Nos origines étrangères

La France est le pays le plus « multiculturel » d’Europe. Cela fait des siècles que c’est un pays d’immigration. Des siècles que des étrangers viennent pour trouver du travail, des mécènes, de la terre ou des droits. Des siècles qu’on naturalise à tout va car on a besoin d’hommes pour faire la guerre, pour faire tourner l’industrie, la construction, l’agriculture. Des siècles qu’on naturalise des femmes pour mettre au monde des Français.

Si l’on en croit l’historien de l’immigration Gérard Noiriel, c’est une politique qui remonte au moins à Louis XIV. Mais c’est devenu massif au XIXe, avec les guerres napoléoniennes et l’industrialisation.

Quel autre pays européen est constitué d’autant d’influences étrangères ? Il n’y en a aucun. Les Anglais s’inventent depuis peu une essence multicurelle. Dans leur naïveté arrogante, qui fait une partie de leur charme, ils pensent que la France est un pays à l’identité monolithique, et qu’eux-mêmes se définissent par une sorte de melting pot européen. Mais depuis quand le Royaume-Uni est-il une terre d’immigration ? Depuis l’après-guerre, puis depuis Maragret Thatcher. Allez en Angleterre et promenez-vous, vous verrez peu de noms qui ne soient pas proprement anglais, ou écossais, ou irlandais.

En France, nous avons tous des origines étrangères, ou des copains qui en ont. C’est une chose qui paraît évidente à tous ceux qui lisent ce blog, mais qui est ignoré par le monde entier : le nombre incroyable de Français qui disent, au détour d’une conversation, avoir un père espagnol, une grand-mère arménienne, un grand-père algérien, un père italien, des origines polonaises, allemandes, serbes, turques. Et je ne parle ni de nos anciennes colonies, ni de nos amis ultramarins.

J’en parlais à une amie nord-irlandaise, qui en fut très surprise. Elle avait l’idée que les Français était un peuple assez homogène et très cocardier. Elle me dit que dans ce cas, la France était une vraie réussite, car toutes ces populations s’étaient bien assimilées les unes aux autres.

Ce n’est pas faux, et c’est une donnée importante à ne jamais oublier dans ces temps de débats fumeux sur l’identité nationale.

« Inside Britain’s Israel Lobby »: un documentaire de Channel 4

 

Écrit par Peter Oborne, le documentaire Dispatches: Inside Britain’s Israel Lobby serait impossible en France, où le sujet est trop sensible, et où les journalistes (ceux qui les emploient, plutôt) ont moins de courage, ou moins d’indépendance. Je l’ai regardé par hasard, moi qui regarde peu la télévision. Très vite, dès les premiers mots du documentaire, j’ai été bluffé par la liberté de parole du journaliste anglais.

Il explique comment un lobby appelé « Friends of Israel » finance des politiciens des principaux partis politiques britanniques. Le leader des conservateurs (et probable prochain premier ministre) David Cameron, est actuellement arrosé d’argent pour sa campagne, ce qui l’a amené à ne jamais prononcer le mot « Gaza » dans ses discours sur le Moyen-Orient. Dix millions de livres sterling auraient été versées au parti conservateur par les « Amis d’Israel » durant les huit dernières années. Un politicien, M.Hague, bénéficiait de dons venus des membres de ce groupe de pression, et quand il se permit, lors de l’intervention israélienne à Gaza, de dire que c’était là une « riposte disproportionnée », des membres de l’organisation le traitèrent d’antisémite et tous les fonds lui furent supprimés.

En général, les journalistes du Guardian et de la BBC se font régulièrement traités d’antisémites, et le documentaire Dispatches montre de nombreux journalistes fatigués de devoir se battre constamment pour travailler en supportant la pression.

La pression est aussi très lourde sur les épaules d’autres juifs britanniques qui protestent contre les méthodes du lobby en question. L’un d’eux dénonce le fait que les Friends of Israël prétendent représenter tous les juifs, moyennant quoi il s’est fait traiter de nazi dans des journaux américains. Un autre est en charge de la Liberal Synagogue (« Synagogue de gauche »), et dénonce clairement, calmement, les excès de l’État d’Israël. Il rit de la pression que les Friends of Israël font peser sur lui. Il dit que c’est la vie, et qu’il faut faire avec. Visage de sain et regard sans révolte.

