La Tunisie en 2026 : entre ordre retrouvé et nostalgie dangereuse

Je pratique la Tunisie depuis assez longtemps pour en avoir connu plusieurs visages, plusieurs régimes et plusieurs atmosphères.

Dans les années 2000, sous Ben Ali, tout semblait tenu. La rue n’était pas calme mais les interactions fluides. Il y avait cette impression de sécurité permanente pour les voyageurs étrangers, mais on savait aussi ce qu’elle coûtait : une surveillance diffuse, une parole contrainte, une liberté sous condition.

J’étais allé en Tunisie en 2002 pour fêter mes trente ans, et des amis sur place m’avait dit de ne pas m’inquiéter. La police et les espions avaient des yeux partout et si quelqu’un s’avisait de m’agresser pour me voler, il serait retrouvé et torturé.

Puis il y a eu le « printemps arabe », la révolution, et surtout les années qui ont suivi, celles de la construction démocratique, de l’écriture de la Constitution, des débats, des espoirs. Pour moi, cette période est indissociable d’une histoire personnelle : c’est à ce moment-là que je vivais mon histoire d’amour avec Hajer, que je venais régulièrement en Tunisie, que je voyais la famille, que nous nous sommes mariés.

Et pourtant, malgré cette intensité personnelle, le pays donnait une impression un peu chaotique. Les rues semblaient plus désordonnées, parfois plus sales. Il y avait du bruit, du mouvement, beaucoup de gens et de voitures partout dans le centre de Tunis. On me disait de faire très attention quand je voyageais dans le pays et de surtout ne jamais m’arrêter à cause des « braqueurs ».

Comme si la liberté, tout juste conquise, débordait dans tous les sens sans encore trouver sa forme. Une démocratie vivante, oui, mais aussi une démocratie qui, dans le quotidien, donnait parfois le sentiment du bordel.

Et puis il y a aujourd’hui. 2026. Le président actuel, élu en 2019, impose une nouvelle forme de dictature et muselle l’opposition.

Dès l’arrivée à l’aéroport, quelque chose frappe. Moins de monde, moins de confusion, moins d’arnaques. Les choses semblent plus fluides, plus organisées. En sortant, en prenant la route, même impression : moins de foule désordonnée, une circulation plus lisible, un environnement plus maîtrisé.

Cette sensation ne m’a pas quitté. Elle s’est confirmée sur la route pour Ftiss, puis en conduisant la belle-famille à Tunis, dans le centre-ville, sur l’avenue Bourguiba, dans la médina. Une impression de propreté, de tenue, d’ordre retrouvé, dans le trafic comme dans les rues.

Alors j’ai posé la question à mon beau-frère, Tarek : est-ce que les choses vont mieux avec le régime actuel ?

Sa réponse a été simple : « Oui, ça va mieux. Le seul point noir, c’est que le coût de la vie est cher. Mais sinon… »

Il est difficile de ne pas ressentir cette amélioration concrète du quotidien. Et en même temps, il est tout aussi difficile d’ignorer ce qu’elle implique. Ce qui me rend triste, c’est cette équation implicite qui semble se dessiner : démocratie = désordre, dictature = organisation.

C’est une idée dangereuse. Parce qu’elle est séduisante. Parce qu’elle s’appuie sur des expériences vécues, tangibles, visibles : un aéroport plus fluide, des rues plus propres, moins de tension dans les interactions, moins de racketteurs parmi les forces de l’ordre.

Et peu à peu, elle peut faire glisser les esprits vers une forme d’acceptation : peut-être qu’il faut une autorité forte et injuste, peut-être qu’il faut que la police fasse peur pour que ça marche.

C’est là que réside le vrai risque.

Car une démocratie ne devrait pas être synonyme de désordre. Si elle l’est, alors elle échoue, pas seulement dans ses institutions, mais dans le quotidien des gens. Dans la rue, dans le trafic, dans la propreté, dans le respect des règles simples, dans l’accueil des visiteurs.

La prochaine fois que la démocratie s’installe durablement en Tunisie (car elle reviendra, d’une manière ou d’une autre) elle devra aller au-delà des grands principes. Au-delà des constitutions, des discours, des équilibres institutionnels.

Elle devra s’incarner dans les détails, dans les petites choses. Dans la voirie et la fluidité du trafic. En somme, elle devra produire quelque chose de tangible, de visible, de vécu.

