Curriculum (3) Automne 61/Printemps 62, Paris

En compagnie de 3 copains , libérés en même temps que moi des obligations militaires, je débarque à Paris, tout excité par cette nouvelle vie qui commence. Les uns reprennent leurs études , l’autre son métier. Ce dernier me propose de me faire entrer dans sa boîte comme aide magasinier, vous savez , ce fameux métier que j’ai pratiqué à l’armée… Je décline l’offre, car j’ai envie de découvrir d’autres horizons. Et puis , à cette époque , nous sommes en plein dans les « trente glorieuses », et le travail ne manque pas. Mais je ne me précipite pas pour en trouver , je veux d’abord m’imprégner de cette ville que je ne connais pas.

Je me baguenaude la journée entière et découvre avec émerveillement bâtiments et sites célèbres. J’espère toujours rencontrer des gens connus, ce qui m’est arrivé 2 ou 3 fois . Je trouve à me loger dans une chambre d’un hôtel douteux mais pas cher , dont la patronne , Hélène , a une jambe de bois ! Me voici donc un vrai Parisien , avec une vraie adresse à Paris et pas n’importe où : dans le Marais, le ventre de la capitale. J’habite au 4, rue des blancs manteaux dans le 4ème arrondissement. Je côtoie des gens bizarres dans ce quartier . Je découvre un autre monde cosmopolite fait de trafics divers , de prostitution , de proxénétisme . Tout semble louche . Je découvre que ma résidence est un hôtel de passe. Dans ce milieu interlope , je suis un peu perdu et en même temps ravi ! Hélène devient un peu la protectrice de ce jeune homme naïf et inconscient que je suis . Quand elle a trop bu , ce qui n’est pas rare , elle me raconte sa vie , ses illusions perdues , son « Paname », et elle pleure ! C’est émouvant comme une chanson d’Edith Piaf .

Ces quelques mois passés ici resteront parmi les meilleurs souvenirs de mes 20 premières années. J’y aurai découvert la chaleur humaine , l’entraide , la qualité des échanges basée sur la confiance. Beaucoup plus que le séminaire et l’armée réunis , cette période aura été un bel apprentissage de la vie et des vraies valeurs ! Quelques années plus tard , j’ai souhaité faire partager à Marie-Pierre cette tranche de vie. Hélas , tout le quartier avait été rasé , et nous n’avons pu retrouver la trace d’Hélène.

Fin de la séquence émotion.

A cette époque , Paris vivait au rythme des manifestations pour la paix en Algérie et des contre manifestations de l’O.A.S.. Il y eut les morts du métro Charonne , les accords d’Evian et l’indépendance de l’Algérie, les attentats contre le Général. Youri Gagarine s’envolait dans l’espace, brûlant la politesse aux Américains . Johnny chantait et tout le monde twistait. On commençait à entendre parler des Beatles. Et moi , je me décide à chercher du boulot. J’achète France-Soir et me plonge dans les 3 ou 4 pages d’annonces d’offres d’emploi . J’en repère une qui propose un bon salaire pour vendre des aspirateurs révolutionnaires… ça peut être amusant et rémunérateur .

J’ai rendez vous demain chez Tornado .

Curriculum (2)

L’humour n’est pas réservé aux Corréziens. Mon premier patron , bien qu’Alsacien , en était pouvu lui aussi . Il pratiquait en plus une certaine forme d’auto-dérision qui déteignait sur moi et me permettait de ne pas m’apitoyer sur mon sort . Monsieur Wuschlegger ( j’ai retrouvé son nom ) était féru de littérature policière et d’aventures . J’avais accés à sa bibliothéque , et dévorais littéralement les OSS 117 dont j’ai déja parlé mais aussi les séries noires , en particulier les oeuvres de Peter Cheney dont les héros me faisaient rêver.
Callaghan et Lemmy Caution menaient leur vie d’agent secret ou de détective sans se prendre au sérieux. Ils buvaient et fumaient beaucoup, toutes les femmes leur tombaient dans les bras ! Ca me changeait du latin et du grec, de l’étude des évangiles, de la rhétorique et de la théologie ! Nous discutions de tout cela avec mon hôte qui n’avait pas la foi chevillée au corps . Nos échanges étaient trés enrichissants , pour moi tout au moins , et m’ont permis  d’acquérir un certain libre arbitre et la certitude que la fameuse citation de st Cyprien « hors de l’église , pas de salut », c’était pour le moins de l’embrigadement !

