Le patriotisme des Français

A l’approche des fêtes de Noël, des livres de voyage emplissent les étalages des libraires pour offrir. Les éditions Lonely Planet en propose un, assez épais, qui consiste en un traitement minimal de tous les pays du monde.

On peut critiquer cela.

On peut aussi penser que ce n’est pas mal.

Que cela donne une espèce de photographie nivelante de la cartographie planétaire de ce moment de l’histoire du monde. Dans dix ans des pays auront disparu, seront devenus des régions de pays prédateurs, d’autres seront apparus…

Pourquoi pas ?

Sur la France, deux pages. Deux pages qui sont censées être positives, stimulantes.

Très peu d’informations, donc, mais ultra ciblées pour résumer l’essentiel.

Voici l’essentiel de notre profil ethnologique, mes chers compatriotes, aux yeux des voyageurs australiens, c’est-à-dire du monde anglo-saxon :

D’un patriotisme exacerbé, nous pensons vivre dans le meilleur des pays du monde. Et comme nous avons inventé la joie de vivre*, nous n’avons peut-être pas tout à fait tort.  Je m’arrête là.

Je vous laisse réfléchir pendant que je vais pleurer, la tête dans les mains, dans un coin reculé d’un pub obscur. 

*En français dans le texte [n.d.a.]

« Hunger » : des corps, de la merde, de l’art et des Irlandais

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Ceci est une fresque que l’on peut voir dans les quartiers catholiques de Belfast.

Le passant, le voyageur candide, pourrait croire qu’il s’agit de figures christiques, ou des moines, ou des saints, ou des personnages de la Bible. Cheveux longs, barbes, vêtus de capes, pieds nus, dignité de la pose, ils ont tout l’attirail pour figurer dans la Légende dorée.

En réalité, ils représentent les grévistes de la faim qui, enfermés dans les prisons britanniques à la fin des années 70, réclamaient un statut politique spécial. Ils ont d’abord refusé de porter les uniformes de prisonniers, puis ils ont fait une grève de la toilette, puis ils ont décidé de couvrir de leurs excrément les murs de leur cellule. C’est pourquoi on les voit non rasés, enveloppés dans des couvertures, et dans un décors de de couleur terre sienne. Leur situation ne s’améliorant pas, ils se lancèrent dans une grève de la faim qui menèrent dix grévistes à la mort.

A l’occasion de la sortie de Hunger, le film de S. Mc Queen, Courrier international propose une chronologie des événements. Les « troubles », comme on disait là-haut.

Cela s’est passé en 1981, l’année même où, en France, la gauche arrivait au pouvoir, où la peine de mort fut abolie, où Jack Lang se lançait dans des années de célébrations culturelles sans fin. On oublie, en France, que juste à côté, en Irlande et au Royaume uni, les violences étaient encore terribles entre républicains (indépendantistes et catholiques) et unionistes (pro-britanniques et protestants). Que cette violence n’a vraiment cessé qu’il y a peu.

Ce qui frappe dans cet événement des prisonniers de la prison « H Block », c’est l’interaction entre l’art et la politique. Bobby Sands écrivait des poèmes en prison, qui étaient publiés par des journaux irlandais. Les protestations étaient esthétiques et agissaient sur les sens, l’odeur, la vision, et sur l’imagination du public. L’activisme de ces gens ressemble à des performances de Joseph Beuys, à des actions horribles des « actionnistes viennois ».

Et les fresques dans les rues rappellent cette coexistence puissante entre art et revendication politique. N’oublions pas les liens serrés qu’il y a toujours eu entre l’art européen et la martyrologie chrétienne. Les corps souffrants, les passions, les gisants, ont toujours inspiré les chrétiens d’Europe de l’ouest. De ce point de vue, il est clair que, malgré les critiques qui peuvent leur être faites, les catholiques ont au moins remporté une bataille, celle de l’image, comme on dit aujourd’hui.

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Ce n’est donc pas un hasard si c’est un artiste qui a réalisé Hunger.

Steeve Mac Queen, lauréat du prix Turner, a choisi de traiter le sujet de Bobby Sands pour son premier long métrage, et c’est un film essentiellement artistique. Politiquement, on ne saurait dire si le film est anti-britannique ou non. On voit bien qu’aucune décision n’était facile à prendre à l’époque. Mais l’essentiel du film n’est pas là.

