Un marin solitaire et fou : la formidable histoire de Donald Crowhurst

En 1969, le Sunday Times lance la course autour du monde en solitaire sans escale, le Golden Globe. Même moi qui n’aime pas la mer plus que cela, je trouve cette course mythique et inspirante. Trois hommes ont marqué les esprits lors de cette course : le gagnant d’abord, Robin Knox-Johnston, le Français Bernard Moitessier, qui a raconté cette aventure dans La Longue route, et le héros shakespearien dont je vais narrer ici l’aventure exceptionnelle, Donald Crowhurst.

C’est le personnage le plus complexe de toute la course, le plus absurde, le plus fragile et le plus tragique. Il faut l’imaginer, ingénieur débonnaire et un peu coincé, avec sa charmante épouse et ses trois enfants. Militaire raté, aviateur raté, businessman au bord du ratage. Cette course, ainsi que les 5000 livres-serling du prix qui récompensera le navigateur le plus rapide, se présente à son esprit comme l’occasion rêvée de sortir de la médiocrité.

Il déploie une énergie folle pour obtenir des sponsors et un soutien médiatique. Son bateau a une forme bizarre, il est anguleux, un peu impressionnant et un peu ridicule. Lui-même, Crowhurst, avec son allure de gentil bureaucrate, on se dit qu’il ne fait pas le poids, mais qu’il cache bien son jeu.

Plus il s’approche du jour J, plus les ennuis s’accumulent pour ce marin d’eau douce qui rêve de gloire et de richesse. Une semaine avant la date limite de départ, les autres participants ont déjà une grande avance : Moitessier a passé le Cap de Bonne Espérance et Knox-Johnston est déjà dans l’océan indien. Une voix intérieure lui demande de ne pas partir, parce qu’il n’est pas prêt. Tout le monde voit que le chaos règne sur son bateau. Sa femme n’ose pas lui demander d’abandonner. Trop d’argent a été investi, trop de fierté est impliquée. Il doit partir.

Les premières heures de navigation sont poussives. Le héros est dépressif, il doit faire face à ses proches, à ses sponsors, à l’Angleterre entière. Son bateau n’avance pas, son bateau est une vraie calamité, son bateau est un échec esthétique, sportif et technologique. Très vite, Crowhurst reste bloqué en plein Atlantique, où il dérive plus qu’il ne navigue. Très vite, son bateau prend l’eau, ce qui interdit d’aller sans escale affronter les flots furieux des mers du sud. Lorsque Moitessier approche de l’Australie, à une vitesse de 120 miles par jour, Crowhurst n’est qu’à quelques encablures de l’Espagne.  

Un jour, il décide de mentir à ses correspondants radio. Il déclare être situé à quelques miles en avant, puis quelques dizaines, quelques centaines de miles. La presse relaie l’événement avec passion. L’ingénieur anglais est en train de prouver son génie : la vitesse de son bateau est inégalée dans l’histoire. Il rattrape son retard sur ses adversaires.

En réalité, il reste près du Brésil et il devient tranquillement fou.

Il se perd dans sa propre identité et il planifie le coup de maître de tout roublard qui se respecte, la pirouette la plus belle de l’histoire sportive : il va attendre sagement que les premiers de la course ait fait le tour de la terre et qu’ils déboulent depuis le passage du Cap Horn dans l’océan atlantique. Quand les trois premiers longeront le Brésil et remonteront vers l’Angleterre, il les suivra à distance respectueuse et arrivera en quatrième position, en espérant que personne ne découvrira la supercherie et ne cherchera les preuves de son exploit.

Tout fonctionne comme prévu. Les trois navigateurs solitaires passent le Cap Horn et Crowhurst se cache derrière eux. Tout ce qu’il faut éviter, c’est d’attirer l’attention. Mais le pire arriva : Moitessier, après sept mois de navigation, et à six semaines à peine de l’arrivée, décide de ne pas retourner en Europe, et reprend sa route en retournant vers le sud-est, pour un deuxième tour du monde en solitaire. Crowhurst est désespéré : cet événement inattendu et ses prises de décisions erratiques rendent son exploit encore plus dramatique, plus excitant pour le public. Le gagnant de la course, Knox-Johnston, est déjà arrivé en Angleterre depuis quelques temps, et le public reste fasciné par la suite de la course, car les deux poursuivants, Tetley et Crowhurst, peuvent encore gagner le prix du marin le plus rapide et empocher la somme de 5 000 livres.

Mais Crowhurst veut seulement rentrer chez lui, il ne veut certainement pas devenir l’homme le plus célèbre d’Angleterre pour un exploit qu’il n’a pas accompli. Il envoie des messages rassurants, où il annonce qu’il va bien mais qu’il ne pourra pas battre Tetley. Son seul espoir de passer inaperçu, depuis l’abandon de Moitessier, est de se cacher derrière Tetley.

Sauf que Tetley coule. Nigel Tetley, deuxième de la course la plus folle de l’histoire de la mer, avait fait le plus dur et échoua à quelques jours du but.