Je me suis un peu éloigné du sujet , mais j’y reviens .

Un jour , je tombe sur un livre intitulé : Jusqu’au bout avec nos Messerschmidt d’ un certain Adolph ( j ‘ai oublié son nom ) . Comme vous vous en doutez, il s’agit de l’histoire vraie d’un pilote de la Luftwaffe pendant la seconde guerre mondiale . Je ne sais plus très bien ce que raconte le livre en vérité , mais  j’ai retenu qu’il parle de ses combats sans haine et même avec respect pour les ennemis abattus . Il compte plus de 100 victoires et fume avec décontraction son cigare en plein vol ! Il devient un héros bien sûr , et comme tous les héros , il gagne toujours . A cette époque , ce genre de personnage me fascine. A lui , aussi je m’identifie…

C’est décidé : mon prochain métier sera pilote de chasse . Je serai l’ Adolf de l’armée de l’air française et vengerai accesoirement nos anciens soldats qui ont eu quelques déboires en 39-40 !

Eté 1958 : Le service militaire est de 27 mois , « événements » en Algérie obligent. A l’époque , ma conscience politique est plus qu’embryonnaire . Je fais part au capitaine du bureau de recrutement qui me reçoit , de mes intentions . Il me pose quelques questions et me dit qu’a priori , je peux prétendre être admis au concours d’entrée à l’école de pilotage. Je biche comme un pou !
« Subséquemment , me dit-il , et a contrario, vous devez prendre un engagement de 5 ans ou de 3 ans minimum , condition sine qua non pour la réalisation de votre projet ! Un peu inquiet tout de même , j’opte pour 3 ans…  Je ne suis pas particulièrement attiré par l’armée , mais il faut bien faire quelque chose , et puis pilote , comme me dit mon capitaine , ç’est pas comme bidasse ou trouffion , vous faites partie de l’élite , vous n’avez pas de contraintes , genre corvée de chiottes ! et en plus vous touchez une prime d’engagement.
Voilà un recruteur qui sait recruter ! Signez là , au bas de la page. Je signe !

Automne 1958 : Me voici donc militaire de carrière !

Aprés un certain temps d’enseignement militaire de base , (qu’on appelait les « classes »), je suis convoqué pour passer les tests préliminaires à la présentation au concours . En dehors des aptitudes physiques pour lesquelles je suis au top , on me demande de répondre à des questions ayant rapport aux mathématiques,  la trigonométrie , la géometrie , toutes disciplines considérées par les bon pères commes des matières mineures… Comment répondre à des questions qu’on ne comprend pas ? Je suis recalé d’office et on me conseille de me tourner vers une autre spécialité. Je ne serai donc pas pilote de chasse et curieusement , je ne suis pas déçu. J’avais rêvé, j’avais visé trop haut , c’est le cas de le dire, et je suis redescendu sur terre . Et puis comme disait mon père, ce héros : « Il ne faut pas péter plus haut que son cul. »

Malgré tout , je reste militaire de carriére puisqu’engagé volontaire. Je vais donc rester 3 ans dans ma nouvelle famille, à attendre que le temps passe . De nouveaux tests démontrérent formellement que mes aptitudes exceptionnelles devaient, pour le bien de tous, être exploitées dans l’intendance !!! Je devins donc fourrier (magasinier), ce qui n’est pas rien.

Ce métier dans le métier , sans me passionner , m’a bien amusé et m’a permis de gagner quelques sous. Mon chef , adjudant et poivrot notoire , s’était constitué un réseau de civils dans les bars proches de la caserne , auxquels il cédait à bas prix des treillis usagés ou des cigarettes non réclamées par les soldats . Il m’a mis dans la combine , et je peux dire que nous formions une sacrée équipe , l’adjudant et moi ! Pas trés moral tout cela , me direz vous. D’accord , mais l’armée, est-ce moral ? Et mettre à la poubelle et brûler des vêtements en état correct et des cigarettes non fumées , est-ce normal ? et moral ?

J’ai appris longtemps après que, la hiérarchie ayant eu vent de ce petit trafic , mon adjudant s’est retrouvé aux arrêts de rigueur ,et qu’on m’a recherché dans le civil , sans doute pour me faire subir le même sort !! Heureusement pour moi , j’étais au fin fond de l’Afrique !

