Les « femmes indigènes » selon Houria Bouteldja

J’appartiens à ma famille, à mon clan, à mon quartier, à ma race, à l’Algérie, à l’islam.

Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, p. 72

Chaque mot de cette phrase fait mal. L’autrice sait ce qu’elle fait et elle sait ce qu’elle risque. On la traitera de raciste, de communautariste, on lui dira de rentrer en Algérie si elle n’aime pas la France, etc.

Dans ce chapitre, intitulé « Nous, les Femmes indigènes », elle conduit une brève réflexion sur le féminisme en contexte immigré, post-colonial et islamique. Ne peut-elle pas voir dans le féminisme proposé autre chose qu’un phénomène « blanc », pour « femmes blanches » ?

En même temps, comme dans l’ensemble de l’essai, Houria Bouteldja crie quelque chose d’intime qui me bouleverse. Ses mots me touchent notamment parce que la femme que j’aime est elle aussi arabe, musulmane, intellectuelle, émancipée, et inextricablement liée à sa famille.

Je n’ai rien à cacher de ce qui se passe chez nous. Du meilleur au plus pourri. Dans cette cicatrice, il y a toutes mes impasses de femme.

Idem.

Je trouve qu’il y a une immense générosité à oser parler des « impasses de femme » à un lectorat ouvert, possiblement hostile. C’est la  preuve que son livre n’est pas une déclaration de guerre, ni un rejet unilatéral de la France, mais une tentative fière et émue de nous tendre la main. On peut essayer de se comprendre.

Le monde est cruel envers nous. L’honneur de la famille repose sur la moustache de mon défunt père que j’aime et que la France a écrasé. (…) Mon frère a honte de son père. Mon père a honte de son fils. Aucun des deux n’est debout. Je ramasse leur virilité déchue, leur dignité bafouée, leur exil.

Idem.

Le féminisme que Bouteldja va tenter de mettre en place ne peut pas s’adosser à un individualisme de type Lumières/Révolution  française. Selon elle, la trahison que serait l’émancipation individuelle conduirait obligatoirement à « imiter » les Blanches, et à tout perdre en bout de course.

C’est pourquoi elle parle de ce réseau complexe de relations amoureuses entre hommes blancs, femmes indigènes et hommes indigènes. Ça fait mal de voir les choses sous cet angle de la possession des femmes, ça fait mal à notre bonne conscience de républicains universalistes, mais c’est toujours un peu comme ça que les choses sont vécues dans les communautés qui se sentent menacées : vous ne prendrez pas nos femmes, ou alors, il faudra payer.

Pourquoi croyez-vous que les Travellers irlandais sont encouragés à se marier dès l’adolescence et à faire beaucoup d’enfants ? Pour empêcher que les « paysans », les Irlandais majoritaires, ne séduisent leurs filles.

Et pourquoi croyez-vous qu’Éric Zemmour finit son livre sur la féminisation de la France en fantasmant sur les filles blanches qui se jettent dans les bras des arabes et des noirs, déçues qu’elles sont par le manque de virilité des petits blancs ? Zemmour et après lui tous les masculinistes d’internet disent que la virilité est aujourd’hui incarnée par les bad boys des quartiers, donc les frères d’Houria Bouteldja.

Tandis que les immigrés sont toujours renvoyés à leurs origines et traités comme des ennemis de l’intérieur en passe de « remplacer » et « conquérir » l’Europe des doux chrétiens blancs, les identitaires voient la France comme un pays « soumis » aux pays africains (!), peuplé d’une masse historique qui n’a plus de vigueur. Chez les masculinistes, en général, on note cette crise de masculinité et cette peur panique de tout ce qui est femme, homo, noir, arabe et musulman. Cela explique pourquoi la plupart du temps, les masculinistes se fondent dans l’extrême-droite et le racisme. Leur sentiment de défaillance sexuelle les fait rêver à des leaders politiques « forts », « fermes », à poigne, c’est-à-dire crypto-fascistes.