L’échec et l’abandon des autres participants font gonfler l’attention qu’on porte à notre petit ingénieur, à un point de paroxysme. L’Angleterre se prend d’amour pour son rejeton ordinaire. C’en est trop pour le dépressif Crowhurst. Il sait qu’il est attendu en héros national et que l’on va découvrir tôt ou tard son mensonge. On se rendra compte que non seulement il n’a pas fait le tour de la terre, mais qu’il a menti à la face du monde, ce qui, pour un protestant, est pire que tout.

Au mois de juin 1969, il laisse son bateau dériver dans l’océan. Il reprend son journal de bord et commence à écrire ce qu’il appelle sa « Philosophie », qui consiste en un combat entre les forces de Dieu et les armes du Diable. Il développe l’idée que le bien et le mal n’existent pas, mais que seule existe la Vérité. Il se voit comme un « être cosmique », et non plus comme un homme. Crowhurst devient tout à fait schizophrène quand il se voit en être solaire, vivant dans une réalité de molécules, de planètes et de flux. « Le seul péché dont les êtres cosmiques sont capable est le péché de dissimulation. C’est un petit péché pour un homme, mais c’est un terrible péché pour un être cosmique. »

Il disparaîtra. On a retrouvé son rafiot, ridicule assemblage de matériaux modernes, mais on n’a pas retrouvé la trace de l’homme. On a aussi retrouvé le journal de bord qui dit toute la vérité. A sa jeune femme, on dit : « Donald n’a pas fait le tour du monde et il s’est suicidé. » Dans un journal de Londres, on titre : « LONE SAILOR FAKED WORLD VOYAGE ».

Sa femme dit que c’est elle qui a échoué. Echoué à empêcher Crowhurst de partir, échoué à l’aider quand il en avait besoin. Son joli visage de jeune Anglaise est bouleversant. Elle parvient à dire quand même que les gens ont besoin de rêver, et que Crowhurst était du genre rêveur.

L’espagnol est-il en train de supplanter le français ?

On le dit souvent. Dans mon université de Belfast, on parle de rivalités entre faculté de français et faculté d’espagnol ; on voit que l’une est en déclin et l’autre en croissance, et l’on voit dans ces deux courbes un mouvement qui n’a pas lieu de s’inverser. Moi, je crois que l’espagnol est une mode, et que le français est une tradition. Il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter, ni d’être surpris.

Le français n’est pas une langue comme une autre, pour les anglophones. C’est leur langue d’origine, et la culture française est celle qu’ils aiment le plus haïr, qu’ils comprennent le moins, qu’ils cherchent le plus à humilier. Les Anglo-saxons ne peuvent se passer du français.

L’espagnol, pour eux, comme pour un peu tout le monde, c’est plus sexy, plus sympa, plus cool, plus ensoleillé, mais c’est comme un amour de vacances, cela ne dure pas. L’espagnol, c’est la langue du pays où ils ont envie d’aller en vacances. Mais les lieux de vacances, c’est bien connu, et l’Irlande en sait quelque chose, cela tombe en désuétude. Très bientôt, si ce n’est déjà le cas, de nombreux Européens se diront que les vacances en Espagne sont devenues banales et d’autres lieux, moins chers et tout aussi ensoleillés, prendront le dessus : déjà les plages de Croatie font fureur. La Grèce et l’Italie redeviendront à la mode, et leur langue sera à nouveau enseignée. Le Guardian d’aujourd’hui annonce que 59% de Britanniques trouvent que l’Espagne n’est plus « assez étrangère » pour être un hotspot touristique, et qu’ils lui préfèrent le Maroc, l’Egypte et la Turquie : moins chères, ces destinations présentent l’avantage d’être plus exotiques. Tout cela, plus les difficultés économiques de l’Espagne (pour une théorie portative relative à l’influence de l’économie d’un pays sur son attractivité inconsciente, cliquer ici), plaide pour l’idée que nous sommes au début du déclin de l’espagnol comme langue étrangère. Un déclin très léger, car l’Amérique latine attirera durablement l’attention des riches Européens (mais peut-être pas tant les voyageurs asiatiques, australiens, africains et américains… A vérifier.)

Le français, au contraire, est mal vu : langue compliquée, très irrégulière, à l’écriture encombrée de lettres qu’on ne prononce pas, porteuse d’une culture élitiste et d’un comportement arrogant. Le français a tout pour déplaire, et c’est aussi pour cela qu’il est irremplaçable. Partout dans le monde, des alliances et des instituts français ouvrent pour occuper le terrain. Ce volontarisme politique énerve, agace, fait rire, fait soupirer, mais il est efficace sur le long terme. Au moment de choisir une langue étrangère, on peut difficilement imaginer ne pas avoir le français comme option. Au pire, c’est la langue que l’on choisit pour incarner le vice, la saloperie, la perversité et le mal. Au mieux, mais c’est lié, c’est la langue de la séduction irrésistible.  