Quelque chose dont les gens puissent être fiers. Je repense à tous ces Tunisiens qui étaient si enthousiastes à propos de la Turquie d’Erdogan dans les années 2010. Ils insistaient tellement sur la propreté des rues, ça me paraissait bizarre mais aujourd’hui je crois comprendre ce que cela recouvrait.

Parce qu’au fond, un régime politique ne tient pas seulement par ses idées. Il tient par l’attachement qu’il suscite. Et cet attachement ne naît pas dans les textes, il naît dans la vie quotidienne.

Si la démocratie veut être aimée, elle doit aussi savoir être efficace. Visible et concrète. Sinon, elle laisse la place à une nostalgie de l’ordre.

Et cette nostalgie-là, on sait où elle peut mener.

Hommage à François Moureau

J’ai appris avec tristesse, via LinkedIn, le décès de François Moureau.

Il a compté dans mon parcours universitaire d’une manière très particulière. Je le connaissais grâce à son travail d’organisation du champs de la littérature des voyages : il avait fondé des collections de livres de qualité, imposé ce thème de recherche dans des colloques, et a créé le Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages (CRLV), toujours en vigueur aujourd’hui. Sans lui, il n’est pas certain que quelqu’un comme moi aurait décidé de faire une thèse de doctorat sur le récit de voyage.

J’avais donc souhaité que François Moureau soit l’examinateur externe de ma soutenance de thèse, et il avait accepté, faisant le déplacement de Paris jusqu’à Belfast avec une grande générosité.

Je garde de cette soutenance un souvenir joyeux : un moment d’échange sincère, exigeant et profondément respectueux. Il n’y avait aucune hostilité, mais au contraire beaucoup d’écoute, d’intérêt et de dialogue. Cela reste, encore aujourd’hui, l’un des plus beaux moments de ma carrière académique.

Nous étions, sur bien des sujets, en profond désaccord intellectuel et politique. Mon approche de cette littérature des voyages n’a rien à voir avec la sienne. Pourtant, cela n’a jamais empêché une relation empreinte d’estime et d’attention. Après la soutenance, il m’a ouvert plusieurs portes, m’invitant à participer à des colloques et à contribuer à des publications, notamment aux Presses de l’Université Paris-Sorbonne, éditeur qui héberge la meilleure collection (Imago Mundi) consacrée aux études sur la littérature viatique.

À chacune de ces occasions, j’ai pu constater l’affection et le respect que lui portaient ses collègues : chercheurs, professeurs, et même médecins. Il dégageait quelque chose de rare : un sens du collectif fait de bienveillance, d’humour, et d’une certaine malice, toujours au service de l’échange et de la richesse des recherches.

Je lui souhaite un repos bien mérité.

Mes pensées vont à son épouse, dont j’ai apprécié la grande gentillesse, ainsi qu’à toute sa famille.

Thuburbo Majus, les couronnes de fleurs et mes complexes sur l’antiquité

Tout près de la ferme de Ftiss se trouve une des grandes villes de l’empire romain. Je ne manque pas de rendre visite à ces ruines augustes quand je séjourne chez mes beaux-parents.

Les temples sont nombreux et massifs. Celui du Capitole, avec ses belles colonnes intactes, était probablement situé au centre de la ville, à la différence du site archéologique actuel qui le place très proche de l’entrée.

Hajer téléphone avec son père qui lui demande d’acheter du pain, en marchant dans les fleurs en direction du temple du Capitole

Une dizaine de milliers de personnes vivaient à Tuburbo Majus à son apogée, au IIe siècle de notre ère. Mais ce chiffre ne comptabilise pas selon moi les milliers de paysans et artisans divers qui devaient peupler les environs, jusqu’au lac salé qui borde la ferme de mes beaux-parents.

Bas-relief de Venus, selon le guide touristique

On a choisi de prendre un guide pour cette visite. Mal nous en a pris, il a raconté des bobards, n’a pas su répondre à toutes mes questions, il a bâclé sa visite en une demi-heure alors qu’il avait annoncé une heure, et il ne s’est pas interdit de lancer plusieurs remarques inappropriées.

Dès qu’un bas-relief représentait une femme, il disait que c’était Vénus. Les inscriptions latines, il prétendait les lire alors qu’il répétait des informations qu’il avait appris par cœur.