Houria Bouteldja, elle, nous invite à un autre chemin, moins délétère. Celui de se libérer de tous ces jeux de rôles qui nous emprisonnent dans des « imitations » de stéréotypes : ces « beurettes » qui imitent les blanches, ces djihadistes qui imitent les armées coloniales, ces noirs qui portent des masques blancs, ces hommes qui maltraitent leur femme pour imiter les chefs et les flics.

Si nous avons une mission, ce serait de détruire l’imitation. Ce sera un travail d’orfèvre. Il faudra deviner dans la virilité  testostéronée du mâle indigène la part qui résiste à la domination blanche, la canaliser, en neutraliser la violence contre nous pour l’orienter vers un projet de libération commun.

Nous, les Femmes indigènes, p. 96-97.

Alors moi, quand on me demande si je suis fier d’être français, je dirais que je peux l’être dans la mesure où la culture française a su produire des intellectuels comme Houria Bouteldja, qui s’exprime d’une manière qu’on ne retrouve dans aucune autre langue. Et la France n’est jamais plus belle que lorsque ses hommes font silence quelques minutes pour écouter ses « femmes indigènes ».

Les Blancs, les Juifs et nous : la belle radicalité d’Houria Bouteldja.

Ce livre de la fondatrice des Indigènes de la république, publié en 2016, est très court, assez dense, et stimulant pour l’esprit. Dès son chapitre introductif, « Fusillez Sartre », elle relance la réflexion sartrienne sur la colonisation pour la titiller de l’intérieur.

Les Blancs, les Juifs et nous (La Fabrique éditons, 2016) est un bon essai car il a été longuement réfléchi et a été écrit avec soin. En tant que lecteur, je me sens respecté. En tant que Blanc, je ne me sens pas insulté. En tant que Français non plus.

À la différence des intellectuels de plateaux télé qui pondent cinq livres par an, probablement aidés par l’IA ou des auteurs sous-traitants, Houria Bouteldja publie un livre tous les dix ans. Elle assume la radicalité la plus grande et écrit en sachant qu’elle ne sera ni publiée, ni diffusée, ni lue, ni aimée. Elle est donc légère comme le mistral et peut laisser libre cours à cette voix qui la travaille. Elle s’est dit : je vais écrire un seul livre, et si je meurs, des gens liront ceci seulement, c’est mon testament, voici ce que j’ai à dire après 40 ans de réflexions,  de militantisme et de travail. Qui suis-je ? Une femme arabe française musulmane… Je vais écrire ce qu’a à dire une musulmane française aujourd’hui.

Elle va droit au but et s’adresse aux forces en présence : les Blancs. Sans peur, elle désigne une opposition « nous/vous » et va construire ses chapitres sur cette dichotomie.

1. Vous les Blancs

2. Vous les Juifs

3. Nous les femmes indigènes

4. Nous les indigènes

Voilà, une fois qu’on aura bien explicité qui « nous » sommes et qui « vous » êtes, on y verra plus clair et le livre sera fait. Les bases seront posées pour établir les conditions d’un rapprochement entre nous tous, voire d’une nouvelle forme d’amour.

Sous-titre du livre : Vers une politique de l’amour révolutionnaire.

On est bien loin des accusations de racisme et d’antisémitisme, mais cela, je suggère de le laisser aux parasites des plateaux télé.

Pour parler des Blancs, elle commence avec le cogito cartésien et se demande qui est ce « je » qui pense et qui, de ce fait, est. Les premières pages ne sont pas originales et la deconstruction de Descates ne m’a jamais paru stimulante.

Ce « je » est conquérant. Il est armé. Il a d’un côté la puissance de feu, de l’autre la Bible. C’est un prédateur. Ses victoires l’enivrent. « Nous devons nous rendre maîtres et possesseurs de la nature », poursuit Descartes.

Les Blancs, p. 29.

