Vendredi noir à Garmisch, où je suis devenu fiévreux

Garmisch, novembre 2025

Quand on vit à Munich, on vit dans une région qui s’appelle la Bavière. Et qui dit Bavière dit Alpes bavaroises. Et qui dit Alpes dit neiges, froid, frimas et glaçons.

Nous sommes allés dans les Alpes bavaroises pour un weekend en amoureux, et devinez ce qu’on y a vu ?

Un chemin qui s’appelle Philosophenweg.

Le chemin des philosophes.

On ne pouvait pas ne pas l’emprunter consciencieusement.

Chacun de nos pas était compté.

Au préalable, nous fîmes quelques emplettes dans une boutique munichoise spécialisée dans des articles de montagne. C’était le « Black Friday », ne me demandez pas ce que c’est, grâce à quoi nos chaussures de marche coûtèrent bien moins cher que ce qu’elles coûtent à tous les blaireaux qui font leurs emplettes en dehors du Black Friday.

Friday signifie vendredi en anglais. Black se traduit par noir. Il s’agissait donc d’un « vendredi noir ». Je suppose que le but de cette opération anglophone était de commémorer un jour sombre de type attentat, crack boursier ou catastrophe naturelle. D’où la réduction des prix pour des articles de montagne de type souliers de randonnée. Nul doute que la Bavière cherchait ainsi à inciter les Munichois à s’équiper plus sérieusement en prévision de leurs week-ends à la montagne : munissez-vous d’un équipement sportif digne de ce nom pour éviter les catastrophes climatiques et les avalanches dont on célèbre la mémoire en ce vendredi noir.

D’ailleurs j’y songe, ce jour où nous fîmes ces emplettes était un vendredi. Pas plus sombre que d’habitude, mais un vendredi. C’est peut-être pour ça que la vendeuse nous parlait de Black Friday ! Les pièces du Puzzle commencent à se mettre en place.

La nuit, dans l’hôtel de Garmisch, nous avons oublié de fermer la porte-fenêtre de notre chambre. Nous avions tiré les rideaux sans y prêter attention.

La nuit noire du Black Friday s’est avérée perfide. Je suis tombé malade d’une fièvre pure qui m’a cloué au lit pendant deux jours.

Nos enfants d’immigrés sont dans la même situation que les écoliers français de la troisième république

L’immigration n’est pas un problème pour les pays européens, et ceux qui disent que l’immigration coûte cher, incluent l’instruction des enfants dans l’équation.

Or, les enfants d’immigrés en France sont des petits Français et doivent être considérés comme tels, pas comme des étrangers qui nous coûtent de l’argent. Qu’on le veuille ou non, ils sont les adultes de demain, alors autant s’occuper d’eux sans attendre. Et si possible d’une manière intelligente et bienveillante, dans la mesure où l’on préférerait avoir une nation d’adultes intelligents et bienveillants quand nous serons des vieillards grincheux et impotents…

Il est vrai que de nombreux enfants ne maîtrisent pas la langue française car ce n’est pas forcément leur langue maternelle. Il faut donc les aider à devenir de bons francophones, pas seulement pour eux mais pour le bien de la France car ils sont bel et bien là pour rester et ce sont eux qui nous soigneront, construiront nos logements et inventeront les technologies nouvelles.

Nos écoles et nos collèges doivent donc recevoir une aide massive en Français Langue Étrangère (FLE). Un plan national doit être mis en place pour que se déploie sur tout le territoire des adultes qui encadreront nos enfants.

La situation actuelle me fait penser aux investissements de l’école républicaine entre 1870 et 1914. La troisième république a construit 35.000 écoles et formé 100.000 instituteurs dans de nouvelles universités appelées « écoles normales ». Cette nouvelle population de fonctionnaires a été logée et salariée par l’Etat, les départements et les communes. Cela a « coûté » tellement cher aux Français qu’on a préféré appeler cela un « investissement » sur le long terme.

