Quelle éthique pour l’étranger ?

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Je n’ai pas évoqué les assassinats qui ont eu lieu le mois dernier à Belfast. Vous vous en souvenez peut-être, deux militaires britanniques ont été tués par le « Real IRA », une organisation dont je ne sais rien, mais dont les médias officiels disent qu’elle n’est constituée que de pauvres malfrats en mal d’aventure et sans projets, sans réelle coordination. 

Je n’en ai pas parlé car je ne voulais pas heurter des sensibilités. Quand on est étranger, on a une sorte de devoir de réserve : parler de politique locale, c’est mal vécu par certains autochtones, c’était déjà vrai en Chine, et c’est certainement vrai en France. Mais on ne peut pourtant pas se taire éternellement. On ne peut pas vivre à Belfast et ne parler que des jolies montagnes, des jolis châteaux et des jolies filles. Même un étranger qui ne s’intéresse pas à la politique sera invité à aller visiter les Murals les plus présentables. Un autre étranger qui aime flâner en ville, verra d’autres fresques murales, moins touristiques et extrêmement violentes. En arrivant ici, en août, j’avais été frappé par la violence qui s’exprimait sur les murs et dans certains éléments urbains, dans des quartiers qui pourtant semblaient paisibles. J’en avais fait un petit billet pessimiste qui n’a pas été très bien reçu, pour cette raison qu’un étranger devrait plutôt la fermer. C’est assez sain, comme réaction, je ne me plains pas. Mais un étranger a aussi ce rôle à tenir, d’être un voyageur candide, et qui voit les choses d’un oeil neuf. 

Alors de quoi faut-il parler, et comment ? Ce sont les deux questions que je me pose sans cesse. C’est un sujet qui dépasse de loin le seul cas de Belfast. Tous ceux qui vivent à l’étranger et qui éprouvent le désir légitime d’exprimer ce qu’ils ressentent sont contraints au même examen de conscience.

Mes amis chinois qui passent quelques mois en France sont dans le même cas. En règle générale, ils détestent. J’ai rencontré trois étudiantes l’autre jour lors d’un dîner à Paris, elles sont formelles sur un point : plus jamais la France, qui est idéale pour faire du tourisme, mais un enfer lorsqu’il s’agit d’y vivre. Une autre amie chinoise a créé sur Facebook un album photo sur son séjour d’un mois à Paris : dix images sinistres ; des affiches, des files d’attentes, un métro, une boutique vieillotte, des enfants derrière des grilles, etc. ; on a le sentiment d’un voyage traumatisant. Je lui demande depuis des mois d’écrire un récit de voyage, mais elle n’en a pas le temps, et peut-être pas l’envie.

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Si j’étais éditeur – mais que ne suis-je éditeur ? – je ferais une collection de petits récits de voyage écrits par des migrants, des étudiants et des chercheurs qui sont profondément déçus par la France. Pour ceux qui n’écrivent pas, j’embaucherais des gens pour leur faire raconter leurs périples et les retranscrire. Cette collection serait le première au monde et serait très utile pour les recherches sur la littérature des voyages.

C’est toute la question de l’éthique de l’étranger. Il n’est pas là pour critiquer, son récit nous ennuie s’il est essentiellement critique et négatif (sauf pour des chefs d’oeuvre comme Le poisson-scorpion de Nicolas Bouvier, qui est une magnifique descente en enfer, et qui donne de l’île de Ceylan une image tellement horrible qu’elle en devient fascinante et attirante). L’étranger n’a pas à être élogieux non plus. Alors que doit-il dire, publiquement s’entend ?

Si l’on répond à cette question par : « ne rien dire de négatif, pour ne blesser personne », alors il n’est plus question d’éthique mais de morale étroite ou de bonnes manières érigées en principe de vie. Je dis que l’étranger fait face à un problème éthique, c’est-à-dire qu’il doit éprouver la difficulté de la vie avec les autres : trouver l’équilibre entre la franchise qui permet une vraie communication avec autrui, et le savoir-vivre qui en évite les écueils. L’étranger ne veut pas blesser ses hôtes, mais il ne veut pas atrophier son regard ni sa parole. Il veut respecter se hôtes au point de leur dire la vérité de ses perceptions. Il doit d’autant moins réprimer sa parole que c’est elle qui sera le plus utile aux autochtones. Pour critiquer la France, Montesquieu n’a pas trouvé mieux que d’imaginer un Persan regarder nos moeurs avec l’oeil neuf et naïf de l’étranger. Aujourd’hui, nous devrions lire et écouter les Chinois vivant à Paris.

