Dire du mal de ses amis

J’ai toujours été fasciné par les commérages et les médisances.

Quand j’étais petit, j’étais d’abord outré d’entendre les déformations qu’on faisait subir aux paroles d’un pauvre bougre dans le seul but de se moquer de lui. Puis amusé de voir combien on exagérait n’importe quel non-événement pour avoir quelque chose à raconter.

Quand j’étais petit, j’étais aussi admiratif du courage qu’il fallait pour dire du mal d’un ami commun : si ces paroles arrivent aux oreilles de l’intéressé, me disais-je, quel grabuge cela va-t-il causer ? Se rend-il compte qu’il risque de se faire casser la gueule, en parlant ainsi ?

Etudiant, je m’exerçais à faire des éloges, pour lutter contre ces médisances que je croyais profondément malsaines. Cela ne servait à rien. Je m’apercevais que, dans un groupe donné, personne n’était jamais épargné par les rumeurs, ou les reproches, ou les moqueries. On pouvait être puissant, craint, ou au contraire gentil, doux, inoffensif, on pouvait faire le bien autour de soi ou être égoïste, quelqu’un toujours se chargerait de vous tailler un costard. Le besoin de médire est tel que si une personne est parfaite, on inventera des défauts et des vices pour pouvoir alimenter la machine à suspicions et à ragots.

Ce qui m’intéresse, dans les ragots, c’est la force paradoxale intense qui est en eux. Dans les conversations on s’acharne sur un ami, et pourtant cet ami est toujours aimé. Parfois je me demande même si on n’a pas plus de tendresse pour quelqu’un justement parce qu’on en a dit du mal.

Paradoxal aussi car on prend un risque en médisant, le risque de se faire mal voir, et même de blesser, donc rationnellement on devrait s’abstenir de le faire.

Paradoxal encore car le lien social peut être brisé par des paroles malheureuses. Or ce sont justement les conventions sociales qui nous inspirent lesdites paroles.

Paradoxal enfin et surtout parce qu’on devrait savoir que si A médit de B devant moi, alors A doit aussi médire de moi en présence de B, et B faire de même, et que je dois donc être l’objet des plus grandes médisances et des plus cinglantes railleries. Or, il est très rare que les gens se sachent visés, alors qu’ils ont conscience que tous les autres le sont.

Après réflexion, j’identifie trois fonctions à la médisance.

Fonction de régulation

La vérité est que la médisance, la bassesse, la curiosité déplacée, toutes ces choses sont essentielles à la survie, la santé et la prospérité d’une communauté. C’est le social qui, par ce moyen, homogénéise les membres du groupe. Ceux qui réussissent trop bien sont un peu humiliés, ce qui les rend plus humains. Même chose pour ceux qui nous font peur et qui nous impressionnent.

Il est donc inutile, mais attendrissant, d’entendre ces gens tenter de donner d’eux une belle image en cherchant à dire du bien plutôt que du mal. Sur ce point, on entend des chef d’oeuvre de double langage qu’il faudrait décrire, mais cela serait trop long pour ce billet.

Fonction d’appartenance

C’est un système d’échange qui nous relie, aussi, très puissamment les uns aux autres. Sur le moment, les paroles ont été très négatives, mais à terme, ce qui reste, c’est un sentiment d’appartenance, un lien communautaire. On se connaît mieux même si c’est dans la rumeur et le mensonge, dans le malentendu et la malveillance. On s’aime davantage en quelque sorte, on partage un même paysage humain.

D’où l’importance du risque. Dire du mal de A à B, c’est toujours prendre le risque de se brouiller avec A, car on ne peut jamais avoir confiance en B. Par définition, jamais aucun secret n’est vraiment gardé, et même n’importe quelle information se transforme en « secret chuchoté ». Comme tout système d’échange, donc, le commérage peut se retourner contre lui-même et faire exploser le groupe.

Fonction cathartique

Dire du mal nous fait du bien, enfin, parce que cela nous libère des angoisses que produit la fréquentation des autres. Constamment, dans le rapport aux autres, on est énervé, frustré, attristé, humilié, rabaissé, interpellé, interrogé, interloqué, intéressé, attiré, amusé, stimulé, caressé, surévalué, et toutes ces émotions produisent un tiraillement qui demande à être exprimé. On n’a pas le choix, il faut évacuer par la parole toutes ces impressions et ces sentiments mêlés qui oppressent. Soit on parle, soit on craque. La fêlure, (The Crack-up, dernière nouvelle de F. Scott Fitzgerald) prend toute sorte de formes : rupture, folie, autisme, départ, maladie, dépression, crime.