Pour ce qui est du tourisme, Paris reste l’incontournable ville européenne pour les voyageurs du monde entier. Plus influente politiquement et économiquement que Barcelone et Rome ou Venise, plus belle et riche culturellement que Londres et Berlin, Paris n’a et n’aura aucune rivale européenne. Elle peut compter sur ce statut pour le plus clair du siècle dans lequel nous sommes entrés. Et avec l’attraction croissante des pays d’Afrique du nord, puis d’Afrique noire quand ceux-ci se développeront, la langue française a encore beaucoup de réserve pour résister à je ne sais quelle rivalité entre les langues. Elle restera, j’en suis convaincu, la deuxième langue européenne après l’anglo-américain.

Variété, ritournelle : la musique populaire sans hiérarchie

 

Je tourne autour du pot sans parvenir à exprimer ce que je veux dire. 

Je me suis fait gentil en montrant que j’écoutais des trucs modernes. Je me suis fait méchant en critiquant frontalement le rock. Je me suis fait coeur d’artichaut en avouant que je craquais devant des chanteuses françaises et américaines.  Et pourtant je ne parviens pas à dire une fois pour toute ce que je ressens comme malaise devant cette musique populaire qui me plaît, qui m’accompagne comme chacun d’entre nous, et qui en même temps me révulse et m’ennuie.

Il est évident que ce n’est pas la musique qui me pose problème, mais les opinions que l’on se fait d’elle. Je ne supporte plus que les chansons soient perçues comme un art supérieur. Des gens que j’estime, et même des gens que j’aime infiniment, et parfois, pour une certaine d’entre elles, que j’aime de manière irraisonnable, me disent des opinions qui constituent pour moi des petits scandales de la pensée esthétique. Le sage précaire, c’est aussi son job, doit les dénoncer. Il s’excuse par avance à tous les susmentionnés, et ne veut en aucun cas se brouiller avec eux, mais quand il entend dire que Leonard Cohen est un poète, que Talking Heads c’est mieux que Berlioz, que Bob Dylan c’est mieux que Ravel, que les Pink Floyd c’est équivalent à de la musique classique, que les Beatles sont des génies de la musique, le sage précaire dit que quelque chose est pourri dans le royaume de l’art sonore.

Alors je vais renommer les choses pour que ce soit clair : tout ce que nous écoutons comme musique, presque tout, c’est de la variété. Jusqu’à présent, je disais « musique populaire » par opposition à musique savante. Mais il faut appeler les choses par leur nom. Tout ce qui est chanson de quelques minutes, avec ou sans refrain, avec lignes mélodiques reprises en boucle, c’est ce qu’on appelle de la variété. Techniquement, il n’y a pas de différence entre Tom Waits et Céline Dion, entre Bob Marley et Michel Sardou. Sur le plan des paroles, c’est la même chose : l’écriture de Brel et de Brassens est du même ordre que celle de Patrick Sébastien, ou celle de Didier Barbelivien. Entre Comme un ouragan de la princesse de Monaco, et Ballad of a Thin Man de Bob Dylan, la différence générique, poétique et littéraire est si mince qu’il est inutile d’essayer de tracer une frontière.

Ce qui m’insupporte, c’est la mode qui consiste à voir, dans la variété, une hiérarchie qui amène les rockeurs les plus ignorants à mépriser telle chanteuse ou tel chanteur. Les abonnés de Charlie Hebdo méprisent la chanson française, non mais on croit rêver. Il existe un snobisme qui veut que la chanson française n’est pas vraiment de la musique, comparé à des groupes plus obscurs. Le même snobisme mène à penser que Chanson populaire de Claude François est moins cool que les chansons de Bashung. Il faut rabattre un peu tout ça, et affirmer très clairement que les groupes que nous aimons doivent être ramenés à leur juste valeur : variété. Ils ne sont pas plus profonds, ni plus intéressants, ni plus riches que tous ces chanteurs oubliés qui ont créé Hélène je m’appelle Hélène, ou Le Temps des cerises. 

La chanson est là pour accompagner la vie, les actes du quotidien. On chante pour se donner du cœur à l’ouvrage, pour marcher, pour aller faire la guerre, pour apprendre, pour organiser, pour calmer et apaiser

Hérodote aujourd’hui : Lacarrière et Kapuscinski

Bizarrement, les écrivains voyageurs des siècles passés ne mettaient pas Hérodote au centre de leurs préoccupations. Ils en parlent peu, ne le citent presque pas.

Je suis peut-être le seul bloggeur sur la planète qui voit dans ce non-événement un problème. Ou même une question. Il m’arrive assez fréquemment, depuis toujours je crois, de m’étonner de choses dont tout le monde est en droit de se foutre. Je suis sincère, cependant, et je me demande comment tous les grands auteurs de voyage ont pu lire, voyager et écrire, sans s’imprégner du routard d’Halicarnasse.

A partir de mes étonnements, je me lance dans des hypothèses pour répondre à des questions qui, de toute façon et pour l’éternité, n’ont pas de réponse. Je ne résous donc jamais rien, mais dans le processus de ce questionnement, je me cultive un peu et j’en sors avec un peu plus de connaissance que j’y étais entré.