Le départ de ma voisine

Ma petite voisine slave est retournée dans son pays.

Elle dormait à côté de moi, dans la chambre voisine de la mienne, et avait toujours peur de me déranger. Me déranger, moi ? disais-je.

Je dis « ma petite voisine slave » car elle vient de Slovaquie, et qu’elle est petite, comparée à moi. C’est une artiste. Elle réalise des films d’animation qui tournent autour du thème du corps, de ses impuretés et de ses gloires potentielles. Elle ne m’a donné à voir ses créations que récemment, juste avant de partir de Belfast. Je crois comprendre pourquoi, maintenant : sur un des films, une femme apparaît nue sous toutes les coutures, si j’ose dire. Il se pourrait bien que cette femme nue soit ma voisine elle-même, la chevelure et une légère scoliose le font en tout cas penser.

Je lui ai offert d’aller voir l’ouest de l’Irlande avant son départ. Elle n’avait rien vu de l’île, en dehors de Belfast, en six mois d’immigration où elle a pris des cours d’anglais et fait la plonge dans un petit restaurant. Nous avons loué une voiture et sommes allés nous recueillir sur la tombe du grand poète W.B. Yeats, dont elle était une lectrice émerveillée.

Sous la bienveillance de l’imposant massif Ben Bulben, célèbre pour sa forme et pour son rôle sacré dans les anciennes pratiques religieuses, le souvenir du poète (que je croyais enterré en France, mais peut-être a-t-il été ramené à Sligo, où il n’est pourtant pas né) est conservé grâce à ces vers gravés dans l’entrée du cimetière :

Je suis pauvre, je n’ai plus que mes rêves.

J’ai déroulé mes rêves sous tes pieds.

Marche doucement, car tu marches sur mes rêves

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Mon amie slovaque aimait la poésie de Yeats, mais pas beaucoup sa personnalité, qu’elle trouvait trop faible avec les femmes.

Catholique, elle a voulu faire l’ascension du Croagh Patrick, dans le comté Mayo. Je l’ai laissée y aller toute seule. J’avais peu dormi et je l’ai attendue dans un café. Quand elle est descendue du Croagh Patrick, elle m’a dit que c’était décevant, et que c’était dangereux, qu’elle était tombée et qu’elle avait abîmé son appareil photo.

Elle me demandat souvent à quoi je pensais, mais je ne pouvais pas décemment lui dire à quoi je pensais.

Elle est partie pour de prétendues raisons familiales, et ma maison a perdu la seule touche féminine qu’elle possédait.

Que nos motivations touristiques ne sont pas si nobles que nous le prétendons

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On visite un pays pour des raisons explicites qui sont à l’opposée, souvent, des motivations inconscientes qui nous y poussent.

Ce qui nous attire consciemment, ce sont des paysages, l’histoire, des rencontres humaines, des oeuvres culturelles éternelles, bref, du noble, du précieux, du profond.

Mais il se trouve que dans les faits, ces lieux qui nous attirent pour des raisons nobles, sont en plein boom économique. Inversement, les pays infiniment riches de beautés, de vertus, d’opportunités pour le voyageur, sont boudés inexplicablement lorsqu’ils font face à des difficultés économiques. La France doit être mise à part, car la France est la grande star du tourisme, l’indémodable reine d’Europe, l’incontournable et géniale enjôleuse du monde occidental. Non, parlons des pays normaux, plutôt.