On voit des corps, la blancheur des corps, des corps nus qui cherchent à se protéger des brutalités d’autres corps, noirs ceux-là, le noir de l’uniforme étatique. On voit le corps des hommes de l’Etat et le corps blanc des hommes sans Etat. On voit deux façons de faire de la politique : celle de l’Etat (ici l’Etat britannique, mais ce pourrait être l’Etat français) et celle des hommes à qui il ne reste plus rien que leur corps nu, sans arme et sans pouvoir.

Transfiguration des corps sans arme, sans pudeur et sans force.

On voit combien les forces de la police sont impuissantes face à ces enragés irlandais. Combien les matons ont peur de se faire assassiner par les paramilitaires indépendantistes, qui continuaient d’agir dehors. Combien les coups ne portent plus vraiment, lorsque les corps n’appartiennent plus au même régime, au même mode de perception.

Je parle d’un film, n’est-ce pas, non pas de la réalité des événements.

Un film très esthétisant, donc, avec des contrastes tranchants, la blancheur des peaux dans l’obscurité des cellules. La merde sur les murs y est filmée comme de la matière colorée, car on a beau retourner le problème dans tous les sens : le caca c’est sale, mais étalé sur un mur blanc, c’est joli. Cela fait partie du scandale que constituent ces événements.

Et je ne parle de la longue séquence du dialogue entre Bobby Sands et l’homme d’église. D’abord leur accent et leur débit m’empêchaient de bien comprendre, et puis la scène est trop longue et mon billet doit s’arrêter. Qu’on me laisse seulement dire que cette scène restera dans les annales du cinéma comme un des plus longs plans-séquences dialogués qui soit. Voilà une autre performance physique des acteurs, dont on ne parle jamais, car, évidemment, ce qu’a enduré l’acteur principal pour incarner un homme qui meurt de faim dépasse l’entendement et prend toute l’attention des médias.

Un film sur les corps suppliciés, sur la religion dans un monde matériel. La religion des corps, que personne ne peut encadrer, ni contraindre.

Ecrivains voyageurs écolo : l’exemple de Sylvain Tesson

Il y a de nombreux types d’écrivains voyageurs. L’image promue par le mouvement Pour une littérature voyageuse ne relève que d’un type, sans doute majoritaire mais très circonstancié dans l’histoire. Masculin, solitaire, soixante-huitard et post soixante-huitard, fier de ses choix de pseudo-nomade, méprisant vis-à-vis de ceux qui sont restés chez eux, méprisant vis-à-vis des « petit moi » et des recherches formelles.

Heureusement, il y a d’autres voyageurs, et d’autres écrivains.

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La carte de ce récit de voyage, par exemple, vient d’un livre de jeunes voyageurs qui suivent un projet poétique et environnemental : le trajet du pétrole, depuis son extraction jusqu’à la mer méditerranée. Un photographe et un écrivain qui a l’habitude des steppes d’Asie centrale, pour les avoir déjà beaucoup pratiquées, à pied, à bicyclette et à cheval.

La carte, déjà, me plaît pour ce qu’elle montre de tentative personnelle. Ils y ont mis de la couleur, des dessins, de l’écriture manuelle. Il y a un effort.

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C’est un livre un peu cher, mais dont les photos sont remarquables, et le texte peut-être remarquable aussi (je n’ai pas encore eu le temps de lire.)

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L’Asie centrale est là, fascinante, avec ses populations mêlées, ces filles russes qui côtoient des filles chinoises ou turco-mongoles, dans des langues variées dont aucune ne peut véritablement s’imposer.

Asie centrale d’où éclatera peut-être le prochain conflit majeur, puisque toutes les grandes puissances sont là, armées à l’appui, à s’assurer de leur approvisionnement de pétrole.

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La carte de Nicolas Bouvier

Pour son long voyage, de juin 1953 à octobre 1956, Nicolas Bouvier avait une carte gigantesque. Une carte qui couvre le territoire de Genève à Yokohma, en passant par le Khyber Pass et l’île de Ceylan, ça ne se plie pas aisément dans les bouchons et les files d’attente aux feux rouges.