Hérodote revient en force chez les auteurs de voyage contemporains. Je pense bien sûr à deux des auteurs les plus importants dans l’Europe de la fin du XXe siècle: Jacques Lacarrière et Ryszard Kapuscinski. Le Français a sorti En cheminant avec Hérodote (1981) et le Polonais Mes voyages avec Hérodote (2004). Deux titres étonnamment proches l’un de l’autre, et pourtant, leur contenu est assez éloigné l’un de l’autre.

Pour Lacarrière, il s’agit d’une traduction accompagnée de commentaires. Pour Kapuscinski, de souvenirs de voyage, lorsque, jeune journaliste, il devait couvrir des pays dont il ne savait rien, avec dans ses bagages, la première traduction polonaise d’Hérodote.

Pourquoi ces deux auteurs là ? Pourquoi personne avant, et pourquoi si peu de gens chez les plus jeunes ? Il semble y avoir un lien assez fort entre Hérodote et cette génération de lettrés née dans les années trente. A l’époque même de leur naissance, l’archéologie et l’hellénisme connaissent de profonds bouleversements; on découvrait en Asie d’anciennes civilisations et on s’aperçut qu’Hérodote avait dit beaucoup de choses vraies, alors qu’il traînait jusqu’alors une réputation d’affabulateur et d’arracheur de dents. Lacarrière et Kapuscinski deviennent adultes après la guerre et c’est justement après la guerre qu’on enseigne à l’université ces nouvelles connaissances sur l’histoire, l’antiquité et le style des anciens.

C’est précisément à cette époque qu’on retraduit le grand livre d’Hérodote par L’Enquête, plutôt que par Histoires. C’est-à-dire que c’est à cette époque qu’on voit chez lui un voyageur et un explorateur, un géographe et un précurseur de l’ethnologie, plutôt qu’un historien. Plus généralement, c’est à cette époque qu’on réévalue les mérites respectifs de l’histoire et de la géographie, au profit de la géographie, comme les philosophes de cette même génération en témoignent (Deleuze le dit on ne peut plus clairement).

On comprend dès lors qu’il était seulement temps pour les écrivains du voyage de faire d’Hérodote un compagnon de lecture et de pensée. Je cite Kapuscinski : « L’auteur grec commençait en effet à m’intriguer, il suscitait ma sympathie. Je lui étais reconnaissant de m’accompagner et de m’aider dans mes moments d’incertitude et de désarroi. » (Trad. Véronique Patte, Plon/Pocket, p.60). Il ne se limite pas à en faire un confident et un ami, ce qui est déjà beaucoup. Il voit en lui une source incontournable pour établir le genre littéraire qui est le sien : « Comment travaille-t-il ? Qu’est-ce qui le captive ? Comment s’adresse-t-il aux gens ? Que leur demande-t-il ? Comment écoute-t-il leurs récits ? Pour moi c’est important car je traverse une période où je tente de percer le mystère de l’art du reportage. Or Hérodote représente pour moi une référence utile et précieuse. » (p.220) Pour la raison qu’Hérodote obtient ses informations et décrit le monde à partir de ses rencontres avec les gens. D’Hérodote à Kapuscinski, un genre littéraire est tributaire du contact avec autrui, de l’écoute et de l’échange.

Lacarrière en fait, dans ces traductions, un auteur vivant et théâtral. Il redonne au style des aspects oraux qu’il n’avait pas avec les traductions académiques d’autrefois. Mais surtout il en fait un métèque, un Grec d’origine asiatique, entre deux cultures, apte à comprendre les barbares car à moitié barbare lui-même. Il est Grec par choix et non par naissance. La Grèce pour Hérodote c’est avant une langue, une culture et une certaine appréhension des choses, une capacité d’empathie et de compréhension des autres. Ce faisant, Lacarrière ramène Hérodote à la situation de tous ces gens qui sont entre deux cultures, comme les enfants de l’immigration chez nous, ou comme les voyageurs, les expatriés comme nous, ou comme lui-même, Lacarrière, qui avait décidé un jour de faire de la Grèce sa patrie intime.

C’est ainsi que je m’explique qu’on ne trouve nulle trace d’Hérodote chez Lévi-Strauss, Michaux ou les romantiques, alors qu’ils auraient tous dû lui tresser des couronnes de fleurs. Modestement, je me permets de reprendre le flambeau et de ranimer la flamme qui n’aurait jamais dû s’éteindre entre Hérodote et nous.

Voyager allongé

 

Le bateau gonflable est le meilleur, et peut-être le seul, moyen de voyager allongé.

 

Je me cale au fond du bateau, entre mon sac que j’entoure de mes jambes, et le bord arrière. Les pieds en l’air, je suis dans la position idéale pour voir le monde en contreplongée, surtout les arbres et les oiseaux. Sur les rapides, je pousse sur mes jambes et me dresse pour ne pas trouer le fond du bateau sur les pierres. 

 

C’est une position qui me plaît et qui me convient, mais dont je voudrais ne pas abuser. Etre allongé dans le lit d’Anna Livia et et se souvenir de ce vers de Clément Marot : 

 

Il n’est que d’être bien couché

 

Je compte aussi écrire sur la toile du bateau, au feutre indélébile, des poèmes et des textes, pour avoir toujours à portée de regard des choses à méditer. J’y mettrai des écrits des grands Anglais, surtout les Romantiques qui n’aimaient rien tant que dormir à la belle étoile. Je pourrai y mettre aussi, si j’ai la place, le chapitre de Finnegan’s Wake consacré à la Liffey, personnalisée en Anna Livia Plurabelle. 