Les remarques inappropriées concernaient notre couple. Il exigeait qu’Hajer reste avec nous et nous suivent au pas alors qu’elle désirait plutôt papillonner et prendre des photos où bon lui semblait. « La femme doit suivre l’homme » disait-il « pour plaisanter ». Je lui ai dit sans plaisanter qu’il pouvait la laisser en paix et cesser de lui donner des ordres.

Il n’hésitait pas non plus à émettre des jugements de valeur et de goût parfaitement déplacés : « Vous avez de la chance madame, vous avez un beau mari, qui a de beaux yeux et une belle barbe. » On se passe de vos commentaires, monsieur le médiateur. Contentez-vous de nous donner des informations exactes et inspirées, et d’échanger avec nous sur l’antiquité de notre région tunisienne.

Je sais ce que recouvrent ces compliments qui me sont parfois adressés : entre Hajer et moi, il y a une différence d’âge de quinze ans, en plus de quoi elle fait plus jeune que ses 39 ans. Des inconnus peuvent penser, en voyant ma « belle barbe », que je suis de la génération du père d’Hajer, alors que j’ai l’âge de son frère aîné.

Quand ce guide touristique a compris que nous étions un couple, à cause de nos gestes, nos paroles ou tout ce qui pouvait trahir une forme de complicité nuptiale entre Hajer et moi, il en a rajouté dans le champs lexical de l’amour et des affinités électives. Cela m’a énervé.

Moi, quand j’entends dire que je suis beau, j’entends que je suis vieux et bien conservé pour mon âge.

Les averses nous ont sauvés. Le guide voulait se mettre à l’abri alors qu’Hajer et moi voulions continuer de nous promener, même sous la pluie. Nous l’avons remercié, l’avons grassement rémunéré et sommes demeurés tout seuls entre les ruines augustes de Thuburbo Majus.

C’était la première escapade qu’Hajer se permettait depuis une semaine qu’elle s’occupait de ses parents à Ftiss.

Grâce à ce printemps pluvieux, le nord de la Tunisie se couvre de fleurs sauvages et nous avons fait des bouquets, des couronnes et des bijoux de fleurs des champs.

Colonnes de porphyre

Bou Arada, ville-couleur de l’intérieur tunisien

C’est une ville que j’affectionne et pas seulement parce que la femme que j’aime y a vu le jour, puis y a passé sept ans de sa vie en pension, dans son collège et son lycée.

Bouarada est aussi une ville colorée et peinte.

La plupart des commerces a fait appel à des artistes peintres plutôt qu’à des vitrines industrielles, cela ajoute du charme aux promenades mercantiles.

J’aime qu’il n’y ait qu’un supermarché et une multitude de boutiques. Cela multiplie les devantures et les styles de peinture.

Les Tunisiens repeignent souvent et avec soin leurs murs. On voit de plus en plus de drapeaux palestiniens en dialogue avec le drapeau tunisien.

On pourrait vraiment faire des centaines de belles photos et entrer dans des détails intéressants.

Je ne me lasse pas de Bouarada.

Peugeot et minaret
Mes beaux-parents à la terrasse d’un café de Bouarada.
Un vestige romain dans le jardin du commissariat

Une modernité devenue nostalgie : relire Terre des hommes, de Saint-Ex

On lit dans La Pluralité des mondes (Presses de la Sorbonne, 2017) que Saint-Exupéry a beaucoup inspiré la littérature géographique existentialiste, et que Sartre « élabore une théorie du voyage moderne sous le coup de l’émotion que lui procure la lecture de Terre des hommes ».

Je n’ai pas beaucoup parlé de Saint-Exupéry dans mes travaux de recherche car il meurt pendant la Deuxième Guerre mondiale, et il n’appartient donc pas à cette deuxième moitié du XXe siècle sur laquelle j’ai surtout travaillé dans La Pluralité des mondes. Je me suis occupé précisément d’élaborer une histoire du genre Voyage à partir de 1945, car c’était la période la moins étudiée dans la recherche en lettres et en art.

Malgré tout, j’ai inclu Terre des hommes dans mon livre, même s’il ne fait pas partie de mon corpus principal, précisément pour l’influence qu’il a exercé sur Sartre. J’ai fait commencer cette histoire contemporaine des récits de voyage avec Sartre et ses copains, et c’est la lecture de Terre des hommes qui l’a conduit à articuler sa propre pratique du voyage avec une philosophie générale de la conscience et des classes sociales.

