Aimer être jugé : la perversion des bons élèves

Dans la version américaine de la série TV The Office, Angela la comptable est excitée à l’idée de son rendez-vous avec le manager pour faire un bilan annuel de son action. Elle avoue, face à la caméra qu’elle aime « être jugée ».

C’est une des perversions de l’école et des universités. Les bons élèves, qui deviennent majoritaires dans les grandes écoles et les universités compétitives, aiment être jugés, évalués, c’est même ce qu’ils attendent avec le plus d’excitation.

Au Royaume-Uni, les thèses de doctorat se font en trois ans (quatre maximum) et à la fin de la première année, une première soutenance a lieu, la differentiation, qui détermine si le doctorant est apte à continuer ou s’il doit retourner à un stade inférieur pour mûrir un peu son projet. La differentiation est vraiment une formalité, mais c’est utile pour préciser son projet, pour s’obliger à écrire quelque chose, pour profiter d’une discussion avec un panel de trois professeurs qui ont lu la vingtaine de pages écrites pour l’occasion. Le résultat de l’exercice consiste, invariablement, en des compliments de la part du jury assortis de quelques conseils pour l’avenir.

Or, je note que mes camarades de thèse, tous plus jeunes que moi il est vrai, prennent cet événement avec un sérieux extraordinaire. Certaines filles pleurent après l’épreuve. Elles pleurent de joie, d’émotion, de soulagement. Quand la chose est passée, certains vous félicitent comme si vous aviez réussi l’agrégation de philosophie. Tout le monde joue la comédie et prétend que la differentiation est un moment solennel, initiatique, dangereux. Ethnologiquement, c’est un moment où le groupe se met dans un état de tension affective alors même que chacun, dans le groupe, sait qu’il n’y a aucun enjeu réel. Pour rater sa differentiation, il faut avoir complètement déconné, ce qui n’est le cas de personne dans l’école doctorale où je suis.

J’ai compris cette excitation, ce stress, quand j’ai compris que tout ce joli monde était issu de la classe des « bons élèves » dont j’ai parlé plus haut. Ils aiment être jugés. Leur but est d’entendre des paroles élogieuses de la part de professeurs. Il y sont habitués depuis l’enfance et cela opère sur eux comme un baume. Certains ne continuent leurs études que pour cela. De l’aveu de plusieurs camarades, le sujet de leur thèse ne les intéresse pas, et ils ne prennent pas de plaisir à la lecture, à la recherche, à la solitude poussiéreuse des bibliothèques. Ils frémissent, en revanche, à l’idée d’un supérieur qui se penchent sur eux et les regarde d’un air sévère. Ils jouent à avoir peur, ils tremblent de ne pas être à la hauteur, ils espèrent peut-être un peu, inconsciemment, une espèce de fessée, et jubilent en entendant la voix adoucie des juges, qui leur rappelle combien ils sont satisfaisants, combien on est fier d’eux.

Pour ma part, si je trouve cela passionnant à observer sous l’angle anthropologique, je m’inquiète de voir ce système sado-masochiste fermé sur lui-même se reproduire sans critique au sein des universités.

L’enseignement et l’administration

L’évolution de l’enseignement me préoccupe. L’université a trois grandes fonctions qui sont : la transmission du savoir, l’élaboration du savoir et la mise en question de ce savoir. Or l’évolution de l’enseignement me paraît aller à contre courant de ces trois missions.

Les universités demandent à leurs professeurs d’être un personnel diligent, et c’est l’administration qui juge de la qualité des professeurs. L’idéal administratif, c’est-à-dire l’impératif de tout réduire en chiffres, en statistiques, l’impératif de prévoir, de planifer et d’évaluer, est en train de vaincre dans le monde universitaire, de supplanter l’idéal du savoir, le triple idéal que j’ai mentionné plus haut. 