Le reportage est conduit de main de maître et laisse deux sentiments également puissants. Premièrement, on se dit que les militants pro-Israël fatiguent de plus en plus de monde et font de plus en plus de mal à l’image du pays qu’ils veulent défendre. Deuxièmement, on se prend à admirer les juifs dans leur ensemble pour leur diversité d’opinions et leur capacité à critiquer frontalement, courageusement, les extrémistes de leur propre communauté.

Griffin, l’anti-racisme et le retour des années 80

bnp-leader-nick-griffin-pic-pa-115460673.1256325064.jpg

De plus en plus, j’ai l’impression de revivre sur les îles britanniques ce que la France a vécu dans les années 1980. Les premières fois que je pensais cela, je me critiquais en me disant cela était dû à une mauvaise compréhension des choses et des paroles. Qu’il était impossible que la France ait été en avance de 20 ans sur l’Angleterre, et pourtant.

Pourtant, aujourd’hui, les journaux parlent d’un événement qui s’est passé hier soir, et ce sont les journalistes anglais eux-mêmes qui rappellent que la France a connu la même chose en 1984. Pour la première fois, le leader d’un parti d’extrême-droite, le BNP (British National Party) était invité dans la grande émission politique de la BBC. En signe de protestation, de nombreux Londoniens sont allés manifester devant les locaux de la télévision. De nombreuses personnalités dénoncent le fait que la BBC donne une telle visibilité, et une sorte de crédibilité à quelqu’un que l’on décrit dans la presse généraliste, ainsi que dans les blogs, comme « raciste » et « fasciste ».

Le Pen chez les Anglais

Tous les journaux anglais rappellent le cas de Jean-Marie Le Pen, invité à L’Heure de vérité en 1984, et combien cette émission a été déterminante dans la montée en flèche du Front national. Dans le reportage du Guardian, Le Pen critique les manifestants, dont il dit qu’ils se font « une idée très restrictive de la démocratie ».

Les autres fois où j’ai eu cette sensation de revivre les années 80 concernent effectivement la question des étrangers et du racisme. Le thème est très à la mode, et on n’a pas peur, en Angleterre, d’appeler un festival : Love Music Hate Racism. Tous ces thèmes un peu cul-cul et larmoyants, comme la tolérance, l’antiracisme, le métissage, le multiculturalisme, sont ici omniprésents, comme ils l’étaient dans la France d’SOS Racisme et de Touche pas à mon pote, de Jack Lang et de Jean-Jacques Goldmann. Nous assistions avec effroi à la montée en puissance de Le Pen (que, pour ma part, je détestais tellement que j’étais prêt à le tuer pour sauver l’honnneur de la patrie!), de la même manière que nos amis anglais assistent, impuissants, à la popularité grandissante de Nick Griffin.

Le « décalage migratoire » et le décalage économique du Royaume-Uni

Ce n’est pas pour rien que j’ai traité de ce sujet plusieurs fois depuis que je vis au Royaume-Uni. C’est une vraie question, pour le voyageur actuel, que la place des étrangers dans nos pays. J’avais expliqué quel était, à mes yeux, leur statut dans un pays anglo-saxon par comparaison avec leur statut en France. J’avouais qu’à titre personnel je préférais être un étranger en terre anglo-saxonne, mais j’avais clairement stipulé (enfin, j’avais lancé l’idée) que les choses deviendraient moins roses en temps de crise économique et sociale. Les remous autour de Nick Griffin me donnent peut-être un peu raison.

A la question provocatrice que j’avais posée en septembre 2008, « Les Britanniques sont-ils plus racistes que nous ?« , il faut évidemment répondre que non. Pourquoi les Britanniques seraient-ils plus racistes ? Simplement il faut se demander : pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi Le Pen en 1984, et Griffin en 2009 ? Je vois un élément de réponse dans la situation des années 1970, et dans le décalage des moments de crise entre nos deux pays.

L’immigration africaine devint massive, en France, dans les années 1970, et c’est en 1972 que Le Pen créa le Front National. Il a fallu attendre plus de dix ans, et une longue crise économique, pour que le « parti anti-étrangers » trouve un véritable ancrage dans la population française. Or, à cette époque, les étrangers n’émigraient pas au Royaume-Uni car c’était un pays en grande difficulté économique dans les années 1970, comme chacun sait. Les îles britanniques ne sont devenues une destination favorite des pauvres que depuis les années 1990. Nous y avons débarqué par milliers pour trouver un emploi et pour nous amuser, et c’est maintenant que la population britannique la moins favorisée se sent vraiment étouffée, mal à l’aise, effrayée devant un avenir incertain, et scandalisée par une idéologie médiatique bien pensante où elle se sent méprisée, incomprise et menacée.