C’était un grand amoureux des cartes. Depuis l’enfance, il les admirait, les parcourait du regard. Je ne peux pas en dire autant, moi, je n’aime les cartes que depuis peu. C’est la philosophie qui m’a amené vers les cartes, j’en ai un peu honte. J’aurais préféré être un enfant cartographe, rêveur et lisant des romans d’aventure. Las, je n’étais que métaphysicien, comme tous les gamins d’artisans.

 Les surfaces de papier, je les coloriais, les maculais, comme s’il fallait toujours en achever le contenu.

Les écrivains voyageurs, quand ils publient leur récit, ne pensent pas assez eux non plus, aux cartes. Jean Rolin n’en a intégré qu’une seule, sauf erreur, dans ses livres – dans Ligne de front.  

Il est curieux que Bouvier n’ait pas imaginé d’en créer, dans son oeuvre, à sa manière. Il aimait le visuel et l’auditif autant que le littéraire, et il aimait les cartes. Qu’est-ce qui le retenait de se lancer dans des palimpsestes de lignes territoriales ? De faire vibrer les directions, les orientations, les itinéraires et les signalisations ?

Cartes et écriture

Un récit de voyage, traditionnellement, cela commence avec une carte. Le lecteur ouvre le livre et la carte le fait déjà rêver.

Moi, je suis peut-être un mauvais exemple, mais vous me montrez une carte, et je plane. Au début d’un récit de voyage, la carte fonctionne un peu comme un deuxième sommaire. Une pré-table des matières.

Du point de vue poétique, c’est une image qui provoque une tension, une excitation muette en attente d’un texte qui devrait normalement faire vivre, faire respirer ce réseau de lignes. Le lecteur est pris dans un double mouvement contradictoire : il commence à imaginer les paysages, et il s’interdit de le faire. Il ne veut pas trop dévoiler le mystère que propose toute carte, même les cartes des lieux dont nous sommes familiers.

Généralement, sur la carte, figure une ligne repérable : c’est l’itinéraire de l’écrivain voyageur. Là encore, excitation, tension. Une pauvre ligne qui indique le trajet d’un voyageur, ou d’un convoi, dans un pays, un continent : comment ne pas y voir le symbole du fil de la vie d’un individu, mortel, dans l’immensité du monde ? Et se demander : pourquoi par là plutôt que par là ? Pourquoi cette ligne droite, alors qu’il aurait été si enrichissant d’aller en zig-zag ? Et nous voilà dans le roman, dans l’intrigue littéraire, dans les dernières pages de L’éducation sentimentale de Flaubert. Les deux amis qui font le bilan ; toi et ta vie en zig-zag, moi et ma ligne droite, nous avons péché par excès ou par manque de rectitude.

La carte des récit de voyage mérite donc qu’on en fasse des analyses. On en parle beaucoup trop peu, beaucoup trop peu. C’est bien simple, on en parle presque jamais! Demandez-vous, quand avez-vous parlé la dernière fois des cartes figurant dans les récits de voyage ?

En voici quelques unes pour réparer ce manque d’attention.

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Ella Maillart, Oasis interdites (Payot, 2002 (1937)). Carte officielle de la Chine des années trente, les noms y sont écrits en transcription phonétique de l’époque. Les lignes de l’itinéraire sont des traits identiques aux lignes des frontières. Tracer sa route, dit Derrida, c’est équivalent à l’acte d’écriture, c’est tracer une frontière. On y voit encore la Mandchourie, on voit la date, on pense à l’histoire, aux Japonais, aux nationalistes, aux communistes, aux seigneurs de la guerre, à l’immense merdier qui régnait en Chine à cet époque. Elle va traverser ce territoire avec Peter Fleming.

« Qu’on soit historien, écrit Nicolas Bouvier, philologue, mystique ou voleur de chevaux, cette lente traversée de la côte chinoise à l’Inde moghole est sans doute le plus beau trajet de pleine terre qu’on puisse faire sur cette planète. Prenez la mappemonde et trouvez-moi mieux! »

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Le grand trajet de Bouvier lui-même. Beaucoup moins de ligne, tout d’un coup. Peu de noms, beaucoup de blanc.