Curriculum (1)

LA VIE PROFESSIONNELLE DE MON PERE PAR LUI-MEME

Mon père nous écrit, par moments, des nouvelles et des souvenirs. Il avait commencé un blog, qu’il a décidé d’arrêter, au profit d’emails collectifs.
J’héberge donc, avec sa permission, ses textes de souvenirs qui m’enchantent.
Pour lire l’ensemble de ses textes mis en ligne sur ce blog, il suffit de cliquer sur la catégorie qui porte son nom, Yves Thouroude.

A la question : « Que faisiez vous avant d’ être à la retraite ? », je suis souvent embarassé de répondre.

Mes interlocuteurs , eux , déclinent sans embarras et avec une certaine fierté leur ancien « métier » : enseignant, comptable, artisan, ingénieur , militaire , coiffeur , cultivateur , banquier , cadre à la sncf , cadre ici , cadre là , etc etc .. plus rarement médecin , notaire , cac 40 et encore plus rarement taxidermiste ou maréchal-ferrant . Pour la plupart , ils ont eu, la vie entière, la même activité, ils l ‘ont aimée et s’y sont épanouis.

Moi , non. Alors, lorsqu’on me pose la question , la réponse n’est pas toujours la même. Elle dépend de la personne demandeuse, de mon humeur. Cela peut être : ramoneur, chef d’entreprise, hydrologue, agent commercial, bûcheron, formateur , agent de renseignements , chasseur de crocodiles… Tout ceci est caïman exact et ces différentes activités m’ont permis en leur temps de me nourrir et plus tard de faire vivoter ma petite famille .

Mais ceci n’est pas très sérieux , et afin de soigner ma réputation , et ne pas faire honte à mes enfants (!) , j’ai décidé  de répondre comme tout le monde à la fameuse question .
J ‘ ai donc entrepris de faire appel à ma mémoire et d ‘ établir un curriculum vitae au sens premier du terme , c ‘est à dire un parcours de vie axé sur les activités et les petits boulots qui l’ont jalonnée jusqu’à ce jour. A partir de là , je trouverai peut-être la réponse satisfaisante qu ‘ attendent mes interlocuteurs , ce qui m ‘étonnerait beaucoup tout de même !
Si vous n’êtes pas trop pressés , je compte inclure dans ce c.v quelques anecdotes et les circonstances qui m ‘ ont amené à exercer telle ou telle activité .

Ma vie « active » à commencé début 1958 . J ‘ai 19 ans. Le contexte : séminariste en voie d’être ensoutanné , ( je vous raconterai un jour mes années séminaire), je prends peur et comprends subitement que la voie écclésiastique n ‘est pas la mienne. Je prends ma première décision d ‘ adulte : je m ‘enfuis ou tout comme et me réfugie dans le « cocon » familial. Mal m ‘en prend… Mon pére , sans doute déçu de ne pas compter parmi ses rejetons un futur prêtre , et qui sait , un évêque ? , me reçoit fraîchement et me dit en substance : « Puisqu’on t’a mis à la porte du séminaire, tu prends celle de la maison ». Dans sa grande bonté , il accepte que je passe la nuit à la maison !

Le lendemain matin , ne sachant que faire, je retourne à Bayeux , au séminaire avec ma petite valise en carton pour quérir de l ‘aide. Les portes ne s ‘ouvrent pas… C ‘est sans doute de cette époque qu ‘est née mon aversion pour les clés en général et les clés de portes en particulier ! Heureusement , parmi les « bons pères », un vrai bon s ‘aperçoit de mon désarroi et me prend provisoirement sous son aile . Il  me donne un peu d’argent et m’adresse à l ‘un de ses amis , directeur d’un collége agricole aux environs de Caen .
Et voilà comment je me suis retrouvé pion dans ce collège et que j ‘ai commencé à découvrir la vie en étant payé pour cela. Le seul souvenir que j ‘aie de cette première expérience, est celui du directeur qui avait un nom et un accent alsaciens , et qui , avec ses cheveux en brosse et sa moustache broussailleuse, ressemblait à Jean Bruce, le prolifique auteur des OSS 117 et de leur héros : Hubert Bonisseur de La Bath, auquel je m ‘identifiais…

Vous voyez, je n’ étais pas bien mûr pour affronter la vraie vie et je pense que je ne le suis toujours pas !
Bon , foin de misérabilisme , les épisodes suivantes sont moins tristes et tiennent plus du vaudeville que de la tragi-comédie…

Face au trepas, pas de tracas (2)

2ème partie : Mr.QUEGUINER
 
 
Le visage chafouin, le regard torve, l’échine courbée après des années d’obséquiosité, Mr.QUEGUINER ouvrit la porte de sa boutique avant que son visiteur n’ait eu le temps de sonner.
 