Aujourd’hui, lire Terre des hommes demande un effort malgré la simplicité du style d’écriture. Il faut essayer de retrouver ce que le livre avait d’inouï en 1939. Il y avait là une modernité surprenante. Il faut se remettre dans l’idée que presque personne ne savait à la fois piloter des avions et écrire des livres. Ce simple fait a éberlué le lectorat français.

C’est pourquoi il faut savoir pardonner à Saint-Exupéry certaines formules un peu naïves. Ce n’est pas comme grand écrivain qu’il faut d’abord le lire, mais comme quelqu’un qui a su se placer au plus près de son époque : modernité des moteurs, de la vitesse, des technologies, et même des techniques d’écriture.

En 2025, Gallimard a publié une très belle édition, illustrée par Riyad Sattouf. Les illustrations sont délicieuses, mais elles produisent un effet paradoxal. Elles nous éloignent encore davantage du caractère choquant qu’avait le livre au moment de sa parution. Là où il y avait de l’ultra-modernité, on perçoit désormais quelque chose de décoratif, et surtout de nostalgique.

Le livre nous renvoie à une époque ancienne, une époque où l’on pouvait encore rencontrer des nomades sous des tentes. Nous sommes donc très loin de la charge de modernité qui était la sienne à l’origine.

Il n’empêche : cette édition reste un objet à relire et à feuilleter. Mais peut-être pour un plaisir régressif, un plaisir au premier degré. Autrement dit, pour une expérience qui est exactement l’inverse des doubles niveaux de conscience que Sartre reconnaissait dans l’écriture de Saint-Exupéry.

Bloqué à Riyad le jour de l’Aïd

Je suis toujours à Riyad, en Arabie saoudite, et le vol prévu pour mon retour en Europe a été annulé. Je pense donc à mon avenir en cherchant concrètement ce que je peux faire pour partir d’ici et rejoindre ma femme à Munich.

Bloqué loin de chez moi par la guerre, je pense automatiquement à la nécessité pour la sagesse précaire de fuir le monde pour aller faire un jardin. Toute cette agitation dans les aéroports, ces incertitudes, me ramènent à une intuition que j’ai depuis longtemps. Cela fait déjà depuis 2008 ou 2009 que j’évoque sur ce blog l’idée d’un affrontement majeur entre les États-Unis et la Chine. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que nous sommes entrés dans une phase de conflit mondial qui ne dit pas encore son nom, mais qui se manifeste par différentes zones de tension.

Dans ce contexte, les tensions entre l’Iran, les pays du Golfe, Israël et les États-Unis s’inscrivent dans un mouvement plus large. Et parmi les conséquences possibles, il y a des questions très concrètes comme l’accès à l’eau. De plus en plus de médias évoquent des difficultés d’approvisionnement en eau potable.

Tout cela renforce chez moi une conviction personnelle : il faut se recentrer sur ses proches et sur un ancrage territorial concret. Depuis plus de dix ans, j’ai acheté un terrain à Aiguebonne, dans les Cévennes, avec cette idée en tête. C’est un lieu isolé, mais accessible, avec de l’eau grâce à une source. Ce n’est pas un lieu de repli au sens défensif ou survivaliste.

L’idée n’est pas de se cacher ni de se préparer à affronter des ennemis. L’idée est de créer un espace de vie simple et beau, un lieu où l’on peut accueillir la famille et les amis. Il ne faut pas se crisper sur ce que l’on possède ni se refermer sur soi-même. Il faut au contraire construire quelque chose qui s’ouvre amplement sur ses affinités électives, cultiver un terrain, faire un jardin.

Un jardin, ce n’est pas seulement pour produire. C’est un espace de jeu, un lieu de respiration, un endroit où peuvent se développer l’amitié, les échanges et une certaine forme de vie commune. C’est une manière de rester humain dans un contexte qui peut devenir de plus en plus tendu. Je nous vois d’ici lire des livres à l’ombre de mes arbres fruitiers, composer des salades et des airs de guitare, nous baigner dans le bassin de mon terrain pour nous rafraichir pendant la canicule.

Je pense à tout cela aujourd’hui, interdit de mouvement, le jour de l’Aïd 2026.