Une carte, d’ailleurs, qui n’est certainement pas de Bouvier lui-même. C’est un des problèmes intéressants de ce sujet d’études : certaines cartes sont conçues par l’écrivain, d’autres le sont par l’éditeur. Comme Bouvier n’a pas écrit un seul livre sur l’ensemble de cet itinéraire, mais trois, plus des émissions de radio, cette carte est une reprise a posteriori, une synthèse générale du grand voyage des années 1950 qui allait l’inspirer pour le restant de sa vie.

On est toujours trop bon avec les femmes

En 1947, Raymond Queneau a sorti un roman bizarre intitulé On est toujours trop bon avec les femmes sous le pseudonyme de Sally Mara. L’action se déroule dans le bâtiment de la poste, à Dublin, lors du soulèvement de 1916.

Une femme reste coincée dans les toilettes pendant que les assaillants prennent la poste. Ils se croient seuls à l’intérieur quand on s’aperçoit de sa présence. Commence alors une histoire tragi-comique où les questions de sexualité, de religion et de politique s’entremêlent savamment.

La compagnie « Theatre of pluck » met en scène l’adaptation du roman traduit en anglais : We always Treat Women too Well. C’est à voir ce week-end à l’université Queen’s, Belfast.

Les spectateurs achètent leur billet et sont invités à sortir pour aller rejoindre la salle de théâtre en petits groupes, tandis que, dans les travées de l’université, des acteurs jouent des scènes de rébellions.

La pièce est très bien jouée, la musique d’accompagnement est jouée sur scène, par les comédiens eux-mêmes, sur des instruments dispersés dans la salle.

Le public est assis sur des chaises de part et d’autres d’un espace libre, ni scène, ni cirque.

La femme que les révolutionnaires découvrent est agnostique et méprise tous ces papistes. En même temps, elle est séductrice, et par son hyperactivité sexuelle, elle trouble profondément les soldats qui sont pourtant détenteurs des armes, de la puissance. Ils ont tous les droits sur elle, puisqu’aussi bien ils sont dans une zone de non-droit, mais curieusement, on ne sait plus qui viole qui, et l’histoire évolue vers une mascarade où les identités se dissolvent, pour finir par le meurtre du couple de soldats irlandais homosexuels.

La question du droit des femmes – ce que le metteur en scène appelle un « proto féminisme » – était très présente dans les mouvements « pro-irlandais » du début de du XXe siècle. La déclaration d’indépendance de 1916 stipule le droit de vote des femmes, et le théâtre de ces années-là faisait surgir des problématique de cet ordre. Ce sont les particularités des temps révolutionnaires et des mouvements de libération : une agitation des idées et des valeurs qui permettent à des intellectuels, des philosophes, de côtoyer un peu tout le monde.

Le metteur en scène, Niall Rea, tient à ajouter la question homosexuelle (‘queer’) à celle des femmes. Il se sert du roman de Queneau pour revisiter cet aspect de l’histoire irlandaise, n’est-ce pas délicieux ? Donnons-lui la parole : « In this stage adaptation of this outrageous literary oddity, I will re-examine the ‘queer’ qualities of the story of 1916 as perversely told by Queneau… »

Rien que pour cela, on devrait inviter cette production en France. Cela pourrait donner envie de relire Queneau, de s’intéresser à l’histoire irlandaise, et de voir comment les questions sexuelles sont posées et reposées, au sein de l’université et des arts vivants britanniques.

L’indépendance de l’Irlande

La question est grave est grande : pourquoi chercher à être indépendant ? N’est-il pas préférable de rester au sein d’une puissance plus grande, et de faire progresser les droits des minorités pacifiquement ? C’est un question actuelle avec le Tibet, avec la Corse et les Antilles. C’est un débat qui est certainement mené par les Tibétains et les Antillais eux-mêmes. (A mes amis chinois qui me renvoyaient les Bretons et les Corses à la figures, je pouvais toujours répondre qu’ils avaient le droit de vote et le droit de constituer des partis indépendantistes, mais c’est un autre débat.) 

En 1916, il n’y avait pas plus de république d’Irlande que de beurre en branche dans le cul d’une vache.

L’Irlande appartenait à l’empire britannique et personne, même pas James Joyce, ne croyait que les Irlandais parviendraient à être indépendants. Peu de gens l’espéraient vraiment, car, en 1916, c’était la première guerre mondiale et tout le monde s’en foutait un peu, de l’Irlande.

