Absence de chat

De retour sur le terrain après un long week-end d’anniversaire, pour les 70 ans de ma mère, une voix manque. Celle du chat, qui a disparu.

C’était la grande interrogation avant mon départ. Allait-il survivre ? Allait-il s’ennuyer ? Allait-il avoir assez à manger ? Allait-il chasser et se sentir appartenir au terrain, comme le sage précaire son maître indécis ?

Il aura trouvé une famille plus aimante.

Ou alors il aura été mangé par un renard.

La librairie du Vigan

Quand je descends au Vigan, je ne manque pas de traîner dans la librairie, « Le Pouzadou ». (J’ai demandé au libraire : « pouzadou », en occitan, c’est un petit cours d’eau, ou un puits, à l’intérieur d’un village, et par extension, une grosse louche qu’on utilise pour puiser l’eau.)

Pour une aussi petite ville, cette librairie est impressionnante de qualité et de variété. On y trouve un authentique choix de libraire, non pas tout ce qui sort et qui se vend, en vrac, mais un regard sur ce qui paraît et sur ce qui s’écrit. Des livres de littérature contemporaine, parfois exigeante, des essais et de la littérature mondiale de haute volée, ainsi que des petites collections de livres un peu gadgets, comme cette « Petite philosophie du voyage » des éditions Transboréales, qui propose une série de textes courts sur la forêt, la rivière, la marche à pied, le voyage en train, la navigation hauturière, etc.

On y trouve aussi des classiques de la région, car les Cévennes sont une terre littéraire. Je ne connais pas encore les vedettes locales, qui publient localement des best-sellers locaux. Des titres suggestifs, du type La captive de l’Aigoual, La belle aux châtaigniers (je dis n’importe quoi), ou bien Vous ne boirez pas à ma source, messieurs d’Alès (ce titre là mériterait peut-être d’être écrit). Des piles de romans populaires prennent place dans cette librairie, couverts de jaquettes rappelant les séries télé de TF1. Les noms d’auteur fleurent bon le terroir, les Peyrefiche côtoient les Puech et les Perrier ; les Combe rivalisent avec les Jeanjean.

Mais celui que j’ai voulu lire dès l’été dernier, avant de m’installer sur le terrain de mon frère, c’est le grand écrivain de l’entre-deux-guerres, qui a donné son nom au lycée du Vigan, André Chamson. J’ai acheté au Pouzadou un tome de ses œuvres complètes. Tout l’imaginaire littéraire et narratif de Chamson se situe dans le sud des Cévennes. Il l’a dit lui-même : prenez un compas, mettez sur la carte la pointe sur le Mont Aigoual et le crayon à dix kilomètres de là, et tracez un cercle ; vous aurez le monde romanesque d’André Chamson.

On connaît Chamson pour son engagement contre le fascisme, sa rigueur protestante, ses actes de résistance pendant l’occupation, récompensés après laguerre par une élection à l’académie française. Mais connaît-on sa littérature ? Son style, son phrasé, ses visions ? Moi je les connais, pour le coup, j’en parlerai dans d’autres billets. C’est un écrivain qui vaut la peine d’être lu.

Comme toute librairie, celle-ci doit sa survie à une diversification de commerce : papèterie, carterie, cadeaux en tous genres, tout est bon pour faire entrer de la trésorerie, et permettre à la littérature contemporaine de garder sa position prédominante. Comme toujours, on sent une certaine précarité, poignante, dans cette librairie d’amoureux. On sent que les marges de manœuvre sont très étroites et qu’il faut se battre, sur un fil, pour conserver assez d’espace pour les livres de qualité, et ne pas se laisser envahir par des produits en plastoc, ou des trucs qui font boum-boum. Comme toutes les librairies qui survivent, le Pouzadou respire une forme de militantisme de la lecture.

Ce militantisme résistant est souligné par la stèle voisine, commémorant « chef Marceau », leader du Maquis « Aigoual-Cévennes », tombé place de Bonald en 1944.