En ce jour d’Aïd, je souhaite une bonne fête à tous les musulmans de la Précarité du Sage, ainsi qu’à tous ceux qui ne sont pas musulmans.

Et pour les Lyonnais qui ont vu perdre l’OL hier contre un club espagnol qui ne le méritait pas, je dirais simplement : consolez-vous en cultivant votre jardin.

Les Artisans de Demain : le faux récit de la découverte d’Assir sur YouTube

Les « Hommes-fleurs », le film

J’aimerais vous parler un instant d’un type de récit de voyage qui fait florès sur internet, qui consiste à employer les codes des réseaux sociaux pour découvrir le monde. Plus précisément, il s’agit de blogs en vidéo qui portent le doux nom de Vlog. Le couple de Français dont je vais parler s’auto-baptise « Les Artisans de demain » et ils officient depuis des années sur YouTube. Ils ont eu du succès quand ils étaient pauvres et qu’ils se baladaient dans des pays pauvres, sans autres moyens que leur téléphone tenu par une perche.

On les aimait bien car ils étaient beaux, sympathiques, ouverts aux rencontres. Leur succès augmentant, leur soif d’argent a aussi cru, les placements de produits sont devenus centraux dans leurs vidéos et j’ai cessé de les suivre à cause de cela. Je viens de les retrouver à l’occasion de recherches que je fais sur la région d’Assir dans le cadre de mon travail de consultant en matière culturelle. Je les vois sur YouTube avec un films sur les « Hommes-fleurs », peuple saoudien des montagnes nommés ainsi par Thierry Mauger dans les années 1980. J’ai visionné leur film et voici mon compte rendu.

Je profiterai de ce billet, qu’on me le pardonne, pour exposer des photos personnelles de mes promenades dans cette région du monde, car mes billets de blog servent aussi d’albums photos pour conserver mes souvenirs.

Le sage précaire en homme-fleur dans un souk d’Assir, décembre 2024
L’épouse du sage précaire en « homme-fleur », sur le même souk, à une date similaire, Arabie Saoudite, province d’Assir

Le film La tribu des Hommes-fleurs, produit par Bengaluncia Production avec le soutien du CNC, se présente comme le récit d’une exploration menée par un couple de voyageurs français à la rencontre de la province d’Assir, au sud de l’Arabie saoudite. D’une durée de 33 minutes et 49 secondes, le film mobilise une équipe d’au moins dix personnes en plus du couple (fixeur, montage, traduction, graphisme, développement de projet, etc.). Cette donnée, pourtant essentielle pour comprendre la nature réelle du projet, est en contradiction directe avec le récit d’aventure solitaire et improvisée que le film tente d’installer.

« Hommes-fleurs », le film des Artisans de Demain
Hommes-fleurs, le film

Le problème central du film tient à un décalage constant entre ce qui est montré et ce qui est affirmé. Les réalisateurs prétendent évoluer dans des territoires quasi inaccessibles, au-delà d’un désert de 2 000 kilomètres, à la rencontre de populations coupées du monde. Or, ils partent d’Oman, franchissent la frontière saoudienne sans difficulté (passage qu’ils décrivent pourtant comme exceptionnel, voire inédit) et circulent dans des zones aujourd’hui bien identifiées, documentées et ouvertes au tourisme. Tellement ouvertes que j’y suis allé moi-même en charmante compagnie, sans rencontrer aucun obstacle.

La région d’Asir, située à cheval entre le Yémen et l’Arabie saoudite, est connue, étudiée et photographiée depuis des décennies. Le massif du Sarawat, culminant à plus de 3 100 mètres d’altitude, a fait l’objet de nombreux travaux, notamment ceux de Thierry Mauger, dont les images et les recherches irriguent le film. Pourtant, aucune référence claire n’est faite à ces travaux. Les photographies apparaissent plusieurs fois dans le film sans attribution, les livres sont feuilletés à l’écran sans que l’auteur ne soit nommé, y compris lorsque l’un d’eux est présenté en version arabe.

Hommes-fleurs, le film

Plus de la moitié du film est consacrée à la traversée du désert et au trajet vers la mer Rouge. Cette insistance sur l’épreuve physique sert à construire une dramaturgie de l’effort et du dépassement, mais elle ne s’accompagne d’aucune mise en perspective historique, ethnographique ou géographique. Des figures pourtant incontournables du Rub al-Khali, comme Wilfred Thesiger et son fameux Désert des Déserts, ne sont jamais mentionnées. Le désert est réduit à un décor narratif, sans profondeur ni références.

