Belfast et Charlie hebdo : une affaire de réputation

Une petite polémique agite un peu l’université de Belfast où j’ai fait ma thèse. Un débat, ou un symposium, était prévu en juin sur Charlie Hebdo, et a été « annulé » par la hiérarchie, pour deux raisons : la sécurité et la « réputation » de l’université.

La « réputation », on croit rêver. Qu’est-ce qu’on s’en fout de la réputation, je vous le demande.

D’habitude, ce genre de nouvelle n’intéresse personne et l’administration poursuit son office avec l’aveuglement dont elle est coutumière. Cette fois-ci, on ne sait pourquoi, cela a créé des remous, et le sage précaire s’en félicite.

L’écrivain Robert McLiam Wilson a dit dans un tweet qu’il n’était pas très fier de sa ville natale, et qu’il était au contraire « BEYOND proud » d’écrire dans les colonnes de l’hebdomadaire satirique. Ses romans Ripley Bogle et Eureka Street se déroulaient partiellement à Belfast et ont assuré à l’auteur une très grande affection de la part des lecteurs francophones et anglophones. Il séjourne à Paris depuis des années et semble avoir beaucoup de mal à écrire de nouveaux livres. Il exprimait déjà dans ses romans une espèce de mépris pour la grande institution universitaire de sa province natale. Ripley Bogle raconte l’histoire d’un pauvre catholique né dans les ghettos ouest de la ville, et qui réussit à intégrer Cambridge, comme par miracle, avant de sombrer dans la clochardise à Londres. Toute évocation de Queen’s university of Belfast est chez lui accompagnée de moquerie ou de dédain. Dans ses écrits de fiction, de « non-fiction » ou dans ses interviews, on note une même prise de distance méprisante. L’affaire de l’annulation du débat sur Charlie lui donne une nouvelle occasion pour railler cette université « provinciale » et « étroite d’esprit ».

Les réseaux sociaux ont pris le relais de l’information, la presse anglaise aussi, puis la presse française. C’est la hiérarchie de l’université Queen’s qui a dû être choquée. D’habitude, elle étouffe la liberté d’expression en silence, ou elle intimide les personnels en catimini ; il est rarissime que l’on fasse la publicité de ses méfaits. J’imagine d’ici la panique qui s’est emparée de certains bureaux de University Square. La réputation de leur temple, qu’ils voulaient protéger, était en train de voler en éclat en révélant une nature craintive, brutale avec les faibles, courbée devant d’obscures puissances.

J’avais raillé moi aussi, en d’autres temps, l’étrange arrogance de cette institution nord-irlandaise qui voulait se faire plus grosse qu’un boeuf. J’avais aussi écrit sur le malaise qui me serrait le cœur devant l’auto-satisfaction qu’elle mettait en scène. Elle voulait de toute force jouer dans la cour des grands et procédait à de multiples décisions plutôt navrantes pour la liberté d’expression et pour l’éthique de la recherche.

Depuis l’annonce de l’annulation, et le tweet de McLiam Wilson, j’entends plusieurs membres du personnel sortir du bois et avouer tout haut leur désaccord avec leur hiérarchie. Cela fait plaisir de voir des enseignants chercheurs prendre enfin le risque de se faire taper sur les doigts. On ne se rend pas assez compte que les carrières universitaires sont des choses fragiles, qu’on peut être bloqués à cause d’une prise de position, d’une inimitié ou même d’un écrit jugé inapproprié.

Un autre écrivain de Belfast (qui en compte une myriade, il faut le préciser, car Belfast est une ville hautement littéraire, tout à fait à la hauteur de l’Irlande tout entière et même du Royaume-Uni), Glenn Paterson, s’est aussi décidé à prendre position, tout en précisant un fait important : il gagne sa vie en enseignant à Queen’s, car les écrivains ne peuvent pas vivre de leur plume. Donc écrire sur un blog qu’il se désolidarise de sa hiérarchie, même à propos d’un événement mineur, c’est prendre un vrai risque pour lui.