C’est faux. Descartes n’a jamais dit cela, le prof de philo en moi se révolte et voudrait faire un petit cours. Descartes a exactement écrit ceci et il a voulu dire cela, rien à voir avec le contexte colonial du XVIIe siècle. Or, ce qui compte quand on lit Houria Bouteldja n’est pas ce qu’a voulu dire Descartes mais ce que veut dire Houria Bouteldja. Alors écoutons. Lisons.

Parler des Blancs est difficile en France, car la culture républicaine a décidé d’invisibiliser ce que tout le monde voit. Non pas la couleur de peau, mais la concomitance entre des couleurs et des statuts sociaux. Des phénomènes de privilèges que notre idéologie ne reconnaît pas en installant un paravent appelé « universalisme ». François Bégaudeau explique à sa manière comment les jeunes professeurs blancs étaient missionnés pour aller civiliser les classes populaires dans les quartiers défavorisés:

Pour peu qu’on les aide à atteindre un niveau de vie décent, les Arabes deviendront des Blancs comme les autres. Dans une société parfaite, ils seraient cultivés, politisés, bons élèves, buveurs de Ricard. Ils seraient nous. Ils seraient universels et l’universel c’est nous.

F. Bégaudeau, Deux singes, 2011, p. 224-225.

Bégaudeau non plus ne recule pas devant la notion de blanchité :

Dans cent ans il n’y aura plus de Blancs sur la planète. Découvrant cette drôle de race dans des films, les humains d’alors écarquilleront les yeux comme mes élèves  quand je leur ai fait écouter un florilège de morceaux de rock.

F. Bégaudeau, Deux singes, 231.

Pour l’instant, les Blancs existent toujours et ils gouvernent le monde. Houria Bouteldja parle des Blancs avec un mélange de colère et de tendresse. Elle explique par exemple que la grande puissance des vainqueurs est de se rendre plus blancs que blanc, innocent :

Je vous vois, je vous fréquente, je vous observe. Vous portez tous ce visage de l’innocence. C’est là votre victoire ultime. Avoir réussi à vous innocenter.

Les blancs, p.30

Un livre écrit par fulgurances.

Passages propres à l’essai, le genre littéraire inventé par Michel de Montaigne, au XVIe siècle. Rien n’est plus beau que l’essai. L’auteur tente quelque chose, il bricole, construit un texte avec des bouts d’argumentation, des lambeaux de souvenirs, des sensations, des citations.

Comment comprendre par exemple la déclaration d’un président iranien sur l’absence d’homosexualité en Iran ? Il y aurait deux manières. La première est celle de la belle âme qui donne des leçons d’occidentalisme aux lecteurs français en parlant des femmes perses, comme M. Désérable l’a fait avec profit. La deuxième est de prendre cette phrase absurde comme une performance quasi artistique, un geste d’outrance absurde qui met en crise le régime d’innocence des Blancs :

Elles font mal aux tympans ces paroles. Mais elles sont foudroyantes et d’une mauvaise foi exquise. Pour les apprécier il faut être un peu lanceur de chaussures. Une émotion de minables, il faut avouer.

Les Blancs, p. 33

Si Bouteldja est meilleure écrivaine que Désérable, c’est que le jeune homme n’est en recherche que d’émotions respectables, centristes, adoubées par la vieille presse laïque. On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments de vieux centristes (je dis ça, je fais mon essayiste à la Bouteldja).

Le chapitre sur les juifs est bien entendu inflammable. Elle sait que le sujet sent le soufre alors elle y va, parce qu’elle ne va pas rester toute sa vie muette devant les intimidations qui s’érigent en obligations de se taire. Elle fait l’hypothèse que « les juifs » sont utilisés par « les blancs » pour accomplir plusieurs tâches en Europe et en Orient. Ils forment une communauté tampon entre les seigneurs (blancs) et les parias (africains), et ils sont le bras armé des maîtres pour imposer l’empire en Orient. Bouteldja est impressionnée par le génie du mal des Blancs qui, non contents d’asservir, réussissent à faire d’une communauté colonisée le bourreau d’une autre, avec les armes mêmes de leur idéal colonialiste :

Ils sont forts n’est-ce pas ? Je le concède volontiers, j’admire nos oppresseurs. (…) Ils ont réussi à vous faire troquer votre religion, votre histoire et vos mémoires contre une idéologie coloniale.