Noter les étudiants, comme je l’ai déjà écrit en Chine, est une activité qui me désole et que je trouve humiliante. Il y a d’autres manières d’évaluer les étudiants, et de les aider à s’améliorer. Quel intérêt y a-t-il, honnêtement, à établir un classement des étudiants ? Je n’y vois que des effets pervers : 1- Les élèves développent un talent particulier pour réussir des examens, pour obtenir des bonnes notes, sans être nécessairement capables de faire quoi que ce soit d’autres. 2- Cela reproduit dans chaque groupe un sens révoltant de médiocrité, car il est clairement recommandé (et plus : ce qui suit est devenu une obligation universelle) de donner une majorité de notes assez bonnes, et une proportion de notes excellentes très faible. Dans toutes les universités du monde, il est requis de produire une infime minorité d’étudiants excellents et une immense majorité de moyens.

Il est humiliant de voir tous ces êtres humains nerveux à l’idée de recevoir leur copie, humiliant de réduire le travail qu’on a fait avec eux à un chiffre, humiliant de les sentir humiliés quand ils obtiennent une mauvaise note, humiliant de voir tous ces intellectuels passer un temps fou à écrire des notes sur des copies, humiliant de voir ce système de notation envahir toute la société, comme si les « bons résultats » ne pouvaient être exprimés que par des rapports de chiffres.

Les professeurs ne critiquent pas ce système : la plupart d’entre eux étaient de bons élèves, qui appréciaient d’être notés car ils avaient de bonnes notes. Tout le système des notations provoquent chez eux une satisfaction narcissique. C’est ainsi qu’aujourd’hui, la notation est ce qui prend le plus de temps dans un département d’université. Les questions de pédagogie ne semblent intéresser personne, le contenu du savoir enseigné non plus. La mise en question du savoir a, me semble-t-il, complètement disparu. En revanche, on passe des heures à concevoir des barêmes, à expliquer la notation, à la reprendre, la perfectionner. Puis des heures à remplir des formulaires, où les notes doivent être reproduites, ainsi que des commentaires sur chaque étudiant, si bien que le temps passé à la notation des étudiants est presque égal à celui passé à l’instruire.

Etre prof de fac aujourd’hui revient à trois grandes missions : l’enseignement, la recherche et l’administratif. Autrefois (mais quand ? je ne le sais pas), c’était la recherche qui primait (l’élaboration du savoir), et l’enseignement était là pour partager le fruit des recherches (transmission et critique du savoir). Aujoud’hui c’est l’administratif qui prime, et c’est peu dire que cela m’inquiète.

L’Institut franco-chinois de Lyon (1921-1946)

C’est une histoire palpitante que celle de cet Institut Franco-Chinois.

Mon amie Cécilia m’en avait parlé, pour donner un cadre au tableau de Chang Shu Hong, qu’elle avait utilisé lors d’une exposition sur les liens entre art et santé. Mais ce genre de connaissance prend du temps pour s’intégrer à soi. Cécilia a fait beaucoup pour, petit à petit, me mettre en situation de comprendre de quoi il retourne.

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Malade fiévreuse de Chang Su Hong, Lyon, 1935.

Revenons à la création de l’Institut Franco-Chinois de Lyon. Au départ, il s’agit des activités d’un homme comme je les aime : un peu dingue, un peu foutraque, aventurier, mêlant business personnel et projets généreux. Li Shizeng (1881-1973) a beaucoup fait pour développer les idées anarchistes parmi les ouvriers et les étudiants. Plutôt que de s’égarer dans une philanthropie à l’anglo-saxonne, il monte une usine en France et attire des ouvriers chinois pour les exploiter. Lorsqu’ils sont en France, il cherche un moyen de les éduquer, et il finit par bricoler le concept d’une université chinoise sur le territoire français.

Il va d’abord créer une association, « Travail Etude », pour promouvoir le voyage de Chinois en France afin de leur procurer un emploi et une éducation. Il s’inspire de théories anarchistes sur l’émergence d’un homme nouveau, ayant dépassé les oppositions entre le manuel et l’intellectuel, le travail et les loisirs, le moral et l’immoral, toutes ces oppositions qui structurent le mode de vie bourgeoise.