L’Irlande a connu le Tigre celtique qui a donné de la prospérité au pays, et c’est en effet la cause inconsciente d’un déversement de visiteurs (dont votre serviteur) qui avaient en tête les paysages sauvages, les écrivains, Dirty Old Town, tout un pittoresque sympathique menacé par la croissance économique. Le Dublin que j’ai connu et que j’ai aimé, au tournant du siècle, était une ville busy, où le bling bling et la frime étouffaient l’aspect affable, philosophe, bonhomme, que la réputation annonçait. Les services gouvernementaux ont su développer un marketing touristique très intelligent, et ont joué entre les lignes. Au moment où la population pensait endettement, prise de risque financier, fortune foudroyante, les publicités vantaient un pays où il fait bon vivre, où l’on prend le temps de rigoler.

Brillants, les Irlandais.

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La même chose, à quelques nuances près, s’est passée avec l’Espagne.

Inversement, des pays autrement plus importants d’un point de vue objectivement touristique, comme l’Italie et la Grèce, ont plongé dans la même période, les années 1990-2000. Pourquoi les gens leur ont préféré l’Espagne ? Croissance économique et bon marketing furent les stimuli inconscients.

De la réputation des Irlandais

La réputation des Irlandais est parmi les meilleures qu’on puisse imaginer. Ils sont considérés, dans le monde entier, comme des gens affables, drôles et sympathiques.

Je pose la question : depuis quand jouissent-ils de cette réputation et pour quelle raison ? Les lecteurs du Guide du routard répondront que c’est seulement la réalité, que c’est ainsi depuis toujours et qu’il n’y a rien à questionner. C’est ce qu’on appelle en langage savant « essentialiser » les Irlandais. Le sage précaire, lui, questionne, il questionne sans arrêt et sans fatigue, car il se refuse à essentialiser, ce qui le rend pénible aux yeux des lecteurs du Guide du routard.

Don’t get me wrong, je ne pense pas que les Irlandais soient taciturnes, sinistres et antipathiques. Je les aime moi aussi, les Irlandais, mais je n’ai pas senti, dans ma vie quotidienne, plus de loquacité, de gentillesse ni plus d’humour de leur part que de la part des Anglais, des Chinois ou des Français.

Car les réputations et les images qu’on se fait d’un peuple changent avec le temps. Les Français n’ont pas toujours été perçus comme des gens lâches, sales, arrogants et pervers.

Mon hypothèse est que la réputation des Irlandais est un discours récent. Je lance l’hypothèse qu’on se met à voir l’Irlandais comme quelqu’un de nice après la seconde guerre mondiale, et surtout à partir des années 1960/1970, à l’époque où le pays s’enfonce dans la pauvreté et ne profite pas des Trente Glorieuses. La population de la république d’Irlande développe un art de vivre et un mode locutoire fataliste, peu enclin à la vantardise, préférant rire que pleurer, boire que travailler. C’est à cette période, je pense, que s’ancre l’habitude d’arriver en retard aux rendez-vous, de patienter devant des transports en commun désastreux, de se parler les uns aux autres.

Mon hypothèse rebondit. Je propose que c’est sur cette image bonhomme que l’industrie du tourisme des années 1990/2000 s’est appuyée pour réaliser une formidable percée dans le domaine des voyages d’agrément. Un pays qui a moins à offrir, du point de vue des paysages et de l’histoire, que la Grande Bretagne et que le reste de l’Europe, a réussi à attirer des voyageurs du monde entier, qui n’avaient que ce mot à la bouche : « Les Irlandais sont si sympas. »

Pourquoi prétendre que ce discours marketing est si récent ? A grandes lignes, en voici la raison : au XVIIIe siècle, il n’y avait que des Britanniques qui voyageaient là-bas. Au XIXe siècle, même chose, et les voyageurs étaient surtout choqués par la pauvreté de la population. Les luttes pour l’indépendance, culminant en 1916 puis pendant la guerre d’indépendance, ne sont pas propices à une réputation de gens affables, rigolos et fainéants. La guerre civile qui a suivi non plus, puis c’est la deuxième guerre mondiale, pendant laquelle les réputations se font sur des valeurs de courage (Angleterre, Pologne, Russie), de lâcheté (France), ou de neutralité (Suisse, Irlande).