Les Juifs, p. 53

L’admiration pour le génie du mal est un classique de l’art du pamphlet.

Et la place du massacre des juifs ? Cet événement historique, selon l’écrivaine, a été transformé par les Blancs, sous la pression de leur culpabilité, en un temple sacré où ils puisent leur sentiment de dignité, et à l’aune duquel ils jugent celle des autres. Ils ont commis le crime antijuif ultime, par quoi ils retirent de la mémoire qu’ils en cultivent une supériorité morale sur les autres, en conséquence de quoi ils accusent les musulmans d’être antisémites, afin d’armer les juifs désireux de brutaliser les arabes. Tour de passe-passe génial.

Lorsqu’ils s’en prennent à la mémoire du génocide,  ils touchent à quelque chose de bien plus sensible que la mémoire des Juifs. Ils s’en prennent au temple du sacré : la bonne conscience blanche. Le lieu à partir duquel l’Occident confisque l’éthique humaine et en fait son monopole  (…) Le foyer de la dignité blanche. Le bunker de l’humanisme abstrait. L’étalon à partir duquel se mesure le niveau de civisation des subalternes.

Les Juifs, p. 67.

J’adore l’expression « bunker de l’humanisme abstrait », qui naturellement renvoie au Descartes volontairement mal compris du début de l’essai.

Le contresens du début (sur le « je » du Discours de la méthode) n’était pas une lecture défectueuse de la philosophie classique, mais une machine de guerre microscopique, moléculaire, employée pour ébranler la grande statue de marbre blanc qu’est la métaphysique : superstructure que les dominants hissent comme idéal universel, dans le but de rendre leur position hégémonique aussi naturel que l’ordre des saisons.

Quatre singes et un enfant. La politique selon Begaudeau

Je suis né de parents profs dans la France des années 70 : la conjonction de ces trois données sature de politique l’air que je respire.

F. Bégaudeau, Deux singes ou ma vie politique, éditions Verticales, 2011, p. 20.

Son livre s’intitule mystérieusement deux singes ou ma vie politique (sans majuscule) parce qu’on y rencontre un macaque dans le jardin de la maison familiale, et un autre macaque, à la toute fin du livre, dans un appartement parisien. En réalité, le lecteur assidu verra d’autres singes glissés dans le récit, mais je n’en dirai mot car je n’aime pas beaucoup ces recettes formelles qui prennent le lecteur pour un détective.

Et puis la référence au film d’Arnaud Despléchin, à la fois dans le titre et avec le même animal, est trop branchée pour moi, ne me donne pas envie de l’investir.

L’enfance de Bégaudeau est racontée de manière passionnante car non seulement l’auteur poursuit le moment où l’individu a rencontré la politique, mais encore la narration prend en charge une famille entière, ainsi que les relations sociales de la famille, ce qui est plus agréable à lire que les récits concentrés sur les états d’âme d’un seul personnage.

La France des années 70 est un banquet gaulois où l’on boit et mange en parlant fort

Deux singes, 21.

Au milieu des portraits attachants d’adultes de gauche, Bégaudeau fait le choix de voir son enfance comme banale, heureuse et commune plutôt que de chercher à se faire passer pour exceptionnel :

Voudrait-on profiler le petit Français des années 70 qu’on gagnerait à me prendre pour modèle. Cheveux brun-châtain, droitier, signe particulier néant, un père une mère un frère une sœur pas d’inceste un chat, anorak l’hiver tee-shirt l’été, ancrage rural horizon citadin.

Deux singes, p.25.