Tout cela se passe dans les années 1910, c’est-à-dire à l’époque où la Chine connaît le plus grand bouleversement de son histoire. Le système impérial tombe pour laisser place à une république. Le nouveau gouvernement a peu de prise sur son propre pays, mais il soutient ces initiatives d’études à l’étranger. Le but politique est de former une élite nationale dans tous les domaines de la vie culturelle et créatrice. En premier lieu, il s’agit de créer des ingénieurs et des scientifiques. Mais, on n’oublie pas non plus les traducteurs, donc des littéraires, ainsi que des artistes.

Les étudiants ouvriers des années 1915 sont en même temps des gens qui cultivent des idées politiques. Ils sont anarchistes, communistes. Certains deviennent chrétiens. Certains deviendront-ils fascistes ? Je ne le sais pas. Leur politisation va culminer en 1921 avec la « Marche sur Lyon » pour protester contre leur niveau de vie, et pour demander de l’aide de la part des gouvernements français et chinois. Pourquoi « sur Lyon », la marche ? Parce qu’ils ont su que c’est à Lyon que se créait une université chinoise, où les étudiants seront triés sur le volet, admis sur concours. Ceux-là veulent y être admis sans concours. Leur manifestation va leur coûter une expulsion hors de France. Parmi ces révoltés de 1921, un certain Zhou Enlai, futur premier ministre de Mao.

Symbolisme de la marche. Quelques années plus tard, les fascistes italiens feront leur « Marche sur Rome », et les communistes chinois leur fameuse et extraordinaire « Longue Marche ».

Après ces remous, l’Institut franco-chinois ouvrira ses portes avec, pour les étudiants choisis, l’interdiction absolue d’avoir la moindre activité politique. « Patrie des droits de l’homme », disent les Français, et on s’étonne que cela fasse rigoler les gens.

Parmi les étudiants qui sont passés par Lyon, dans les années 20 et 30, notons quelques figures au parcours brillant, pathétique ou palpitant.

institut-fr-ch-su-xuelin.1255015806.jpgSu Xuelin, qui est devenue un écrivain reconnu dans les années trente. Elle s’est convertie au catholicisme à la basilique de Fourvière. Elle semble avoir été très critique vis-à-vis de Lu Xun, ainsi que d’autres écrivains de gauche.

institut-fr-ch-chang-shuhong.1255015790.jpgChang Shu Hong, le fameux peintre de la Malade fièvreuse et du nu que certains trouvent anormalement musclé.

institut-fr-ch-jing-yinyu.1255015774.jpgJin Yinyu, traducteur de Romain Rolland en chinois et de Lu Xun en français. Il s’est jeté dans la rivière Huang Pu à son retour à Shanghai en 1930, rendu dément par une syphillis certainement contractée dans un bordel de Lyon.

institut-fr-ch-pan-yuliang.1255015742.jpgLa glorieuse Pan Yuliang, orpheline vendue comme prostituée dans un bordel à 13 ans, mariée quelques années plus tard (avec un client, j’imagine), elle parvient à être admise à Lyon, où elle perfectionne son savoir-faire, avant d’aller à Paris. Elle fera quelques aller-retour entre la Chine et l’Europe, mais s’installera en France définitivement. Ses toiles sont très représentatives d’un goût féminin et orientalisant des années 30.

Comme aujourd’hui, quand les Chinois vivaient à l’étranger, ils aimaient manger leur propre nourriture, dans leurs propres restaurants. À Lyon ils ont donc ouvert le premier restaurant chinois de France.

Traits chinois, lignes francophones

On pourrait croire que c’est incroyable, et pourtant c’est vrai : je suis arrivé de Chine, dans une université où une collègue était sur le point d’organiser un colloque international sur les écrivains francophones d’origine chinoise. Quand j’en parle en France, on pense que cela vient de moi, mais pas du tout. Je ne suis que le co-organisateur.

