy for the Devil. En tant que tel, c’est déjà fascinant. Or, pour comprendre le film, il faut partir de là. Les Stones, qu’est-ce que c’est pour Godard ? C’est de la culture populaire, alors il se lance dans une expérimentation cinématographique sur la « Pop culture ».
L’autre pôle de la culture populaire incarnée par les Stones, c’est la culture Black américaine, la lutte politique des Noirs, et tout ce qui va avec. Le film propose donc un premier contrepoint entre le groupe de rock et une scène urbaine avec des Noirs, dans une sordide casse en bord de rivière. Les Noirs manipulent des armes, fomentent des attentats, tout en lisant des livres. Toutes les paroles énoncées par ces dangereux terroristes seront soigneusement sorties de livres, comme s’ils n’avaient pas d’autres moyens d’énonciation.
Quand je dis « comprendre le film », bien entendu, ça ne veut pas dire comprendre le film. Comprendre, cela veut dire cheminer avec le film, entrer en lui et en démêler quelques fils, en faire son beurre. Si je dis que je comprenais le film, en le regardant, je veux dire que tous les plans, les uns après les autres, me paraissaient plein de sens et de poésie. Ils développaient un discours sur l’art, la culture et le cinéma qui n’était pas un discours intellectuel, démontratif, mais une rêverie audio-visuelle extrêmement stimulante.
Puis de « Black Power », le cinéaste passe naturellement à l’idée de « Black Novel », de roman noir, encore un autre versant de la culture populaire, où le sexe se mêle à la politique, à la violence, à l’histoire. Un art populaire qui mêle sexe, bruit et fureur, c’est autant les romans de gare des années soixante que la musique rock des Stones. D’où de très beaux travellings sur des couvertures de littératures populaires, où la force d’évocation des corps et des signes politiques (femmes nues, croix gammées, armes à feu, guerres, armées, etc.) font echo avec des slogans maoïstes, des anonymes qui font des graffitis sur les murs et les voitures.
Il est dès lors naturel d’entendre en voix off des extraits de livres politiques et des extraits de romans pronographiques et de romans policier. Godard joue avec les différentes émanations de culture populaire, sans juger, qu’elles soient politiquement correctes ou politiquement abjectes (nazisme, fascisme, racisme, pornographie, violence, goût du sang). Il crée un brouillage entre les codes de conduite et entre les genres artistiques. Un brouillage au niveau des messages délivrés au peuple : faut-il faire dire au peuple « Paix au Vietnam », « Mort aux vaches », « Vive la démocratie » ? On ne sait plus, car on ne s’entend plus.
Les lectures de ces livres se font tantôt sur le fond sonore de la musique des Stones, et tantôt c’est le contraire, elles deviennent la toile de fond sur laquelle Mick Jagger pousse la chansonnette. Cette indécision concernant ce qui doit prendre la première place est essentielle dans la question des genres et des sous-genres. On se demande tout le long du film ce qui est majeur et ce qui est mineur, ce qu’est, dans tout ce fatras, de l’ordre de l’art mineur et ce qu’est de l’ordre d’un art majeur.
Par ces superpositions d’images, de sons (où le bruit se mêle à la musique), de mots et de paroles, Godard fait une oeuvre d’art qui cherche à ne pas oublier ce qu’est le cinéma. C’est pourquoi de temps en temps, quelqu’un écrit le mot sur un mur. N’oublions pas que nous sommes au cinéma, et qu’il est donc normal qu’il y ait un montage, des mouvements de caméra, etc. Je crois qu’en 1968, Godard est tout à fait sincère : il pense inventer une forme de cinéma vraiment populaire, où tout un chacun pourra faire oeuvre avec ses affects, ses interrogations, les éléments colorés, lumineux et sonores de la vie réelle.
Rien de difficile à comprendre, dans le fond : des Blancs qui font du rock, des Noirs avec des armes parce qu’ils cherchent à se libérer des Blancs, des romans noirs. Puis combiner le tout : des Blancs qui veulent devenir Noirs, des armes qui libèrent des pulsions de Blancs, des romans noirs écrits pour des Blancs, des femmes qui prennent la place des Noirs, etc.
Tout se mêle dans un contrepoint parfait avec la répétition des Stones qui est de plus en plus paradoxale : leur blancheur de peau commence à gêner, les relation de pouvoir à l’intérieur du groupe aussi (un homme vient offrir une tasse de thé à Mick Jagger et Keith Richards seulement), alors même qu’ils africanisent leur musique de plus en plus dans le cours du film.
C’est sans doute cela qui a inspiré à Godard les scènes des Noirs. Pour le spectateur lambda, pour monsieur Tout le monde qui va au cinéma le dimanche après-midi, en tout cas, cela résonne comme une évidence : le morceau s’enrichit de tam-tam, de voix vaudou, de transe africaine, pour enfin donner toute la force du morceau qui, au départ du film, n’était qu’un blues blanc joué sur des guitares un peu lourdes.
Il fallait électriser tout cela, électrifier tout cela. Et pendant que les Stones le font lors de leur répétition, Godard le fait dans son film chatoyant de mille couleurs, comme le montre la dernière image, passé par une dizaine de filtres différents.
Les gens quittaient la salle par couples. Ce n’est peut-être pas un film pour les couples. Monsieur Tout le monde doit-il toujours être en couple ?
