Voyage d’une Chinoise et d’un Français en Bourgogne

À Lyon, nous avons loué une voiture au bord de laquelle nous avons traversé le Beaujolais et la Bourgogne. Cinq jours plus tard, nous étions à Paris. Tout cela s’est déroulé à la fin du mois de juillet 2009.

Ce petit voyage nous a permis de nous arrêter chez plusieurs amis, ou de faire connaissance avec de nouveaux amis.

Près de Villefranche-sur-Saône, Martine et Jean-Paul avaient hébergé Huang Bei pendant quelques jours et je venais la leur enlever, comme dans les films. Impressionnante collection d’art contemporain, occidental et africain.

Belle route de Villefranche à Chauffaille, par la crête de je ne sais quelle montagne.

À Mussy, près de Chauffailles, Ben et Agathe nous accueillirent avec leurs enfants. La soeur de Ben était d’une beauté étourdissante. Promenade sous les étoiles après dîner. Huang Bei lisait Les dix petits nègres d’Agatha Christie.

Visite de Cluny avec la famille de Ben. Peintures monumentales de Yan Pei-Ming et pâtisseries rares pour faire goûter à mon amie chinoise les spécialités du coin. Gaspard et Guillaume, les enfants de Ben, pleurèrent à tour de rôle, soit par lassitude, soit par excessive espièglerie. Guillaume se plaignit de ce que son grand frère voulut faire la course, et que nonobstant son refus d’entrer en compétition, ledit Gaspard fit exprès de gagner la course. « Arrêtez de m’embrouiller », protestait le petit Guillaume, excédé de voir tant de cruauté chez les adultes qui riaient. Ben frappa son fils aîné Jacques, et en retira une bien étrange, mais profonde et sincère, joie. Les trois femmes étaient resplendissantes. De mon côté, j’étais heureux et j’avais la boule au ventre de côtoyer tant de beauté concentrée. Il fallait partir.

Je montrai à Jacques des photos de moi à son âge. Sans nous ressembler, la chevelure de nos quatorze ans présentait des similitudes, ce qui souligne l’inanité de la génération, et l’inutilité de faire des enfants.

La ville de Tournus est très surprenante. C’est bien là qu’est la fameuse église romane ? Ou l’abbatiale ? Biscuits au chocolat et voiture garée le long de la Saône.

Au château de Lusigny-sur-Ouche, c’est la famille de Cécilia qui nous accueillit. Je dormis dans la chambre de Napoléon, et je découvrais d’étonnantes histoires concernant le château où nous logions.

Dans les châteaux de Bourgognes, des pierres creusées sont identiques aux pierres des jardins chinois. Il semblerait que ce ne soit pas des chinoiseries, mais bien une tradition bourguignonne. À vérifier. J’aime le château de Barberey (orthographe à vérifier), dont je trouve le parc sobre et « sans prétention ».

Beaune n’a pas son pareil. Huang Bei aime, Cécilia non. Moi, ce que j’en dis. Moi j’aime tout, alors mon avis ne compte guère. Je trouve que Nicolas Rolin en fait un peu trop avec sa femme, et ses déclarations multiples d’amour unique. On l’aura compris, qu’il n’aime qu’une femme. Beaucoup trouvent ça beau. Je trouve ça suspect. Nous admirons le retable de Rogier Van der Weiden, mais comme c’est l’oeuvre maîtresse, on l’oublie trop vite, à moins de l’étudier spécifiquement.

Huang Bei a adoré Dijon, qu’elle considère comme une des plus belles villes de France. Moi, ce qui m’a abasourdi à Dijon, c’est l’histoire du Duché de Bourgogne, la splendeur de la cour des ducs. Assommé par la chaleur et la faim, j’ai visité au pas de course le musée des beaux-arts et me suis envoyé une andouillette à la dijonaise pendant que Huang Bei continuait consciencieusement la visite. Pour justifier mon absence aux yeux de mon amie, j’avais prétendu que je visitais les musées selon mon propre rythme (ce qui est vrai par ailleurs, quand je n’ai ni faim ni chaud). Quand nous nous sommes retrouvés, nous avons mangé (moi, assez frugalement, et pour cause) et avons devisé doctement sur les oeuvres du musée.

Dijon, l’été, a des airs d’Italie. La place royale (quelle que soit son nom) était éclatante de lumière. Sa forme en demi-cercle et l’étoilement des rues qui partent dans toutes les directions, donnent au centre ville une grande élégance. Mais trop de maisons cossues étouffent un peu la vie collective.

Magnifique boulangerie, dans une petite rue, florentins à la forme triangulaire, bons à tomber à la renverse. Nous vîmes des oeuvres de Rude, le fameux sculpteur d’un des bas relief de l’Arc de Triomphe.

Nous achetâmes des bouteilles de vin, corsé pour certaines et fruité pour d’autres. Le bourgogne perd un peu de son identité sous la pression du commerce international. Il cherche à séduire de nouveaux marchés en devenant moins charpenté, moins reconnaissable, moins puissant. Que va-t-on boire avec le chevreuil, la prochaine fois ?