Ibn Battuta et les femmes africaines

 atlas-catalan.1256142977.jpg

Dans les années 1350, le grand voyageur Ibn Battûta accompagna une caravane pour se rendre dans ce qu’il appelle le « Pays des Noirs ». C’est la fin de son immense récit de voyage, intitulé Présent à ceux qui aiment à réfléchir sur les curiosités des villes et les merveilles des voyages, que la tradition nomme la Rihla. Quand il se rend chez « les Noirs », il est déjà très expérimenté, il connaît le monde mieux que personne à son époque. Il est allé jusqu’en Chine, il a fait tous les pèlerinages, a occupé de nombreux emplois extravagants : il est allé jusqu’à administrer certaines région d’Asie, les voyageurs attirant parfois la confiance des peuples indigènes au point d’être sollicités pour être leur chef !

En français médiatique, on dirait que, plus qu’un autre, Ibn Battûta est « ouvert d’esprit ». Il a appris à comprendre et admirer des cultures, des techniques et des religions très éloignées des pratiques du monde musulman.

Pourtant, il n’aime pas les Noirs, qu’il trouve très impolis « à l’égard des Blancs ». Les Blancs, dans son récit, ce sont les Arabes, non les Européens, qui sont inexistants dans l’histoire universelle de cette époque.

Peut-être parce qu’ils sont musulmans, il ne pardonne pas aux « Noirs » de laisser leur femme aussi libre. Elles ne sont pas voilées, et elles fréquentent des hommes qui sont des « amis ». Contrairement à ce que semble recommander la sourate XXXIII du verset 55 du Coran, les femmes noires sont vues par des hommes qui ne sont ni le frère, ni le père, ni l’oncle, mais n’importe quel énergumène que les maris eux-mêmes, pas plus jaloux que cela, appellent un « ami ». Il résume cela dans une phrase qui avait pour but de faire horreur, ou de provoquer le rire, chez le lecteur : « Un massûfite peut entrer chez lui et trouver son épouse en compagnie de son ami, sans qu’il s’en formalise. » (Voyageurs arabes, Bibliothèque de la pléiade, p.1027.)

Ibn Battûta en est outré et refuse d’honorer les invitations des musulmans qui ont de telles pratiques.  

Je me demande malgré tout s’il ne faut pas relire tout cela avec un peu de recul. A mon avis, il y a chez le voyageur une sorte de double langage, ou plutôt un langage qui oblige le lecteur à opérer une double lecture. Certes, en bon musulman, il est choqué de voir ces femmes prétendument musulmanes parler avec des hommes. Mais il me semble que son ton est là pour amadouer son lectorat, c’est-à-dire les lettrés, les dirigeants et les clercs arabes. Au moment où il se met en scène en train de s’offusquer, il montre à ses contemporains que d’autres façons de se comporter existent. Loin de peindre ces moeurs libérales sous d’horribles couleurs, il montre l’harmonie, le calme et la concorde qui semble en découler. Il met dans la bouche d’un de ces massûfites ces paroles explicatives : « Les liens d’amitié qui unissent les hommes aux femmes chez nous sont francs, respectueux et sans équivoque. Les femmes ici ne ressemblent pas à celles de votre pays ! » (p.1028)  

Francs, respectueux, sans équivoque, voilà de belles paroles qui peuvent s’accorder, à qui sait lire en prenant son temps, avec les valeurs de n’importe quelle religion. Mon hypothèse (mais ce n’est qu’une idée que je lance, sans y rien connaître au fond), est qu’Ibn Battûta cherche moins à juger les peuples étrangers qu’à en décrire les mœurs pour le bienfait (Présent à ceux qui aiment à réfléchir, dit le titre de son ouvrage) de ses compatriotes.

 D’ailleurs, au paragraphe suivant, il dit que le pays est tellement sûr qu’il n’y a pas de nécessité à voyager en caravane. Je déforme sans doute la pensée de cet Arabe du XIVe siècle, mais je ne peux m’empêcher de voir une relation de cause à effet entre la paix entre les hommes qu’il décrit parmi ce peuple africain, et le rapport d’amitié que ces mêmes Africains sont censé développer avec leurs femmes, amitié basée sur la franchise et le respect.