 

J’ai dès lors peut-être trouvé le moyen de satisfaire mon désir d’aventure en ménageant mon irrépressible paresse. J’ai, en effet, une terrible inclination à agir au lit, que ce soit pour lire, écrire ou faire la conversation. (Les Anglais ont un même mot pour désigner la conversation et l’acte sexuel : intercourse. En toute rigueur, il faudrait dire sexual intercourse pour le distinguer d’un échange tout simple de paroles, mais le terme est tellement connoté que si l’on dit qu’on a eu un intercourse avec la dame des impôts, on est sûr de provoquer le rire. C’est idiot, d’ailleurs, car les dames des impôts ont autant le droit que les autres d’avoir des sexual intercourses.)

 

Voyager allongé, c’est le comble de l’aventure précaire. C’est l’aventure pour les explorateurs fatigués, sans grande ambition, et qui peuvent affronter la pluie à condition qu’ils puissent dormir, bercés par le son du vent dans les branches, et par les remous du courant.

 

Enfin, c’est le voyage au ras du sol, au ras de l’eau, au plus près du miroitement du monde. Si cela n’est pas suffisant pour établir la supériorité du voyage allongé sur les autres façons de voyager, alors je ne sais pas ce qui le sera jamais.

Aventures en bateau gonflable

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J’ai la passion des rivières, des fleuves et des ruisseaux. J’aime aussi les lacs, mais moins, et les canaux encore un peu moins. Et la mer franchement moins. Entre un paysage de mer et un paysage de rivière, mon coeur ne balance pas une seconde.

Quand mes parents habitaient à Saint-Quentin Fallavier, et quand je rentrais chez eux le week-end, je promenais le chien Bachus, le long de la Bourbe, sur des kilomètres. Je rêvais de construire un radeau et de me laisser dériver. Je lisais Anatole France en engueulant le chien qui se secouait près de mon livre, après avoir nagé dans l’eau verte de la rivière isèroise.

Quand j’écrivais sur le fleuve Liffey, je rêvais de pouvoir naviguer sur son cours, extrêmement frustré d’en voir l’accès interdit par les propriétés privées innombrables. C’est ainsi que, récemment, mon ami Israël me donna l’idée d’acheter un bateau gonflable.

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Les avantages du bateau gonflable sont nombreux, et presque plus importants que ses inconvénients. Parmi ses avantages, citons le fait qu’il ne requiert que peu de technique, peu de courage, peu de force physique. Il n’est pas très cher et il rappelle au sage précaire ses vacances en famille, dans un camping de Collioure.

J’ai fait quelques tentatives de mouillage sur la rivière Bann, en Irlande du nord. La Bann part, si je ne m’abuse, des montagnes Mourne et se jette dans le grand lac qui se trouve à l’ouest de Belfast. Alinne et Israël m’accompagnèrent dans une de ces aventures, permettant à deux d’entre nous de naviguer pendant que le ou la troisième conduisait la voiture du point de départ au point d’arrivée, nommément l’aire de Katesbridge et le pont dit Poland bridge, 5 kilomètres en aval.

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Quand ma mère m’a rendu visite, avec une amie, dans ma chaumière de Tullyquilly, je l’ai aussi mise à contribution pour qu’elle me permette d’explorer une autre section de la rivière Bann. Entre 5 et 10 kilomètres, là aussi, mais en amont de Katesbridge.

Mon excitation était à son comble lors de ma première descente. Je comparais le plaisir de la navigation à celui de faire l’amour enfin, après l’avoir longtemps fantasmé. Non que j’eus un orgasme, ni la moindre réaction érectile, Dieu m’en préserve, sur mon bateau en caoutchouc, mais la nature de mon plaisir était de l’ordre d’une satisfaction insuffisante si elle avait dû en rester là. De même que le jeune homme traverse son premier acte sexuel dans un état d’incrédulité, et a besoin de recommencer pour y croire, de même, j’étais à la fois heureux de ma descente de rivière, mais anxieux de recommencer aussi tôt que possible, et avec d’autres rivières, et que cela dure plus longtemps, et que ce soit plus fièvreux. Les dangers potentiels ne m’effrayaient pas, j’étais possédé par le démon du bateau gonflable.

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Je suis conscient d’être un peu ridicule, mais mon émerveillement devant le scintillement de l’eau, les nuages, le mouvement gracieux des choses, les envols d’oiseaux devant moi, mon émerveillement était sans fin.

C’est dit, je vais devenir l’aventurier des bateaux gonflables, et je vais concevoir des voyages aberrants. La liffey, bien sûr, car je la désire depuis trop longtemps, mais je ne m’arrêterai pas là. Je commence à imaginer des traversées d’Irlande, des inventions à la Jules Verne et des récits de voyage éblouis.