Près de Sens, nous fîmes notre dernière étape dans une maison excentrique. Une femme centenaire qui fumait clope sur clope, des photos de Chine du XIXe siècle, des histoires de marins ancêtres de nos hôtes. Des histoires de voitures de location.

Huang Bei aimait les paysages de Bourgogne. Je note que beaucoup de gens, dans les villes et les villages, avaient le guide vert à la main, signe de vieillissement de la population touristique. Nous en avions un nous aussi, que Huang Bei avait emprunté dans une bibliothèque de Paris.

Pourtant nous étions jeunes et beaux.

Un guide touristique hilarant

J’étais tellement triste, quand Ben et Agathe sont partis, que je me suis engouffré au McDonald’s du centre ville.

En mangeant mes sandwiches de mi-matinée, je regardais d’un oeil vide les bus touristiques qui attendaient les touristes pour leur faire découvrir les splendeurs de Belfast. Au milieu de mon second sandwich, à l’oeuf et au bacon, j’ai pris la décision de me payer un tour, moi aussi, et de me remplir la tête des sublimités de l’ « Athènes du nord » (hi hi, on se demande où ils vont chercher de tels surnoms).

C’était certes un peu ridicule de faire cela une fois que mes amis étaient repartis pour la France. Il eût été plus judicieux de prendre ce bus avec eux, pour qu’ils profitent d’une vue générale de la ville. On ne pense pas à tout au bon moment, voilà ce que le voyage enseigne au sage précaire.

La semaine qu’ont passée Ben et Agathe (peut-être devrais-je dire « Agathe et Ben » ? je m’en avise à l’instant… Bah!) m’a malgré tout permis de leur montrer ce qui me plaît le plus dans la capitale de l’Irlande du nord, compte tenu des jours passés à la campagne, la montagne et sur la côte. Pour ce qui est de Belfast, nous avons pu voir ce qui, à mes yeux, mérite vraiment le déplacement : le quartier catholique de Falls Road, le quartier protestant de Shankhill road, leurs fresques étonnantes, la randonnée sur la colline de Cave Hill, au-dessus du château de Belfast, les quais du fleuve Lagan tant urbains que ruraux, quelques pubs pas piqués des hannetons, des sessions de musique traditionnelle.

En plus de tout cela, mes amis ont eu la rare opportunité d’assister aux célébrations orangistes du 12 juillet, avec tout ce que cela comporte de sentiments mêlés et de spectacles ambigus. Ils ont enfin pu aller à un concert de musique électronique, branché en diable, dans le magnifique Waterfront, salle de concert/bar dominant les quais, d’où nous pûmes admirer le coucher de soleil. Soleil, pluie, nuages, eaux et rues, tout était réuni pour profiter d’une musique extrêmement inventive bricolée par de petits génies de l’ordinateur.

Parenthèse culturelle : en terme de musique, je n’ai encore jamais eu autant d’expériences variées qu’à Belfast : traditionnelle (irlandaise), militaire (protestante/britannique), hybride, électronique, concrète, brésilienne, africaine, baroque, rock, il ne m’a manqué que de vrais opéras et ce qu’on appelle communément la musique classique. Fin de la parenthèse.

Je suis donc monté dans le bus touristique pour passer le temps et mettre du baume sur mon coeur. Qu’ont-ils donc raté, mes petits copains ? Voilà ce que je me demandais en lisant le programme sur le dépliant qu’on m’avait donné en entrant. Pour être vraiment honnête, rien, ils n’avaient rien raté ou presque. Puis une voix est apparue et tout fut changé. Le guide est lui aussi apparu en chair et en nez. Son nez était typique des grands buveurs, violacé et couperosé, et il parlait beaucoup de Guinness, pour faire rire la galerie.

Voilà ce qu’ont raté mes amis : le show de ce guide touristique. Il était sans doute compétent sur les dimensions des bâtiments et sur les dates, mais surtout, son point fort, c’était l’industrie de l’entertainment et la comédie stand up. C’était blague sur blague, dont je n’ai compris qu’un petit tiers, et qui faisaient bidonner tout le bus.

Longeant une zone commerciale, le voilà qui nous dit : « Voici ce que nous apporté la paix : IKEA ! Ah, n’est-ce pas une belle preuve de notre prospérité et du nouveau bonheur de vivre ? Dommage qu’IKEA ne soit pas venu trente-cinq ans plus tôt ! Les gens de Belfast aurait passé tout leur temps à essayer de monter leurs meubles et n’auraient jamais eu l’idée de poser des bombes (je traduis mal). »

C’est trop tard pour Ben et Agathe (ou Agathe et Ben), mais le cas échéant, je serais enclin à conseiller à tout nouveau visiteur d’emprunter les bus sightseeing de Belfast. Il aura, pour le prix d’un seul billet, une promenade dans la ville, des informations qu’il oubliera tout aussitôt, et surtout, un bon exemple de ce que le monde anglo-saxon reconnaît comme le sens de l’humour irlandais.