Or cet effort colossal qui a été consenti par la nation il y a 150 ans doit être renouvelé aujourd’hui pour nos enfants de 2030. Comme en 1870, la nation craque et se divise, manque de cohésion et d’inclusion.

En 1870, je le rappelle, la plupart des enfants de France ne parle pas le français et doit donc suivre une instruction dans une langue commune qui est vécue comme une langue étrangère.

C’est probablement la raison pour laquelle Jean-Luc Mélenchon, leader de La France Insoumise, parle de plus en plus de « langue commune » pour désigner le français appris à l’école. Je n’ai aucun doute que le vieux politicien prépare un programme qui fait le parallèle entre la troisième république et « sa » sixième république : l’école républicaine commencée en 1870 a permis l’installation de la raison républicaine dans les consciences de la nation ; de même l’école inclusive de la sixième république se donnera pour objectif le développement d’une nation réconciliée avec elle-même.

Or, si les gens ont peur de l’immigration, plutôt que de chercher à exclure, renvoyer, enfermer, persécuter, il serait plus judicieux de faire comprendre aux électeurs d’extrême droite que nous avons plus à gagner en investissant dans un plan scolaire qui se propose d’inclure, d’instruire, d’embrasser toutes les familles qui ont choisi de vivre avec nous et de participer à notre nation. L’école est le meilleur instrument pour cet effort d’intégration et de cohésion nationale.

Et cela tombe bien, le nombre d’enfants dans les écoles françaises baisse à cause d’une natalité en berne. Profitons-en pour avoir des classes moins chargées, créer des groupes de FLE , de théâtre et de jardinage, de sciences naturelles au grand air, élaborer une pédagogie créatrice, faire plus d’activités physiques et manuelles, enfin donner à ces enfants l’encadrement de qualité qui permettra à tous de maîtriser le français et d’acquérir de nombreux savoir-faire utiles à la vie quotidienne.

Pour élever un enfant, dit un proverbe africain, il faut un village entier. Nos enfants seront accompagnés d’adultes un peu partout, à l’école, au sport, à la maison. Moi quand j’étais petit, j’avais toujours conscience que des adultes étaient non loin. C’était cela qui m’empêchait de devenir délinquant, pas une structure morale ni je ne sais quelle respect civil.

Hélas, les gouvernements successifs nous annoncent des suppressions de postes dans l’Education nationale. Nos politiciens ne sont pas à la hauteur de l’époque. Il fallait penser investissement dans l’instruction pour revivifier la nation, ils pensent économie et baisses des dépenses.

Dans les Montagnes d’Arabie. De Dhee Ayin à Baljuraishi

Saïd, qui m’accompagne dans mon exploration d’Al-Baha et de ses environs, fait très attention à son poids, car il a été obèse. Aujourd’hui, il n’est pas en surpoids. Il est plus grand que moi, un peu plus jeune aussi, mais il pesait plus de 125 kilos il y a quelques années. Il a donc mis en place un programme pour maigrir, basé sur un régime alimentaire particulier et, surtout, sur la marche en montagne.

C’est autour de la quarantaine qu’il a commencé à pratiquer la randonnée, une activité encore peu courante en Arabie saoudite. Il a marché régulièrement et appris à s’orienter en montagne. Ce n’est pas un homme qui a grandi dans ces montagnes comme un enfant issu d’une famille paysanne. Son père était commerçant, et Saïd a lui aussi suivi cette voie avant de prendre sa retraite le plus tôt possible. Prendre sa retraite à 45 ans est quelque chose de courant dans le système saoudien.

À partir de ce moment-là, Saïd a changé de mode de vie. Il a perdu du poids, appris l’anglais, et s’est ouvert à de nouvelles pratiques. Il a la force de volonté des individus capables de se réformer et de se maîtriser, ce qui lui permet de mener les conversations avec assurance et humilité. Une fois assuré d’un revenu régulier, il s’est lancé dans une forme de découverte plus active du monde. Il a marché dans les Alpes et dans d’autres massifs d’Europe et d’Asie. Ces expériences l’ont conduit à porter un nouveau regard sur les montagnes du Hijaz, qu’il considère comme dignes d’exploration, autant que les Alpes.