Or l’enfance est le séjour de l’égoïsme, de la compétition, de la cruauté et des abus de pouvoir. C’est pendant l’enfance qu’on découvre sa volonté de puissance, la jouissance de dominer, l’acceptation d’être dominé. Sortir de l’enfance revient à se libérer de cette passion pour le pouvoir. C’est pourquoi les grands dictateurs, les chefs tyranniques et ceux qui sacrifient leur vie à la politique politicienne sont des cas psychiatriques dangereux pour la communauté. Leur soif de pouvoir n’est qu’une nevrose infantile dont ils peuvent guérir, au lieu de quoi nos systèmes politiques les y enfoncent en leur donnant une prime à l’autoritarisme.

Bégaudeau n’échappe pas à cette culture de la compétition qui sera incarnée par la droite et la réaction, culture que le garçon met en place très tôt pour

montrer à ses semblables que tout le monde ne le vaut pas, ce qui implique que tout le monde ne se vaille pas. Plusieurs fois j’entends ma mère confier à une copine : il est réac, tu peux pas savoir.

Deux singes, p. 45.

Il est réac comme tous les petits garçons qui veulent gagner, dominer, posséder. Et comme tous les enfants, il est raciste et se souvient avec honnêteté des horreurs qu’il a pu penser et dire, sans discours de légitimation : « Racisme primitif, qui ne se grime pas en défense de la laïcité si tu vois ce que je veux dire. » Puis il se souvient tenir des propos antiracistes, et c’est là que la politique est devenue pour l’enfant Bégaudeau la gauche

L’été 82 je suis raciste, et fin 83 l’inverse (…) La bascule a donc eu lieu dans les eaux de 83.

Deux singes, p. 48-49

L’auteur devient donc enquêteur pour chercher dans l’année 1983 ce qui a pu déclencher dans l’esprit d’un enfant de onze douze ans une prise de conscience. Et cette enquête ira d’échecs en échecs car, en bon lecteur de Spinoza (qui ne sera pas beaucoup cité dans le livre néanmoins), Bégaudeau montre l’autonomie des opinions par rapport au réel, le monde des idées et le monde des corps étant incommensurables.

Le plus intéressant dans Deux singes ou ma vie politique, ce sont les détails matériels et concrets qui permettent de comprendre un contexte social, psychologique et intellectuel : nombre de pièces dans le logement, salaires des parents, types de vêtements portés, programmes télé regardés, lieux de vacances. Frères, sœurs, place de l’individu dans la fratrie.

Grâce à cette qualité concrète, le livre fonctionne comme une usine de production qui peut servir de modèle au lecteur pour qu’il mène sa propre enquête.

Comparons le lycée Stanislas et le lycée Averroès

Deux lycées font la une de l’actualité française. Deux établissements privés, sous contrat avec l’État, religieux, obtenant des résultats excellents. Tous deux sont accusés de manquement à la laïcité et de dérives sectaires.

Dans l’émission de Pascal Praud sur la chaîne CNews, l’avocat Gilles-William Goldnadel déclare qu’on devrait faire un rapport d’inspection sur le lycée Averroès. Il soutient que nous, les libéraux qu’il désigne sous le nom de gauchistes, protégeons les musulmans et voulons nuire à l’élite catholique.

Eh bien d’accord, retournons vers les rapports d’inspection sur les deux lycées. Mais retournons-y vraiment. Car en novembre 2023, un rapport « accable » le lycée musulman mais sans être diligenté par les services compétents. Ce sont des élus locaux et nationaux (pour certains nommés par le gouvernement) qui donnent leur avis. Les médias proches de Zemmour et Bolloré se félicitent de ce « rapport » :

Ils mettent des photos de femmes voilées pour bien souligner qu’on n’est plus chez nous.