Je la connais bien, cette collègue, je la fréquentais déjà lorsque j’habitais à Dublin, avant d’aller en Chine. Puis au fil des années, elle s’est mise à se spécialiser dans ces écrivains d’origine chinoise, les François Cheng, les Shan Sa, les Dai Sijie.

Dans un restaurant chinois, elle m’invite à me joindre à elle pour organiser la chose, et nous voilà embarqués dans un colloque au contour évidemment un peu flous. Après réflexions, et aidés par des amis, nous sommes convenus d’un titre : « Traits chinois, lignes francophones« . Nous voulions jouer un peu sur l’idée de « trait » qui rappelle à la fois les idéogrammes chinois (constitués de traits), mais aussi de traits du visage et du tempérament (trait de caractère), ainsi que sur celle de « ligne » au sens des courbes d’un corps, de silhouette, mais aussi de lignes d’écriture. Bon, tout cela donne un titre un peu banal peut-être, mais qui possède assez de sens pour pouvoir être tiré dans plusieurs directions.

On se demande qui inviter comme « Guest speaker« . On a juste assez d’argent pour faire venir une personne, tous les autres participants doivent se débrouiller par leurs propres moyens. Plusieurs noms sont évoqués, plusieurs projets de lettres d’invitation écrits, puis des lettres sont envoyées, et le résultat des opérations tombe un beau matin : le grand écrivain Gao Xingjian accepte de venir à Belfast!

D’habitude, pour un colloque de ce genre, on obtient la visite d’un universitaire un peu réputé, qui a publié quelques bouquins relativement reconnus dans le milieu – et c’est justice, d’ailleurs, car c’est ainsi qu’une culture académique se forme et se développe – mais pas d’un prix Nobel de littérature! En outre, nous faisons coup double car nous aurons exceptionnellement deux « guest speakers » : l’auteur de la Montagne de l’âme, donc, et M. Zhang Yinde, professeur de littérature comparée à la Sorbonne. On peut dire qu’on a bétonné au niveau des invités.

Maintenant quels participants ? De mon côté, j’aurais aimé faire venir Neige, pour qu’elle nous parle d’internet en français, mais surtout pour que ce colloque lui soit une occasion de découvrir l’Europe, mais elle a finalement décliné l’offre, au prétexte bien compréhensible qu’elle n’avait rien à dire sur les sujets proposés. J’aurais aussi voulu que Ben vienne nous parler d’une des nombreuses problématiques liées à la Chine dans lesquelles il s’est formidablement égaré. J’attends sa proposition de conférence.

Nous avons eu des propositions intéressantes, venant d’Afrique et d’Europe, mais encore aucune venant de Chine, et je ne sais pas s’il faut s’inquiéter de cela.

Sinon, je lance ici un appel : quelqu’un serait-il disposé à venir nous parler de l’Institut Franco-Chinois ? C’était à Lyon, entre les années 20 et les années 40, la seule université chinoise basée à l’étranger. Il y a eu des thèse de doctorat soutenues, sous la direction de Marie Curie entre autres, il y a eu des peintres comme Zhang Su Hong dont Malade fièvreuse se trouve dans les réserves du musée des Beaux-Arts de Lyon. Des musiciens, des scientifiques, des hommes et des femmes.

Il y a eu aussi des écrivains comme « Jean-Baptiste » Jing Jinyu, traducteur de Romain Rolland et de Lu Xun. De retour à Shanghai, malade et désargenté, il s’est donné la mort en sautant dans la rivière Huangpu (1931).

On l’aura compris, je serais très peiné que le colloque ait lieu sur des écrivains et des artistes connus, et que rien ne se dise sur ces pionniers chinois qui étaient venus en France dès les années 1910. Je suis sûr que des chercheurs travaillent sur ce sujet, et seraient heureux de venir à Belfast, mais comment les trouver ?