Au final, c’est un beau couac de communication que vient de nous offrir l’université, un couac qui va entacher précisément sa précieuse réputation.

Danse des lions pour l’année du mouton

Lyon, 22 février 2015, photos Rebecca Qu
Lyon, 22 février 2015, photos Rebecca Qu

Dimanche 22 février, le quartier de la Guillotière, à Lyon, était repeint aux couleurs flamboyantes de la fête chinoise.

Depuis que je suis tout petit, j’entends parler d’un « quartier chinois », près de la place du Pont. Cela fait des lustres que des Chinois et des Vietnamiens viennent s’installer ici, le long de la rue Pasteur. Ce jour de février 2015, je déambule dans les rue du quartier chinois baignées d’odeur de brochettes et de mets asiatiques. La foule arrive tranquillement, et l’on voit les descendants d’immigrants se faire la bise à la lyonnaise et se parler avec l’accent d’ici.

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Nous savons qu’à Lyon, une présence chinoise est identifiée depuis les années 1910 et les premiers échanges qui mèneront à l’Institut franco-chinois.

Cet institut se trouvait sur les hauteurs de la ville, dans le quartier de Saint-Just. Mais sans doute les nouveaux arrivants ont dû trouver un autre quartier pour s’établir, un quartier avec davantage d’immeubles et davantage de devantures, pour y ouvrir des magasins, des boutiques d’artisans et des cantines.

 

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Le quartier chinois jouxtant les universités Lyon 2 et Lyon 3, nous y avons passé beaucoup de temps dans les années 90. C’est rue Pasteur qu’habitaient Ben et Philippe, binôme que nous appelions « Les Ignobles ». Et c’est rue Pasteur que nous passions le plus clair de nos études, de nos soirées et de nos conclaves. Nous formions une espèce de bande de six ou sept personnes, un groupe informel au contour peu défini. Mais nous formions bien une société, car les autres nous identifiaient comme telle, au point qu’ils avaient fini par nous appeler collectivement « les Ignobles ».

 

 

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Je passais mon temps à préciser que non, je n’étais pas stricto sensu un Ignoble. Les Ignobles, si l’on voulait parler avec rigueur, c’était Ben et Philippe, et personne d’autre. Moi, j’étais un compagnon de route, si l’on y tenait, mais sur l’échelle de l’ignominie, je ne valais pas un kopeck. Je ne me torchais pas tellement la gueule, je n’oubliais jamais les événements des soirées de la veille, je ne pétais pas trop les plombs et mes idées ne débordaient pas du politiquement correct. Pas assez de gouffre ni assez d’abîmes pour prétendre au titre prestigieux d’Ignoble.

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Nous étions tous, à notre manière, des immigrés de l’intérieur. C’est donc un quartier d’immigrants, indéniablement. Comme je commence à m’ennuyer tout seul, j’appelle une amie doctorante qui habite une de ces rues et qui m’invite à prendre un café chez elle. Il n’y a qu’en France qu’on voit cela : une fille ne craint pas d’accueillir un homme chez elle, dans sa chambre d’étudiante.

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Plus tard, je retrouve dans la foule une amie chinoise, doctorante elle aussi, qui prendra de nombreuses photos de la danse des lions que nous avons réussi à voir de près, grâce à une longue patience et une véritable science des mouvements de foule. Elle m’a présenté des amis et nous avons retrouvé encore d’autres amis dans un café.

La vie d’étudiants toujours recommencée.

 

L’écrivain sans ceinture à Paris 8 : errance irlandaise et hospitalité algérienne à Saint-Denis

Dieu sait pourquoi, je ne portais pas de ceinture à mon jean le jour où je donnai cette conférence à Saint-Denis. Titre de la présentation :

Voyage au pays des Travellers, by Guillaume Thouroude. Ethnography of a Nomadic Minority in Ireland

D’ailleurs, tout bien considéré, j’étais habillé un peu comme un clodo ce jour-là. Encore une fois, Dieu seul sait pourquoi. Bon, l’objet de la conférence était le monde des nomades irlandais, alors, à la rigueur, avoir l’air d’un romano pouvait être perçu comme une tentative, de la part du conférencier, de se mettre dans l’ambiance du thème choisi.