Reste l’après-guerre, qui fut une longue période un peu sombre pour la république d’Irlande. Et je soutiens que c’est dans cette période sombre qu’un mélange s’est fait entre des désirs de touristes contradictoires. Entre ceux qui aspiraient à un catholicisme traditionnel (voyageurs réacs), ceux qui cherchaient une musique et des coutumes folkloriques (hippies), ceux qui voulaient des paysages sauvages et des pays non industrialisés, ceux qui découvraient une vie littéraire étonnamment riche, une sorte de compost a fini par faire suinter une synthèse incarnée dans l’image de l’Irlandais débonnaire, pauvre mais rieur, gentiment moqueur, ayant des principes et le sens de la rigolade.

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Courir dans les marécages

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En continuant une de ces promenades-jogging dont j’ai le secret, je me suis retrouvé, en lisière d’autoroute, sur un terrain marécageux que je répugne à nommer « terrain vague ». Il n’est pas vague, mais plutôt réservé. Ce sont des marais qui sont censés laisser libre cours aux activités récréatives et reproductrices de tout un tas d’espèces d’insectes, de canards et d’oiseaux. Pour leur ficher la paix, on a enfermé les joueurs de hurling et de football gaelique.

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La ville a appelé ces marais les Bog Meadows, je le dis pour ceux qui voudraient un peu de nature, en lisière d’autoroute, lors d’un séjour de travail dans la bonne ville de Belfast. Imaginez que vous veniez pour un congrès, en lisière d’autoroute…

Sur les photos que j’ai prises, on ne voit pas d’oiseaux intéressants, mais j’en ai vu de nombreux lors d’autres promenades-jogging où je n’avais d’appareil photo.

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Moi, tout espace de nature à l’intérieur d’un ensemble urbain me fait profondément vibrer. Je me reconnais dans ces lieux incultes, sauvages et peuplés.

Au loin, je vois un homme avec des chiens, un homme que j’imagine être un chasseur. Quand il me croise, il me salue, à l’irlandaise, en me disant que c’est un matin bien frisquet. Je le complimente sur ces chiens, trois superbes lévriers.

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 Ils n’ont pas encore l’âge de courir mais ils sont prêts, et c’est avec eux que cet homme gagne sa vie. Il est éleveur de chiens de course et me dit qu’en France aussi, il y a des courses de lévriers. Je veux bien le croire. Il me demande ce que je fais dans le coin, je lui dis que je venais du cimetière. « -Quel cimetière ? -Mais celui-là, derrière. -Ah, mais il faut que vous alliez au cimetière Milltown, là-bas. -Ah? -Oui, c’est le cimetière des républicains! »

Il m’apprend que les grévistes de la faim de 1981 sont enterrés dans ce deuxième cimetière que je ne connais pas. Il m’explique comment y aller depuis les marécages où nous sommes.

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« -Mais alors, ce cimetière-là, c’est pour les protestants ? -Oui, c’est ça. Enfin, maintenant ils y enterrent aussi des catholiques… » Il me sourit avec une dent de devant qui manque, un peu gêné, mais il reprend : « On ne devrait pas vous parler de ces divisions, mais c’est comme ça et puis c’est tout (it’s the way it is and that’s it.) » Il m’indique le chemin à suivre. C’est drôle, ce marécage aménage un chemin de connexion, peut-être involontaire, entre les deux cimetières.

On se présente et on se serre la main avant de se séparer. Il a un nom irlandais qui se pronnonce « conne » ; moi je lui donne mon prénom irlandais. « Ah, j’ai un frère qui s’appelle aussi Liam », dit-il. Comme quoi.

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Il me dit que je risque de prendre une averse si je ne me dépêche pas. Mais c’est le propre des promenades-jogging : on peut aller très vite, très soudainement; on peut fulgurer dans les petits chemins boueux, commes les voitures qui nous frôlent sans nous voir, depuis leur autoroute bien tracée.

Le voyage thérapeutique de Nerval

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Entre Gérard de Nerval et moi, un parallèle est facile à tracer.

Quand il visite Istanbul, il a 35 ans, moi 36.