Les soeurs de Ben

J’ai eu l’immense privilège de me rendre à une soirée, fin mai, où toutes les soeurs de Ben étaient réunies, ainsi que le frère de ce dernier. Avec leurs compagne et compagnons, cela faisait déjà une bonne communauté. Je garde un souvenir enchanté de cette soirée, littéralement enchanté. J’ai été peut-être un peu trop vite éméché pour être conscient de tout, mais l’impressionnisme de mon sentiment vaudra peut-être le réalisme d’autres chroniqueurs mondains.

Dans un appartement typé, un ancien logement de passementiers dont les fenêtres, très hautes, faisaient effet de serre, il faisait une chaleur à crever. A tort ou à raison, je commençais la soirée par du champagne, avec une idée très arrêtée sur l’ordre des choses et le mouvement du monde : il ne faut jamais boire le champagne après d’autres alcools, et surtout pas au dessert, quand on est déjà ivre. Nous bûmes la bouteille avec les premiers arrivés et fûmes secoués de fous rires dont je ne me souviens pas la cause. C’est l’effet euphorisant de Saint-Etienne, que les Français voient comme une cité ouvrière, un peu sinistre, mais qui est en réalité parcourue par une vie de fêtards extrêmement sympathiques. Nous, les Lyonnais, sommes vus comme des bourgeois un peu coincés, ce n’est pas enviable non plus – surtout quand on est fils de ramoneur comme moi. Mais quand nous allons à Sainté, nous y passons toujours de merveilleux moments.

Ben étant en Afrique, avec Agathe et les enfants, c’est sans lui que, pour la première fois, je vis l’ensemble de ses frère et soeurs. Pendant toute la durée de nos études, l’expression « les soeurs de Ben » faisait rêver tout le monde. Il y en avait cinq ou six, et nous les imaginions comme des êtres mythiques, moitié nymphes des bois, moitié déesses urbaines. Nos rêves de jeunes hommes étaient peuplés de cinq ou six filles en robes blanches, en procession médiévale, mêlant messes catholiques et flots de bières, rock rageur et musique baroque. Celles que nous connaissions étaient de magnifiques jeunes femmes et, à leur ombre, grandissaient des gamines qui allaient devenir de mouvantes Foréziennes aux voix puissantes et aux sourires ravageurs.

C’est probablement ce que je retiendrai de cette soirée tourbillonnante : les voix et les sourires. La présence vocale et le charme visuel. Je suis quelqu’un qui parle volontiers un peu fort, on me le reproche parfois ; mais dans les soeurs de Ben, j’ai trouvé mes maîtresses, si j’ose dire. Lorsque le volume sonore était à son comble, il se trouvait toujours une soeur capable de couvrir le brouhaha, pour informer, pour questionner, pour admonester ou pour plaisanter. C’était prodigieux. Mais le prodige ne s’arrêtait pas là car le joyeux capharnaüm des familles nombreuses n’est pas toujours augmenté d’une beauté hypnotisante. Là, la douceur qui se dégageait de leur visage était proportionnelle au bruit provenant de ces mêmes visages. Non, d’ailleurs, je suis injuste, car elles n’ont pas besoin de parler pour avoir, chacune à sa manière, un sourire qui illumine soudainement l’espace autour d’elles.

Au fil du temps, elles regagnèrent leurs pénates, et c’est à six heures du matin que le frère de Ben me ramena à Lyon, où je pus trouver le sommeil, mais où lui, le frère, dut travailler encore toute une journée. Il gara sa voiture près de son logement, et nous empruntâmes des vélos publics, pour traverser la ville jusqu’à la gare de la Part-Dieu. Il faisait un beau soleil et j’avais le coeur gros. La vie, malgré tout, se devait de continuer.

La poésie maniaque de Tom

Tom Pius passe le temps de façon à sentir que le monde ne le dépasse pas entièrement. Qu’au moins ce qui dépend de lui, sa vie, ses décisions, ses habitudes, soient harmonieusement cadrées et circonscrites, comme une belle équation mathématique.

Depuis 1989, il garde un compte précis de toutes ses activités, le détail de toutes ses dépenses. L’autre soir, il me parle d’un film de Bertollucci qu’il a revu récemment, et qui lui a paru très différent de ce qu’il avait en mémoire. Il y repense un peu longuement puis s’exclame : « Je vais vérifier combien de fois je l’ai vu. » Il pianote sur son ordinateur et une demie minute plus tard : « Tiens, je ne l’ai jamais vu. J’ai dû confondre avec un autre film. » Je lui donne alors le titre d’un film au hasard, et il me sort presque instantanément combien de fois il l’a vu, à quelle date et où. Lorsqu’on en vient au Mépris de Godard, il me dit : 24 octobre 1999, et c’est tout. Je lui rappelle qu’il l’a vu avec moi et Barra dans les années 2000, à Dublin. Cela le trouble, car il se souvient de l’avoir vu avec moi, mais s’étonne de ne pas l’avoir noté dans ses archives.