Lorsque nous étions à Dhee Ayn, il m’a proposé de monter jusqu’en haut du village. Il était heureux de voir que j’étais prêt à le faire. De toute façon, je l’aurais moi-même demandé. La montée sur le piton rocheux, dans la chaleur, demande un effort important. Pour lui, c’est devenu un plaisir et une planche de salut.

Il a suivi des cours d’orientation et il est aujourd’hui un guide de moyenne montagne certifié qui essaye de toucher une clientèle saoudienne désireuse de pratiquer ce sport un peu nouveau. Nous avons échangé sur la possibilité de futurs projets ensemble, notamment dans les montagnes saoudiennes. Je me demande s’il serait possible d’organiser une randonnée le long de la crête de la montagne du Hijaz, par exemple de La Mecque jusqu’au Yémen. Il me promet d’y réfléchir et d’étudier la faisabilité du projet.

Chemin faisant il apprend que je suis moi-même un habitant de la montagne, et je lui dis quelques mots de mon terrain des Cévennes. Il propose alors de me faire visiter une coopérative d’apiculteurs dans la commune de Baljuraishi.

Je donne mon accord avec enthousiasme mais je peine à garder les yeux ouverts. Nous remontons vers les hauteurs et ma respiration redevient courte. Je m’endors.

Lac de Bavière. Ma première baignade allemande de 2025

Tous passaient sans effroi, de Jean Rolin

Le dernier livre de Jean Rolin (2025) est un court opus, qui se lit lentement car c’est comme une randonnée en montagne quand on est fatigué, malade ou vieux.

Jean Rolin se concentre sur les Pyrénées et les passages que faisaient tant de résistants et de juifs qui fuyaient vers l’Espagne. L’auteur, vieux de 75 ans, témoigne de ses difficultés à gravir les sommets et même à atteindre les cols. Il doit rebrousser chemin bien vite.

On suit les destins de gens célèbres comme le penseur allemand Walter Benjamin qui se suicida en Espagne après la traversée, et comme le cinéaste Jean-Pierre Melville qui, sous son vrai nom, fit le voyage jusqu’au bout. Le livre raconte l’histoire du cinéaste et surtout celle de son frère Jacques qui fut assassiné par l’homme même qui était censé l’aider à passer la frontière. Du coup, on suit aussi le destin de ce passeur/meurtrier qui demandait des sommes folles aux exilés pour les faire passer de l’autre côté des Pyrénées. Cet escroc fut à la fois un héros qui a sauvé la vie à de nombreux juifs et un salaud qui a dépouillé et liquidé des pauvres gens qui mettaient toute leur vie entre ses mains.

Sans nous le dire explicitement Jean Rolin nous parle des passeurs de migrants, prêts à faire mourir, prêts à tuer, à voler, et à l’occasion à venir en aide.

Son livre est un peu analogue à une promenade de septuagénaire élégant : des bribes d’histoires et une reconstitution incomplète des passages des Pyrénées sous l’Occupation. Quelques oiseaux et autres reptiles. Ou plutôt : le livre commence avec l’observation d’un oiseau assez rare, le cingle, et se termine avec un serpent qui fait sa mue, et qui immobilise le narrateur. L’auteur, lui, prend la décision selon laquelle s’arrêter un instant pour observer un serpent est une raison suffisante pour mettre fin au récit.

On n’ose pas voir dans cette mue un symbole de quoi que ce soit.

Le lecteur que je suis a aimé cette fin, abrupte comme un accord de piano dissonant.

Jeux olympiques et sagesse précaire

J’ai voulu voir la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques pour des raisons professionnelles. Comme je travaille dans le domaine culturel, j’étais curieux de découvrir le travail de Thomas Joly, homme de théâtre, dans cette gigantesque performance.