6 mois plus tôt, l’amour de sa vie, Jenny, trouve la mort. Il y a 6 mois, je quittais le pays de l’amour et toute idée de mariage.

A Constantinople, Nerval écrit à son père que sa santé est bonne. A Istanbul, je crois avoir écrit à ma mère que ma santé ne donnait pas de signe d’inquiétude.

Nerval venait de subir sa première grande crise de démence. Pas moi.

12 ans plus tard, Nerval allait se pendre à un lampadaire. Dans 12 ans, je doute de mes possibilités d’atteindre le sommet des lampadaires, fût-ce pour me pendre.

Nerval a voyagé pour oublier sa dépression, guérir de sa folie latente. Ici, à Istanbul, il croie sincèrement que sa crise n’était qu’un événement passager ; il se croit tiré d’affaire.

Je confirme : le voyage fait du bien aux dépressifs. Je ne suis pas sûr d’en être un moi-même (je ne crois pas), mais il me semble qu’il n’y a rien de tel qu’un plongeon dans une ville inconnue pour vous remplir, pour vous sentir plein de quelque chose. Donc en bonne santé. Je crois qu’en turc, comme en magyar, l’étymologie du mot « santé » est « plein », « entier ». 

Tout, dans un voyage, est plein de sens, tout fait sens. Ne rien faire est une noble activité du voyageur. Rester des heures, ankylosé, au bord de la Corne d’or, à regarder passer les bateaux, c’est suffisant, c’est glamour, c’est racontable, c’est communicable, c’est actif, c’est gagnant-gagnant, c’est donnant-donnant, c’est littéraire, c’est philosophique, c’est métaphysique, c’est sexy, c’est glamour, c’est suffisant, c’est poétique, c’est répétitif, c’est enjoyable, c’est déroutant, c’est glamour, c’est racontable. C’est bon pour la santé.

Ruines sur le Bosphore

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Le billet pour la croisière sur le Bosphore coûte moins de 10 euros. Peut-on parler de croisières ? Le ferry vous transporte de rive en rive, vous passez de côte européenne en côte asiatique jusqu'à l'embouchure de la mer noire, au bout du détroit. Peut-on parler d'embouchure ? 

Il s'agit donc d'aller de la mer de Marmara à la mer Noire, et de passer quelques heures au village d'Anadolu Kavaghi.
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Sur ce site, village fringant où l'on peut manger des poissons passables, la hauteur est habitée par les ruines d'un château qui ressemble bien aux châteaux des XIIe et XIIIe siècles. 

Sans être spécialiste, je crois qu'il suffit de comparer ces deux tours, qui devaient constituer l'entrée du château, avec celles de Carrickfergus construites par Hugh de Lacy, pour se convaincre qu'il s'agit d'un vestige du temps des croisades. 
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Le paysage proposé depuis le Bosphore a définitivement quelque chose de normand. On se croirait sur la Seine, apercevant le Château Gaillard des Andelys. 

A l'aller comme au retour, le ferry vous promène le long de quelques unes des demeures que les Ottomans fortunés se sont fait construire en dehors de la ville depuis le XIXe siècle. Pamuk dit qu'il n'y avait aucune possibilité pour les étrangers de venir les déranger, car il n'y avait aucun chemin carrossable qui y menait.
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Les Turcs d'aujourd'hui sont assez fiers de ces jolies maisons. Ils ne semblent pas en vouloir à la classe dominante de cette époque d'avoir fui la ville plutôt que de la défendre d'une manière ou d'une autre.
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La croisière part de l'embarcadère d'Eminonü à 10h30 et revient autour de 16h30. Inutile de préciser que je recommande à tous les visiteurs qui restent plus de deux ou trois jours de faire cette excursions. Pour ceux qui ont plus de temps et d'argent, l'idéal serait de passer quelques nuits sur l'une et l'autre des étapes où le bateau s'arrête.

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La chevauchée fantastique de Flaubert

Flaubert a écrit son voyage en Orient sur deux supports qui n’ont jamais eu vocation à être publiés. Ses lettres et ses « notes de voyage ». Les lettres sont beaucoup plus vivantes et détaillées. Les notes, quant à elles, même lorsqu’elles sont reprises et mises au propre à Croisset, sont beaucoup plus plates. C’est d’ailleurs une chose intéressante : il fallait à Flaubert une personne en face de lui pour exciter sa plume.