Bien placée, finalement, devant une fontaine, à deux pas de l’église, la librairie est un des commerces phare du Vigan. Autant que les cafés qui abondent de l’autre côté de la place du Quai, le Pouzadou s’est imposé dans le paysage de la ville et participe crânement à l’identité du bourg. D’ailleurs, il paraît que le libraire a été élu maire de la commune, c’est dire si le livre et la lecture n’ont pas baissé les bras dans les Cévennes méridionales.

Harrison et les origines américaines du postcolonialisme

Certaines choses me frappent dans le monde anglo-saxon : mes amis américains, qu’ils soient canadiens, « états-uniens » ou brésiliens, ne parlent jamais des peuples autochtones, ceux qu’on appelait abusivement les « Indiens » d’Amérique. C’est comme s’ils n’avaient jamais existé. Je me souviens d’amis brésiliens qui taxaient la France de colonialisme et me demandaient ce que nous étions allés faire en Algérie : « La même chose que vous quand vous vous êtes installés au Brésil », ai-je répondu.

C’est le grand impensé de la vie américaine. On peut prendre le problème par tous les bouts, on se heurte à l’innommable extermination des autochtones. La vie américaine est, plus qu’aucune autre, fondée sur un crime inexpiable. Alors comme c’est impossible d’expier ce crime, il faut l’occulter.

C’est un peu ce que dit un personnage du grand roman de Jim Harrison :

« On ne veut surtout pas comprendre quelqu’un quand on lui vole ou lui a volé tous ses biens. La moindre compréhension entraînerait un sentiment de culpabilité insupportable. » Dalva, 1987, trad. B. Matthieussent, 10/18, p. 103.

C’est en lisant cette phrase en apparence banale que j’ai compris l’origine des études postcoloniales. Parmi les nombreuses choses qui me gènent chez les universitaires postcolonialistes, il y a une forme de radicalité aveugle selon laquelle les Occidentaux sont toujours les grands coupables, les criminels, et les cultures « dominées » sont toujours perçues comme dévastées, violées, anéanties.

Nombreux sont ceux qui, en sourdine, protestent devant ces simplifications un peu grotesques. Mais j’ai ici une part d’explication : les études postcoloniales ont vu le jour dans les universités américaines, où le sentiment de culpabilité est en effet insupportable. Et leur acte de naissance fut peut-être d’étendre à tout le fait colonial ce qui s’est passé avec les Indigènes d’Amérique.

Traits chinois/Lignes francophones, le livre

Le livre que nous venons de faire paraître peut être perçu comme une émanation de ce blog et des blogs qui lui ont été liés dans les années 2000, surtout les blogs  en lien avec la Chine. Mais cela se présente malgré tout comme une étude universitaire collective, publiée aux Presses de l’université de Montréal, rassemblant les meilleurs spécialistes de la littérature chinoise diasporique.

Traits chinois /Lignes francophones consiste, en effet, en une exploration de la francophonie chinoise, c’est-à-dire une suite de chapitre concernant les écrivains et artistes chinois qui utilisent le français.

On y trouve des chercheurs incontournables et extrêmement stimulants, tels que Zhang Yinde, qui est professeur à la Sorbonne, et qui est le plus grand chercheur dans ce domaine. Mais l’originalité du livre vient aussi de ses contributions issues de la blogosphère, et non seulement du monde universitaire. Moi-même, j’ai modestement travaillé sur l’oeuvre de Gao Xingjian, de manière plus universitaire que dans mes billets de blog. Mon ami Ben (Benoît Carrot), qui a beaucoup commenté sur ce blog (ainsi que sur divers blogs « chinois »), et qui a écrit des blogs africains, a produit un beau chapitre sur les Chinois en Afrique francophone.

Enfin, Neige, la fameuse blogueuse de Nankin, n’a pas été oubliée puisqu’une sélection de ses billets d’étudiante est publiée en clôture d’ouvrage.

En définitive, plus qu’une question de support médiatique, ce qui compte pour moi le plus, c’est l’amitié qui unit la plupart des contributeurs de cet ouvrage. Même le deuxième nom apparaissant sur la couverture, à côté du mien, est celui d’une femme que j’aime fréquenter depuis plus de dix ans, dans les pubs et les universités d’Irlande.