Voyage d’une Chinoise et d’un Français en Bourgogne

À Lyon, nous avons loué une voiture au bord de laquelle nous avons traversé le Beaujolais et la Bourgogne. Cinq jours plus tard, nous étions à Paris. Tout cela s’est déroulé à la fin du mois de juillet 2009.

Ce petit voyage nous a permis de nous arrêter chez plusieurs amis, ou de faire connaissance avec de nouveaux amis.

Près de Villefranche-sur-Saône, Martine et Jean-Paul avaient hébergé Huang Bei pendant quelques jours et je venais la leur enlever, comme dans les films. Impressionnante collection d’art contemporain, occidental et africain.

Belle route de Villefranche à Chauffaille, par la crête de je ne sais quelle montagne.

À Mussy, près de Chauffailles, Ben et Agathe nous accueillirent avec leurs enfants. La soeur de Ben était d’une beauté étourdissante. Promenade sous les étoiles après dîner. Huang Bei lisait Les dix petits nègres d’Agatha Christie.

Visite de Cluny avec la famille de Ben. Peintures monumentales de Yan Pei-Ming et pâtisseries rares pour faire goûter à mon amie chinoise les spécialités du coin. Gaspard et Guillaume, les enfants de Ben, pleurèrent à tour de rôle, soit par lassitude, soit par excessive espièglerie. Guillaume se plaignit de ce que son grand frère voulut faire la course, et que nonobstant son refus d’entrer en compétition, ledit Gaspard fit exprès de gagner la course. « Arrêtez de m’embrouiller », protestait le petit Guillaume, excédé de voir tant de cruauté chez les adultes qui riaient. Ben frappa son fils aîné Jacques, et en retira une bien étrange, mais profonde et sincère, joie. Les trois femmes étaient resplendissantes. De mon côté, j’étais heureux et j’avais la boule au ventre de côtoyer tant de beauté concentrée. Il fallait partir.

Je montrai à Jacques des photos de moi à son âge. Sans nous ressembler, la chevelure de nos quatorze ans présentait des similitudes, ce qui souligne l’inanité de la génération, et l’inutilité de faire des enfants.

La ville de Tournus est très surprenante. C’est bien là qu’est la fameuse église romane ? Ou l’abbatiale ? Biscuits au chocolat et voiture garée le long de la Saône.

Au château de Lusigny-sur-Ouche, c’est la famille de Cécilia qui nous accueillit. Je dormis dans la chambre de Napoléon, et je découvrais d’étonnantes histoires concernant le château où nous logions.

Dans les châteaux de Bourgognes, des pierres creusées sont identiques aux pierres des jardins chinois. Il semblerait que ce ne soit pas des chinoiseries, mais bien une tradition bourguignonne. À vérifier. J’aime le château de Barberey (orthographe à vérifier), dont je trouve le parc sobre et « sans prétention ».

Beaune n’a pas son pareil. Huang Bei aime, Cécilia non. Moi, ce que j’en dis. Moi j’aime tout, alors mon avis ne compte guère. Je trouve que Nicolas Rolin en fait un peu trop avec sa femme, et ses déclarations multiples d’amour unique. On l’aura compris, qu’il n’aime qu’une femme. Beaucoup trouvent ça beau. Je trouve ça suspect. Nous admirons le retable de Rogier Van der Weiden, mais comme c’est l’oeuvre maîtresse, on l’oublie trop vite, à moins de l’étudier spécifiquement.

Huang Bei a adoré Dijon, qu’elle considère comme une des plus belles villes de France. Moi, ce qui m’a abasourdi à Dijon, c’est l’histoire du Duché de Bourgogne, la splendeur de la cour des ducs. Assommé par la chaleur et la faim, j’ai visité au pas de course le musée des beaux-arts et me suis envoyé une andouillette à la dijonaise pendant que Huang Bei continuait consciencieusement la visite. Pour justifier mon absence aux yeux de mon amie, j’avais prétendu que je visitais les musées selon mon propre rythme (ce qui est vrai par ailleurs, quand je n’ai ni faim ni chaud). Quand nous nous sommes retrouvés, nous avons mangé (moi, assez frugalement, et pour cause) et avons devisé doctement sur les oeuvres du musée.

Dijon, l’été, a des airs d’Italie. La place royale (quelle que soit son nom) était éclatante de lumière. Sa forme en demi-cercle et l’étoilement des rues qui partent dans toutes les directions, donnent au centre ville une grande élégance. Mais trop de maisons cossues étouffent un peu la vie collective.

Magnifique boulangerie, dans une petite rue, florentins à la forme triangulaire, bons à tomber à la renverse. Nous vîmes des oeuvres de Rude, le fameux sculpteur d’un des bas relief de l’Arc de Triomphe.

Nous achetâmes des bouteilles de vin, corsé pour certaines et fruité pour d’autres. Le bourgogne perd un peu de son identité sous la pression du commerce international. Il cherche à séduire de nouveaux marchés en devenant moins charpenté, moins reconnaissable, moins puissant. Que va-t-on boire avec le chevreuil, la prochaine fois ?

Près de Sens, nous fîmes notre dernière étape dans une maison excentrique. Une femme centenaire qui fumait clope sur clope, des photos de Chine du XIXe siècle, des histoires de marins ancêtres de nos hôtes. Des histoires de voitures de location.