C’est très net dans l’épisode de la course à cheval, qui s’est déroulée le jour de son anniversaire à Constantinople. Dans ses lettres, il se laisse aller à des développements, des détails qui sont plus précis à mesure qu’il s’éloigne dans le temps de l’événement. Dans le livre posthume appelé Voyage, le même événement est relaté sans relief. Le 15 décembre 1850 à sa mère, et le 19 décembre à Louis Bouilhet (il est alors déjà à Athènes), il se lance dans une véritable scène de roman. Il part « ventre à terre » avec un compagnon polonais, le comte Kosielski, et décrit une course effrayante dans la neige, une scène gothique pleine de monstres, où même la nature fait peur. Flaubert adore ces scènes baroques, même dans Madame Bovary, il ne s’en prive pas, avec les scènes de l’aveugle qui poursuit la voiture « Hirondelle » lorsqu’elle rentre de Rouen. Aveugle qu’on entend chanter horriblement au moment de la mort d’Emma.

Ici, la monstruosité se voit dans les collines, mais aussi dans les personnages de la région : « des pâtres bulgares couverts de peaux de bêtes, et qui ressemblaient plutôt à des ours qu’à des hommes », dans la vitesse des quatre chevaux passant « à fond de train », « comme un éclair », dans la voix d’un accompagnateur qui « chantait à tue-tête une chanson sur un air aigu, que le vent aussitôt arrachait de sa bouche et emportait dans la solitude. » (Il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que je confesse que j’y vois l’origine du personnage de l’aveugle de Madame Bovary.) Enfer, encore, dans ces grands chiens qu’il faut éloigner en chevauchant : « Mon compagnon, avec un grand fouet de poste, frappait des chiens … Toute la meute vagabonde hurlait effroyablement. … Le comte Kosielski, dirigeant sa bête comme un lancier et se couchant tout entier sur son col, fondait sur les chiens et leur lançais de grands coups de fouet… »

Cette fureur est naturellement contrebalancée par des moments de contemplations et de rêveries qui rendent la scène plus vivante encore. Quand Kosielski pense à la Pologne, « je pensais aux voyages d’Asie, au Thibet, à la Tartarie, à la muraille de Chine, aux grand caravansérails en bois, où le marchand de fourrure arrive le soir, par un crépuscule vert,… » etc. Flaubert cherche, à travers ses lettres, la bonne image, le truc qui donnera la bonne sensation de froid, de sauvagerie. A propos des chevaux : « Dans les fondrières, leurs sabots cassaient la glace », « ils mordillonnaient du bout des dents les petits arbres rabougris qui apparaissaient sous la neige. » Sur la neige, « des traces de lièvres et de chacals ».

Dans chaque lettre, cette scène lui inspire une ou deux pages de proses enjouée. Dans Voyages, les détails sont factuels et sans aucun souffle : « La neige couvre les maisons … et ça fait des petits dés blancs. Dans les villages, sentiers glissants… », etc. Ses souvenirs sont moins littéraires, moins effrayants, mais ils sont plus nombreux. Flaubert a été très marqué par cette folle randonnée et il ne veut rien en perdre. Il se la garde de côté pour en faire quelque chose, littérairement. Le plus drôle, ce sont ses souvenirs intimes qui achèvent d’assagir cette course démente : « Me chauffant à cette cheminée, il m’est revenu en mémoire le souvenir de jours d’hiver où j’allais avec mon père chez des malades à la campagne. – Nous mangeons un morceau de viande et des pommes de terre. » Nous sommes loin des lettres au train d’enfer.

La différence entre les deux supports est d’autant plus fascinante qu’il a écrit ce récit bonhomme et l’une des deux lettres le même jour. Ce sera son dernier grand souvenir d’Istanbul, et de l’Orient tout entier.