J’honorais une sympathique invitation lancée par une faculté de civilisation britannique, dans le cadre d’un séminaire doctoral sur la question de la frontière. La doctorante à l’origine de cette initiative, doctorante  qui s’est identifiée à moi comme « kabyle », m’accueillit et me fit visiter le campus. Belle ambiance, très cosmopolite. Nous croisons une autre Kabyle, voilée, qui prend congé de son amie par un étrange « Vive l’Algérie ». Ma doctorante me regarde et, pour évaluer mes origines ethniques, me demande en souriant : « Pour vous c’est plutôt Vive la France ? »

Oh, moi, je suis pour que tout le monde gagne. Vive l’Algérie, vous avez raison.

Un problème de clés nous empêche d’entrer dans la salle de conférence. Ce contretemps nous permet de marcher dans les couloirs et de faire la connaissance d’une doctorante italienne aux yeux splendides, dont la thèse porte sur Proust. Nous rencontrons aussi des géographes, grâce à qui nous obtenons de jolies cartes vintages de l’Irlande.

Puis nous nous reposons sur la pelouse en attendant l’heure de mon intervention. Pour compléter le tableau de ma déconvenue vestimentaire, j’ôte mes chaussures et prends un selfie avec mon amie algérienne. Elle me dit qu’elle connaît un bon restaurant kabyle dans une rue de Saint-Denis. C’est décidé, nous irons dîner là-bas après mon exposé.

Ma conférence se passe sans heurt majeur. Je fais le choix illogique de me lever à plusieurs reprises, soit pour détailler la carte de l’Irlande, soit pour montrer aux étudiants un des dessins de mon frère qui illustrent mon livre sur les Travellers. En toute circonstance, je dois garder une main sur mon pantalon pour ne pas me retrouver en caleçon devant l’auditoire, majoritairement féminin.

Avec, sur le dos, la chemise en jean de mon père, trop grande pour moi, et aux pieds, des souliers de faux jeunes achetés sur un marché de Saint-Denis le matin même, j’ai donné involontairement une image prometteuse de la sagesse précaire : s’adresser aux élites de la nation en costume de mendiant.

En mangeant chez le Kabyle d’une rue piétonne de Saint-Denis, je dis à mon amie que je ne connais que l’abbatiale de cette ville, et que je serais ravi qu’elle me fasse visiter son quartier si elle en a le temps. Elle accepte avec plaisir car, de toute façon, elle m’hébergera chez elle ce soir. Plaît-il ? « Oui, mon unité de recherche a bien voulu te payer le train mais pas l’hôtel. Alors je te prête mon appartement et j’irai dormir chez une copine. » Je proteste, je ne peux pas la déloger de chez elle, mais elle insiste avec tant de chaleur  et de simplicité que je ne peux pas refuser.

« Je viendrai te chercher demain matin à ton réveil pour prendre le petit déjeuner avec toi, et après on visitera Saint-Denis. Il y a un marché avec plein de choses intéressantes… » Elle sourit, elle a envie de dire un truc mais quelque chose l’en empêche. Je souris en retour pour l’encourager : « Tu trouveras une ceinture pour ton pantalon si tu veux. »

Nous éclatons de rire. Vive l’Algérie.

Entretien d’embauche

J’étais en visite chez un ami hier, le jour où mon entretien d’embauche était prévu.

Comme les employeurs sont en Irlande, l’entretien s’est fait au téléphone. Cela tombait mal, je ne suis pas bon au téléphone. Je me suis malgré tout installé dans le bureau de mon ami, pour que le calme et les livres qui l’habitent m’inspirent une certaine sagesse, et j’ai fait ce que j’ai pu.