Alceste, le misanthrope de Molière, décide de partir dans un désert car il ne supporte plus les vices de ses contemporains. Il manque de sagesse, Alceste. Le sage précaire n’en voudra jamais à ses amis de le couvrir de mauvaise paroles, et il prendra lui-même part à ce concert d’infamies, car il sait que c’est dans le danger et la saleté que grandit le salut.

S’attacher / S’arracher, la dialectique du nomade

 

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La dialectique de la vie nomade est faite de deux temps : s’attacher et s’arracher. On n’arrête pas de vivre ce couple de mots sur la route. On a peine à quitter les amis que l’on s’est faits, mais en même temps on se réjouit… On se dit, si cette amitié doit durer, elle durera Inch’Allah. Dans la plupart des cas, elle ne dure pas. 

Ainsi s’exprime Nicolas Bouvier dans Routes et Déroutes, publié en 1992 (Cf. Oeuvre, Gallimard, 2004, pp.1290-1).

 

 

  

Il y a deux inexactitudes dans ce joli extrait. Deux erreurs qui s’emboîtent. Premièrement, les amitiés peuvent durer chez le voyageur. Mes amitiés durent plus longtemps et plus intensément que celles de nombreuses personnes qui ne bougent pas.

 

  

Deuxièmement, le nomade ne s’arrache pas tout à fait. Le mot n’est pas correct. Le nomade revient toujours aux mêmes endroits, si bien que chaque fois qu’il part, il a toujours le sentiment de quitter ses amis quelques temps et leur dit « au revoir ».

 

 

 

Dans l’idéal, le nomade n’abandonne jamais une amoureuse non plus. Dans l’idéal (si elle le veut, c’est-à-dire), il retourne la voir comme un Touareg retourne aux mêmes Oasis.

 

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Ces photos sont des « études de nu » d’E.Aubin, 1881. Papier albuminé d’après négatif sur verre au collodion. 9.5 X 14 cm (format carte-album, image contrecollée sur carton satiné jaune avec un liseré rouge, timbre humide au dos : « Photographie Beyrouth » et monogramme TLE). Dépôt légal 1881. © Bibliothèque nationale de France

Une famille dont je respecterai la vie privée

 

J’ai été accueilli par des amis qui travaillent et vivent à Glasgow. Mais en ces temps de blogs intimes ou le privé et le public ne connaissent plus de frontière, je me dois de parler d’eux de manière à ce que personne ne puisse les reconnaître. Je vais donc changer les dates, les noms, les âges et les professions. Au besoin, je dirai le contraire de ce qui fut dit et l’inverse des propos échangés. Si cela ne suffit pas, je raconterai les choses de la fin au début, et j’inventerai des choses si loufoques que toute vraisemblance sera expurgée. Ma liberté et leur intimité sont à ce prix.

J’appellerai mes amis Charles et Diana. Loin d’être de brillants universitaires, ils sont de médiocres boutiquiers. Ou plutôt, ils sont agents courtiers, mais médiocres. L’intérêt qu’ils portent au post colonialisme, par conséquent, se limite exclusivement à la connaissance des cours du pétrole, du café, du cacao et du poivre.

Ils ont deux enfants, que j’appellerai Sylvie et Bruno, qui sont d’une rare beauté, et jamais mes amis ne s’occupaient d’eux, et certainement pas en leur lisant des histoires, le soir, sur les canapés du salon, avant de les mettre au lit.

 Je n’ai pas connu mes amis à Dublin, mais à Saint-Just Chaleyssin, et c’est la raison pour laquelle ils ne sont pas plus irlandais que ma maîtresse de CM2 Mme Gallon, ou que le député maire du village, qui dirigeait Le Dauphiné libéré.

Je n’aime pas les noms que j’ai donnés, je vais rebaptiser mes amis, c’est l’avantage de la fiction et des textes protecteurs de la vie privée. Les enfants s’appelleront en fait Pickwick et Copperfield. Leurs parents Tristram et Mary McAleese.

Nous n’avons en aucun cas parlé de gens réels, n’avons rien dit de dégradant ni de dépréciatif sur qui que ce soit. Nous avons respecté les bornes de la correction politique, et d’ailleurs, rien de tout cela ne s’est passé à Glasgow, mais à Édimbourg.