Le pénis de Flaubert à Istanbul

Le séjour de Flaubert à Constantinople est marqué par deux phénomènes centraux : une randonnée à cheval, et des chancres sur son gland. Nous parlerons du cheval plus tard. La question du sexe à Istanbul est essentielle car elle concentre sur elle des sentiments contradictoires du sage précaire. Ce dernier ne voudrait pas émettre de jugements moraux, et en même temps, il ne peut pas dissimuler sa gêne devant une attitude générale révoltante.

Il a attrapé une syphilis avant son arrivée en Turquie, mais c’est à Istanbul qu’il va en parler dans une lettre à son ami Louis Bouilhet, pour faire le point :

« Il faut que tu saches, mon cher monsieur, que j’ai gobé à Beyrouth (je m’en suis aperçu à Rhodes, patrie du dragon) VII chancres, lesquels ont fini par se réunir en deux, puis en un. – J’ai fait avec ça la route de Marmorisse à Smyrne à cheval. Chaque soir et matin je pansais mon malheureux vi. Enfin cela s’est guerry. Dans deux ou trois jours la cicatrice sera fermée. Je me soigne à outrance. Je soupçonne une Maronite de m’avoir fait ce cadeau, mais c’est peut-être une petite Turque. Est-ce la Turque ou la Chrétienne, qui des deux ? problème ? pensée !!! voilà un des côtés de la question d’Orient que ne soupçonne pas La Revue des Deux-Monde. – Nous avons découvert ce matin que le young Sassetti a la chaude-pisse (de Smyrne), et hier au soir Maxime s’est découvert, quoiqu’il y ait six semaines qu’il n’a baisé, une excoriation double qui m’a tout l’air d’un chancre bicéphale. Si c’en est un, ça fait la troisième vérole qu’il attrape depuis que nous sommes en route. Rien n’est bon pour la santé comme les voyages. » Lettre à Louis Bouilhet, 14 novembre 1850.

L’humour de la lettre ne doit pas nous illusionner. A mon sens, cette manière d’écrire en chiffre romain, d’archaïser la langue avec des « y » et des « vi », est une manière d’éloigner l’angoisse que cela lui cause. Il a beau être informé des choses médicales, et il a beau connaître cette maladie depuis des années (voir les lettre que lui adresse Du Camp en 1844, de Rome: « Comment supportes-tu l’hiver ? Et ta vérole ? » ; et en 1845, d’Alger : « Et ton état nerveux ? Et ta vérole, cette bonne vérole dont tu étais si fier ? Comment tout cela va-t-il ? » etc.), je ne crois pas à la thèse d’un Gustave léger et insouciant.

Je pense que Flaubert est angoissé, au moins par moment, et que cette angoisse est un carburant à son écriture crâneuse. Ses maladies vénériennes ne sont pas les seules choses qui le préoccupent pendant son voyage : il se voit grossir et perdre ses cheveux. En un ou deux ans, il devient chauve, et à 29 ans, c’est un événement contrariant. Il se plaint beaucoup d’enlaidir. A sa mère, depuis Athènes : « Décidément, j’enlaidis; J’en suis affligé. Ah! je ne suis plus ce magnifique jouvencel d’il y a dix ans ». Un mois plus tard, il écrira à Bouilhet : « Je vais rentrer dans la classe de ceux avec qui la putain est embêtée de piner. » (de Patras, 10 février 1851). Son voyage en Orient est donc le passage sinistre où il quitte la jeunesse pour entrer dans une maturité haïe. Or, il n’a encore rien écrit qui le satisfasse. Il se voit raté, vieillissant avant l’âge, diminué, on peut supposer que son humour est un mécanisme de défense.

C’est dans ce contexte qu’une scène abominable se déroule à Constantinople. Dans le quartier de Galata, il se rend dans un infâme bordel « pour baiser des négresses. – Elles étaient si ignobles que le coeur m’en a failli. » (A Bouilhet, 19 déc. 1850.) C’est drôle, bien sûr, ne boudons pas notre plaisir de lecture, mais franchement, faut-il vraiment que Flaubert soit l’affreux bourgeois merdeux qu’il était pour se permettre de tels commentaires ? Non seulement il est prêt à contaminer toutes les femmes du monde avec son gland induré par les chancres, mais il fait la fine bouche encore. On comprend que les études postcolonialistes aient pris les écrits de Flaubert pour dénoncer un certain rapport de l’Occident aux pays du sud. Les écrits de Flaubert n’étant pas promis à la publication, ils nous présentent une peinture encore plus vraie, semble-t-il, de ce qui se passe dans la tête des grands voyageurs du XIXe en général. Le style en plus.