Jouissance d’un rat (de bibliothèque)

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Les différents capitaux du voyageur

Nous avions assez d’argent pour quatre mois. C’est peu d’argent, mais c’est beaucoup de temps.

Nicolas Bouvier, cité de mémoire. 

Comme les voyageurs ne parlent jamais d’argent, qu’on ne sait jamais comment ils font pour trouver de quoi payer leur hôtel, louer leurs voitures, profiter de leur flânerie comme s’ils n’avaient pas à se préoccuper d’aller bosser le lendemain, j’ai décidé de le faire ici.

Le dernier contrat qui me liait à un employeur, l’université Fudan de Shanghai (allié à un contrat avec le consulat général de France), s’est terminé en juillet dernier. Les deux emplois conjugués me rapportaient l’équivalent de 1000 euros par mois. L’université me fournissait un logement, et je ne payais aucune espèce d’assurance ni de couverture, donc je vivais confortablement en Chine. Je n’ai aucune dépense annexe ni aucun crédit à rembourser, mon existence financière et boursière est d’une légèreté insondable.

Sans l’avoir cherché, j’ai économisé de l’argent (l’expression est malheureuse, il vaudrait mieux dire que de l’argent s’est trouvé amassé sur un côté) du surplus non dépensé sur lequel je vis en ce moment, et qui doit durer trois ou quatre mois, en attendant les prochaines rentrées d’argent.

Avant de quitter Shanghai, j’ai donc changé plusieurs dizaines de milliers de yuan RMB, sans trop savoir si je me faisais arnaquer ou non par la mafia locale qui me permettait de procéder à cette transaction. Je suis revenu en France avec 3500 euros et 300 livres sterling. Je laissais sur un compte chinois peut-être 5000 yuan RMB, peut-être plus, je ne sais pas.

Voilà, cela fait grosso modo 1000 euros par mois. C’est avec cette somme que je dois trouver des abris, mais aussi des habits, car je n’ai presque rien rapporté de Chine, et que je dois payer des titres de transports pour des trains, des bus, des bateaux, des avions et des voitures. On comprend donc que je privilégie des endroits où des amis peuvent me loger. D’abord parce que j’aime revoir mes amis, mais aussi parce que je dépends d’eux. Et pour relier les amis, je passe par des lieux où je dors n’importe où, auberges, voitures, salles d’attente, bars de nuit, salons de massage (ça, c’est pour faire pittoresque).

On le comprend aisément : les amis et la famille, ce sont des formes de capital. Ce n’est pas un capital avec lequel on fait du profit, il n’y a pas de capitalisme de l’amitié, mais c’est une richesse sans laquelle je ne pourrais pas voyager. Imaginons que je sois seul, ma carrière de voyageur serait encore plus pauvre que si j’étais sans argent et sans capital éducatif. 

Le sage précaire en majesté

Je termine mon année universitaire et mon voyage en Chine de manière éprouvante pour les nerfs. Je termine en fanfare, en serpentin, je termine en apothéose.

Les cérémonies de clôture succèdent aux dîners d’adieux, les discours et les embrassades s’accélèrent, se subdivisent et prolifèrent. J’ai l’impression de vivre une étreinte qui ne se desserre pas.

Dans les effusions dont je suis l’épicentre, il ne faut pas se le cacher, se jouent aussi des parties politiques. Des applaudissements éclatants ou des fleurs exclusives peuvent marquer une position pour ou contre des décisions prises et des décisions à prendre. Des messages subtiles sont envoyés. La surenchère d’hommages dont je fais l’objet est en réalité le théâtre de conflits sourds, ou de luttes d’influence. Chacun voit en moi, à sa guise, un allié objectif pour ses propres intérêts. L’une, en exagérant son affection pour moi, dit aux autres : « Vous voyez que je ne suis pas une cruche! Je m’entends super bien avec le professeur étranger », un autre, d’une voix de stentor, claironne sa bienveillance : « Nous sommes de bons amis, c’est bien la preuve que je n’ai pas aussi mauvais caractère que vous le prétendez. »