La burqa de Sarkozy chez les Britanniques

Le discours de Sarkozy devant le congrès à Versailles fait couler beaucoup d’encre au Royaume-Uni. A lire les journaux, le voyageur a l’impression que les Français ne parlent que de ça, et qu’ils fuient leurs soucis économiques actuels en se ruant sur les pauvres filles musulmanes, « dont beaucoup sont des catholiques converties », précisent le Guardian

A ce que je vois, les grandes oppositions politiques se départagent plus ou moins comme ceci : les gens de droite tendent à approuver l’interdiction de la burqa, et les gens de gauche se disent choqués par une telle décision.

Là où toutes les opinions convergent, c’est pour rejeter la position de la France, qui fait si souvent les choses « de manière arrogante et coloniale », comme le soutenait une dame, à la télévision, qui était pourtant en faveur de l’interdiction de la burqa, car dans son quartier, disait-elle, ce phénomène prenait des proportions inquiétantes et qu’elle ne voulait pas que sa fille « se fasses traiter de pute (tart) sous prétexte qu’elle s’habille à l’européenne dans la rue. » Ici, même si on est d’accord avec ce que la France décide, il est important d’afficher son désaccord avec elle. Etre pro-français, si cela veut dire quelque chose, c’est être très provocateur et courir le risque de n’être pas entendu, un peu comme quelqu’un qui serait pro-serbe dans les années 90, ou pro-américain dans les années 70. Passons.

Les journaux de droite sont plus doux pour Sarkozy. Ils ne s’acharnent pas sur les musulmans, loin de là, mais ils ont tendance, comme le Sunday Times d’aujourd’hui, à rapporter l’information avec une inhabituelle objectivité : ils ne sous-entendent pas qu’il y ait du racisme sous le discours officiel de protection de l’égalité entre les sexes, ils rappellent qu’une ministre française musulmane approuve l’interdiction, ils rappellent aussi que le coran ne mentionne nulle part le port de tels vêtements, mais au contraire stipule qu’un musulman doit s’adapter aux coutumes locales.  

Enfin, je crois que l’information est utile pour la communauté britannique de lancer un débat sur le sujet. Ils font porter à la France le rôle de l’infâme colonisateur, oppresseur et autoritaire, et peuvent derrière ce paravent, s’interroger avec calme.

Racisme en Irlande du nord

Il y a quelques jours, à deux pas de ma maison, 115 Roumains ont été expulsés de leur maison par des bandes de… Des bandes de quoi ? Des bandes de pauvres gens, à n’en point douter. Des pauvres types qui ne supportent pas de voir des étrangers vivre dans leur quartier. Plus de vingt familles ont dû trouver un logement d’urgence, en état de choc. Il n’y a pas qu’eux qui sont en état de choc. L’immense majorité des gens est effaré et partage le sentiment de honte que les journaux expriment.

Les Britanniques découvrent avec horreur qu’il y a autant de racisme chez eux qu’ailleurs. Loin des raffineries d’Angleterre où les ouvriers protestaient récemment contre l’emploi d’étrangers, aux cris de « British Jobs for British People » ; loin de la poussée électorale d’un parti ouvertement xénophobe lors des européennes, l’Irlande du nord digère difficilement ses étrangers. Avant les Roumains, c’étaient 40 Polonais qui durent quitter leur logement dans des conditions similaires. Puis des Hongrois furent la cible de réactions de rejet. J’espère que ces méthodes brutales ne viendront pas s’appliquer chez moi, où vivent un Pakistanais, un Slovaque, un Français et un pauvre Irlandais… Ma maison combine tout ce que les beaufs britanniques détestent : la France, l’islam et l’Europe de l’est.

Dans le Belfast Telegraph daté du 19 juin 2009, ce n’est pas Madame Tout-le-monde qui commente l’événement, c’est Anna Lo, élue municipale de la ville de Belfast, née en Chine, arrivée en Irlande du nord dans les années 1970. (Y avait-il un programme d’échange entre la Chine maoïste de l’époque et Belfast en guerre civile ?) Elle est membre d’un parti « transcommunautaire », et elle rappelle des faits alarmants : ce n’est que depuis 2004 et l’élargissement de l’Europe que l’Irlande du nord connaît le multi-culturalisme. En quelques années, 50 000 immigrés ont débarqué d’Europe de l’est. Dans un pays où les haines sont habituellement dirigées contre des gens qui ont exactement le même mode de vie que soi, la même langue, la même culture, c’est raide et un peu violent, il faut admettre.