Une petite voix en moi, il faut l’avouer, celle du patriotisme mou — une des dimensions de la sagesse précaire — espérait aussi ressentir une forme d’émotion patriotique.

Je me souviens combien les Chinois, en 2008, étaient excités et fervents à l’approche des JO et combien ils ont ressenti de fierté nationale lors de la cérémonie d’ouverture, cérémonie qui m’avait énormément impressionné. À vrai dire, c’est la seule dont je me souvienne.

Résultat des courses : peut-être que celle de Paris restera dans les mémoires à égalité avec celle de Pékin. Mais je fais cette hypothèse en me basant sur ce que la presse rapporte depuis la fin de la cérémonie, car moi, je n’ai pas été particulièrement impressionné.

Je suis allé voir cette cérémonie dans un café, mais la télévision n’avait pas de son. Quand j’ai vu Aya Nakamura, je ne savais pas ce qu’elle chantait. Quand j’ai vu Philippe Katerine, je ne savais pas quoi penser.

La pluie sur l’écran me paraissait plutôt attendrissante, et je me suis dit qu’ils n’avaient probablement pas prévu cela. Mais je ne ressentais rien, ni fierté nationale, ni émotion, ni dégoût, ni gêne. Peut-être était-ce à cause du son, mais je ne ressentais absolument rien.

Les gérants du café ont arrêté la diffusion bien avant la fin pour mettre une série d’un autre pays. J’ai été trop paresseux pour aller voir un autre café et la fin de la cérémonie. Donc, je n’ai rien vu de ce qui aurait pu émouvoir le peuple, comme la performance de Céline Dion. Je suis obligé de me fier aux avis des autres : les émus, les choqués, les éternels râleurs, et les professionnels de la critique.

La sagesse précaire, quoi qu’il en soit, apprécie l’utilisation du paysage urbain existant, plutôt que la construction d’un bâtiment spécialement pour ça. L’aspect sécuritaire et invivable pour les habitants était inévitable et ne mérite pas de critique durable. Les Parisiens des quartiers concernés étaient prévenus depuis longtemps et pouvaient s’organiser. Les effets sur la pollution sont les mêmes que pour tous les JO, et à moins d’interdire tous les événements internationaux, il n’y a pas grand-chose à reprocher aux organisateurs de Paris 2024. Me semble-t-il.

Conclusion : le sage précaire soutient les JO de manière modérée, comme il l’a fait pour le Mondial de football au Qatar. Et de même que pour le Qatar, le SP n’a reçu aucun pot de vin pour ce soutien public, tout corruptible qu’il se revendique.

Quelle place dans ta famille ?

Le sage précaire n’aurait jamais été ni aussi sage ni aussi précaire s’il n’avait pas occupé cette place spécifique dans sa fratrie.

Je suis le dernier né d’une lignée de quatre garçons, et après moi est arrivée ma sœur. Il ne fait pas de doute que mes frères et sœurs ont formé une structure symbolique qui a déterminé ma personnalité et mon rapport au monde.

Quand vous cherchez à vous comprendre, analysez votre place dans la famille.

Ma sœur fut le pôle douceur et humanité de mon existence. Avec elle pas de dispute, pas de colère, pas de drame.

Mes frères furent en revanche la grosse masse au-dessus de moi qui me montrait la voie en m’en interdisant l’accès. Mais en même temps mes frères furent un rempart de protection inexpugnable.

Moi, petit garçon, je n’avais même pas besoin de savoir me défendre. Les harceleurs et les bizuteurs me voyaient auréolé d’une armée de frères avec qui on ne badine pas. Les grands embêtaient mes amis plutôt que moi. Une fois un gars du village m’a tapé sur un terrain de football. Je me suis laissé faire car il ne faisait pas mal et que je voulais retourner au match. Il était plus âgé que moi, la préséance voulait qu’il me dominât. Il a dû se prendre une chasse monumentale chez lui car il n’a jamais recommencé et a toujours joué au football avec moi malgré mon jeune âge. On ne bat pas un petit Thouroude.