D’ailleurs on parlait d’autant moins d’indépendance qu’il était question d’une loi, Home Rule, qui allait permettre – à condition d’être votée à Londres – de donner une certaine autonomie à l’Irlande.

C’est alors, au plus fort de la guerre mondiale, qu’une bande d’activistes irlandais ont pris d’assaut le bâtiment des postes (Cherchez le GPO, quand vous visiterez Dublin) et prononcèrent une déclaration d’indépendance. Une bande d’intellectuels précaires (Patrick Pearse avait étudié le gaélique et le français, et il avait créé une école irlandaise) se révoltaient et étaient prêts à en découdre avec la plus grande puissance du monde.

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Un pragmatique bon teint me dirait : « Mais ils sont stupides, tes Irlandais. Ils auraient attendu quelques années que tout cela se pacifie, ils seraient aussi libres et autonomes que les Ecossais, ils bénéficieraient, comme eux, des avantages socio-économiques de la Grande Bretagne tout en étant parfaitement autonomes, avec un parlement irlandais, une fiscalité irlandaise… Ils se seraient économisés bien des violences inutiles. »

Après quelques jours de combats, les Anglais les ont dégommés. Ils avaient d’autres chats à fouetter, les Anglais, et, en règle général, ils ont beau être flegmatiques et extrêmement charmants au contact, il ne faut les énerver trop longtemps. Pressés de règler la question pour se concentrer sur la guerre contre les Allemands, les Anglais ont commis l’erreur de mettre à mort les leaders irlandais du soulèvement de Pâques 1916. Ils ont créé des martyrs et, par là, un sentiment de révolte qui n’était pas majoritaire dans la population avant ces événements. Une guerre d’indépendance suivra et l’indépendance sera acquise en 1921 (sauf pour la partie du nord-ouest qui constituera, jusqu’aujourd’hui, L’Irlande du Nord.)

Aujourd’hui encore, quand je vois les îles britanniques et que je me dis que seule l’Irlande est parvenue à conquérir l’indépendance, alors que des arrangements auraient pu être passés avec la Couronne, comme cela s’est passé avec l’Ecosse et le Pays de Galles, des arrangements du type autonomie, marché commun, Home Rule, je ne peux m’empêcher de ressentir de l’admiration pour les Irlandais. On me dira qu’ils ont profité de la Guerre mondiale. C’est vrai, mais c’est le cas de tous les mouvements de libération.

Quand on pense à cela, non seulement les luttes sanglantes pour l’indépendance depuis la fin du XVIIIe siècle, mais aussi la guerre civile après l’indépendance, dans les années 20, puis le recroquevillement pour tenter de digérer tout cela, les décennies de pauvreté, d’obcurité, de catholicisme autoritaire, on se dit que l’Irlande est un pays qui en a sacrément bavé, juste à côté de nous. Je ne sais pas pour les autres, mais pour moi, c’est cette histoire poignante qui me rend l’Irlande si attachante.

S’attacher / S’arracher, la dialectique du nomade

 

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La dialectique de la vie nomade est faite de deux temps : s’attacher et s’arracher. On n’arrête pas de vivre ce couple de mots sur la route. On a peine à quitter les amis que l’on s’est faits, mais en même temps on se réjouit… On se dit, si cette amitié doit durer, elle durera Inch’Allah. Dans la plupart des cas, elle ne dure pas. 

Ainsi s’exprime Nicolas Bouvier dans Routes et Déroutes, publié en 1992 (Cf. Oeuvre, Gallimard, 2004, pp.1290-1).

 

 

  

Il y a deux inexactitudes dans ce joli extrait. Deux erreurs qui s’emboîtent. Premièrement, les amitiés peuvent durer chez le voyageur. Mes amitiés durent plus longtemps et plus intensément que celles de nombreuses personnes qui ne bougent pas.

 

  

Deuxièmement, le nomade ne s’arrache pas tout à fait. Le mot n’est pas correct. Le nomade revient toujours aux mêmes endroits, si bien que chaque fois qu’il part, il a toujours le sentiment de quitter ses amis quelques temps et leur dit « au revoir ».