Il fait semblant que cela est de la plus haute importance. Il dit que le monde, ainsi, lui paraît relativement ordonné, lorsque sa vie à lui est à peu près rangée dans des catégories. L’ordinateur de Tom est un immense poème de catégories, de listes et de séries. Une poésie concrète, infinie. Mais une poésie qui invite à la mémoire et à la discussion. Il dresse la liste des dix meilleurs films de chaque année depuis 1989. Cela occasionne des voyages dans le temps, et donne une certaine image de la vie culturelle de Dublin à une époque donnée. On se dit, ah oui, je me souviens de ce film, mais c’était en telle année ? On est surpris de certains rapprochements, on se dit que Tom a oublié des chefs d’oeuvre qui n’ont pas dû passer la Manche.

Il collectionne aussi des autoportraits de photomaton depuis 1982. Son ami Rob, qui est venu ce soir-là pour faire une partie d’échec, suggère qu’il en fasse une installation artistique. Nous rions de ses coupes de cheveux et de ses changements de style.

Il range, dans sa comptabilité délirante, toutes ses dépenses en dix catégories : « FOOD », « HEALTH », « IMAGE », « HOUSEHOLD », « TRANSPORT », « COMMUNICATION AND STATIONNERY », « MEDIA », « SOCIAL LIFE », « ACCESSORIES », « INTANGIBLES », « ARTIFICIAL » et « EXTRAORDINARY ». Rien d’autre n’existe dans le monde de Tom, et tout y est – en théorie – quantifiable. Dans la catégorie « food », le voyageur note que Tom a acheté exactement 46 types de choses dans l’année passée. Mais vous pourriez lui demander pour l’année 2000, en un clic il saurait vous dire s’il a mangé une plus grande variété d’aliments, et combien cela a coûté, au centime près. C’est une autre version de la sagesse précaire, comme je l’ai écrit en 2007, une version où la fluctuation des ressources est compensée par une rigidité et une rectitude des représentations.

Dans la catégories « IMAGE », on y voit les vêtements, le coiffeur, mais aussi les produits d’hygiène personnelle et même les factures de blanchisserie. En revanche, la lessive est rangée dans la catégorie « HOUSEHOLD ». C’est ce qui est réjouissant dans les listes, les systèmes et les taxinomies : comme le réel est insaisissable, on arrive vite à des décisions absurdes ou pleines de poésie involontaire. La catégorie « INTANGIBLES » en est une bonne illustration. Tom y a rangé les dépenses suivantes : « charité », « cadeaux », « fleurs ». On pourrait croire que c’est de la frime, mais l’autre soir, j’ai pu remarquer que ces amis les plus proches étaient aussi surpris que moi de toutes ces listes et de leur contenu. Tom travaille à cet archivage dans le silence, dans les heures creuses de sa vie, sans en faire de publicité.

C’est un authentique travail d’artiste que la vie de Tom. C’est une performance et une installation à la taille d’un individu. Il n’y a pas d’un côté un Tom qui vit sa vie quotidienne, et de l’autre un Tom artiste qui écrit et met en scène ses pièces de théâtre. Il n’y a qu’un Tom, mathématicien et artiste, pour qui un équilibre des comptes où pas un euro ne dépasse est une perfection aussi agréable à l’esprit qu’une fugue de Bach.

Les femmes qui comprennent les hommes

Beaucoup de femmes se plaignent de ne pas être « comprises » par les hommes. Ce n’est pas réciproque, les hommes ne se plaignent pas beaucoup d’être incompris par les femmes. Pourtant, il est remarquable que si peu de femmes comprennent les hommes. Il semble que des femmes passent d’hommes en hommes sans rien apprendre à leur contact.

Juliette Récamier a su attirer les hommes à elle, ce qui est aisé, et elle a su se les rendre fidèles, empressés, sans rien leur donner de charnel en échange. Ce qui la distingue des autres, ce n’est pas son intelligence ou sa beauté, c’est sa compréhension intime de la mécanique des mâles. Elle savait comment leur parler, comment les regarder, comment leur écrire, comment les accueillir, comment se faire respecter d’eux, comment les stimuler et les émouvoir.

Dans une lettre écrite au peintre François Gérard, elle engueule ce dernier d’avoir accepté je ne sais quelle gravure provenant d’une de ses toiles : elle voulait être consultée et elle exige du peintre qu’il fasse en sorte que ce projet de gravure s’arrête toutes affaires cessantes. Elle parle alors avec autorité et hauteur, dans un style d’un classicisme admirable. Moi, à la place de François Gérard, je me serais dit : « Bon, je fais interdire toutes les reproductions de cette toile, je réponds à Juliette de manière courtoise et sèche pour lui annoncer que c’est fait, et j’arrête de fréquenter cette chieuse. Pour qui se prend-elle, de me parler sur ce ton ? Qui va rester dans l’histoire, flûte quoi, elle ou moi ? » 

Mais la fin de la lettre de Juliette montre sa connaissance des hommes. Elle change de ton, elle parle de l’hiver triste qu’elle s’apprête à traverser et dans une dernière fulgurance, elle lui lance : « Je sais que vous penserez à moi, et j’aimerais que vous me le disiez. » Je cite de mémoire, elle a peut-être écrit : « Je sais que penserez beaucoup à moi et je serais heureuse de vous l’entendre dire. »

Ce n’est pas très complexe, et cela prête même à rire, j’ai remarqué : après la douche froide, faire la confidence d’une faiblesse, et offrir à l’homme d’être utile pour adoucir sa douleur. Le lecteur trouvera cela nunuche, mais le coeur et l’amour sont nunuches, ils ne deviennent jamais adultes et raisonnables. A la place de François Gérard, je me serais radouci à la fin de la lettre, et j’aurais passé le reste de la journée à travailler, avec Juliette en tête.