Une autre fois, un grand du collège me faisait peur car il était très laid et me maltraitait avec des gestes de petit caïd. Mon frère Jean-Baptiste, alerté par mon père, est venu vers lui en l’appelant par son surnom « le pisseux » : l’adolescent est parti en courant et ne m’a plus jamais importuné.

Mes frères avaient ce pouvoir magique de faire disparaître le danger sur mon chemin.

Cela explique je crois mon rapport décontracté au monde et au voyage. Je n’ai presque jamais peur et ne pense jamais qu’il pourrait m’arriver un malheur. Même les hommes qui me regardent salement, je les aborde avec un sourire et les mains ouvertes. Cette confiance en l’humanité et cette légèreté face aux responsabilités, je les dois à mes frères et sœurs. Ils m’ont encadré de manière protectrice.

D’un autre côté ils me disaient que j’étais trop petit pour comprendre et j’ai intégré cette variable. Je me perçois donc comme petit, capable de peu, et je mets toujours la barre très bas quand je me lance dans une entreprise. Par exemple, quand je suis parti vivre à l’étranger, personne ne croyait que je réussirais et moi pas plus que les autres. Mon objectif était de tenir trois mois. Quand, dans les pubs de Dublin, je rencontrais des jeunes qui avaient passé six mois en Irlande, j’étais éperdu d’admiration.

Rien n’est plus éloigné du sage précaire que les ambitieux adeptes d’aphorismes. Il faut viser les étoiles car au pire, en cas d’échec, tu atteindras la lune. Le sage précaire ne vise ni la lune ni les étoiles. Ses ambitions sont terre à terre et il ne se croit jamais supérieur aux autres. Quand il est supérieur aux autres, c’est temporaire, c’est dû à ses efforts et non à son talent, et il endosse la responsabilité afférente sans orgueil particulier. Ce que les autres voient comme de l’arrogance est simplement de l’impolitesse mêlée à de l’assurance enfantine. Je sais faire cela car je l’ai déjà fait, nul besoin de prétendre autre chose.

Quand on est un petit frère, on est donc modeste dans ses objectifs mais fier dans ses maigres réussites. Clamer sa fierté quand on a sauté des obstacles est davantage une manifestation de joie que de prétention. Tu as vu le but que j’ai mis ? Les grands frères haussent les épaules car on ne complimente pas dans la famille, ce sont les femmes qui complimentent, mais le petit frère puise en lui-même sa validation. Je suis devenu cet adulte plein d’assurance, qui ne se croit pas capable de grandes choses mais qui sait reconnaître ce qu’il a fait de bien, sans attendre qu’on le lui dise. Au football, j’étais donc le capitaine de mon équipe, sans avoir jamais ambitionné de l’être.

Voyages cyclistes, sous la direction de Raphaël Piguet

Ma moitié a enfin acheté une bicyclette, alléluia. Notre appartement est à dix minutes de son campus, je trouvais un peu dommage de la conduire chaque jour en voiture au travail, quand il y avait la possibilité d’éviter le trafic. Le trajet à vélo est tellement agréable, pourquoi se priver d’une jouissance à portée de mollet ? Dimanche, j’ai pris sa bécane et suis allé en repérage tout seul et le bonheur que j’ai eu de voler au-dessus de la route était intact, inchangé depuis l’âge immémorial où mon frère Antoine m’avait appris à en faire.

À mon retour Hajer a enfourché son vélo pour faire le chemin à son tour et je l’accompagnais en courant à travers le parc qui jouxte la voie ferrée où nous habitons. Je faisais du sport car pendant le ramadan il est important de ne pas perdre du muscle, le jeûne pourrait nous inciter à éviter l’exercice.