La scène du bordel continue. Il veut s’en aller, mais alors, la maîtresse du lieu impose à sa propre fille de se prostituer, dans une chambre beaucoup plus propre : il la trouve à son goût, mais alors qu’il est bien avancé dans les préliminaires, « je l’entends qui me demande en italien à examiner mon outil pour voir si je ne suis pas malade. Or comme je possède encore à la base du gland une induration et que j’avais peur qu’elle s’en apreçût, j’ai fait le monsieur et j’ai sauté à bas du lit en m’écriant qu’elle me faisait injure, » et voilà notre grand écrivain qui fait une scène et qui s’en va, un peu humilié.

« Dans un autre lupanar, nous avons baisé des Grecques et des Arméniennes passables » poursuit-il dans la même lettre. Dans ce dernier lupanar, il voit sur les murs des gravures qui lui paraissent trop européennes, ce qui lui arrache ce cri d’esthète : « Ô Orient, où es-tu ? »

Assurément, pour Flaubert comme pour de nombreux voyageurs, l’Orient est dans l’accès facile au sexe, à la différence de nos villes natales où règne un climat de répression qui contraint les corps et les esprits. Voilà toute la contradiction du lecteur. On ne peut pas approuver moralement ce qu’on lit (non qu’il aille voir des putes, – qui ne l’a pas fait ?- mais le fait que sa jouissance, esthétique et sexuelle, soit à ce point le résultat d’une série d’inégalités fondamentales) et on ne peut pas non plus s’empêcher d’admirer ces chefs d’oeuvre littéraires.

Chant de la prière. Comment j’ai fêté mes trente ans

Tous les matins, le chant du Muezzin mérite son nom. C’est un vrai chant, rien d’agressif ni de perçant. Une voix grave qui part en de longues vocalises suaves et mélancoliques.

Le seul souvenir d’appels à la prière musulmans qui me revient à la mémoire, ce sont ceux que j’entendais à Tozeur, dans le sud tunisien. J’y étais seul, à l’hôtel, très heureux je ne sais pourquoi. Tout ressemblait à un film. J’étais un vrai héros de film, ma barbe poussait un peu, je devenais un aventurier. Je célébrais mes trente ans dans un voyage qui devait m’acheminer dans le désert. J’avais donné rendez-vous à tous mes amis, le dernier week-end de mars, dans un village encore plus reculé dans le sud. Je savais que personne ne serait là. Que je fêterais mes trente ans tout seul, ou plutôt avec des gens rencontrés sur la route, comme ces deux Américaines francophiles qui ne me lâchaient plus à partir du moment où elles ont compris qu’être en présence d’un homme, un vrai, leur économisait beaucoup de temps et d’énergie.

A Tozeur j’étais encore seul, sans Américaines, mais j’allais les rencontrer le lendemain. Le matin, le chant du Muezzin me paraissait très perçant, peu attirant. Un son de sono pas chère qui ne donnait pas envie de prier.

(Dieu, cela semble si ancien, alors que c’était il y a six ou sept ans. J’ai l’impression que c’était quelqu’un d’autre, et surtout je me revois comme un adolescent alors que je devenais trentenaire. Tant de choses se sont passées depuis. Nos vies sont courtes mais elles sont incroyablement remplies. Un tel fatras nous habite.)

A Istanbul, l’appel est sans aggressivité, endormant, extatique. Il fait sortir du sommeil pour faire entrer dans une autre forme de sommeil. Le fidèle ne doit pas quitter entièrement le sommeil, il n’a pas besoin que l’ensemble de ses facultés soient éveillées. La prière est une activité du corps et de la conscience qui s’accommode de la rêverie, de la somnolence.