Entre les deux Amériques

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Mes amis argentins prirent un chili con carne. Je trouvais ce choix risqué, dans un pub irlandais d’une petite ville assoupie du comté Antrim, mais je ne dis rien.

Bêtement, comme toujours, je me suis demandé ce que cela représentait pour eux, la bouffe mexicaine. Est-ce exotique ? Et si oui, en quoi ? En tant qu’Argentins, voit-on le Mexique comme un pays d’Amérique latine, dont la cuisine est assez proche, ou est-ce parfaitement étranger ? Par comparaison, si je me trouvais sur un autre continent, je considèrerais les cuisines polonaise, turque ou libanaise, comme proches de mes habitudes culinaires (d’ailleurs à mon arrivée en Chine, en 2004, je mangeais souvent des spécialités de la minorité turcophone, les Ouïghours, qui rappelaient l’Europe par bien des aspects.)

Mes amis me répondent qu’il n’existe aucune relation entre l’Argentine et le Mexique. Non seulement les deux pays sont très éloignés l’un de l’autre, mais ils ne sont pas sur le même continent et n’appartiennent pas aux mêmes organisations internationales. Très vite j’oublie la nourriture pour mieux comprendre comment ils perçoivent leur territoire. Je sens quelque chose d’étrange dans ce qu’ils me disent, mais je ne saisis pas encore quoi.

Je suis passionné par la manière qu’on a de se représenter nos espaces. Doté moi-même d’un très mauvais sens de l’orientation, j’ai souvent besoin de cartes et de plans pour me repérer, et encore, je fais de nombreuses erreurs. Je suis donc un grand lecteur de cartes, et je suis toujours émerveillé par le grand flou dans lequel les gens vivent, concernant la géographie. On vit très bien dans l’aberration, c’est ce qui me fascine. Une amie chinoise pensait que l’Europe et l’Amérique étaient un seul continent, par exemple, un grand territoire incluant aussi l’Australie, et qui devait s’appeler l' »Occident ». Plus tard, j’avais éprouvé la plus grande stupéfaction devant la perception des Chinois de leur propre territoire : ils voyaient leur pays comme plus petit et beaucoup moins désertique qu’il ne l’était en fait.

Mais là, je tombais des nues en écoutant mes Argentins. Ils me disaient qu’une mer séparait l’Amérique du nord et l’Amérique du sud. Ce n’est pas tout à fait faux, mais il semblait exclure l’Amérique centrale qui fait le joint entre les deux sous-continents. Et il riait de me voir si ignorant de ces choses. « C’est drôle que tu ne saches pas cela », disait la fille, dans un sourire très étonnée. Elle me croyait cultivé et well travelled, comme on dit ici. « Tu ne savais pas que Cuba était une île ? » Si, dis-je, mais j’ai toujours pensé que si on allait vers l’ouest depuis Cuba, on tombait sur de la terre, la bande de terre qui relie les deux Amériques. « Non non, dirent-ils. On te montrera sur une carte. »

Ils ont fini par insinuer le doute en moi. Une mer entre les deux Amériques ? Mais alors, pourquoi avoir creusé le canal de Panama ? Un doute est apparu aussi dans leur esprit quand nous avons abordé le canal de Panama. Nous avions tous appris à l’école qu’il avait été creusé pour que les bateaux puissent passer de l’Atlantique au Pacifique sans devoir contourner le continent par le sud. Mais alors, à quoi cela avait-il servi si une mer prenait place entre les deux Amériques ?

Nous avons laissé là le sujet et avons terminé le repas dans un sentiment de méfiance réciproque. Ils trouvèrent le chili assez infect en définitive, preuve s’il en est qu’il ne faut pas commander de plats exotiques dans les pubs irlandais.

Quelle éthique pour l’étranger ?

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Je n’ai pas évoqué les assassinats qui ont eu lieu le mois dernier à Belfast. Vous vous en souvenez peut-être, deux militaires britanniques ont été tués par le « Real IRA », une organisation dont je ne sais rien, mais dont les médias officiels disent qu’elle n’est constituée que de pauvres malfrats en mal d’aventure et sans projets, sans réelle coordination. 