Quelques jours plus tard, on découvre que ce « rapport » n’est pas sérieux, comme le montre la presse indépendante d’investigation :

Alors qui croire ? Le sage précaire propose de suivre la requête de M. Goldnadel, salarié par le patron de médias M. Bolloré. Il demande qu’on aille voir de plus près ce qui se passe au lycée musulman. Justement, la presse centriste aux mains d’autres milliardaires nous informe qu’il y a bien eu des rapports d’inspection, et que ces derniers ont été tenus secrets par le gouvernement parce qu’ils étaient « extrêmement favorables ». Voici la preuve de ce que j’énonce dans cet article d’un directeur de Science-Po publié dans Le Monde :

Je passe directement au passage qui concerne le seul « rappport » qui doit faire autorité en matière de pédagogie et de gestion des lycées :

Enfin la conclusion de cette tribune que je trouve pour ma part poignante, car la montée du racisme et de l’islamophobie au sein de notre gouvernement, nos préfets et nos élus locaux, ne peut que mettre en danger la république dans sa devise de liberté d’éducation, d’égalité des traitements, et de fraternité entre les Français :

Soutenez la poésie contre la Bolloréisation de la littérature

Vous pouvez accéder à la tribune et la signer en cliquant ici.

https://docs.google.com/forms/u/0/d/e/1FAIpQLSedYDyuN9aUqdFYlL0snwWuuCNc2LFmWqFtIn01dnMCL1BRPg/formResponse?pli=1

Pour ma part je n’en dirai pas un mot car j’ai déjà fait ma part du travail. Mais je ne m’interdis pas de relayer le travail des autres.

Fictions of Whiteness, de Maeve McCusker : une performance postcolonialiste

Statue de Joséphine non décapitée

For literary critics interested in such subjects as slavery, colonialism,and the ghosts of the past, the remarkable outpouring of world-class writing that characterized French Caribbean in recent decades offered a fertile, highly self-aware, and intellectually rewarding terrain.

Maeve McCusker, Fictions of Whiteness, p. 19

Cette citation est un bon exemple du style d’écriture de cette autrice universitaire : solide et élégant, ses phrases sinueuses permettent d’équilibrer un propos en se défendant de toute attaque tout en pointant plusieurs objectifs et sans jamais oublier de se raccorder aux idées précédentes. Maeve McCusker fut ma directrice de thèse, avec Dominique Jeannerod, et à ce titre je lui dois incontestablement une amélioration de mes capacités d’écriture académique.

Son dernier livre, Fictions of Whiteness, est un essai de critique littéraire qui se penche sur l’imaginaire associé aux « blancs », les « békés », qui vivent aux Antilles françaises. Vous qui venez de voir le film Napoléon de Ridley Scott au cinéma, gardez à l’esprit que la femme de Bonaparte, Joséphine de Beauharnais, était une créole blanche, et reste à ce jour la plus célèbre des blancs des Caraïbes. Elle avait paraît-il un petit accent antillais quand elle parlait, « ses r s’évanouissaient dans sa bouche » dit l’historien Henri Guillemin.

À propos de Joséphine, Maeve écrit cinq très belles page dans la substantielle introduction (35 pages en ajoutant la préface) sur le phénomène essentiel qu’est la statue de l’impératrice située en Martinique. C’est une œuvre gigantesque, en marbre blanc pour éviter la couleur sombre du bronze, et qui concentre sur elle un faisceau de problématiques historiques, esthétiques, narratives, coloniales et néocoloniales. Maeve démêle élégamment ces fils embrouillés de questions autour de la statue, sa matière, son sens, ses detériorations, son déboulonnage ou sa mémoire. Je cite à nouveau une longue phrase puissante de Fictions of Whiteness qui montre combien cette Joséphine pétrifiée concentre sur elle des désirs contradictoires, mêlant racisme victorieux et anxiété des dominants :

The tensions between omnipotence and persecution, between dominance and muteness, or at the very least the uneasy relationships among supremacy, vulnerability, victimhood, and anonimity that characterize the post-Abolition, and especially perhaps the post-departmentalization plantocracy, were captured in the wounded memorial, itself a fiction of triumphant whiteness, a « post-colonial performance », and a site of ambivalent and even traumatized power.

Maeve McCusker, Fictions of Whiteness, p.5

L’idée d’une « performance post-coloniale » pour qualifier une statue est une très belle création, à mon avis très fructueuse.