À Rijal Alma, les réalisateurs séjournent dans un café-hôtel bien connu, fréquenté par les voyageurs et chercheurs depuis longtemps. Là encore, le lieu est présenté comme une découverte, alors même qu’il s’agit d’un site patrimonial restauré et valorisé. Ils y rencontrent Zaki Al Arifi, qu’ils décrivent comme « pas un fixeur, mais un gars qui fait du shopping avec nous », une formulation qui tente d’effacer le cadre professionnel de l’accompagnement tout en en bénéficiant pleinement.

Les rencontres mises en avant dans le film se font presque exclusivement avec des guides touristiques ou des acteurs déjà intégrés à la médiation culturelle. Le village aux tunnels reliant les maisons entre elles, le territoire coupé par la frontière yéménite, ou encore les démonstrations autour des peintures traditionnelles sont autant d’éléments connus et déjà largement documentés. La séquence consacrée à Fatima Faye et à l’iconographie du Qatt al Asiri est particulièrement révélatrice : à peine plus d’une minute, des éléments symboliques évoqués sans contextualisation, et une phrase coupée en plein milieu, comme si le discours local importait moins que l’image produite.

Hommes-fleurs, le film

Lorsque le film prétend enfin atteindre « le village des hommes-fleurs », il s’agit d’un site rénové, clairement inscrit dans un circuit touristique. Les habitants âgés, coiffés de fleurs, expliquent leurs parures dans un cadre balisé, avec un discours sur la protection et la transmission des traditions qui relève du registre institutionnel du tourisme culturel. La présence de visiteurs est assumée, et même revendiquée comme source de satisfaction.

Le film continue pourtant à maintenir l’illusion de l’aventure, allant jusqu’à inclure des séquences de fatigue extrême et de peur lors d’une descente de vallée, surjouant l’épuisement pour renforcer un récit héroïque qui ne correspond ni aux conditions réelles du voyage ni à la nature des lieux traversés.

Les rares références historiques arrivent tardivement, de manière anecdotique, comme lorsque les Grecs et les Romains sont évoqués pour justifier le port de fleurs dans les cheveux. Là encore, des images issues des travaux de Thierry Mauger sont utilisées sans citation. La dernière minute consacrée aux fleurs repose sur des images qui ne sont pas celles des réalisateurs, sans que cela ne soit clairement indiqué.

Hommes-fleurs, le film

Les artisans de demain forment donc un élément de plus de la chaîne néfastes des « nouveaux aventuriers » pseudo humanitaires et auto-centrés. Ils font eux aussi ce que l’on ne devrait plus faire avec le voyage. Ils ne documentent pas une découverte, ils recyclent des lieux touristiques, des savoirs existants et des dispositifs de médiation culturelle en les reconditionnant sous la forme d’un récit d’exploration personnelle. Le film se construit sur une série d’approximations, d’omissions et de glissements narratifs qui finissent par produire une impression de quasi-mensonge. Ce n’est jamais le voyage qui pose problème mais la manière dont il est raconté, en effaçant les cadres, les références et les médiations qui le rendent possible.

Un terrain commun entre les Chinois et les Arabes

C’est le titre de l’exposition en cours à cheval entre 2025 et 2026 à Riyad, capitale de l’Arabie Saoudite : Common Ground. Le titre arabe dit autre chose : « Entre deux cultures », c’est-à-dire entre la Chine et l’Arabie.

Pour ceux qui connaissent ma vie, on pourrait croire que ce « terrain commun » entre les cultures chinoise et arabe n’est autre que le Sage Précaire lui-même. En effet, peu de gens ont aussi longtemps que moi labouré et brassé ces deux espaces anthropologiques, paysagers, spirituels et charnels.

Le mandarin et l’arabe sont les deux langues que j’ai le plus apprises et travaillées, sans jamais parvenir à les maîtriser. Or s’il y a un point de partage entre ces deux civilisations, c’est précisément la calligraphie, l’art d’écrire pour faire de leur langue une œuvre d’art.

En règle générale, il me semble que, de notre point de vue occidental, l’Empire du Milieu d’un côté et l’Umma arabo-musulmane de l’autre constituent deux réalités étanches et radicalement opposées.