S’afficher à mes côtés peut aussi signifier qu’on favorise tel type d’enseignement ou qu’on rejette telle attitude culturelle. Je n’étais l’ennemi de personne, donc je suis l’idéal réceptacle des besoins d’expression qu’abritent les équipes et les classes. Un groupe, pour se sentir exister comme groupe, a souvent besoin d’un leader charismatique qui fasse l’union entre les membres en étant leur dénominateur commun. A défaut de leader, et à défaut de charisme, ils se choisissent un personnage, une poupée, quelque chose à adorer. Une adoration passagère, un transfert diront certains, qui m’a pris pour objet et qui s’essoufflera vite.

Quand on est le seul professeur d’un programme, ou le seul étranger d’une faculté, et qu’on est sur le départ, on devient cette poupée dont les gens aiment chanter les louanges. On devient un personnage d’autant plus chargé symboliquement qu’on est parfaitement inoffensif. Le sage précaire se trouve alors lesté de tout un bagage de bonté, les joues creusées par l’émotion, la tête lourde de couronnes tressées par d’adorables jeunes gens qui veulent vibrer.

La misère morale du recruteur

A Shanghai, le XXXX 

Cher monsieur,

Je reconnais que les conditions que nous vous offrons sont à la fois précaires, incertaines et insuffisantes. Vous insinuez avec raison que nous ne manquons pas de toupet de chercher à vous attirer avec un tel salaire, mais la réalité est que nous n’avons pas vraiment d’autres choix : nous cherchons des profils expérimentés et hautement diplômés, prêts à travailler pour presque rien. Je comprends que vous ayez trouvé mon courrier « drôle et honteux en même temps ». Mais il se trouve que d’autres candidats de valeur restent intéressés par l’offre malgré le bas salaire.

Vous parlez de « misère morale » à propos du fait que, tout en étant lecteur moi-même, j’aide à recruter d’autres lecteurs. Je ne suis pas certain de comprendre ce que vous vouez dire mais cela m’a fait réfléchir de la manière suivante. Comme je suis exploité, je devrais me battre pour améliorer les conditions de vie des gens de mon espèce. Or plutôt que de me battre, j’aide ma hiérarchie à exploiter d’autres glandus. Il est vrai que, vu sous cet angle, mon action manque de noblesse morale et de conscience sociale.

Il ne faut pas oublier, cependant, qu’un professeur d’université chinois gagne en moyenne 400 euros par mois, et que cela représente le double du salaire moyen à Shanghai (ville la plus riche du pays). Mon revenu mensuel est, comme je l’écris dans l’annonce, d’un petit millier d’euros, grâce à un travail supplémentaire payé par le consulat, à quoi s’ajoute un logement fourni par l’université ; tout cela me rend incroyablement privilégié par rapport à mes collègues chinois – qui me sont pourtant supérieurs du point de vue de la qualification – et m’interdit tout jugement d’indignation devant le sort réservé à l’éventuel lecteur étranger qui voudra bien tenter l’aventure ici.

Si le salaire de ce dernier s’avère ne pas dépasser les 500 euros par mois, il bénéficiera des conditions de vie de tous les lecteurs étrangers en Chine, parmi lesquels on trouve un peu de tout, des normaliens, des docteurs, des agrégés en disponibilité, bref tout un petit monde qui se confronte à la précarité pour des raisons qui lui sont propres.

Tout ceci pour mettre en contexte la « misère morale » qui est la mienne, et en espérant que vous ne nous en voudrez pas trop d’avoir eu le désir de nous attacher vos services pour un traitement si peu reluisant.