Maeve McCusker, professeure de français à l’université Queen’s de Belfast, est spécialiste de littérature antillaise et a déjà publié un livre remarquable sur Patrick Chamoiseau. Cette étude sur les blancs de Martinique et de Guadeloupe depuis le XVIIIe siècle est très originale car on a plutôt l’habitude de mettre en avant les auteurs et les personnages qui incarnent la négritude et ses developpements. Comme elle le dit, à l’exception du prix Nobel Saint-John Perse, les seuls auteurs antillais vraiment intéressants sont noirs. Les békés étaient plus doués pour faire du sucre que de la littérature. Raison pour laquelle j’ai pour ma part regretté un chapitre sur l’auteur (créole blanc dont la créolité nous est souvent inconnue) de l’Anabase.

Cela n’enlève rien aux nombreux mérites de Fictions of Whiteness. À travers des romans de Traversay, Levilloux, Glissant, Chamoiseau, Placoly et autres Marie-Reine de Jaham, Maeve McCusker invite le lecteur à réfléchir sur la condition privilégiée des blancs.

Bien sûr aux Antilles (c’est moi qui parle) la couleur de la peau n’a pas le même sens qu’en Europe, du fait déjà que les blancs y sont venus d’Europe, y ont massacré les indigènes et y ont introduit des esclaves d’Afrique. Ils ont donc recréé de A à Z tout un monde nouveau qui n’avait pas beaucoup de chances de satisfaire une âme baignée dans l’idéologie des Lumières. Les blancs y demeurent une petite minorité de la population qui possède l’essentiel de la richesse. Mais justement, nous les Français de métropole, nous avons une lourde tendance à ignorer, occulter, voire dédaigner la vie et les tensions à l’œuvre dans ces départements américains que nous trouvons normal de posséder.

Les études postcoloniales, je les ai beaucoup critiquées, mais elles ont cette vertu de nous inviter à prêter attention à des auteurs, des territoires et des histoires que notre culture majoritaire préfère dissimuler. Maeve McCusker fait partie des rares postcolonialistes à être toujours intéressante et à ne jamais dire de bêtises. D’ailleurs elle n’hésite pas, à ma surprise, à comparer le contexte littéraire de l’Irlande (colonisée par l’Angleterre) et celui d’îles américaines (colonisées par la France) (p. 74.).

Il y aurait sur ce point trop à dire, alors je m’arrête là.

Allemagne, pays de vieux et d’étrangers

Il suffit de rester une période moyenne en Allemagne pour se rendre compte que la plupart des personnes avec qui vous avez à faire n’est pas allemande.

Dans les magasins, les administrations, les transports, tout le monde parle polonais, turc ou italien avant de s’adresser à vous en allemand.

J’ai déjà parlé de la vieillesse des populations allemandes dans les quartiers residentiels. Et vraiment, jour après jour, en tout cas dans une première année passée partiellement en Allemagne, l’impression qui s’impose à moi est celle d’un pays qui ne pourrait pas survivre sans une immigration soutenue.

Et c’est le moment que l’éternel racisme a choisi pour réapparaître.

Enthoven et le terrorisme

Mais chacun savait que nous vivions les premiers temps de la révolte, quand quelque chose se passe et que le tyran, surpris par une insurrection dont il sait la cause, tente en vain de mettre le peuple de son côté en dépeignant les insurgés comme des barbares, ou des terroristes.

Raphaël Enthoven, Le Temps gagné, 2020, p. 101.

Aujourd’hui, Raphaël Enthoven soutient le regime tyrannique qui commet l’irréparable à Gaza et en Cisjordanie, pour la raison précise que ledit régime est « surpris par une insurrection dont il sait la cause », et qu’il dépeint les insurgés « comme des barbares, ou des insurgés. »

Saint-John Perse et la cousine de ma mère

J’ai vu chez ma mère les volumes de la Pléiade qui appartenaient à sa cousine psychanalyste. Cette cousine habitait et exerçait à Lyon, à deux pas de la faculté de philosophie où j’étudiais. Ma mère s’occupait de sa cousine lorsque cette dernière devint âgée. Je n’ai jamais eu la présence d’esprit de la connaître personnellement et d’écouter cette femme qui avait étudié en Angleterre et qui devait être un puits de science. Petit con comme je l’étais, je n’avais que mépris pour la psychanalyse freudienne et je ratai pour toujours l’occasion de communiquer avec ce membre de ma famille qui avait plus de connaissance que j’en aurai jamais.