Je n’en ai pas parlé car je ne voulais pas heurter des sensibilités. Quand on est étranger, on a une sorte de devoir de réserve : parler de politique locale, c’est mal vécu par certains autochtones, c’était déjà vrai en Chine, et c’est certainement vrai en France. Mais on ne peut pourtant pas se taire éternellement. On ne peut pas vivre à Belfast et ne parler que des jolies montagnes, des jolis châteaux et des jolies filles. Même un étranger qui ne s’intéresse pas à la politique sera invité à aller visiter les Murals les plus présentables. Un autre étranger qui aime flâner en ville, verra d’autres fresques murales, moins touristiques et extrêmement violentes. En arrivant ici, en août, j’avais été frappé par la violence qui s’exprimait sur les murs et dans certains éléments urbains, dans des quartiers qui pourtant semblaient paisibles. J’en avais fait un petit billet pessimiste qui n’a pas été très bien reçu, pour cette raison qu’un étranger devrait plutôt la fermer. C’est assez sain, comme réaction, je ne me plains pas. Mais un étranger a aussi ce rôle à tenir, d’être un voyageur candide, et qui voit les choses d’un oeil neuf. 

Alors de quoi faut-il parler, et comment ? Ce sont les deux questions que je me pose sans cesse. C’est un sujet qui dépasse de loin le seul cas de Belfast. Tous ceux qui vivent à l’étranger et qui éprouvent le désir légitime d’exprimer ce qu’ils ressentent sont contraints au même examen de conscience.

Mes amis chinois qui passent quelques mois en France sont dans le même cas. En règle générale, ils détestent. J’ai rencontré trois étudiantes l’autre jour lors d’un dîner à Paris, elles sont formelles sur un point : plus jamais la France, qui est idéale pour faire du tourisme, mais un enfer lorsqu’il s’agit d’y vivre. Une autre amie chinoise a créé sur Facebook un album photo sur son séjour d’un mois à Paris : dix images sinistres ; des affiches, des files d’attentes, un métro, une boutique vieillotte, des enfants derrière des grilles, etc. ; on a le sentiment d’un voyage traumatisant. Je lui demande depuis des mois d’écrire un récit de voyage, mais elle n’en a pas le temps, et peut-être pas l’envie.

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Si j’étais éditeur – mais que ne suis-je éditeur ? – je ferais une collection de petits récits de voyage écrits par des migrants, des étudiants et des chercheurs qui sont profondément déçus par la France. Pour ceux qui n’écrivent pas, j’embaucherais des gens pour leur faire raconter leurs périples et les retranscrire. Cette collection serait le première au monde et serait très utile pour les recherches sur la littérature des voyages.

C’est toute la question de l’éthique de l’étranger. Il n’est pas là pour critiquer, son récit nous ennuie s’il est essentiellement critique et négatif (sauf pour des chefs d’oeuvre comme Le poisson-scorpion de Nicolas Bouvier, qui est une magnifique descente en enfer, et qui donne de l’île de Ceylan une image tellement horrible qu’elle en devient fascinante et attirante). L’étranger n’a pas à être élogieux non plus. Alors que doit-il dire, publiquement s’entend ?

Si l’on répond à cette question par : « ne rien dire de négatif, pour ne blesser personne », alors il n’est plus question d’éthique mais de morale étroite ou de bonnes manières érigées en principe de vie. Je dis que l’étranger fait face à un problème éthique, c’est-à-dire qu’il doit éprouver la difficulté de la vie avec les autres : trouver l’équilibre entre la franchise qui permet une vraie communication avec autrui, et le savoir-vivre qui en évite les écueils. L’étranger ne veut pas blesser ses hôtes, mais il ne veut pas atrophier son regard ni sa parole. Il veut respecter se hôtes au point de leur dire la vérité de ses perceptions. Il doit d’autant moins réprimer sa parole que c’est elle qui sera le plus utile aux autochtones. Pour critiquer la France, Montesquieu n’a pas trouvé mieux que d’imaginer un Persan regarder nos moeurs avec l’oeil neuf et naïf de l’étranger. Aujourd’hui, nous devrions lire et écouter les Chinois vivant à Paris.

L’avenir de Neige et la cyber-littérature

Je ne suis pas peu fier de ce qui se passe autour de Neige, la blogueuse chinoise dont le Pays de Neige est de plus en plus apprécié par des lecteurs choisis et fidèles.

Au début, si on peut parler de début, elle était mon étudiante à Nankin. Elle me voyait un jour par semaine et, parallèlement, elle avait découvert mon blog Nankin en douce, qu’elle lisait tous les jours sans me le dire. Pendant un an, j’ai donc écrit sans savoir que deux yeux noirs me regardaient. Comme elle avait une bonne petite plume, elle gagnait des concours d’écriture à l’université, elle écrivait des nouvelles, parfois, qu’elle me donnait pour le plaisir. Quand je suis parti de Nankin, elle s’est mise au blog dans un but quasiment privé : me faire comprendre la Chine de l’intérieur. Parce qu’elle trouvait que je ne disais que de grosses bêtises sur son pays, sans aucun doute. Elle était touchée que je m’y intéresse mais j’avais vraiment besoin d’un guide.