Les trois professeurs et conservateurs qui composaient le panel étaient parfaitement aimables et respectueux, ils ne posaient pas de questions pièges, et pourtant j’avais l’impression d’être à côté de la plaque tout le long de la discussion. C’est pendant cet entretien que je me suis rendu compte que je n’avais en fait aucune idée précise de ce en quoi le job consistait. Je n’avais pas mesuré l’obscurité dans laquelle je me trouvais.

Quand on m’a demandé de parler de l’aspect bibliothécaire de l’emploi, j’ai brodé autour de mon amour pour la National Library d’Irlande. C’est un lieu magique pour moi, j’y passais des jours, quand j’étais novice à Dublin, en 1998 ou 1999. J’y lisais des trucs sur Beckett, j’y écrivais des lettres à ma correspondante australienne rencontrée à Sligo. J’y communiquais avec James Joyce qui y a mis en scène une scène de Ulysses. Voilà qui a dû leur faire une belle jambe, à mes employeurs irlandais.

Je suis sorti de l’entretien passablement déprimé, mais dans le même temps, je ne suis pas sûr d’être capable d’une meilleure performance que celle-là au téléphone, en langue anglaise. J’ai fait passer une sorte d’enthousiasme, un enthousiasme d’amateur, et c’est là toute ma force. Au fond, pourquoi emploie-t-on un sage précaire ? Certes pas pour une adéquation parfaite de l’impétrant avec l’administration et l’université, mais plutôt pour la créativité présumée d’un enthousiaste généraliste.

Si j’échoue, et il n’y aurait rien d’injuste à cela, je n’aurai rien de fondamental à me reprocher, et c’est le principal. Si c’est un succès, par contre, j’irai vivre quelques mois à Galway, dans l’ouest de l’Irlande, et quelques mois à Dublin, à l’est. C’en serait fini des vacances cévenoles.

Réponse en fin de semaine.

Postuler en Amérique, depuis les Cévennes

C’est aujourd’hui la date limite pour les dossiers de candidature dans les universités américaines. J’ai postulé pour deux postes d’ Assistant Professor de français, dans les départements de Roman studies des universités de Californie et de Milwaukee.

C’est un soulagement d’en avoir terminé avec ces candidatures, un véritable soulagement. Pour moi, écrire en anglais des lettres de motivation, des projets et des CV, c’est une torture. Mon anglais est celui de la rue, mâtinée de connaissance universitaire. Si je lis sans problème, je m’exprime comme un étranger indécrottable. Je suis dans la position de l’immigré qui doit faire sa place dans une société aux codes raffinés qui lui échappent en partie.

J’imagine que ma position est celle d’un Russe, habitant en France depuis quelques années, ayant fait un doctorat de russe dans un pays francophone, donc légitime en tout point pour enseigner le russe et la culture slave, mais dont la maîtrise du français laisse à désirer. Ses possibilités d’obtenir un poste d’enseignant doivent dépendre entièrement des autres : si le département de russe est rempli de Français russophones, on peut avoir besoin de lui. Si l’équipe en place comprend déjà un ou deux Russes au fort accent, et si les couloirs de la fac connaissent déjà des relents de vodka et de mélancolie brumeuse, on se passera de ses services.

Mes trois « références » ont envoyé leur lettre de soutien (du moins j’espère qu’il s’agit bien de soutien !), et je suis heureux d’annoncer que maintenant, je peux hiberner un peu. Je postulerai encore, car on ne peut pas espérer être pris à Berkeley quand on est un sage précaire de quarante ans, mais au moins il ne sera pas dit que je n’ai pas essayé, et que j’ai laissé passer des caravanes sans lever le petit doigt.

Ecrire pour Télérama

J’ai le plaisir d’annoncer la parution du hors-série de Télérama (septembre 2012) dans lequel je signe un article de quatre page sur les Travellers irlandais. Le titre de mon article n’est pas de moi, il a été conçu par l’équipe du magazine culturel : « Tinkers, contre vents et marées ».