Huang Bei aimait les paysages de Bourgogne. Je note que beaucoup de gens, dans les villes et les villages, avaient le guide vert à la main, signe de vieillissement de la population touristique. Nous en avions un nous aussi, que Huang Bei avait emprunté dans une bibliothèque de Paris.

Pourtant nous étions jeunes et beaux.

Un guide touristique hilarant

J’étais tellement triste, quand Ben et Agathe sont partis, que je me suis engouffré au McDonald’s du centre ville.

En mangeant mes sandwiches de mi-matinée, je regardais d’un oeil vide les bus touristiques qui attendaient les touristes pour leur faire découvrir les splendeurs de Belfast. Au milieu de mon second sandwich, à l’oeuf et au bacon, j’ai pris la décision de me payer un tour, moi aussi, et de me remplir la tête des sublimités de l’ « Athènes du nord » (hi hi, on se demande où ils vont chercher de tels surnoms).

C’était certes un peu ridicule de faire cela une fois que mes amis étaient repartis pour la France. Il eût été plus judicieux de prendre ce bus avec eux, pour qu’ils profitent d’une vue générale de la ville. On ne pense pas à tout au bon moment, voilà ce que le voyage enseigne au sage précaire.

La semaine qu’ont passée Ben et Agathe (peut-être devrais-je dire « Agathe et Ben » ? je m’en avise à l’instant… Bah!) m’a malgré tout permis de leur montrer ce qui me plaît le plus dans la capitale de l’Irlande du nord, compte tenu des jours passés à la campagne, la montagne et sur la côte. Pour ce qui est de Belfast, nous avons pu voir ce qui, à mes yeux, mérite vraiment le déplacement : le quartier catholique de Falls Road, le quartier protestant de Shankhill road, leurs fresques étonnantes, la randonnée sur la colline de Cave Hill, au-dessus du château de Belfast, les quais du fleuve Lagan tant urbains que ruraux, quelques pubs pas piqués des hannetons, des sessions de musique traditionnelle.

En plus de tout cela, mes amis ont eu la rare opportunité d’assister aux célébrations orangistes du 12 juillet, avec tout ce que cela comporte de sentiments mêlés et de spectacles ambigus. Ils ont enfin pu aller à un concert de musique électronique, branché en diable, dans le magnifique Waterfront, salle de concert/bar dominant les quais, d’où nous pûmes admirer le coucher de soleil. Soleil, pluie, nuages, eaux et rues, tout était réuni pour profiter d’une musique extrêmement inventive bricolée par de petits génies de l’ordinateur.

Parenthèse culturelle : en terme de musique, je n’ai encore jamais eu autant d’expériences variées qu’à Belfast : traditionnelle (irlandaise), militaire (protestante/britannique), hybride, électronique, concrète, brésilienne, africaine, baroque, rock, il ne m’a manqué que de vrais opéras et ce qu’on appelle communément la musique classique. Fin de la parenthèse.

Je suis donc monté dans le bus touristique pour passer le temps et mettre du baume sur mon coeur. Qu’ont-ils donc raté, mes petits copains ? Voilà ce que je me demandais en lisant le programme sur le dépliant qu’on m’avait donné en entrant. Pour être vraiment honnête, rien, ils n’avaient rien raté ou presque. Puis une voix est apparue et tout fut changé. Le guide est lui aussi apparu en chair et en nez. Son nez était typique des grands buveurs, violacé et couperosé, et il parlait beaucoup de Guinness, pour faire rire la galerie.

Voilà ce qu’ont raté mes amis : le show de ce guide touristique. Il était sans doute compétent sur les dimensions des bâtiments et sur les dates, mais surtout, son point fort, c’était l’industrie de l’entertainment et la comédie stand up. C’était blague sur blague, dont je n’ai compris qu’un petit tiers, et qui faisaient bidonner tout le bus.

Longeant une zone commerciale, le voilà qui nous dit : « Voici ce que nous apporté la paix : IKEA ! Ah, n’est-ce pas une belle preuve de notre prospérité et du nouveau bonheur de vivre ? Dommage qu’IKEA ne soit pas venu trente-cinq ans plus tôt ! Les gens de Belfast aurait passé tout leur temps à essayer de monter leurs meubles et n’auraient jamais eu l’idée de poser des bombes (je traduis mal). »

C’est trop tard pour Ben et Agathe (ou Agathe et Ben), mais le cas échéant, je serais enclin à conseiller à tout nouveau visiteur d’emprunter les bus sightseeing de Belfast. Il aura, pour le prix d’un seul billet, une promenade dans la ville, des informations qu’il oubliera tout aussitôt, et surtout, un bon exemple de ce que le monde anglo-saxon reconnaît comme le sens de l’humour irlandais.

Destin géographique de mon Ouïghour

Le Ouïghour de mon roman est né près de Turfan, dans le désert de Taklamakan, dans l’ouest de la Chine. Turfan est une oasis à côté de laquelle se trouve un village entièrement consacré à la culture du raisin, Putaogou, la vallée du raisin. Il est né dans les années 1980. Ainsi, mon roman n’aura pas à traiter de la révolution culturelle.