Or ces deux systèmes travaillent beaucoup à se rapprocher et à explorer leurs ressemblances, leurs points de contacts, en un mot leur « terrain commun ».

Regardez ce cartel d’exposition : pas d’anglais, sauf à télécharger le texte à l’aide d’un code QR. On vous parle en chinois, en arabe, et tant pis pour ceux qui ne maîtrisent pas ces langues. C’est un signal fort qui nous invite à tourner définitivement la page de la centralité occidentale. La traduction ne passe plus par l’anglais comme point de référence internationale, mais se fait directement de langue à langue du « Sud global ». C’est en tout cas le sens qu’on cherche à donner à cet événement.

L’exposition est d’ailleurs très belle et bien pensée. Des œuvres d’art contemporain de haute tenue sélectionnées par un commissaire qui sait de quoi il parle. C’est une promenade qui clôt intelligemment l’année 2025 et qui invite le Sage précaire à deux mouvements contradictoires : se plonger dans l’étude des langues, et se retirer dans la montagne.

Les artistes saoudiens choisis sont très bien choisis, il y en a même que je ne connaissais pas. Plusieurs incontournables n’ont pas été contournés, comme cette œuvre d’Ahmed Mater qui écrit les mots « paix » ou « rêve » avec des munitions d’armes pour enfants fabriqués en Chine.

Comme toujours avec Mater, on retrouve les ingrédients de l’art contemporain qu’on aime : élégance, économie de moyens, plurivocité des discours, efficacité visuelle.

Common Ground n’est pas très facile à trouver dans la ville cependant. Le taxi vous pose à un endroit dont vous savez que ce n’est pas le bon. Il faut marcher, se perdre et s’énerver, jusqu’à ce que vous rencontrez des Chinois qui, à force de se perdre dans le quartier, vous escortent jusqu’au centre culturel qui n’a pas encore été enregistré dans les plans routiers des applications de géographie urbaine.

J’ai communiqué en mandarin avec ces deux jeunes gens et cela ne les a pas étonnés le moins du monde. Pourquoi un Européen voyageant en Arabie ne parlerait-il pas chinois ?

Tabuk, des découvertes en cascades

Regardez ce mouvement du chasseur ! La gravure rupestre que je place en tête de ce billet m’est apparue dans un chaos de rochers dans la région de Wadi Disah. Mon vieil ami bédouin, après m’avoir fait crapahuter, avait de nouvelles surprises à me révéler.

Les ancêtres néolithiques des Arabes savaient créer de véritables scènes de cinéma. Homme armé et protégé d’un bouclier, le lion semble être sur la défensive. Cela ressemble autant à une chasse qu’à un combat de gladiateurs préhistoriques, où un homme seul affronte une bête féroce.

Cette autre gravure m’intéresse pour cette ligne ondoyante au centre de l’image. J’ai spontanément songé que c’était une stylisation de la rivière ou du wadi qui séparait deux paysages, deux tribus ou deux systèmes de chasse.

Il m’a paru évident que c’était un ancêtre épigraphique des hiéroglyphes d’Egypte. Un long signe qui participe à la fois de la représentation et de la signification.

À moins que ce ne soit un serpent monstrueux, une espèce de monstre du Lochness arabique. Un être mythique qui tient du dragon chinois et qui préside à la création de l’univers.

C’est l’avantage et la limite de découvrir des sites archéologiques. Il n’y a aucune raison de s’interdire a priori la moindre interprétation.

Notre pérégrination avec l’ancêtre bédouin Abu Mahdi nous mena vers une mosquée perdu au pied d’un montagne. C’était l’heure de prier.

Il y avait assez d’eau dans les citernes pour faire nos ablutions et nous nous refîmes une virginité avec quelques traits de filet d’eau éclaboussé et une demie-douzaine de versets coraniques chantés et psalmodiés.

Sortis de la mosquée, nous avions encore de nombreux paysages à traverser et Abu Mahdi s’impatientait car il était le seul à savoir tous les trésors nabatéens qu’il nous restait à découvrir. Comme il ne nous disait rien à l’avance, je croyais à chaque minute que c’était la fin du voyage et qu’on avait fait le tour des découvertes.

Seule la tombée du jour a pu sonner la fin de notre excursion.