Embassie Hostel

 

Mariana vient de Lettonie et travaille à cette auberge de jeunesse depuis deux mois. Cela fait deux mois qu’elle a quitté son pays natal pour tenter sa chance en Angleterre.

Quand je vais me coucher le soir, elle est dans la pièce commune, et elle y est toujours quand je me lève le matin. Dans la nuit, j’ai entendu sa voix parler au téléphone, dans le couloir, aussi fort qu’en pleine journée.

Elle travaille pour l’auberge 21 heures par semaines. Elle n’a aucun salaire mais elle est logée gratuitement. Quand j’ouvre grand mes yeux, elle m’assure qu’elle s’en sort bien  car elle a un autre job, chez un bijoutier, où elle travaille une quarantaine d’heures par semaine. En tout, elle touche un millier de livres, sans loyer à payer, ce dont elle se réjouit.

« Ce n’est pas dur, comme boulot, regarde, je suis juste là, je bois un café, je parle avec toi. Pas dur du tout. »

L’ Embassie hostel, à l’est de Liverpool est le moins cher des logements dans cette ville. On y dort pour 15 livres par nuit (autour de 20 euros), sans avoir à donner son passeport, donc sans avoir à donner son vrai nom. Moi, j’ai profité de cette possibilité pour utiliser différentes identités. Pour l’un je suis Liam, pour l’autre William, pour un autre Guillaume.

Les dortoirs sont grands, on y entasse des dizaines de lits, et il n’est pas évident que les draps soient changés, ni les housses de couette irréprochables. On ne va pas se plaindre, on a déjà la chance de dormir dans un lieu sans passeport et sans identité fixe.

Une salle de TV, à l’étage, permet de se reposer dans de grands fauteuils, des canapés spacieux. Un bureau au revêtement de cuir vert foncé, comme dans les grandes bibliothèques britanniques, accueille mon ordinateur portable, qui bénéficie aussi des ondes, pour moi incompréhensibles mais providentielles, du système WI FI.

Un vieux Noir entre pour manger. J’apprendrai plus tard qu’il est jamaïcain. A mi-chemin entre le clochard, le vieux fou et le vieux sage, il m’ignore et ne parle qu’avec des initiés ou des samaritains qui lui veulent du bien. Un homme vient lui parler espagnol. Je ne sais pas d’où il vient. Au bout d’un moment, le Jamaïcain parle d’une voix éraillée, sans arrêt, comme s’il racontait une histoire interminable, avec une force de conviction incroyable. De quelle langue s’agit-il ? Je tends l’oreille, c’est de l’anglais. On se croirait dans une chanson de Tom Waits. Par moment, il parle espagnol. Je jette un œil sur les convives, le Noir et l’Espagnol tendent les bras, les paumes au ciel. Ils procèdent à une cérémonie étrange. Sans avoir peur, je me fais tout petit. Une fois terminé le service, ils se remercient ou se congratulent et parlent avec plus de légèreté. L’ambiance dans la pièce se desserre.

Le vieux s’avèrera un magnifique bavard. Je le reverrai souvent dans la TV Room, à déblatérer de longs sermons, des imprécations que personne n’écoute. Un Haïtien essaie de lui tenir compagnie, une Bible à la main. Ensemble, ils parlent français et anglais. Mais quand le vieux Jamaïcain se lance dans un monologue, je vois bien que le jeune Haïtien est à bout, il n’en peut plus, il aspire à plus de légèreté, plus de joie de vivre, à un monde moins noir. Ce jeune Haïtien est en transit à Liverpool, en attente de retourner aux Etats-Unis où l’attendent femmes et enfants. Il est souriant et affiche une nette préférence pour un usage de la bible moins dramatique, plus humaniste. Il est fatigué et peut-être heurté par les sombres périodes apocalyptiques de son aîné. Puis sa résistance faiblit sous le charme de la voix rauque et théâtrale du vieux Jamaïcain, sa tête devient lourde et il s’endort sur sa bible, ce qui encourage le Jamaïcain à encore plus de râles, plus de répétitions, plus d’admonestations et d’anathèmes lancés à la face du malin.

Tôt le matin, le vieux Jamaïcain pousse des cris abominables. Mariana m’explique que c’est une forme de méditation. C’est la raison pour laquelle on l’a mis dans une chambre à part, et non dans un dortoir. Personne ne sait ce qu’il fait là; ni ce qu’il a l’intention de faire du reste de sa vie.