– Mr. CHAFFANJON je présume ? Ravi de faire votre connaissance, je vous attendais, donnez-vous la peine d’entrer dit-il, en tendant une main moite, mollassonne et parcimonieuse.
La cinquante chétive, il  n’avait certes pas le physique et la prestance de son père, qui exerçait encore le métier de boucher, et occasionnellement, celui de tueur aux abattoirs.
Il n’avait pas non plus les capacités intellectuelles de sa mère, qui venait de prendre sa retraite de médecin légiste, et qui pratiquait de temps à autres quelques autopsies pour arrondir les fins de mois.
Décidemment, c’était une manie chez les QUEGUINER de faire des extras.
Fils unique, le jeune Pierre faisait le désespoir de ses parents. Pour les raisons précitées, il ne pouvait ni suivre les pas de sa maman, ni reprendre l’affaire de son père.
Ce dernier eut alors une idée de génie : puisque lui-même fabriquait des cadavres et que son épouse les découpait, leur fils les enterrerait.
Ils décidèrent donc de l’inscrire dans une école privée qui formait des croque morts, pardon : des assistants mortuaires. Cela leur coûta très cher car Pierre redoubla trois fois. Voilà la vraie raison qui les poussait à faire des extras.
Finalement, leur rejeton obtint brillamment son diplôme, en terminant dernier de sa promotion.
L’armée ayant refusé de prendre le risque d’utiliser ses services, il put très vite entrer dans la vie active et devint, à 20 ans, le plus jeune technico commercial des Pompes Funèbres Générales, agence du Père Lachaise à Paris.
On lui confia un véhicule de fonction (un corbillard décapotable Panhard modèle 1957), un costume gris anthracite avec noeud papillon assorti, des chaussures et des gants noirs. Il avait fière allure notre QUEGUINER junior !
Malheureusement, si ses résultats étaient corrects pour ce qui est des services rendus aux morts (embaumement, mise en bière, etc…), 
il avait beaucoup de mal à trouver des clients qui allaient le devenir (morts).
 
Or, comme le répetait à chaque réunion du lundi matin, le Chef des ventes, « les morts c’est bien joli, mais ce qui est important pour notre société, c’est de faire signer des contrats d’obsèques aux vivants ».
Malgré de louables efforts, (il avait prospecté en vain, à ses frais, dans tous les pays où existe encore la peine de mort) son patron le congédia au bout de six mois.
 
– Soi-même, répondit avec emphase Mr.CHAFANJON en ignorant la main tendue, tout en observant cette drôle de boutique.
Sur la porte vitrée on pouvait lire en gros caractères :
 

FACE AU TREPAS ZERO TRACAS
Pierre Quéguiner et C°
 
En dessous et en plus petit :                                     La mort pour tous à petits prix
 
 
Et encore en dessous et encore plus petit :    Insecticides, pesticides, mort aux rats, strychnine, curare
 
– Eh bien ! reprit-il en cherchant le regard de son interlocuteur, je me demande si j’ai bien frappé à la bonne porte.
 
– Vous savez, répondit géné, Mr.QUEGUINER, c’est la crise en ce moment, les affaires sont difficiles, il faut bien se diversifier….
Aussi je concentre maintenant mes activités, sur le nettoyage des jardins et des champs.
Cependant, j’ai pu soustraire à la vindicte de mon ancien employeur, quelques cercueils de deuxième choix. Je les brade à 50 pour cent de leur valeur réelle. Ils sont stockés dans la cave au sous-sol ! Si vous voulez bien me suivre…….
 
– C’est à dire, le coupa brusquement Mr.CHAFANJON, ce n’est pas exactement l’idée que je me faisais d’une agence des Pompes Funèbres et de ses services.
Aussi, Monsieur, je vous salue bien, assena t il d’un ton ferme en se dirigeant vers la porte.
 
Brusquement Pierre éclatat en sanglots.
– Veuilez m’excuser, pleurnicha t il, c’est ma dépression qui revient.
Il lui raconta alors sa pauvre vie, ses échecs successifs, ses parents qui n’avaient pas su l’aimer, et surtout ce qu’il n’avait jamais confié à personne : les moqueries de ses camarades, lorsque à l’école, l’institueur avait écrit sur le tableau noir ses prénom, nom et initiales :
 
Pierre QUEGUINER (PQ)
 
Cette révélation produisit un important choc émotionnel à William, qui éclata en sanglots à son tour.
Il se prit à raconter sa vie lui aussi et en particulier ce qui l’avait gachée en grande partie  : ses initiales !! (WC)
 
Ils comprirent alors tous les deux, que le destin les avait fait complémentaires….
L’un avait peu d’amis, l’autre pas du tout. Or, depuis cette fortuite rencontre, une grande amitié naquit, et perdure encore aujourd’hui, bien solide sur ses fondements.
 