Anna Lo rappelle surtout que tous ces étrangers, qu’on a délogés manu militari, n’occupaient pas de logements sociaux mais payaient un loyer dans le secteur privé. « They boost the local economy by paying for rent, food and service. » (Ils renforcent l’économie locale en payant les loyers, l’alimentation et les services). Quand il voit le nombre de maisons vides et décrépies dans le centre de Belfast, le voyageur se dit qu’en effet les actes racistes sont ici – plus qu’ailleurs – contre-productifs.

L’antisémitisme de Dieudonné

Je pense que Dieudonné n’est pas antisémite. Mais je n’en suis pas sûr. Les quelques éléments qui me font dire qu’il ne l’est pas sont assez simples : il déclare que les communautés doivent vivre en paix, on le voit parler avec des représentants de la religion juive, il a accueilli des rabbins dans son théâtre parisien, on le voit aussi se recueillir sur les vestiges d’Auchwitz. Par dessus tout, mon sentiment vient de ce que je doute un peu de la réalité de l’antisémitisme dans nos sociétés actuelles.

Beaucoup d’efforts sont faits dans les médias pour nous faire croire que nous vivons le retour des années 1930. Or, avant la guerre, l’antisémitisme était une idéologie qui pointait clairement les juifs du doigt comme la cause de tous les malheurs. Aujourd’hui qui le pense ? Qui le sous-entend ? A part quelques fous isolés, peut-être, des groupuscules sans intérêt, je ne vois nulle part de paranoïa antisémite. La crise actuelle est partout considérée comme étant causée par un système financier et banquier aberrant, mais dirigé par ce qu’on appelle en France les « Anglo-saxons ». Je n’entends nulle part l’idée que derrière ces derniers se cachent des juifs. Et surtout, personne ne pense, ni ne dit, qu’il suffirait de se débarrasser d’eux pour règler tous les problèmes.

Il y a des tensions entre les communautés, je l’accorde volontiers, mais d’antisémitisme au sens qu’avait ce mot dans l’Europe d’avant guerre, non. Or les gens s’excitent sur cette question. Cela fait vendre des magazines et cela occasionne des postures avantageuses. Dieudonné est le coupable idéal de cette excitation anti-raciste. Quels sont les arguments à charge contre lui ? Il dit « sionisme » à la place de « judaïsme », comme s’il ne connaissait pas le sens des mots. Les fins justiciers expliquent que c’est une technique d’antisémite, de changer les mots ainsi, mais il ne leur vient pas à l’esprit que, peut-être, Dieudonné ne critique qu’un système politique et idéologique, et non une religion et encore moins une communauté dans son ensemble. On dénie à Dieudonné la capacité de réfléchir. Je me demande si on l’accablerait de la sorte s’il n’était pas noir. (A mon tour de faire peser la suspicion de racisme : voyez comme cela est bas.)

Car il s’agit d’un accablementUn numéro de l’Express (n°3008, du 26 février au 4 mars 2009) est à cet égard très parlant. Dans un dossier consacré aux « nouveaux réseaux antisémites », la journaliste, Julie Joly, réalise une double page intitulée : « Dieudonné dans ses oeuves », dans laquelle on apprend que le public qui vient voir son spectacle est « cosmopolite mêlant habitants du quartier et lointains banlieusards, jeunes couples enlacés, Black-Blancs-Beurs en survêt, copines sur leur trente et un, retraités en keffieh et crânes rasés en bomber. »

Que retiendra le lecteur ? La diversité ? Non, les néo-nazis en bomber, dont la présence constitue le principal chef d’accusation. Dans le reste du reportage, on cherchera en vain des propos racistes ou des marques d’une idéologie qui dépasse l’habituel sentiment pro-palestinien que l’on retrouve dans les rangs de la gauche internationale. Julie Joly écrit que « sous le burlesque apparent, une formidable rhétorique est à l’oeuvre, obscure au novice, limpide aux autre. » En voilà de la rhétorique, et de la classique : faire comprendre au lecteur qu’il est un abruti s’il ne pas partage pas ses vues, mais qu’il fait partie des « autres », les vrais intelligents, s’il abonde dans l’idée délirante selon laquelle Dieudonné nous ramène aux heures sombre des années trente. Madame Joly termine son reportage par ses mots : « Et le public est debout. » C’est bien le public qui est la preuve du crime de Dieudonné. Faisons maintenant attention à qui nous fréquentons, cela ne vous rappelle rien ?