Elle fut un guide merveilleux, ses billets me touchaient en plein coeur. Je ne sais si cela venait du fait qu’elle s’était imprégnée de ma façon d’écrire – elle avait tout de même lu plus de trois cents pages en français, en plus des lectures imposées par les cours -, mais son style et son point de vue me touchaient intimement. Un mélange d’ironie, d’humour, de sentiment pudique, de sensualité, de critique et d’allégories, créait une « oeuvre en cours » qui m’enchantait. C’était pour moi le sentiment d’un miracle. Une jeune Chinoise écrivait comme j’aurais voulu écrire. Comme si elle avait compris ce que je désirais obscurément, ce qui me faisait vibrer. C’est évidemment la seule fois qu’une telle expérience s’est présentée à moi.

Petit à petit, d’autres lecteurs se sont greffés, des lecteurs séduits, souvent professeurs de philosophie, que Neige a su fidéliser par la seule grâce de son style. Je crois que c’est très rare.

Tellement rare que Pays de Neige a attiré l’attention de Philippe Lejeune, le grand spécialiste de l’ « écriture du moi ». Il lui a demandé d’écrire un témoignage pour sa revue La faute à Rousseau. Elle s’est exécutée avec la modestie et la précision, la franchise qui caractérisent ces billets de blog. Elle a mis en ligne cet article sous le titre de « Pays de Neige : ma vie et mon ailleurs ». Lejeune ne s’est pas limité à l’accueillir dans sa revue : son association a aussi veillé à archiver le blog de Neige à la BNF. Sage décision car Neige elle-même n’est pas une fille très fiable. Elle peut tout à fait, sur un geste de colère, écraser son blog et faire disparaître de la surface de la terre des années de travail. Elle est comme ça, Neige, elle l’a déjà fait avec son premier blog, Le papillon ou la neige, dont je suis le seul à posséder une copie, pour le bien de l’humanité. Elle est comme ça, colérique, capricieuse, insupportable, et c’est comme ça qu’on l’aime, car elle le reconnaît dans des billets d’un humour renversant. L’humour est renversant car elle sait donner l’impression de ne pas faire exprès d’être drôle (mais je le lui dis depuis trois ans, donc elle ne peut plus l’ignorer). D’ailleurs, elle donne très bien l’impression de ne rien faire exprès, d’être naïve, de ne pas y toucher, alors qu’elle est conduite par une très grande intelligence, un orgueil immense et un désir de vie irrésistible.

J’en parle ici car je crois que son blog fera date. Et que si elle continue à travailler, elle deviendra un écrivain plus intéressant que les Shan Sa et autres Dai Sijie. Ses deux blogs sont déjà des choses qui valent bien mieux que les romans de ces derniers. Je prends les paris : pour beaucoup de raisons que je ne peux pas détailler ici, on étudiera Neige plus que Dai Sijie dans 20 ou 30 ans. Mais il ne faut pas lui dire cela, à elle, car elle prétend mépriser toutes ces choses, les livres, les carrières d’écrivains, les écrivains eux-mêmes, tout cela la dégoûte.

Elle, elle prétend vouloir, plus que tout, un mari, une maison et un enfant. Et c’est de cette image d’Epinal fictionnalisée qu’elle s’élance dans une cyber-littérature qui va conquérir le monde francophone.

Alex « Hurricane » Higgins dans un pub sectaire

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J’avais posé sur la table du pub un livre assez volumineux. Je lisais la conscience tranquille, car c’est un pub où les gens font ce qu’ils veulent. Situé à l’angle de Donegal road et de la fameuse Sandy Row (fameuse pour ses activités paramilitaires à l’époque des Troubles), le Royal n’accueille pas que des poivrots, mais des handicapés aussi, venant peut-être de l’hôpital voisin, des sourds, des muets, et aussi des supporters de football.

Hier soir, Chelsea jouait contre Liverpool, et le pub contenait des supporters des deux équipes, qui s’insultaient et se chambraient allègrement, mais sans dépasser la limite du bon goût populaire.

Parfois je quittais ma table pour m’accouder au comptoir. De là, je regardais le seul écran qui diffusait l’autre match de la soirée, opposant Barcelone à Munich. Plus loin sur le bar, un homme à lunettes et à chapeau donnait l’image idéal de l’écrivain irlandais, tel que la légende l’a construite, dans les guides et les récits de voyage. L’écrivain devisait avec un homme d’une vulgarité rare, mais drôle si j’en crois le rire qui secouait les côtes de ses convives.

Alors que je suis penché sur ma volumineuse étude, concernant les voyages de l’époque classique, un homme se penche vers moi et me demande si mon livre est bien. Il me demande ce que c’est, je lui montre la couverture. Daniel Roche, Humeurs vagabondes: de la circulation des hommes et de l’utilité des voyages (Fayard, 2003, 1032 pages.) Il lève les sourcils et me demande si j’apprends quelque chose.  

De retour au comptoir, j’admire le jeu de Barcelone. Cette équipe a écrasé Lyon, il y a peu, et mène 4 buts à 0 contre Munich à la fin de la première mi-temps. Un homme s’approche du bar et demande au barman de changer de chaîne pour regarder un autre match. Le barman lui répond que l’Espagnol, là, regarde Barcelone. Le client se tourne vers moi et me regarde avec de grands yeux. Nous nous regardons en silence. « You’re Spanish ? » Je fais non de la tête. Nom de Dieu, il y a deux équipes sur la pelouse, pourquoi ne serais-je pas allemand ? J’ai l’air d’un Espagnol, avec mon grand front nordique ? Le client retourne à sa place, sans que personne ne touche à cet écran, où Lionel Messi brisait la défense munichoise avec l’aisance d’une danseuse qui brise le coeur d’un sage précaire. 