PS – J’espère vous avoir diverti… Pour des raisons matérielles, je n’aurai pas accès au cyber café pendant quelque temps.

Face au trépas, pas de tracas (1)

 FACE AU TREPAS , PAS DE TRACAS , nouvelle en 2 parties   –

C’est le titre du mail qu’a envoyé mon père, depuis le Maroc, à quelques uns de ses proches. Une nouvelle, méditée au soleil oriental, père des inspirations les plus élevées. Comme je trouve cette nouvelle édifiante et instructive, il m’a paru pertinent de la mettre en ligne ici, avec son accord. Je remercie donc mon père de m’autoriser à diffuser ce petit monument de sagesse précaire.
 
 
Première partie : Monsieur CHAFANJON
 
Bien qu’il fût unijambiste,  l’homme avançait d’un bon pas. N’eût été un désagréable cliquetis métallique dû à la mauvaise qualité de sa prothèse d’un modèle déjà très ancien, nul n’aurait pu penser qu’il était handicapé. Il s’était habitué à ce bruit qui lui rappelait les westerns et les éperons des cowboys avançant d’une démarche chaloupée vers le saloon. Parfois, d’ailleurs, il imitait cette démarche lorsqu’il se sentait d’humeur badine.
En plus, ce bruit lui rappelait qu’il n’était qu’unijambiste alors qu’il aurait pu devenir cul de jatte, s’il avait eu moins de chance. En effet, il y a bien longtemps, dans sa période d’insouciance, il avait fait une très grosse chute, après avoir emprunté une piste noire, pour épater les copains, alors qu’il était ivre mort et n’avait jamais chaussé de ski.
Mr. CHAFANJON, car c’était là son patronyme, se dirigea vers l’église qu’il avait en point de mire.
Son interlocuteur lui avait précisé au teléphone, que son bureau se trouvait juste à côté, au numéro 2 de la rue des trépassés. Il jeta un regard distrait sur sa montre, mais il savait déjà qu’il serait à l’heure. Mr. CHAFANJON était toujours à l’heure.
Natif d’un petit  village du haut Beaujolais, là où il est préférable de boire de l’eau que du vin,  ses parents, pour d’obscures raisons culturelles, l’avait baptisé William, et Victor en deuxième prénom.
Ceci peut paraître anodin, mais, lorsqu’à la rentrée, l’instituteur écrivit au tableau les prénoms, noms et initiales de ses élèves, celà donna pour le petit william :                  Wiliam CHAFANJON (WC).
Rires dans la salle… !!
Géné, l’instituteur effaça et utilisa le deuxième prénom :
                                                          Victor CHAFANJON (VC).
Ceci n’arreta pas les rires de la salle !!!
 
William-Victor vécut très mal cette situation en voulut toute sa vie à ses parents, et, dès qu’il en eût la possibilité, se fit appeler sauf pour quelques intimes, Mr. CHAFANJON.
 
Ayant vécu ses 70 premières années cahin-caha en tentant d’oublier ses prénoms, il pensait être arrivé à une certaine sagesse. Et, comme son vernis culturel impressionnait ses voisins de palier plutôt incultes, il se prenait un peu pour « l’homo sapiens » du quartier.
Cependant, le poids des ans était là, et il avait de plus en plus besoin de sommeil, et de moins en moins de besoins sexuels.
On pouvait donc dire de lui, qu’il était en train de passer du stade « d’homo érectus », à celui « d’homo sapionce ».
 
Il savait que son espérance de vie s’amenuisait chaque jour (il comptait sur 20 ans maximum).
Etant un être responsable et prévoyant, il avait décidé de préparer dès maintenant ses obsèques, afin d’être totalement prêt, le jour où la grande faucheuse lui couperait l’herbe sous les pieds, et l’enverrait rejoindre le club des mangeurs-de-pissenlits-par-la-racine.
 
Voilà pourquoi, Mr.CHAFANJON, avait rendez-vous ce jour là, au 2 de la rue des trépassés, avec Mr. Pierre QUEGUINER.