Je me dis bien à vous,

XXXX
 

Lettre de motivation : l’art baroque d’un lettré précaire

Sigismond, dans son monde de signes et de déchiffrage, est sorti de sa réserve pour postuler à l’emploi de professeur étranger dans mon université. Il est précaire au point de ne pas savoir comment il gagnera sa vie à partir du mois de juin. Il a toutes les qualités requises, mais ne supporte pas d’écrire une lettre formatée. Quelque chose en lui le pousse à donner à son courrier une tournure inédite. Il prend un risque mais il mesure les risques, à sa façon et selon sa conception des choses. Extraits :

« Si, en effet, je suis venu enseigner le français en Chine, c’est pour un certain nombre de raisons qu’il serait un peu long d’ énumérer ici en détail, mais dont les principales sont et restent : l’envie d’abord d’appréhender de la façon la plus radicale qui soit une culture si souvent —et faussement sans doute— définie comme diamétralement opposée à la mienne, à la nôtre ; le devoir, ensuite, découlant selon moi tout naturellement de cette envie, d’y travailler de l’intérieur à ce qui depuis toujours constitue mon domaine d’élection, les langues, à commencer bien sûr par ma langue maternelle, la langue française. Car c’est toujours poussé par le souci de mieux connaître celle-ci que je me suis adressé à celles-là, espagnole, grecque, chinoise ou, plus récemment,—japonaise. »

 Quand il tombe là-dessus pour la première fois, le recruteur se dit qu’il a affaire à un original, un inadapté qui n’a aucune chance dans un contexte de grande concurrence. Le style littéraire de la lettre donne d’abord l’impression d’une incapacité à s’adresser à un recruteur qui n’a d’existence que codifiée. Sigismond ne veut pas de relation codifiée à l’avance, et donc, il se livre plus amplement.   

 « Ce même souci est plus que jamais à l’œuvre et puissamment s’agissant de la Chine et de la langue chinoise officielle. cette obsession de la langue bien parlée, écrite et pensée, quelle qu’elle soit, est certainement la meilleure garantie que je puisse vous offrir que, si par extraordinaire je venais un jour à pouvoir mettre en valeur la langue et la culture française dans votre établissement, je le ferais de tout mon cœur. »  

Sigismond pense que la lettre de motivation doit apporter un supplément d’âme. Soit. Il faudrait plutôt parler d’un supplément de coeur, car Sigismond ne veut parler que de cela, du coeur, car il sait l’importance que cet organe revêt dans la culture chinoise.  

« Un cœur appuyé et renforcé toutefois par certaines compétences, car seul il n’y suffirait pas, un cœur fortifié par un certain nombre d’expériences, étalées sur presque dix années et glanées ici et là en fonction des connaissances poursuivies, en Europe, puis ailleurs, et enfin en Asie, puisque l’Asie nous intéresse particulièrement ici. »  En réalité, il ne faut pas se moquer de Sigismond. Au contraire, cette lettre baroque et trop personnelle est la marque d’un samouraï qui a une trop haute opinion de sa mission et de son interlocuteur pour ne pas les situer d’entrée sur un terrain d’élite, hautain et classique. Mon ami considère le doyen de la faculté de français comme un lettré, quelqu’un qui aime la vraie prose. La stratégie de séduction de Sigismond est bizarre, mais elle est pleine de sens : il veut toucher le vieux fond d’homme assis qui sommeille en tout professeur d’université. Il cherche, par la seule force du style, par une sorte d’efficace à laquelle ne croient que les poètes, à ramener le doyen vers sa nature de savant ébloui par la beauté des mots. Lui faire quitter ses modalités habituelles de recrutement pour imposer un autre espace, espace de confidence, espace littéraire où d’autres règles peuvent prévaloir. Il croit possible de convaincre en transgressant les règles, et cette croyance témoigne finalement d’un bel optimisme et d’un immense respect pour son correspondant.