Arrogance de la jeunesse. La seule fois où je bus un café avec la cousine psychanalyste et ma mère, au siècle dernier, je lui parlai de mes héros de l’époque, le philosophe Gilles Deleuze et le psychiatre Felix Guattari. On ne pensait que du mal de Freud, et on préférait de loin la psychiatrie et ses médicaments.

Je repense à ce café des quais du Rhône avec ma mère et sa cousine comme d’une séance amère.

Je lui parlai de la fameuse performance radiophonique d’un certain Abraham (si c’est bien son nom) qui séquestra son psy pour dévoiler les mécanismes de domination à l’œuvre dans la cure freudienne. La cousine de ma mère m’écoutait avec patience et tolérance, et tenta en vain de défendre gentiment sa pratique thérapeutique qui avait été toute sa vie. Ce fut un rendez-vous manqué, par ma faute.

Une fois, je fus invité à pénétrer dans sa bibliothèque, dans ce vieil appartement bourgeois du quai Claude-Bernard. Il y avait des tonnes de livres, des trésors. Une ligne de volumes de la Pléiade, les œuvres complètes de Freud dans l’édition d’Oxford. Une grande photographie vivante de l’esprit d’une femme intellectuelle des années 1960 aux années 1990.

Quand sa cousine mourut, ma mère fut bien triste car elle l’avait accompagnée dans sa fin de vie des années durant. Comme héritage, ma mère fut autorisée à choisir les livres qu’elle désirait dans cette immense bibliothèque. Ma mère se souvint de mon admiration devant la collection des volumes de la Pléiade. Elle en prit donc une brassée.

C’est ainsi qu’il y a la poésie de Saint-John Perse chez ma mère. Édition publiée en 1972. Ces volumes luxueux sont passés d’un grand immeuble bourgeois à un petit appartement de HLM. Cette année, alors que je fêtais Noël avec ma mère, j’ouvris le livre du prix Nobel 1960.

Le tout premier poème des Œuvres de Saint-John Perse parle de couleurs de peau et, entre autres, de relations de domination. Rappelons que le poète était un créole blanc. Il est né en Guadeloupe et y a passé son enfance.

Ses poèmes de jeunesse témoignent aussi d’un rapport homme-femme assez peu émancipateur. Le masculinisme de l’attitude comporte beaucoup de puissance poétique pour certains intellectuels.

Je me demande ce qu’en pensait la cousine de ma mère. Avait-elle une lecture psychanalytique de ces poèmes ?

De l’excès des soutiens d’Israël, et de leur manque d’humanité

Rony Brauman et Pascal Boniface sont deux figures qui illustrent la résistance inlassable à la pression excessive des pro-israéliens en France.

Les deux sont des boomers, l’un est juif l’autre pas. L’un est medecin l’autre politiste. Tous deux hommes de médias, se sont permis de critiquer les politiques d’Israël, ce qui leur a valu de nombreuses années de vents contraires, de diffamation, d’exclusion.

Dans l’entretien que je mets ici en lien, le fondateur de Médecins du monde affirme que le propriétaire de BFM, le milliardaire Patrick Drahi, a téléphoné en personne à la direction pour qu’on ne l’invite pas sur les plateaux de la chaîne d’information en continu. Selon les financiers qui influencent les médias français, les possèdent et les animent, la parole de l’humanitaire Braumann doit être aussi inaudible que possible. Et de fait, depuis le 7 octobre 2023, on ne l’a pas beaucoup entendu. L’entretien vidéo que je partage montre pourtant que sa parole est infiniment plus informée et équilibrée que celle des journalistes et intellectuels qui peuplent nos ondes et nos tubes cathodiques