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Dans ce village, pas un Chinois Han, mais seulement des Ouïghours, avec leur architecture traditionnelle, leurs écoles, leurs mosquées. Tous les professeurs, même le professeur de mandarin, sont ouïghours. Les seuls Chinois que l’on voit sont ceux qui passent pour encaisser les loyers, les impôts, ce sont les administratifs.

Mon Ouïghour grandira là, puis il ira à la ville, d’abord Turfan, puis la capitale provinciale, Urumqi. Il n’aimera pas Urumqi, alors il ira, pour une raison que je ne connais pas encore, dans le nord de la province, les montagnes de l’Altai. Près du lac Hanasi, très loin de tout, à la frontière avec la Russie, la Montgolie et le Kazakhstan. Il voudrait faire quelque chose sur la crête qui fait frontière entre ces trois pays. Les cartes, à cet égard, sont fascinantes : un segment minuscule, presque un point, d’où partent en étoile les frontières de quatre pays si différents les uns des autres.

À cet endroit du monde, les cartes de Google Earth ne sont plus des photos satellite, mais des peintures, sans noms, sans habitations, sans rien que le blanc de la neige, le vert des pâturages, le brun de la terre et le bleu des lacs.

Là, il sympathisera d’abord avec d’autres minorités chinoises, des Kazakh, des Kirghizes, des Mongoles, et il saura entrer en relation avec les Occidentaux en visite dans la région. Touristes égarés, mais surtout biologistes, ingénieurs hydrographes, spécialistes de la faune et de la flore venus ici pour des projets de recherche, des observations de toutes sortes. Mon Ouïghour saura apprendre très vite les rudiments d’anglais, et il sera très avide de rencontres.

Il séduira une chercheuse allemande, ou américaine, ou française. Il en séduira plusieurs car, let’s face it, mon Ouïghour est extrêmement charmant. Il a les yeux noirs très perçants, de grands yeux très bien dessinés qui inspirent confiance. Au début, les étrangers lui sont un moyen de subsistance, mais assez vite, il comprend qu’en approfondissant le contact, il peut obtenir beaucoup de ces gens-là. S’ils sont vos amis, ils peuvent vous faire quitter le pays, aller dans des pays lointain, devenir quelqu’un, voyager, que sais-je. Mon Ouïghour n’a pas d’ambition sociale très nette, mais il est rêveur.

Grâce à une femme scientifique qui est tombée amoureuse de lui et qui croit en son potentiel humain et intellectuel, il obtiendra des bourses, d’abord pour aller à l’université de Pékin, puis pour aller en France. En France, il comprendra que c’est en retournant en Chine avec une identité de Français qu’il pourra avoir une vie libre et, disons, stendhalienne.

Trentenaire, il retourne en Chine en prétendant qu’il est Français quand cela l’arrange. Avec les femmes chinoises, ça l’arrange.

Il retournera dans le Xinjiang dans les années 2010, et ce ne sera pas brillant.

Tullyquilly (1) Le cottage dans la prairie

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Quand on achète une maison, il est bon de se raconter des histoires pour remplir l’habitation de toute un mythologie intime. Mes amis en ont trouvé une qui est déjà pleine d’histoires, qui oscillent entre l’Histoire, le réel et l’imaginaire.

Vieille de 250 ans, l’ancienne ferme a été rachetée par un politicien irlandais qui, à la fin de sa carrière, a voulu en faire son petit paradis caché de tous. Il a retapé la maison, et s’est lancé dans un jardin universel, plein d’arbres, de plantes et de fleurs du monde entier.

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Autour de la maison, des passages, des hauteurs et des dénivelés, des eucalyptus, des roses oranges et des fleurs qu’on n’a jamais vues, de mémoire de voyageur.

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Le vieux politicien a même protégé la maison en faisant incruster un oeil en plâtre au-dessus de la fenêtre de la cuisine. Regardant vers le sud, l’oeil semble surveiller les nouveaux arrivants, et peut-être faire fuir les mauvais esprits.

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De petits espaces sont aménagés pour aller lire, ici le matin, là le soir ou l’après midi.

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Le vieil homme a passé douze ans de sa vie à mettre son petit parc au point, à assainir la maison. Pendant ces douze ans, il vivait dans une caravane à côté de la maison. Puis il est mort, sans avoir jamais pu vivre dans cette auguste ferme.

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Il a laissé à son pays, à une population tout à fait ignorante de cette existence, un jardin extraordinaire qui me donnait l’impression, à chaque pas, qu’une licorne pouvait surgir. C’était la nature, désordonnée mais à travers laquelle mes amis ont creusé des passages pour la promenade. Une nature telle qu’elle n’existe que dans Le Pays où l’on n’arrive jamais, où des arbres exotiques côtoient des plantes septentrionales, dans un vallonnement irlandais typique.

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S’il y a un lieu en Irlande où le sage précaire pourrait avoir le désir de se cacher pendant quelques semaines estivales, pour écrire, pour lire et faire du jardinage, ce lieu est tout trouvé.

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