Gilles Heuré, le directeur de ce numéro spécial « Bohèmes », a dû entendre parler de mon petit livre d’ethnologie vagabonde dans quelque article de Libération ou dans une émission de France inter, et s’est dit que, parmi les images habituelles des bohémiennes à la Carmen, ou des gitans à la Django, on pouvait faire de la place pour ces Tinkers irlandais que peu de gens connaissaient en France.

Il m’a donc demandé un article qui présente cette population nomade, en reprenant le ton qu’il avait apprécié dans mon livre, et en insistant sur tel ou tel aspect qui avait attiré son attention, tout en indiquant un nombre de signes qui permettrait de couvrir une double-page dans le magazine. Finalement, comme les illustrations sont superbes et relativement nombreuses (des photos de Josef Koudelka et d’Inge Maroth), mon article court sur quatre pages. Cela ne donne pas plus à lire, mais plus à regarder, et surtout, cela donne plus de place à mes chers Pavees.

En trois courts paragraphes, je viens d’utiliser trois mots différents pour évoquer une même communauté : « Pavee« , c’est le mot qu’ils utilisent en langue Cant, leur langue, pour s’auto-désigner . « Tinker« , c’est le nom qui leur fut longtemps assigné, avant de devenir péjoratif. « Traveller« , enfin, est l’appellation actuelle, en langue anglaise, qui sert pour tous à désigner cette minorité sociale nomade et discriminée que sont les nomades d’Irlande.

Bref. Ce qui me plaît, dans cette aventure éditoriale, outre le pur plaisir de feuilleter ce très bel objet de presse, et en dehors de la fierté d’y voir mon nom, c’est la diversité de réactions que je rencontre autour de moi en fonction de ce que je publie. De tout ce que j’ai réalisé (achevé) en 2012, c’est clairement ma thèse de doctorat qui m’a demandé le plus de travail, le plus de joie, le plus d’émotion, le plus de souffrance, et dont la fin heureuse m’a apporté le plus de satisfaction. Mais pour beaucoup de gens qui ont aussi fait des thèses ou non, c’est la publication d’un livre de voyage en Irlande (celui qui suit à la trace ces fameux Pavees) qui impressionne plutôt.

Pour d’autres, ce qui mérite de hausser les sourcils, c’est la parution d’un ouvrage collectif aux Presses de l’université de Montréal, car, je suppose, c’est  une publication proprement universitaire, et résolument international. Soit. 

Mais pour d’autres encore, ce n’est rien de tout cela. Pour certaines personnes rencontrées, faire une thèse, des livres, tout cela est sympathique mais ne vaut pas que l’on s’exclame.  Cela tombe bien, je n’aime pas beaucoup que l’on s’exclame. Ce qui étonne ces gens un peu blasés, au contraire, c’est le fait d’ « écrire pour Télérama ». C’est pourtant la chose la plus facile que j’ai faite cette année (avec l’aide de mon amie Sarah, cependant, que je tiens à remercier ici pour son excellent travail de relecture et de conseil, dans une de ces parenthèses qu’elle n’apprécie guère.)

C’est ainsi, et il faut s’y faire. On peut suer sang et eau pour faire avancer la science et n’inspirer qu’une polie indifférence. Dans le même temps, on peut éructer dans un micro de France Bleu et allumer des étoiles dans certains yeux. Cela est bien connu. En revanche, on ne m’enlèvera pas de l’idée que si l’on se borne à « écrire pour Télérama » sans entreprendre de gros travaux souterrains plus austères, moins lus, cette relative visibilité tombe à l’eau très rapidement. La thèse de doctorat, au final, est peut-être moins glamour, mais c’est sur elle qu’il faudra s’appuyer pour la suite des aventures, s’il est envisageable d’imaginer une suite.

