Henri Guaino, l’Afrique et l’intelligence

Voici ma contribution au grand débat complètement stupide sur ladite « intelligence d’Henri Guaino ». Les Français sont divisés, les Français s’interrogent, les Français boivent (pas tant que ça, d’ailleurs.) Ils écoutent le conseiller spécial de l’Elysée et se disent, pour les uns, que c’est un charmeur de serpent limité, et pour les autres que c’est une éminence grise.

Moi, on ne me la fait pas, je suis résolument dans le camp des premiers. Charmeur de serpents, mais qui va rapidement lasser les serpents. D’abord, je dirais, en remarque liminaire, que les conseillers de ce type qui sont devenus célèbres avant lui (Jacques Attali et Dominique de Villepin) ont mis au jour, dans des livres et des interviews, qu’ils étaient aussi ineptes que vous et moi, ça fait plaisir. Soyons francs, c’est leur fonction, mystérieuse, ombragée, raspoutinesques, qui leur donne un prestige bien immérité.

Alors Guaino. Qu’a-t-il dit exactement ? J’aime bien m’attacher aux paroles exactes des gens, car c’est dans l’exactitude qu’on trouve parfois des merveilles, des pépites : « L’Afrique est restée plus longtemps à l’écart du grand métissage des esprits qui féconde les civilisations. Elle a beaucoup donné au départ, puis elle est restée en dehors de ce grand métissage, puis elle est revenue, ça crée un décalage. Ce décalage est un fait qui se lit aujourd’hui dans les problèmes de l’Afrique. »

Qu’est-ce que ce « grand métissage des esprits » ? Et cette idée de civilisation ? N’est-ce pas une vision de l’humanité et de l’histoire déterminée par le 19ème siècle ? C’est des mecs comme Guizot qui parlait comme ça, non ?  Continuons : « L’apport de la colonisation, de l’occidentalisation si vous voulez, a fait des Africains des métis culturels. Et sur ce métissage culturel, on peut construire un avenir commun. »Donc, les Africains sont restés des sauvages jusqu’à l’action civilisatrice de la colonisation européenne. C’est ce qu’il dit, n’est-ce pas ? Au sens propre. Je veux dire, je n’interprète pas à outrance, si ?  Alors écoutez, ce que je veux vous dire c’est que : 1- préférer le terme d’occidentalisation à celui de colonisation, et 2- expliquer que sans elle, il n’y aurait pas eu de progrès en Afrique – ou du moins de retour de l’Afrique dans le grand métissage des esprits, donc dans la civilisation -, il ne faut pas être très intelligent pour savoir que ça va choquer des gens. Et que ça va rendre le président que l’on conseille impopulaire en Afrique. Or, si j’étais conseiller spécial d’un président français, j’essaierais de l’aider à être populaire en Afrique, surtout s’il s’appelle Sarkozy. Après, Guaino peut s’énerver, reprocher aux journalistes de mal faire leur travail, reprocher à tous d’être trop cons pour avoir « un débat serein » sur des « choses sérieuses », mais lui qui a su si bien utiliser les médias comme caisse de résonance de ses petites phrases et de ses brillantes manœuvres politiciennes, il donne là l’image de quelqu’un qui a fait une erreur stratégique. Les conseillers, on les juge sur leurs résultats aussi, et là il a mal conseillé, et il se réfugie dans l’arrogance. Lors de l’interview, il montre nettement qu’il se sent supérieur intellectuellement, et sans nous en donner la preuve. Sa technique, pour le faire croire, est archiconnue des conversationnistes de tous poils : faire comme s’il avait déjà pénétré les idées et les lectures de ses interlocuteurs en renvoyant leurs critiques sans autre forme de procès : « Et voilà, encore la même rengaine… Mais madame, ce n’est pas un débat, ça… On peut toujours confronter les recherches anthropologiques… Quand nous pourrons en discuter sérieusement, avec de vrais arguments, etc. »

Je ne m’y connais ni en politique, ni en anthropologie africaine, mais je m’y connais en conversation, et je peux dire que cet homme n’en est pas un cador. Ses ficelles sont grosses comme des câbles.

Dieudonné et les « nouveaux médias »

Je regarde beaucoup Youtube, ces derniers temps, pour remplacer la télévision française qui, d’ordinaire, ne me manque nullement. Je me concocte mes programmes télé, en fonction de mes envies et de ce qui est proposé par le site lui-même. Des variétés, de la chanson populaire, des comiques, des émissions scandaleuses, des résumés de match de foot. Des images de lesbiennes, des images d’intellectuels. Des filles qui s’exhibent à leur table de travail, ou sur des lits grinçants, sans que je comprenne vraiment leur motivation à faire cela.