 

 

 

Dans l’idéal, le nomade n’abandonne jamais une amoureuse non plus. Dans l’idéal (si elle le veut, c’est-à-dire), il retourne la voir comme un Touareg retourne aux mêmes Oasis.

 

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Ces photos sont des « études de nu » d’E.Aubin, 1881. Papier albuminé d’après négatif sur verre au collodion. 9.5 X 14 cm (format carte-album, image contrecollée sur carton satiné jaune avec un liseré rouge, timbre humide au dos : « Photographie Beyrouth » et monogramme TLE). Dépôt légal 1881. © Bibliothèque nationale de France

Logement à Belfast : énumération de ma chance

J’ai eu beaucoup de chance dans ma recherche de logement. J’en avais besoin, car je déteste chercher un logement. Je déteste les logements, en général.

Chance n°1: Des amis m’hébergeaient dans une rue arborée du sud de Belfast. Ils attendaient un enfant, ils l’attendent toujours, et me disaient que je pouvais rester jusqu’à l’apparition dudit bambin.

Chance n°2: Je visitais un appartement que je faillis accepter, mais j’eus la présence d’esprit de le rejeter. Il était trop bien pour moi, trop propre. Le propriétaire, qui habitait là avec sa copine, avait quelque chose de beaucoup trop équilibré pour moi. Il était typique de ces Irlandais sympas dont on n’a rien à dire. L’appartement était trop loin du centre, dans une résidence trop neuve. J’aurais eu trop chaud, je crois, j’aurais été trop confortable, je me serais senti déviant et misérable.

Chance n°3: Une chambre s’annonçait au poil, dans un quartier extrêmement luxueux. Le vieil homme qui la louait était enchanté de compter un Français dans sa somptueuse demeure. Il avait été professeur de grec et de latin, parlait gaélique et apprenait la langue de Molière. Au téléphone, je lui assurais que ses phrases étaient compréhensibles. Très peu chère, la chambre s’avérait être – à la visite – un antre humide et renfermé, au bout d’un couloir au souvenir duquel je frémis encore. Deux ou trois types traînaient là, ou habitaient là, sans que je comprenne pourquoi. Moi qui venais de la maison douillette de mes amis, dans la rue arborée du sud de la ville, je trouvais l’endroit repoussant et ne considérais pas la situation de l’immobilier tragique au point que des hommes dans la force de l’âge fussent acculés à vivre dans un repaire pareil. Le vieil homme, digne et fringant, pour me convaincre d’accepter, me fit miroiter une autre chambre à l’étage, qui se libérerait sous peu, et que je n’aurais à partager qu’avec lui. Je le remerciais et m’enfuis à toute jambe. Je l’avais échappé belle. 

Chance n°4: Je tombai sur un grand Slovaque qui avait un plan d’enfer. Une maison dans un quartier protestant, entre la fameuse rue Sandy Row et le supermarché Dunnes Store. La maison venait d’être rénovée, c’est-à-dire repeinte. Le Slovaque proposait des prix tellement bas que les gens se méfiaient. Moi, comme je ne comprenais rien à ce qu’il me disait, je lui dis banco. Mon seul critère de jugement était double : un calme relatif et une humidité assez basse pour que les livres ne pourrissent pas sur place.

Chance n°5: Je suis le seul Européen de l’ouest dans la maison. Tous mes colocataires sont slaves, y compris une ravissante Slovaque qui parle anglais lentement avec de grands yeux qui s’allument. Elle connaît très bien le cinéma japonais et la musique underground de son pays. Elle est elle-même plasticienne, a réalisé des films d’animation, rêve de continuer sa carrière dans ce secteur d’activité et, pour ce faire, ramasse des pintes vides dans un pub de Sandy Row.

Chance n°6: Si la violence éclate de nouveau à Belfast, je serai aux premières loges. Si je me démerde bien, une pierre me tombera sur le crâne, ou une balle m’éclatera le genou. Ce que je dis, n’est-ce pas, c’est l’idéal ; mais comme le disait mon amie Xu Ningshu : « La vie, ce n’est pas l’idéal. » Il ne faut pas rêver, la violence ne reprendra pas de sitôt, c’est du moins ce que les gens disent ici.