Mariana, pour sa part, aimerait assez entrer à l’université, mais laquelle et avec quel argent ? Elle aura 19 ans le mois prochain, elle ne se plaint pas. Ses préoccupations les plus urgentes, c’est l’ordinateur portable qu’elle veut acheter, ce qui lui permettra de ne plus utiliser le mien pour chatter avec ses copines du bout du monde.

  

Aveuglement d’une jolie banlieusarde

Elle m’offre un verre sur la terrasse de sa maison HLM, dans la banlieue d’une ville française.

Elle me dit alors comme ça la littérature du voyage. Je dis eh oui, c’est un peu ça. Elle me demande des noms, j’en cite deux ou trois, pas plus, ceux que je préfère. Elle se dit intéressée et qu’elle pourrait bien s’y mettre cet été.

Plus tard, je vois, dispersés dans sa bibliothèque, des livres comme Le désert des déserts, La route d’Oxiane, Un anthropologue en déroute. De plus en plus étonné, je vois des auteurs comme Théodore Monod, Bruce Chatwin, Ella Maillard, plus quelques Chinois et quelques Turcs. En tout et pour tout, une vingtaine d’ouvrages référence de la littérature du voyage.

Mon amie croyait ne rien y connaître alors même qu’elle connaissait de grands classiques. Elle n’avait jamais pensé qu’ils pussent avoir des liens les uns avec les autres, ni a fortiori, qu’ils constituassent un genre à part entière.

Un peu comme ce sage précaire qui pratiquait avec joie Platon et Leibniz, et qui s’émerveilla le jour où il découvrit que quelque chose qu’on nommait philosophie existait. 

Eloge des jeunes de 20 ans

Ils m’impressionnent, ils sont gamins mais on aime parler avec eux, car ils sont beaux, intelligents, ils se démerdent comme des chefs dans la vie. Ils sont généreux et simples.

J’en ai connu en Chine, qui suivaient de études qui à Science po, qui à HEC, qui en langues étrangères, et j’en rencontre parfois en Europe. Ils sont débrouillards, ils aiment voyager et rencontrer des gens.

J’en ai rencontré une récemment en France, 23 ans, des yeux romantiques au possible et un avenir très incertain où tout semble possible. Ils peuvent être élégants et aiment marcher dans la boue, ils aiment boire et on peut discuter philosophie avec eux sans qu’ils vous traitent de vieux cons. Ce sont les nouveaux jeunes, qui semblent avoir dépassé le mépris et la crainte de vieillir qui étreignent ceux qui courent après leurs vingt ans.

La chance de ma vie

J’ai reçu un email de la plus grande importance pour la conduite future de ma vie : la possibilité de gagner des millions sans trop rien foutre. Une personne bien attentioné me propose cette collaboration sans risque.

« XXXXXX

Côte d’ivoire
Abidjan
Afrique occidentale

Bonjour ,

Je souhaiterais votre aide pour l’exécution d’une transaction financière. Je désire investir dans la fabrication et la gestion de biens immobiliers mais aussi continuer mes études dans votre pays.

J’ai à présent sept million cinq cents mille dollars américains ( $7,500,000) hérités de mon père défunt que je désire investir .je voudrais bien solliciter votre aide en recevant ces fonds sur votre compte ou un compte quelconque que tu ouvriras à cet effet dans votre pays.

En contre partie,Je suis prêté à vous céder 20% de toute la somme comme commission et efforts que vous fournirez si vous acceptez de m’assister dans cette opération. Si vous désirez davantage d’informations, veuillez bien me contacter immédiatement sur mon adresse privée :

En attendant votre réponse immédiates

Que Dieu vous bénisse

Respectueusement

XXXXXXXXXX »

Alléchant, non ? Comment refuser une telle offre et comment tourner ma « réponse immédiate » ?

Vie et opinion d’un commentateur

C’est l’anniversaire du commentateur Ben.

Ben le bien nommé.

J’en profite pour lui rendre un vibrant hommage, c’est bien le moins que je lui dois.

Nous nous sommes rencontrés il y a plus de quinze ans, à l’université Lyon3. Dès les premières semaines de notre vie d’étudiants, nous devînmes membres actifs d’un collectif de copains qui allait rester la meilleure bande de copains de la faculté de philosophie. Un groupe hétéroclite, hétérogène, où les discussions interminables, les grosses bitures et les dérives nocturnes ont cimenté une amitié qui n’a pas lieu de s’épuiser avec le temps.