Et soudain, je suis tombé sur un cas qui ne m’avait jamais intéressé : le cas Dieudonné. Jusqu’à présent, j’avais été confortablement influencé par les médias, qui me disaient que Dieudonné était devenu antisémite, qu’il n’était même plus drôle, qu’il cherchait à conserver une présence médiatique en déversant des paroles abjectes, provocantes et incitant à la haine raciale. Or, sur Youtube, on voit d’un côté ses sketchs, et de l’autre ses interventions dans des émissions, ainsi, surtout, que les interventions d’individus révoltés par l’attitude du comique, déterminés à détourner le public de sa mauvaise influence.

Intrigué, je regarde beaucoup de ses sketchs et je n’y vois rien d’abject. Je me dis que c’est moi qui suis con, qu’il doit me manquer une case pour ne pas voir l’évidence. Tous ces gens, ces consciences morales que sont BHL, Philippe Val, Joey Starr, Thierry Ardisson, Guy Birrenbaum (le diable si je sais qui est ce dernier), ne peuvent pas ne raconter que des salades en même temps sur le même sujet.

Je continue mes visionnages et qu’est-ce que je vois ? Je vois un homme, seul sur scène, qui non seulement n’a pas cessé d’être drôle mais dont le talent a été décuplé par la violence des réactions exprimées contre lui. Il rigole de choses difficiles, parfois avec maladresse ou lourdeur, mais tout de même : y a-t-il d’autres comiques qui ont osé se moquer des islamistes aviateurs du 11 septembre ? Il en a fait un sketch qui montre une réunion de chantier, animée par un grand mufti contremaître, petit chef bonimenteur, dirigeant une équipe de bras cassés. Pour ceux qui ont travaillé sur des chantiers et dans des usines, le jeu d’acteur et le texte de Dieudonné sont très réussis. Il se moque de l’islamisme, mais le spectateur n’en conclut pas que tous les musulmans sont des terroristes. Même chose avec les vannes concernant les juifs, les noirs, les catholiques, les franchouillards, etc.

Je ne prétends pas être très informé. En fait, c’est le contraire, mon information sur le sujet est strictement limitée à ce qu’en montre Youtube. On l’y voit donc contrefaire un extrémiste israélien sur France3, parler de sa visite au meeting de Le Pen, jouer son propre rôle sur scène, et incarner toutes sortes de personnages. On y entend aussi, largement, ses détracteurs. Curieusement, on n’y voit personne, mais personne, le défendre le moins du monde. Il ne manque pourtant pas de gens pour défendre des écrivains sulfureux, comme Céline, Renaud Camus ou J.-E. Nabe, mais Dieudonné, personne ne prend sa défense, ou personne ne met en ligne sur Youtube les défenses dont il bénéficie. Il semble être au-delà de tout, avoir franchi la ligne de l’inacceptable, sans que je sache, pour ma part, ce qui justifie ce traitement. Je peux comprendre qu’on ne l’aime pas, qu’on le critique, qu’on le déteste, qu’on polémique à son sujet, mais je ne comprends pas qu’on l’exclue à ce point des médias traditionnels.

Il reste les « nouveaux médias », les sites internet et Youtube en particulier, où chacun a le droit de mettre en ligne le document qui prouverait à la face du monde que Dieudonné est un salaud absolu, à qui il faut retirer les micro et les caméras. Pour l’instant, personne ne l’a fait.

Vue de loin (à la fois de l’étranger et d’internet), cette affaire donne une image déplorable des médias en France. Une image où l’on insulte des gens sans qu’ils soient là pour se défendre, où la liberté d’expression semble compromise. Où la « fabrique du consentement », pour reprendre l’expression de Chomsky, est en pleine bourre et contrôlée par des hommes riches, qui n’ont aucune idée de la manière dont les gens vivent, dont les gens parlent, dans les bistrots, dans les usines, dans les bureaux. Cela explique peut-être le succès de Le Pen dans les classes populaires, la faiblesse intellectuelle de la France d’aujourd’hui, le rejet inconditionnel des blogs et de l’internet par les mêmes BHL, Philippe Val, et autres Richard Millet, rejet partagé par les patrons de journaux, les producteurs, les éditeurs et les gens qui sentent peut-être leur puissance et leur rôle social menacés par cette barbarie nouvelle d’opinions exprimées sans leur contrôle.

Des mots que je n’avais jamais employés auparavant me sont venus à l’esprit, devant toutes ces vidéos que je regardais sur internet : pensée unique, bien pensants, la « bien pensance ». Et pour la première fois, j’ai pensé très fort aux Anglo-saxons qui nous disent qu’on est moins libre en France que chez eux.