Comme le dit la présentation de l’éditeur, « Ce livre est aussi une histoire d’amitiés entre quelques personnes – intellectuels, universitaires ou artistes – qui se connaissent depuis des années, et partagent leur passion pour la Chine en vivant sur différents continents. » Tout est presque dit.

Un chaton sur le terrain

Un soir que j’étais sur le terrain avec des amis, Cécilia me hèle depuis la route. Je descends. Des vacancières me tendent une petite chatte qui, dans la nuit tombante, me paraît sale et possiblement galeuse. L’animal a suivi cette famille toute la journée et ne peut rester avec elle au gîte.

La petite fille de la famille a beaucoup pleuré : elle craint qu’on abandonne encore ce petit chat qu’elle a adopté toute la journée: « Tu vois, lui dit sa mère en me montrant du doigt, on a trouvé sa maman! »

Une autre dame me glisse tout bas que le chat a fait ses besoins et qu’il a « le derrière tout crotté ». Charmant. Je monte l’animal sur la terrasse où mes amis finissent le dîner, et dès qu’ils le voient, ils tombent directement amoureux du chaton.

Les jours suivants, je remarque qu’il est très propre et très beau.

Je joue le gros dur, je feins l’indifférence, et jette le bel animal à trois mètres lorsqu’il ose monter sur la table. Mes amis poussent des cris d’effroi et me traitent de bourreau.

Je proteste qu’un animal sur le terrain ne peut avoir sa place que s’il s’avère utile pour le sage précaire. Des poules, par exemple, seraient bienvenues, mais ce n’est pas un chat qui va me faire changer d’habitude. Devant mes défenseurs du droit des animaux, réunis en conclaves et me faisant les gros yeux, je maintiens que le chat devra apprendre à chasser s’il veut survivre au terrain.

Un peu famélique, le chaton prend vite ses marques et mange de bel appétit. Il se frotte à chacun, dispense avec prodigalité sa tendresse et son espièglerie.

Dès que mes amis quittent le terrain, mon coeur fond et je m’occupe de ce petit minou comme une midinette.

La bête sait comment s’y prendre pour vous désarmer. Il vient sur vous quand vous faites la sieste et pousse son museau contre votre bouche, il ronronne dans votre cou.

Très vite, il a conquis l’ensemble du terrain et est devenu le véritable maître des lieux. Nous nous entendons bien, nous sommes très indépendants l’un de l’autre, mais mon coeur craque quand je l’entends miauler pour attirer mon attention.

J’en ai honte mais c’est ainsi : il peut tout se permettre. Il n’hésite même plus à me marcher dessus et à me coller son trou du cul au nez.

Viens chez moi, j’habite chez mon frangin

Sur le terrain de mon frère, dans les Cévennes, des amis et de la famille ont pu me rendre visite et passer quelques jours au vert.

Deux amis, qui ne se connaissaient pas, ont pu faire connaissance sur mes espaces. Il s’agit de deux contributeurs d’un ouvrage collectif que j’ai dirigé et qui a paru à Montréal il y a peu : Traits chinois/Lignes francophones. Cécilia y a écrit un chapitre sur un tableau de Zhang Su Hong, et Benoît un chapitre sur le Chinois en Afrique francophone. Moi-même, j’y ai modestement écrit sur l’oeuvre de Gao Xingjian, et les habitués de mes blogs y reverront avec plaisir des textes issus des blogs de Neige.

Après nous être baignés dans l’Hérault, et après de longues randonnées autour du Mont Aigoual, mes amis et moi faisions des lectures du livre, et en devisions à l’ombre, dans la décontraction des muscles des cuisses.

A Belfast, on brûle de nouveaux drapeaux

Cette année, les protestants loyalistes ne se sont pas limités à brûler des drapeaux irlandais. Ils se sont ouverts à la haine anti-catholique internationale.