Wadi Disah, Province de Tabuk, Arabie Saoudite : la vallée où l’eau parle aux pierres

Intéressé d’en savoir plus sur les Bédouins, j’ai eu la chance de rencontrer un ami à Tabuk qui m’a proposé de m’emmener voir un paysage stupéfiant, à quelques heures de route : le Wadi Disah.

Il m’a dit qu’il y avait de l’eau.

On peut nager ?

لا، الماء سطحي جدًا، فقط منظر جميل.

(Non, me dit-il, l’eau est trop superficielle, juste belle à regarder.)

Il devait de toute façon conduire sa mère voir une amie dans le coin, et peut-être que ses enfants viendraient aussi. Résultat : nous voilà partis tous les trois, lui au volant, sa mère à l’arrière, moi entre deux mondes.

Sa mère aime parler. Elle rit, taquine son fils, me pose des questions. À un moment, elle me complimente sur mon arabe, avec ce ton attendri qu’on réserve aux enfants quand ils ont dessiné une horreur sur une feuille.

ما شاء الله، تتكلم عربي ممتاز!

(Machalla, dit-elle, tu parles arabe superbement!), mais je sais très bien que « ممتاز » (Mumtaz, superbe) veut dire en l’espèce : « c’est mignon d’essayer ».

Nous nous arrêtons quelque part entre deux montagnes pour déposer la maman. Elle disparaît derrière un mur de pierre, avalée par le paysage. Alors commence une autre scène : on s’installe sous une tente bédouine, sur des coussins aux couleurs à dominante rouge.

On me présente le chef de cette famille, Saleh, qu’on appelle Abu Mahdi — le père de Mahdi. Sa poignée de main est ferme, son regard calme. Il parle peu, car il sait que je comprends peu et ne peux exprimer que très peu.

Nous attendons longtemps, très longtemps. Je pense à plusieurs hypothèses, puis je comprends : on a tué une chèvre à l’annonce de notre visite. Le temps de la préparer, de la bouillir, et de prévenir des convives du villages, il s’est écoulé une bonne partie de la journée. Et quand enfin on nous sert ce festin, non pas sous la tente mais dans un salon où l’on s’assoit par terre, je ressens à la fois la générosité et la gravité de ce geste : une hospitalité qui se mesure en vie donnée.

La chèvre est découpée sur un gros tas de riz parfumé jonché de galettes de pain qui semblent aussi être bouillies et non cuites au four. Un seul plat gigantesque autour duquel nous mangeons à la main. Tout est de couleur blanchâtre et la consistance glutineuse du riz facilite cette manière de table : on se forme des boules de riz dans la paume avant de la porter à la bouche.

Quand nous terminons et allons nous laver les mains et la bouche, les jeunes hommes entrent dans le salon, s’assoient et continuent le repas. Il y en aura pour tout le monde et c’est un vrai festin.

Après le repas, nous reprenons la route du wadi, accompagnés d’Abu Mahdi, qui se proclame connaisseur du lieu. Notre 4×4 s’engage dans un couloir de sable et d’eau, l’un de ces passages où le désert hésite entre sécheresse et oasis. Les roues trempent dans de véritables mares, les roseaux s’écartent, des familles et des bandes de jeunes pique-niquent sous les palmiers et sur des rochers.

Je propose qu’on laisse la voiture pour marcher.

On me répond en répétant simplement ma demande, mais sans arrêter la voiture.

Le paysage est d’une beauté à laquelle je ne m’attendais pas : de hautes falaises dorées et rougeoyantes, des jeux de lumière sur le calcaire, un ciel bleu cru et, en contrebas, une verdure éclatante qui semble presque tropicale.

Abu Mahdi, malgré son âge, bondit hors du véhicule et commence à escalader une paroi. Il me dit :

تعال! اتبعني!

(Viens ! Suis-moi !)

Je le suis quelques mètres avant que le vertige ne m’arrête. Ce sexagénaire grimpe comme un jeune cabris. Il rit en me voyant hésiter, me lance une main solide, puis me montre du doigt une ouverture dans la roche.

Nous contournons la falaise, et soudain elle s’ouvre devant nous : une grande anfractuosité, creusée par l’eau depuis des millénaires. Une nef de pierre, une minuscule cathédrale naturelle, où la lumière filtre comme à travers des vitraux invisibles.

Je me dis que c’est sans doute pour ça que les Bédouins parlent peu.