Harrison et les origines américaines du postcolonialisme

Certaines choses me frappent dans le monde anglo-saxon : mes amis américains, qu’ils soient canadiens, « états-uniens » ou brésiliens, ne parlent jamais des peuples autochtones, ceux qu’on appelait abusivement les « Indiens » d’Amérique. C’est comme s’ils n’avaient jamais existé. Je me souviens d’amis brésiliens qui taxaient la France de colonialisme et me demandaient ce que nous étions allés faire en Algérie : « La même chose que vous quand vous vous êtes installés au Brésil », ai-je répondu.

C’est le grand impensé de la vie américaine. On peut prendre le problème par tous les bouts, on se heurte à l’innommable extermination des autochtones. La vie américaine est, plus qu’aucune autre, fondée sur un crime inexpiable. Alors comme c’est impossible d’expier ce crime, il faut l’occulter.

C’est un peu ce que dit un personnage du grand roman de Jim Harrison :

« On ne veut surtout pas comprendre quelqu’un quand on lui vole ou lui a volé tous ses biens. La moindre compréhension entraînerait un sentiment de culpabilité insupportable. » Dalva, 1987, trad. B. Matthieussent, 10/18, p. 103.

C’est en lisant cette phrase en apparence banale que j’ai compris l’origine des études postcoloniales. Parmi les nombreuses choses qui me gènent chez les universitaires postcolonialistes, il y a une forme de radicalité aveugle selon laquelle les Occidentaux sont toujours les grands coupables, les criminels, et les cultures « dominées » sont toujours perçues comme dévastées, violées, anéanties.

Nombreux sont ceux qui, en sourdine, protestent devant ces simplifications un peu grotesques. Mais j’ai ici une part d’explication : les études postcoloniales ont vu le jour dans les universités américaines, où le sentiment de culpabilité est en effet insupportable. Et leur acte de naissance fut peut-être d’étendre à tout le fait colonial ce qui s’est passé avec les Indigènes d’Amérique.

We are exceptional!

C’est le slogan de l’université Queen’s, où j’ai passé les quatre dernières années.

Entre nous, les thésards et les maîtres de conférence, quand nous buvons des pintes, nous nous posons des questions. Pourquoi un tel slogan, « Nous sommes exceptionnels » ? Pourquoi tant d’arrogance ? D’où vient cette étrange mégalomanie ? Une si petite province, quelle folie des grandeurs ! Une ville dont le centre est toujours calme et assoupi, pourquoi une telle excitation ?

Car il faut dire les choses sans fard : Queen’s est une fac très agréable, que je recommande à tout le monde ; les conditions de travail y sont incomparables avec les universités françaises, mais on chercherait en vain le caractère « exceptional« .

Plus généralement, on peut s’étonner que des professionnels de la communication puissent s’accorder sur un truc pareil : « We are exceptional« , qui se décline sur tous les murs et tous les documents issus de ce temple des diplômes. Il doit y avoir une raison. Qui visent-ils ? Quel effet cherchent-ils ? C’est peut-être en listant les cibles que l’on peut trouver des réponses à ces questions :

Ils visent des étudiants étrangers (car ces derniers paient des frais d’inscription très élevés, donc remplissent les caisses) ; auquel cas ils espèrent peut-être que les Indiens et les Chinois prendront ce slogan au pied de la lettre et seront prêts à dépenser des millions pour venir.

Ils visent les entreprises locales et nationales en vue d’investissements massifs : cette affirmation est donc une sorte de promesse de visibilité. C’est aussi une façon de dire au monde marchand que l’on n’est pas une bande d’intellectuels torturés et/ou progressistes, mais que l’on est jeunes, positifs, capables de folies et de démesure : pour pouvoir dire « je suis exceptionnel », il faut déjà en avoir dans le pantalon. Et donc être, bon an mal an, bankable.

Ils visent la population nord-irlandaise dans son ensemble : c’est peut-être une façon de communier avec la société dans le chauvinisme provincial. Nous sommes exceptionnels, c’est-à-dire nous nous sommes sortis de grands périls, nous avons « surmonté nos différences » et nos oppositions, nous avons réussi à rester nous-mêmes en « restaurant la paix » (le fameux peace process), et c’est un accomplissement exceptionnel. C’est en effet le type de discours qui est constamment servi dans les médias, donc le slogan peut être efficace pour incarner l’Irlande du nord en tant qu’institution.