J’ai couru jusqu’à une borne de vélos de location, j’en ai loué un et j’ai roulé avec Hajer. La joie complexe que me donne ce moyen de transport m’a rappelé l’existence d’un très beau livre collectif sur les voyages cyclopédiques, dont je rassemblais quelques idées en roulant.

Je me disais : mais il faut absolument que je parle de ce livre sur mon blog, que ne l’ai-je déjà fait ?

Encore des textes de recherche en littérature de voyage qui valent la peine d’être lus : le numéro 4 de la collection Voyages contemporains, consacré aux récits d’aventures à bicyclettes. Sous la direction de Raphaël Piguet, ce collectif est un excellent moyen de prendre conscience de la spécificité du voyage à vélo, du génie propre de la vélocipédie, quand cette dernière s’incarne dans un récit.

Mais le domaine proprement viatico-littéraire des récits de voyage à vélo demeure pratiquement inexploré. (…) On subodore par conséquent que l’engin, indigne du voyage, l’est tout autant de la littérature. On en revient à la question lancinante du complexe d’infériorité de la bécane.

Raphaël Piguet, Voyages cyclistes, introduction, p. 15.

D’un complexe d’infériorité, on ne se sort jamais tout à fait. Il n’est pas faux que le cyclotourisme sera toujours marqué par une impossible reconnaissance face aux deux extrêmes indépassables : la marche à pied et la motorisation. On ne peut pas aller plus lentement qu’à pied, ni plus vite qu’en avion (ou en fusée). Entre les deux, le vélo ne peut qu’être lesté d’un statut hybride.

Raphaël Piguet réfute cette infériorité et discute intelligemment de ce que Claude Reichler appelle l’ « avantage ontologique » de la marche à pied. Pour lui le  vélo est encore plus avantagé ontologiquement « en ce sens qu’il présente un taux optimum de distance parcourue par rapport à l’énergie dépensée » (p. 18).

L’opposition du vélo avec la marche court sur l’ensemble du livre. Liouba Bischoff se moque gentiment de tous les marcheurs qui romantisent leurs randonnées en élevant la lenteur au rang de supériorité morale. Dans son article intitulé « La vitesse réhabilitée par Emmanuel Ruben et Jean-Acier Danès », Bischoff valorise la vitesse qu’apporte le vélo en proposant de sortir des alternatives binaires de type vrai/faux voyage, authentique/inauthentique, etc.

Le caractère machinique de la bicyclette est ce qui me paraît le plus intéressant dans cette affaire. Elle se situe à égale distance de la marche qui permet d’aller partout (mais lentement), et de la moto qui permet d’aller vite (mais sur des lignes prédéterminées). Un détracteur pourrait dire que le vélo combine les deux lacunes : aller plus lentement que les autres véhicules, et en plus sans liberté car cantonné (commes les autres véhicules) sur des routes goudronnées.

Or, selon moi, la beauté du voyage à vélo vient justement de sa modestie, de son caractère hybride et suranné. Il ne peut se mesurer à aucun champion de la liberté de mouvement, ni à aucun frimeur de la route interminable. C’est son entre-deux qui m’émeut, ainsi que son côté homme-machine. Le cycliste n’est ni flâneur ni rugissant, il met son corps en adéquation d’une machinerie peu complexe et géniale, réparable à l’infini. Il se rend esclave d’une machine qui le rend heureux, tellement heureux qu’il n’a même pas besoin de regarder le paysage. Le voyageur cycliste ne fait que peu de pauses, à la différence du marcheur, et ne se prélasse pas non plus dans la contemplation des pays qui defilent, comme le fait le passager du train. C’est lui qui me plaît le plus, ce voyageur sans organe qui fait corps avec sa machine et qui n’a plus besoin de contempler. Dans une perspective deleuzienne, je dirais que le vélo évacue l’extériorité du voyage, et grâce à cela, grâce à la machine qui dicte sa loi à l’organisme, le vélo se débarrasse de ses vieilles illusions que sont la contemplation bourgeoise, le point de vue dominateur et la saisie impériale du paysage.