Ben a très vite pris un appartement en colocation avec Philippe, un autre copain de beuverie, et ensemble, ils formaient un binôme que nous appelions « les Ignobles ». Il y avait du laisser-aller dans le ménage, mais toujours une grande rigueur dans les choix musicaux et dans les plats cuisinés. Chez les Ignobles, on écoutait de la musique baroque, on fumait des monceaux de clopes, on buvait des hectolitres de bière et on parlait histoire de France, d’Europe, philosophie politique, filles et littérature.

Ces années-là, je n’ouvris pas un journal, je fis une totale abstraction des médias, je vivais dans une bulle philosophique, dans laquelle les questions d’actualité étaient traitées avec le même recul et la même passion que des points de détails de l’histoire des idées. La victoire de l’OM en Ligue des Champions est passée complètement inaperçue. Celle de Chirac à la présidence aussi.

Plus tard, d’autres personnes ont pensé que la dénomination « Ignobles » désignait l’ensemble de la bande, c’est assez dire l’influence fédératrice qu’avaient Ben et Philippe sur le groupe. Leur appartement était ma seconde université, ma MJC, mon bistrot et mon salon. Je me formais à l’art du parasitage, dont j’ai raffiné la pratique plus tard. Nous y emmenions des filles, certaines restaient dormir, nous y mangions, nous nous y reposions, nous y préparions les examens, nous y faisions passer le temps.

Nos conversations ont eu plus d’importance pour mon éducation que les cours en amphithéâtre. La culture et l’intelligence de Ben faisaient de lui une personne à part. Catholique pratiquant dans une bande d’agnostiques ou d’athées, il nous impressionnait par ses raisonnements et les auteurs qu’il était capable d’y faire intervenir. Les théories les plus difficiles, les plus abstraites, il pouvait les faire apparaître dans des débats concernant les sujets les plus triviaux. Sa capacité à jongler avec les concepts était ahurissante pour un jeune homme comme moi. D’ailleurs, j’ai très tôt eu conscience de l’influence bénéfique qu’il a eue sur moi. Non seulement il m’a fait comprendre, en parlant très peu, des choses aussi fondamentales que Marx, Deleuze, le catholicisme, le fascisme ou Spinoza, mais il m’a appris à faire de la philosophie et c’est uniquement grâce à lui si j’ai réussi ma deuxième et ma troisième année de fac. Les années suivantes sont redevables à mon génie propre.

Découvrir un écrivain avec quelqu’un comme Ben, en parler avec lui dans de longues promenades hivernales, c’est une expérience que je souhaite à tous mes étudiants : on ne lit plus jamais de la même manière, et la lecture devient une activité aussi puissante et vitale que le voyage ou l’amitié.

C’est à cette époque qu’il a rencontré celle qui est devenue la mère de ses enfants, qui était une étudiante satellite de notre bande. Leur histoire d’amour est inénarrable. Nous avons organisé leur mariage entre copains, nous avons assisté aux premiers pas de leur premier gamin.

Et depuis que je fais des blogs, Ben est de loin le commentateur le plus fidèle. Il a tout de suite vu l’usage qu’il pourrait faire de cet espace de cyber-écriture. Autant il n’est pas un grand épistolier, et je communique davantage avec d’autres amis par lettres ou par e-mails, autant il a su instinctivement dynamiser et enrichir ce curieux territoire de commentaires. Il hante avec générosité et humour les pages de mes blogs, rendant généralement les commentaires plus intéressants que les billets eux-mêmes.

Il est devenu si indispensable au fonctionnement et à la vie du blog que s’il arrêtait de commenter, j’arrêterais d’écrire.

En attendant que tout cela prenne fin, je te souhaite un joyeux anniversaire, mon bon Ben, et j’envoie une bise à Agathe et aux gamins.  

Accélération du guerrier

Certains jours sont des accélérateurs existentiels. Alors qu’on stagne tranquillement dans son coin, sans ennuyer personne, notre vie repart à l’abordage en quelques heures.

Cette journée-là, j’eus le bonheur d’enfin m’entretenir intimement avec une femme de grande beauté, qui me faisait rêver depuis six mois. Elle me dit : « J’aimerais bien apprendre la philosophie avec toi. »

Tu veux dire « parler sagesse » ? Spiritualité ? Energie et tutti quanti ? Parler précarité, tout ça, désaffiliation, flottement de la vie ? Mais non, elle veut de la vraie philosophie, des concepts durs comme des pierres, et qui se déploient longuement, comme la mer.