J’ai bien conscience qu’avec des billets de ce type, on va me taxer moi aussi d’antisémite. Cela ne me plaît pas. Au contraire, je trouverais cela très insultant et infamant.

Aujourd’hui, j’entends dire que Dieudonné présente une « liste anti-sioniste » aux Européennes. Je n’ai pas d’informations sérieuses là-dessus. Des bruits, des « on dit », et on résume l’événement par l’expression bizarre de « liste anti-sioniste ». (Pour des élections européennes ? Qu’est-ce à dire ?) Le « novice » que je suis se dit qu’en effet ça ne sent pas bon, et que cette histoire de Dieudonné semble bien partir en eau de boudin. Qu’au fond, il était peut-être bien antisémite, ce type, et que j’étais con de le soutenir.

A moins que ce soit l’informateur, le médium qui relaie l’information, qui cherche à ce que les novices comme moi soient fatigués et dégoûtés de tout cela ?

La résistance de Dieudonné

Voilà que l’on reparle de Dieudonné parce qu’il a fait monter sur scène un négationniste. Comme à chaque fois, les médias cherchent à montrer combien c’est mal, combien c’est condamnable. Et comme c’est condamnable, on est en droit d’exclure, d’interdire. Or, quand on lutte pour la liberté d’expression, il faut faire comme Voltaire l’a dit, il faut lutter pour que ses propres ennemis aient le droit de s’exprimer.

Comme les médias actuels sont un danger pour la liberté d’expression, une stratégie parmi d’autres consiste à créer des électro-chocs, du terrorisme artistique, des détournements d’images et de discours, comme les situationnistes l’ont fait dans les années 1960, de même que le mouvement Fluxus avant eux, et le mouvement Dada encore plus tôt.

Dieudonné restera dans l’histoire comme un humoriste qui a gagné quelques batailles contre un mouvement étouffant des médias, une évolution qui fait de plus en plus peur.

Je ne sais pas si les médias étaient plus libres autrefois. Je ne peux parler que de ce que l’on voit depuis les années 1980. Des gens sont exclus et diabolisés sur la base de faits extrêmement ténus. Jean-Marie Le Pen, par exemple, est un nationaliste, soit. Il n’était pourtant pas nécessaire de transformer ses paroles, ou de les monter en épingle et de créer des scandales qui, du reste, l’ont plutôt bien servi. Quand il disait que les chambres à gaz avaient été un détail de l’histoire de la deuxième guerre mondiale, cela signifiait que si les Juifs avaient été tués par un autre moyen, c’eût été un crime contre l’humanité pareillement, et un génocide tout aussi bien. On peut être en désaccord avec Le Pen sur tout, mais nous devons apprendre à supporter les paroles de nos voisins.

Quand je lis dans Le Monde qu’Alain Finkielkraut « reproche à l’équipe de France d’êre black, black, black« , je lis une pure calomnie. Finkielkraut n’a rien reproché à personne et, tout conservateur qu’il est, il n’est pas raciste. D’ailleurs, il a disparu de sa propre émission sur France Culture, Répliques, remplacé depuis quelques semaines par un jeune animateur beaucoup moins talentueux que lui. Est-ce volontaire, ou l’a-t-on mis au placard ? S’il s’avère que Finkielkraut est victime d’un musellement discret, je suis sûr que Dieudonné viendra à son secours.

Dieudonné vient de réussir à créer une fissure intéressante. Il a prétendu faire pénitence, il a montré patte blanche, on l’a réinvité sur les plateaux de télévision et, sur la plus grande scène de France, au moment où on lui décernait tous les prix de bonne conduite, il invite Faurisson, un pauvre type qui n’a rien à dire mais qui symbolise l’oppression médiatique contre la liberté de parole. Noam Chomsky lui-même a soutenu activement le fait que ce révisionniste devait avoir le droit de publier ce qu’il voulait.

Nos médias sont profondément malades. Ils commettent l’effroyable erreur de croire que l’on peut effacer purement et simplement des opinions détestables. On ne le peut pas. La haine existera toujours, et il y aura toujours des gens pour construire des théories foireuses basées sur elle. La censure ne sert à rien.

Le boulot de résistance contre le système médiatique français devrait être conduit par la presse satirique. C’est son rôle. Mais le représentant le plus connu de la presse satirique, Charlie Hebdo, fait exactement l’inverse, et condamne Dieudonné ainsi que tous ceux qui lui déplaisent.