« « Une lettre de motivation ne doit pas s’écarter d’une forme consacrée par l’usage : elle doit notamment ne pas être trop longue, etc. », combien de fois n’ai-je pas enseigné avec une belle assurance ces préceptes à mes étudiants ?  Sans doute pense-t-on toujours que son propre cas, puisque unique, mérite en soi une forme particulière, et que dès lors qu’il s’agit de sa vie et de ses « mérites », une entorse aux règles est tolérable, sinon désirable. J’ai donc doublement enfreint la coutume établie dans cette longue lettre manquant de substance : je n’y ai pas fait acte de professeur ; je n’y ai pas caché mon cœur à l’ouvrage derrière un mur épais de faits tangibles. Ainsi, au lieu d’aller tout de suite à l’essentiel, lequel consisterait à vous dire sans détour que je ne fais pas autre chose ici, à la satisfaction du plus grand nombre, que ce que j’aurais mutatis mutandis à faire chez vous, savoir « Cours d’écriture, de littérature, de méthodologie (dissertation, synthèse, mémoires, initiation à la recherche…) ; cours de fle et cours orienté en sciences sociales pour une classe d’étudiants en sciences sociales », je semble préfèrer risquer, même dans le contexte crucial pour mon avenir d’une recherche d’emploi, de m’en passer et vous parler plutôt d’affinité, de sentiment, de cœur enfin, pour justifier ma candidature. Sans doute est-ce que je sais ne pas m’adresser à un lecteur ordinaire. »   

Tout est dit. Peut-être n’a-t-il pas tort de procéder ainsi. Moi, quand je bois un verre avec lui, je lui dis qu’il déconne, qu’il ferait mieux de montrer qu’il sait s’adapter aux règles, mais qui suis-je pour donner des leçons ? Si mes collègues sont touchés par sa sincérité, son coeur et sa personnalité, il aura montré une voie possible aux sages précaires : la voie tortueuse de l’intransigeance et du classicisme sculptural, celle de la morgue des sages antiques qui, dans leur tonneau, ne s’adressent qu’à des égaux. 

  

Accélération du guerrier

Certains jours sont des accélérateurs existentiels. Alors qu’on stagne tranquillement dans son coin, sans ennuyer personne, notre vie repart à l’abordage en quelques heures.

Cette journée-là, j’eus le bonheur d’enfin m’entretenir intimement avec une femme de grande beauté, qui me faisait rêver depuis six mois. Elle me dit : « J’aimerais bien apprendre la philosophie avec toi. »

Tu veux dire « parler sagesse » ? Spiritualité ? Energie et tutti quanti ? Parler précarité, tout ça, désaffiliation, flottement de la vie ? Mais non, elle veut de la vraie philosophie, des concepts durs comme des pierres, et qui se déploient longuement, comme la mer.

Je dis banco. Jouer le Fontenelle moderne, voilà qui va réchauffer mon hiver enneigé. La pluralité des mondes, madame, c’est finalement ce qu’ont réinventé nos penseurs français postmodernes. Ah mais il est six heures, souffrez que je vous invite à manger un repas ouighour.

De retour à la maison, le message d’un professeur français, écrivain subtil de son état, me remet sur les rails d’un désir de thèse de doctorat, et me relance.

Des informations concordantes me font miroiter des aides à la recherche qui me permettraient de vivre trois ans en faisant ce qui, à mes yeux, constitue la plus belle des existences : voyager dans les bibliothèques du monde entier, lire, écrire, découvrir des textes magnifiques et les mettre en valeur, prendre des théories à bras le corps et les faire vibrer les unes dans les autres.

C’est alors qu’une journaliste d’un magazine chinois m’envoie un e-mail pour me demander un article dont je lui avais parlé un jour et que je croyais oublié.

Les projets s’entrechoquent et, tandis que mes amis profitent du nouvel an chinois pour aller au soleil, je fais le choix inverse, je fourbis mes armes sous la neige de Shanghai pour être prêt à frapper au moment opportun.

Faire avancer les projets en douce, comme s’ils étaient des machines de guerre. Parce que le sage précaire est un peu un guerrier, on ne le dit pas assez.

Un guerrier de quel type ? C’est une question dont je traiterai dans un autre billet, car il faudra convoquer les grands stratèges chinois et européens, ce ne sera pas une mince affaire.