Contre la posture romantique du marcheur qui se met à l’écoute des rythmes de la création, nos deux écrivains cyclistes ne se posent pas en récepteurs passifs d’un discours qui seraient inscrits dans les choses

Liouba Bischoff, « La vitesse réhabilitée », p. 226.

Je ne suis pas objectif dans mon appréciation car je suis le président du fan club de Liouba Bischoff. Tout ce qu’écrit cette trentenaire, prof à l’ENS de Lyon, m’enchante.

Il ne faut pas oublier les autres contributions de ce volume, toutes très intéressantes : Philipe Antoine, Gilles Louÿs et les autres. J’en ferai un autre billet de blog pour ne pas être trop long aujourd’hui.

Le romantisme des gens qui perdent tout le temps : Sunderland ‘Til I Die

Sunderland est une petite ville portuaire et industrielle dans le nord-est de l’Angleterre. Elle entre dans la région urbaine de Newcastle. Son club de football est ancien et existe avec grand peine dans l’élite du football anglais.

Quand je vivais sur les îles britanniques, Sunderland était toujours au plus bas du classement. Je soutenais Arsenal parce que le football pratiqué y était beau à voir, Sunderland au contraire luttait toute l’année pour survivre, pour éviter la relégation. Sunderland perdait la plupart du temps, mais était animé par une ferveur populaire que l’on regarde avec un petit mépris urbain.

La série diffusée sur Netflix suit l’équipe et les supporters tout le long de la saison 2017-2018, puis la saison 2018-2019, et enfin la saison 2021-2022. Ce qui est très fort dans ce documentaire, c’est la narration fondée sur l’échec et les défaites. D’habitude, un récit de quête comporte des echecs et des réussites, des oppsants et des adjuvants, une victoire finale, enfin vous connaissez les structures de la narratologie.

Même les grandes défaites héroïques, comme La Chanson de Roland, on les agrémente d’actes de bravoure surhumains. Ici non, le film semble même prendre du plaisir à insister sur les matchs perdus et les buts encaissés.

En 2017, Sunderland vient d’être relégué en deuxième division (Championship). Toute la ville est au bout du rouleau. Tous les joueurs de valeur ont quitté le navire pour signer dans des clubs qui restent en première division (Premier League). L’entraîneur aussi a plié bagages. La nouvelle équipe n’y arrive pas et c’est défaite sur défaite. Le peuple ouvrier de Sunderland vit pour son club et déprime d’assister à un tel désastre. Même le curé parle de football dans ses prêches du dimanche à l’église, et prie pour que le Seigneur donne de la force aux joueurs pour obtenir au moins une victoire. Enfin une petite victoire, mon Dieu, donnez-nous quelques points.

Le documentaire est intéressant aussi sur le plan individuel. On compatit avec ce jeune joueur que tout le monde loue pour son talent et qui se blesse. Forcé de rester éloigné du groupe, il déprime. On le voit commencer une thérapie avec le psychologue du club. Sa problématique est de « rester fort » en tant qu’athlète mais on comprend qu’en réalité il souffre de solitude. Il avoue face caméra être tellement seul à la maison qu’il songe à acquérir un chien pour lui « tenir compagnie ». On se dit mais que font les femmes ? Il n’y en a donc aucune qui serait intéressée par ce jeune sportif plein aux as, bien foutu, timide et introverti ?

Après la défaite de trop, le club licencie l’entraîneur pour signer un célèbre Gallois à la place. Ils ont dû creuser la dette pour s’offrir ses services car il n’a pas accepté ce job sans un salaire mirobolant. Or sa compétence n’empêche pas Sunderland de finir dernier de la deuxième division et d’être à nouveau relégué en troisième division (League One). Le spectateur ressent une étrange joie, sans doute un peu perverse, à assister à ces défaites. On s’identifie à eux tous, aux habitants, aux supporters, aux joueurs et au personnel, on voudrait les voir vaincre, mais un effet de répétition dans la débâcle provoque quand même une certaine satisfaction esthétique, pathétique et poignante.