De retour à ma table, je lis un chapitre qui s’intitule : « La production des récits de voyage ». L’écrivain à lunette s’approche de ma table, et, avec des gestes lents, observe mon livre et s’en empare comme si tout lui était permis dans ce pub. Il regarde la couverture et retourne le livre, feuillette un peu. Sans un mot ni un regard pour moi, il lit la quatrième de couverture. Je me demande s’il lit le français ou s’il cherche à épater la galerie. Il repose le livre et écrit sur un journal : « France ? Revolutions ? » Je fais oui de la tête.

Il va s’asseoir à une table et m’écrit ce billet, sur une feuille de facturation : « What bring you to Belfast / The Troubles in regards to French Revolution / Or are you a writer or a dramatist playwright etc. » Il me tend le papier et s’en va. Puis il revient pour avoir sa réponse. Je lui demande s’il m’entend, il fait signe que oui. Il m’invite à sa table, et la conversation s’engage, moi parlant, lui écrivant ou chuchotant. Quand je lui demande s’il est écrivain, comme son apparence le laisse penser, il se lève et me fait signe de le suivre. Dans le fond du pub, des posters encadrés montrent un jeune joueur de billard, entourés d’articles de journaux. Il me chuchote à l’oreille qu’il était champion de je ne sais quoi. Du monde, peut-être. Le jeune homme sur les posters, c’est lui bien sûr.

Avant que je parte, il m’écrit son nom sur une feuille, son numéro de portable. Il me dit de vérifier son nom sur internet.

Je ne l’ai toujours pas fait, mais à présent que je repense à lui, il me vient en mémoire que certaines fresques murales représentent un joueur de billard, dans le quartier. C’est peut-être une vraie gloire locale, on ne sait jamais.

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Position du corps (1) Le scandale d’être assis

On est beaucoup trop assis, c’est un scandale que notre corps ne devrait pas accepter.

L’être humain privilégie deux positions : la station verticale, sur la plante de ses pieds, et la station horizontale, couché dans son lit ou dans les champs (ou dans l’eau, ou sur la plage). La grande conquête de l’homme sur lui-même, c’est tout de même de s’être redressé, et d’avancer sur deux membres seulement. Etre droit, voir loin.

La position assise en revanche, est un entre deux.Il faut en faire la critique avant, plus tard, d’en faire l‘éloge.

La position assise provoque des maux de dos, et pire, peut aplatir les fesses. Je me souviendrai toute ma vie de cette femme de vingt-sept ans qui, quelle que fût sa position, avait des fesses qui n’étaient pas plates, mais dont la rotondité avait été équarrie avec le temps. En me voyant ému, elle m’avouait que c’était d’être restée trop longtemps assise. C’était il y a cinq ans, et depuis, je n’ai pas de mot trop sévère pour cette position inhumaine qui avait défiguré ma petite amie. C’est pour la venger, ce soir, que je voudrais crier ma révolte.

Vos fesses ne sont pas faites pour supporter le poids de votre corps, mettez-vous cela en tête. Vos fesses ont mille autres usages. La gloire de notre corps est d’avoir atteint la simplicité de la ligne droite, et vous ruinez cela au moment même où vous lisez ces lignes. Les Indiens ont bien compris l’intérêt qu’il y avait à renverser le corps et à l’assouplir. La « Salutation au soleil » est un geste parfait car en une seule séquence, il combine l’extrême vertical avec l’extrême horizontal, sans jamais passer par la vulgarité de la position assise. Les Chinois ont aussi maîtrisé le corps en lui faisant quitter la terre, en le rendant léger et au bord de l’équilibre.

Mais être assis, mon Dieu. Se reposer ainsi sur son fessier, des heures et des heures, toute sa vie, voilà qui est disgrâcieux et contre-nature. Cela est dû à l’organisation administrative de notre civilisation. Depuis la bureaucratisation de notre société, nous sommes devenus des « assis ». (Non, je ne citerai pas le poème de Rimbaud, mes amis, car à mes yeux, même s’il est très beau, il ne me plaît pas beaucoup, car il marque surtout le brio de l’élève prodige qui veut faire un morceau de bravoure.)

Pour l’heure, il faut revenir à des temps pré-bureaucratiques. Voltaire écrivait debout et je fais de plus en plus comme lui. Présentement, j’écris ce billet debout, mon ordinateur sur une commode. Si j’étais designer, je créerais des lutrins, pour lire debout, et j’installerais des instruments dans les bibliothèques pour que les lecteurs puissent se suspendre et s’étendre, en lisant, plutôt que de se rabougrir, en se penchant en avant, sur du papier, ou sur un écran. Et pour que jamais plus une étudiante en master ou en thèse puisse être indisposée par l’exhibition innocente d’une paire de fesses équarries.