Ils visent les entreprises étrangères ; dans ce cas, cette exclamation a pour but d’exprimer la « confiance en soi » qui est si importante dans la culture américaine. Etre confiant, au risque de passer pour arrogant parfois, est le signe d’une bonne santé, d’une capacité à agir, d’un professionalisme de bon aloi.

Voilà les quelques hypothèses qui nous sont venues, l’autre soir, dans un pub de Stranmillis. Mais aucune ne nous a paru satisfaisante. Nous avions beau trouver de nouvelles explications, nous restions toujours sur le seuil et, nos pintes vidées et roulant des cigarettes dehors, nous avions toujours le sentiment de ne pas comprendre la raison qui poussait une université à oser une telle communication.

Journées blanches à Belfast

Mes journées sont blanches et lisses. Rien ne se passe dans la vie du sage précaire, qui n’a jamais été aussi oisif.

Captif, tardif et dubitatif, j’attends que les semaines en finissent jusqu’au jour où je prendrai l’avion pour la France.

On me demande ce que je lis ? Rien. Ce que je fais ? Rien. Si j’écoute de la musique ? Plutôt crever la bouche ouverte. Même la discographie complète du chef d’orchestre William Steinberg (1899-1978), que j’ai gravée sur mon ordinateur portable, je ne l’écoute presque pas.

Ces jours de battement constituent la période que j’avais planifiée comme succédant à ma soutenance de thèse. Au Royaume-Uni, il est fréquent que les thèse soient acceptées par le jury après une série de corrections à apporter au manuscrit. J’étais prévenu : quelques jours ou quelques semaines de travail seraient nécessaires avant que je sois de nouveau libre de mes mouvements. Au pire, la hiérarchie pouvait me demander de me remettre à l’ouvrage une année entière. J’avais donc prévu de rester quelques semaines à Belfast, et n’avais pas réservé de billet retour.

Le hasard a voulu que ma thèse a été acceptée telle quelle, sans autres corrections à apporter que trois fautes d’orthographes, (corrigées avant même la soutenance car mon père les avait déjà repérées lorsqu’il avait feuilleté la chose.)

J’avoue que j’ai été pris au dépourvu. Incrédule, j’attendais un courrier qui devait m’annoncer officiellement la décision de la hiérarchie, et m’enquérir de relier deux exemplaires de ma thèse, selon le protocole de l’université, de faire signer des formulaires et de remettre une dernière fois tous ces documents à l’administration.

Ce courrier, je l’ai reçu hier, c’est-à-dire deux semaines après ma soutenance.  J’ai donc passé deux semaines vides. Les amis qui m’hébergent étant au Portugal, je me suis retrouvé seul dans un appartement confortable, à attendre sans but et sans activité.

C’était délicieux. J’ai beaucoup dormi, beaucoup regardé la télévision. Je me suis beaucoup prélassé, et ai repris du poids en mangeant les saloperies que mon pays d’adoption aime produire. Mon corps s’est tellement relâché que des boutons ont poussé sur ma peau, comme des champignons sur un sol ombragé.

Mon esprit s’est lui aussi beaucoup relâché mais je préfère oublier ce qu’il a bien voulu produire de son côté : l’équivalent mental des boutons de fièvre ne doit pas être publié sur la toile, ni nulle part ailleurs.

Ce jour où je reprends vie, en écrivant sur ce blog, est le jour de célébration des Orangistes. Les protestants « unionistes » organisent leurs défilés au doux son de leur musique militaire. Cette année comme les autres années, les catholiques se terrent chez eux et partent à la cambrousse. Les minorités visibles se cachent. Une amie coréenne est même partie en Ecosse exprès, et les autres Asiatiques que je connais ont suffisamment souffert d’actes racistes durant ce festival pour se méfier.