Au moment où ceux qui prennent l’apparence d’être insolents entrent parfaitement dans le rang, il faut saluer la capacité de Dieudonné à regrouper autour de lui des « infréquentables » et à rire de ceux qui les rendent tels. Il joue gros, Dieudonné. Il avait l’occasion de s’amuser en gagnant beaucoup d’argent pendant quelques années encore. Il choisit la provocation frontale, narcissique, suicidaire.

J’ai l’impression que ce qu’il fait ne sera pas inutile mais il va morfler.

Godard, les Rolling Stones et le cinéma populaire

Revu One plus One de Jean-Luc Godard dans le cinéma d’art et d’essai de Belfast, le « Queen’s Film Theatre ». C’était un dimanche après-midi, je m’étais promis de travailler d’arrache-pied. Donc j’allai au cinéma et ne pus résister à ce qu’ils intitulent ici Sympathy for the Devil, (car One plus One faisait trop français.)

Personnellement, j’ai adoré. Je croyais l’avoir déjà vu, mais ce n’était pas tout à fait vrai. J’avais vu le début, sur un dvd, en Chine, et j’avais dû soit abandonner, soit m’endormir après le premier quart d’heure.

Ce que c’est qu’une vraie salle de cinéma, quand même. Un vrai son, la distance et les dimensions qu’il faut pour vous tenir en éveil. Comme toutes les paroles étaient en anglais, et récitées, voire lues ou psalmodiées, mon esprit ne fit presque aucun effort pour comprendre ce que les gens disaient, et se concentrait uniquement sur la musique, les sons, et les images, les mouvements de caméra. Grâce à la langue étrangère, je nageais en plein cinéma.

Godard filme les Rolling Stones en train de répéter et de mettre en forme leur tube Sympathy for the Devil. En tant que tel, c’est déjà fascinant. Or, pour comprendre le film, il faut partir de là. Les Stones, qu’est-ce que c’est pour Godard ? C’est de la culture populaire, alors il se lance dans une expérimentation cinématographique sur la « Pop culture ».

L’autre pôle de la culture populaire incarnée par les Stones, c’est la culture Black américaine, la lutte politique des Noirs, et tout ce qui va avec. Le film propose donc un premier contrepoint entre le groupe de rock et une scène urbaine avec des Noirs, dans une sordide casse en bord de rivière. Les Noirs manipulent des armes, fomentent des attentats, tout en lisant des livres. Toutes les paroles énoncées par ces dangereux terroristes seront soigneusement sorties de livres, comme s’ils n’avaient pas d’autres moyens d’énonciation.

Quand je dis « comprendre le film », bien entendu, ça ne veut pas dire comprendre le film. Comprendre, cela veut dire cheminer avec le film, entrer en lui et en démêler quelques fils, en faire son beurre. Si je dis que je comprenais le film, en le regardant, je veux dire que tous les plans, les uns après les autres, me paraissaient plein de sens et de poésie. Ils développaient un discours sur l’art, la culture et le cinéma qui n’était pas un discours intellectuel, démontratif, mais une rêverie audio-visuelle extrêmement stimulante.

Puis de « Black Power », le cinéaste passe naturellement à l’idée de « Black Novel », de roman noir, encore un autre versant de la culture populaire, où le sexe se mêle à la politique, à la violence, à l’histoire. Un art populaire qui mêle sexe, bruit et fureur, c’est autant les romans de gare des années soixante que la musique rock des Stones. D’où de très beaux travellings sur des couvertures de littératures populaires, où la force d’évocation des corps et des signes politiques (femmes nues, croix gammées, armes à feu, guerres, armées, etc.) font echo avec des slogans maoïstes, des anonymes qui font des graffitis sur les murs et les voitures.

Il est dès lors naturel d’entendre en voix off des extraits de livres politiques et des extraits de romans pronographiques et de romans policier. Godard joue avec les différentes émanations de culture populaire, sans juger, qu’elles soient politiquement correctes ou politiquement abjectes (nazisme, fascisme, racisme, pornographie, violence, goût du sang). Il crée un brouillage entre les codes de conduite et entre les genres artistiques. Un brouillage au niveau des messages délivrés au peuple : faut-il faire dire au peuple « Paix au Vietnam », « Mort aux vaches », « Vive la démocratie » ? On ne sait plus, car on ne s’entend plus.