Je dis banco. Jouer le Fontenelle moderne, voilà qui va réchauffer mon hiver enneigé. La pluralité des mondes, madame, c’est finalement ce qu’ont réinventé nos penseurs français postmodernes. Ah mais il est six heures, souffrez que je vous invite à manger un repas ouighour.

De retour à la maison, le message d’un professeur français, écrivain subtil de son état, me remet sur les rails d’un désir de thèse de doctorat, et me relance.

Des informations concordantes me font miroiter des aides à la recherche qui me permettraient de vivre trois ans en faisant ce qui, à mes yeux, constitue la plus belle des existences : voyager dans les bibliothèques du monde entier, lire, écrire, découvrir des textes magnifiques et les mettre en valeur, prendre des théories à bras le corps et les faire vibrer les unes dans les autres.

C’est alors qu’une journaliste d’un magazine chinois m’envoie un e-mail pour me demander un article dont je lui avais parlé un jour et que je croyais oublié.

Les projets s’entrechoquent et, tandis que mes amis profitent du nouvel an chinois pour aller au soleil, je fais le choix inverse, je fourbis mes armes sous la neige de Shanghai pour être prêt à frapper au moment opportun.

Faire avancer les projets en douce, comme s’ils étaient des machines de guerre. Parce que le sage précaire est un peu un guerrier, on ne le dit pas assez.

Un guerrier de quel type ? C’est une question dont je traiterai dans un autre billet, car il faudra convoquer les grands stratèges chinois et européens, ce ne sera pas une mince affaire.

Muse et musicienne

Il se passe quelque chose d’extraordinaire avec les jeunes femmes françaises. Grâce à internet, je découvre – sans doute très tard – des chanteuses d’un talent déconcertant. Des gamines qui ont l’air de sortir de la fac, et qui savent tout faire, qui jouent de la guitare, du piano, qui dansent, qui écrivent, qui campent des ambiances, des nostalgies, des rêveries poétiques ou humoristiques.

Au hasard, et dans un ordre aléatoire, car pour moi elles sont toutes apparues au même moment : Anaïs, Emilie Simon, Olivia Ruiz (aux superbes yeux lusitaniens), Camille, et j’en oublie. Je pourrais passer des heures à les regarder et les écouter. Vu de loin, en plus, elles ne ressemblent à rien de connu. Je veux dire, ce type de musique, ces personnalités, ces façons de bouger, de regarder, sont inimaginables dans le monde anglo-saxon (sauf pour Anaïs qui pourrait être québécoise) ou dans le monde asiatique. Je ne sais pas si c’est un phénomène typiquement français – c’est possible – mais c’est au moins profondément européen et continental.

C’est réjouissant, et on sent, parfois, dans l’ombre, des hommes musiciens qui ont trouvé en l’une ou l’autre de ces filles leur muse, ou la meilleure incarnation de leurs constructions musicales.

Moi aussi, je me verrais bien avoir une jeune femme talentueuse qui irait sur scène et qui chanterait des chansons que j’aurais écrites pour elle. Je rêve d’une beauté dégingandée qui remuerait les bras comme un poulpe et qui tantôt susurrerait, tantôt crierait d’une voix tantôt rauque, tantôt cristalline. Nous nous amuserions beaucoup lors de répétitions épiques où, la plupart du temps, je laisserais les musiciens entre eux car, au fond, les répétitions m’ennuient très vite et très profondément.

Alors précisément, quelques amis et moi sommes en train de travailler quelques chansons, que nous projetons d’enregistrer en 2008. Je vais les voir, je leur chante mes ritournelles et ils font l’arrangement, trouvent des rythmes, des sons, bidouillent et se débrouillent. Et voilà qu’apparaît une Américaine qui sort de la fac. Une gamine titulaire d’un diplôme d’économie dans l’une des plus prestigieuses universités du monde, qui parle chinois, qui joue du violon et qui se trouve dotée, en sus d’un sourire charmant, d’une voix que mes amis disent très belle. Je l’embauche, elle sera notre muse, notre Olivia Ruiz à nous, ou plutôt notre Jane Birkin.

Elle avait donné un accord de principe, mais autour de la table du restaurant où nous parlons business, elle me dit qu’elle serait heureuse de chanter avec nous, dans un sourire américain qu’il est impossible de lire, un sourire trop poli, qui attire autant qu’il tient à distance, un sourire chaleureux qui peut tout promettre ou tout compromettre.