Mais cette année, je ne me suis pas intéressé à tout cela. De ma chambre, je n’ai entendu aucune flûte, aucun tambour, aucun claquement de bannière. Je n’ai pris aucune photo de bûchers anti-irlandais, ceux qui brûlent des drapeaux tricolores dans des flambées alcoolisées.

Quel contraste avec ce même blog en juillet 2009, en juillet 2010 et en juillet 2011!

Des cérémonies de l’université

Non je n’irai pas, vous dis-je! C’est contre mes principes.

J’ai beau m’expliquer, cela ne passe pas, je suis compris de travers.

Chaque année, les étudiants qui viennent de finir leur cycle d’étude se pressent aux cérémonies dites de « Graduation ». C’est l’occasion de revêtir une robe, ou une cape, codifiée en fonction du grade qui est le vôtre.

C’est une célébration bon enfant, où chacun se réjouit d’avoir terminé, et c’est l’occasion pour la famille de se réunir et de se photographier dans la grande université de la ville ou de la province.

Mais je ne peux pas me résoudre à participer à ce type de défilé. Pour la sagesse précaire, l’éducation doit être un projet collectif et universel, non un privilège. Et tous ces jeunes gens en costume de lauréat, ils ne célèbrent aucunement la connaissance, ni encore moins une découverte qu’ils auraient faite, ou une œuvre qu’ils auraient produite. Ils célèbrent leur accession à un statut social envié.

Or l’université ne devrait pas être un lieu de compétition, mais un lieu de savoir. Dit comme cela, c’est quand même très banal.

Quand je vois la bonne société se réunir ici, sur le campus, pour se congratuler, je ne peux m’empêcher de penser que c’est la classe dirigeante qui vient parader pour bien montrer à la ville que la relève est assurée ; qu’une minorité d’individus a bien reçu, des mains de l’université, le droit de diriger les affaires de la collectivité.

Ce faisant, l’université perd sa vocation intellectuelle et culturelle pour vendre son âme aux plus offrants, c’est-à-dire aux classes sociales dirigeantes et aux entreprises capables de la sponsoriser.

Mais j’ai assez parlé de cela, dans un billet vieux de deux ans déjà.

Quand j’explique cela à mes amis, ils se moquent gentiment de moi, persuadés que je fais le grincheux. Peut-être pensent-ils aussi que je suis pingre, car cette cérémonie coûte 80 euros aux étudiants. Comme je veux seulement qu’on m’envoie mon diplôme chez moi, je ne débourserai « que » 15 euros.

Cependant, assistant ces jours-ci à de telles cérémonies pour accompagner des amis, je me suis mieux aperçu de la dimension émotive et sentimentale de la chose. Deux jeunes femmes, docteures en physique, m’ont appris à respecter ces poses et cette pompe.

L’une est originaire du Bangladesh. Elle s’est habillée en sari orangé, et les voiles de sa tenue traditionnelle se mêlaient à celles de la robe de lauréate occidentale.

Dans la roseraie du jardin botanique de Belfast, jouxtant l’université, elle resplendissait de couleurs. Au fond, ces couleurs abolissaient la distinction sociale, je ne saurais trop expliquer comment.

L’autre est une Macédonienne d’origine serbe. C’était la première fois qu’elle faisait partie d’une telle cérémonie, et elle eut plusieurs fois envie de pleurer. Triste que ses parents ne pussent être avec elle, elle nous remerciait d’être là autour d’elle et faisait des efforts infinis pour supporter la douleur causée par les souliers à talons.

Pour elle, ces couleurs et ces uniformes étaient le signe de la fin de la galère, et d’une immense fierté personnelle.

Cela ne me convaincra pas de me déguiser moi-même en docteur frais émoulu. J’ai quarante ans après tout, il y a des choses qu’on ne fait plus à quarante ans.

Mais maintenant, quand je vois ces jeunes filles se serrer contre leur père pour la photo, je comprends mieux la simple émotion familiale qui se dégage de tout cela.