Chance n°7: Il est envisageable que ce logement reste inchangé durant les trois ans que doit durer mon doctorat, et que j’aille loger dans d’autres lieux, quelques semaines et quelques mois, par-ci par-là. Ce serait donc moins un logement qu’une base de repli. Un QG, une zone d’ensommeillement alternatif. Un capharnaum de rêves, tout mais pas un logement.

Le sage précaire est mal à l’aise dans un lieu qu’il est censé habiter par lui-même. Il préfère les lieux déjà habités par les autres. S’il fait la théorie de la modestie, en ce domaine, ce n’est pas par sagesse, mais par paresse, par attraction pour la facilité.

Administration et civilisation

Il faut dire les choses quand tout va bien. Je goûte depuis une semaine ou deux à l’efficacité feutrée des Anglo-saxons, et c’est une expérience à mener une fois dans sa vie.

Je suis arrivé à Belfast un jour avec un dossier mal ficelé et toutes les procédures administratives ont pourtant été entreprises et achevées avec une rapidité qui soulage beaucoup le sage précaire. Le sage précaire a tellement peur de l’administration et de ses exigences de papiers à fournir, de preuves à produire, d’attestations qu’il ne peut obtenir, de diplômes qu’il a égarés, de bulletins de tous acabits, qu’il préfère souvent se passer de ses services et vivre sa vie en marge.

C’est en tremblant que je m’apprêtais à m’inscrire à la fac de Belfast, plus ou moins persuadé qu’à un moment ou un autre, la machine se gripperait et qu’on me dirait : « Désolé monsieur, mais sans ce papier, sans l’original de ce diplôme, sans ce numéro de compte, sans cette garantie, sans ce démenti, il nous est impossible de continuer la procédure. Veuillez réessayez l’année prochaine. »

Tant s’en faut. Les choses ont été réglées avec douceur et célérité. En quelques jours, je passe de sans-papiers maudit à étudiant-chercheur prestigieux. En quelques jours, j’obtiens une carte d’étudiant, un compte en banque, un logement pas cher, l’usage de la bibliothèque, les clés d’un bureau collectif, un projet d’avenir, une voie tracée vers la félicité.

L’impression générale que donne l’administration britannique est de vouloir aider les individus, de leur rendre si possible la vie moins lourde en s’occupant de choses ennuyeuses à leur place, alors que j’ai grandi dans un pays qui m’a rendu l’administration hostile. Dans mon pays, et dans d’autres pays, l’administration semble vivre pour elle-même, comme un monstre aveugle. Elle fait penser à une grosse locomotive qui exige des individus un sacrifice constant pour alimenter la machine, mais sans que l’on comprenne à quoi cela rime. L’administration française exige des Français qu’ils pensent toujours à elle, en y consacrant du temps, de l’énergie, en conservant des papiers, en faisant le compte des choses passées, en prévoyant ce qu’il faudra fournir à l’avenir. Le bébé français naît dans un environnement qui se préoccupe déjà de sa retraite. L’administration des pays anglo-saxons préfèrent que les administrés pensent à autre chose.

C’est la raison pour laquelle la civilisation anglo-saxonne convient aux sages précaires. Ils ne s’y sentent pas chez eux, car ils ne pourront jamais se fondre dans les ambiances surcodées qui déterminent les jugements et les réputations, et ne pourront jamais acquérir complètement les manières tortueuses qui président aux relations humaines, mais ils y sentent bien. La sagesse précaire ne peut pas nécessairement y naître (et encore, il faudrait voir), mais elle peut s’y épanouir.

Pour l’appartement, c’est encore plus flagrant. Je passe voir une maison dans laquelle une chambre pourrait me convenir. Un grand Slovaque m’accueille, me fait visiter et me dit que c’est OK. Comme je ne comprends rien à ce qu’il me dit, je dis oui à tout, on se serre la main et on se promet verbalement de se revoir deux jours plus tard pour l’argent et le déménagement. Aucun papier à fournir, aucune garantie. Les étrangers s’y arrangent entre eux, apparemment. Entre le Slovaque et moi, s’instaure immédiatement une confiance de voyageur. Aucune visite à effectuer dans un bureau, aucun enrigistrement à la police. On a d’autres chats à fouetter, visiblement, dans cette civilisation-là.