Et ainsi va la vie dans cette entreprise unique qu’est le club de référence d’une ville ouvrière. Le documentaire insiste sur les echecs répétés, malgré de nouveaux propriétaires, de nouveaux directeurs, de nouveaux entraîneurs, qui arrivent tous avec d’impeccables intentions.

Une critique en creux du néo-libéralisme

Le plus drôle est peut-être la dimension manageriale de cette affaire. Des hommes d’affaires se relaient pour acquérir le club et jeter l’éponge au bout d’un an ou deux. On est fasciné par les méthodes brutales d’un executive director, dont on ne sait pas au bout du compte s’il est nul ou au contraire s’il était sur la bonne voie mais que ses efforts furent annihilés par une gestion financière désastreuse.

Le diable gît dans les détails. Un coup de fil capté par la caméra permet de dire que le propriétaire n’est pas au niveau. La période des transferts va fermer dans un jour. Le club a perdu son meilleur buteur qui a signé aux Girondins de Bordeaux. Il lui faut d’urgence un nouvel avant centre, mais personne n’a envie d’aller jouer à Sunderland. Alors le président augmente les offres pour un joueur anglais qui marque des buts dans un autre club. Ses conseillers lui disent qu’il faut arrêter, que le joueur ne voudra pas venir. Le président appelle l’entraîneur pour sonder son désir d’attirer ce buteur. Au bout du fil, l’entraîneur ne confirme pas ce désir : « Ne faites pas d’offre au-delà d’un millions de livres, ce joueur ne vaut le coup. » L’entraîneur répète l’expression « he is not worth it« … donc il est clair que le joueur ciblé n’entre pas dans les plans du technicien pour faire remonter le club dans le classement. Le président va pourtant s’enfermer dans un mécanisme puéril et il va faire monter l’offre à plusieurs millions livres sterling, offre impossible à refuser pour le club vendeur. À la fin, bien sûr, le nouveau buteur s’avèrera décevant, ne marquera pas les buts nécessaires, et l’opération s’avérera un désastre de gestion.

Or le président n’assume pas son erreur de jugement. Au micro de la radio, face aux supporters qui ne comprennent pas ce recrutement raté, il prétend que ce joueur décevant était en fait le choix de l’entraîneur, alors que nous savons que l’entraîneur avait été lucide sur les limites du buteur.

Ces moments sont rares, où l’on voit la vérité de ceux qui nous gouvernent. Leur médiocrité bien sûr, mais surtout leur lâcheté, leur manière de se cacher derrière des collaborateurs pour ne pas assumer leur responsabilité.

La toute dernière saison de série ne comporte que trois épisodes et sont moins intéressants car les nouveaux chefs ont pris des mesures pour ne pas perdre le contrôle de leur image. Les Français seront surpris de voir le jeune Louis-Dreyfus, fils de l’ancien président de l’Olympique de Marseille, avoir repris les rênes de Sunderland. Et l’on y voit la victoire finale qui permet au club de remonter en deuxième division. Dans un documentaire fondé sur le romantisme de la défaite et la perte des pédales, cette troisième saison victorieuse et maîtrisée est déplacée et ne fonctionne que comme une conclusion scolaire.

Neige de 2024

Banlieue de Munich, 7 janvier, 6 h 00 du matin.

Il neige à nouveau sur Munich et sa région. C’est une nouvelle assez excitante pour que je l’annonce sur ce blog dès l’aube.

On nous annonce 40 centimètres de neige au sol.

L’autre jour, chez Décathlon, on a vu plusieurs types de luge. Hajer n’a pas eu envie de pratiquer ce sport auguste, mais je ne pourrai peut-être pas résister.