Les lectures de ces livres se font tantôt sur le fond sonore de la musique des Stones, et tantôt c’est le contraire, elles deviennent la toile de fond sur laquelle Mick Jagger pousse la chansonnette. Cette indécision concernant ce qui doit prendre la première place est essentielle dans la question des genres et des sous-genres. On se demande tout le long du film ce qui est majeur et ce qui est mineur, ce qu’est, dans tout ce fatras, de l’ordre de l’art mineur et ce qu’est de l’ordre d’un art majeur.

Par ces superpositions d’images, de sons (où le bruit se mêle à la musique), de mots et de paroles, Godard fait une oeuvre d’art qui cherche à ne pas oublier ce qu’est le cinéma. C’est pourquoi de temps en temps, quelqu’un écrit le mot sur un mur. N’oublions pas que nous sommes au cinéma, et qu’il est donc normal qu’il y ait un montage, des mouvements de caméra, etc. Je crois qu’en 1968, Godard est tout à fait sincère : il pense inventer une forme de cinéma vraiment populaire, où tout un chacun pourra faire oeuvre avec ses affects, ses interrogations, les éléments colorés, lumineux et sonores de la vie réelle.

Rien de difficile à comprendre, dans le fond : des Blancs qui font du rock, des Noirs avec des armes parce qu’ils cherchent à se libérer des Blancs, des romans noirs. Puis combiner le tout : des Blancs qui veulent devenir Noirs, des armes qui libèrent des pulsions de Blancs, des romans noirs écrits pour des Blancs, des femmes qui prennent la place des Noirs, etc.

Tout se mêle dans un contrepoint parfait avec la répétition des Stones qui est de plus en plus paradoxale : leur blancheur de peau commence à gêner, les relation de pouvoir à l’intérieur du groupe aussi (un homme vient offrir une tasse de thé à Mick Jagger et Keith Richards seulement), alors même qu’ils africanisent leur musique de plus en plus dans le cours du film.

C’est sans doute cela qui a inspiré à Godard les scènes des Noirs. Pour le spectateur lambda, pour monsieur Tout le monde qui va au cinéma le dimanche après-midi, en tout cas, cela résonne comme une évidence : le morceau s’enrichit de tam-tam, de voix vaudou, de transe africaine, pour enfin donner toute la force du morceau qui, au départ du film, n’était qu’un blues blanc joué sur des guitares un peu lourdes.

Il fallait électriser tout cela, électrifier tout cela. Et pendant que les Stones le font lors de leur répétition, Godard le fait dans son film chatoyant de mille couleurs, comme le montre la dernière image, passé par une dizaine de filtres différents.

Les gens quittaient la salle par couples. Ce n’est peut-être pas un film pour les couples. Monsieur Tout le monde doit-il toujours être en couple ?

Les Britanniques sont-ils plus racistes que nous ?

Encore un assassinat commis par une bande de jeunes ouvertement racistes. La victime est un étudiant de Doha.
A Londres seulement, 24 adolescents ont été tués « par une agression violente » en 2008, rapporte The Independent. Tous ne sont pas racistes, notez bien.
Ces événements vont peut-être faire réfléchir nos amis d’outre-Manche sur leur banalité. Ils sont aussi racistes que les autres, ce qui n’étonne personne en Europe, sauf eux. Comme ils se croient plus civilisés que nous, ils devront faire un effort pour se rendre compte des instincts, des passions et des frayeurs qui travaillent leur base.
A l’époque où Le Pen atteignait le second tour des présidentielles, je me souviens avoir passé un week-end avec des Irlandais et des Anglais. Nous étions d’accord pour dire qu’un Le Pen ne serait pas possible au Royaume Uni, mais nous ne l’expliquions pas de la même manière. Pour moi, la droite anglaise étant beaucoup plus à droite que la nôtre, le parti conservateur peut exprimer, grâce à ses éléments les plus extrêmes, un nationalisme que nos politiciens ne peuvent se permettre d’exprimer, de peur d’être stigmatisés comme pétainistes. Mes amis ne comprenaient même pas ce que je disais, ils disaient avec toute la douceur du monde que, tout simplement, les Anglais ne sont pas « naturellement racistes ». Sous entendu : « à la différence d’autres peuples, qui le sont naturellement, et qui n’ont pas peur de voir débouler au second tour des élections présidentielles un fasciste. »
Pour l’instant, ils en sont à tracer un lien entre la crise et la criminalité. Bientôt, ils se demanderont s’ils ne sont pas aussi beaufs que les Français, et ce sera douloureux.