Photo BBC

On se souvient d’un billet écrit il y a trois ans, dans lequel des amis et moi-même étions déjà choqués de ce que nous percevions comme des actes de guerre contre l’Irlande. Tous les ans, juste avant le 12 juillet, les loyalistes érigent des bûchers et y brûlent des symboles de l’Irlande, drapeaux, logos politiques, portraits de leaders républicains et nationalistes.

Cette année, en 2012, les militants loyalistes les plus radicaux ont ajouté au symbole de la république honnie un drapeau étranger : celui de la Pologne. Le site de la BBC révèle cet acte de racisme pas aussi isolé que l’on pourrait imaginer.

Les Polonais sont aujourd’hui la première minorité sur l’île d’Irlande, ils sont même plus nombreux que les ressortissants d’Angleterre ou d’Ecosse. En règle générale, cette immigration se passe bien, les Polonais étant appréciés pour leur sérieux au travail et leur apparence d’Européens impeccablement nordiques.

Malgré tout, dans les étages les plus bas de la société, la tension augmente. On a vu des actes de violence contre des Polonais, des agressions, des familles délogées de leur maison, une bombe posée dans une maison, des graffitis invitant explicitement les Slaves à rentrer chez eux, etc.

La présence de drapeaux polonais à côté de drapeaux irlandais, au sommet des bûchers protestants à Belfast, fait monter d’un cran cette tension communautaire. Cela souligne l’identité religieuse des Polonais : ils sont catholiques romains.

Cette dimension n’apparaît pas forcément dans la presse britannique, mais je la trouve difficile à cacher. Si les Polonais sont visés plus qu’une autre minorité, c’est aussi, à mon avis, parce que leur seule présence renforce la proportion de papistes dans la population nord-irlandaise.

 

Signer et dédicacer ses livres

Photos Alex Serrano

 

Ma dernière balade à Belfast

Sorti de ma torpeur blanche (voir billet précédent), j’empoignais ma bicyclette pour aller me promener le long du fleuve Lagan, dans la réserve naturelle qui s’étend sur vingt kilomètre au sortir de Belfast.

Ma dernière balade en Irlande du nord s’est avérée féérique, peut-être à cause de mon état de conscience altéré par deux semaines de régression ; peut-être à cause de ces fées qui m’attendent souvent au tournant.

Pour la première fois, je quitte provisoirement le chemin pour aller voir de l’autre côté de la rivière et emprunte de non-chemins qui m’amènent à de fausses clairières, et des axes de circulation qui risquent à chaque instant de stopper net.

Prêt de souches bien sèches je m’arrête et prend des photos. Une joggeuse toute crottée arrive de nulle part et me taille une bavette. Ravie du beau temps de cette journée, éclaircie dans un été pourri, elle s’empare de mon appareil et me prend en photo : elle prétend que l’endroit est magique.

Après une heure ou deux de vélo, j’ai perdu mon chemin.

J’arrive à un arbre gigantesque à l’ombre vaste. La forme qu’il prend est une sorte de portail ouvert sur un autre monde où le soleil est aveuglant.

Je m’y engage avec lenteur, attiré par une atmosphère qui m’enchante et qui m’effraie un peu.

Juste derrière l’arbre, une nouvelle souche. Des canettes de bières éparpillées indiquent que des bandes de jeunes ont élu ce lieu pour leurs fêtes lugubres.

Sur le tronc, une tribu a gravé des choses inquiétantes. Des phrases obscures et des symboles cabalistiques.

Je m’éloigne, emprunte des ponts et passe dans des sous-bois. Mon vélo me pousse vers un vieux bâtiment et un parking, point de ralliement de promeneurs. Il s’agit d’un parc que je n’avais vu, moi qui me flattais d’avoir quadrillé cette ville dans sa totalité.

A croire que tout cela n’était qu’un rêve, ou que l’on avait installé un nouveau parc dans la nuit!

Je cueille des fleurs des champs pour l’appartement des amis qui m’hébergent.

Tous les (rares) promeneurs tiennent plusieurs chiens en laisse. Il doit y avoir un lien entre ce parc et l’élevage de chiens. Une femme s’arrête près de moi et me demande si elle peut m’aider. M’aider ?

Ses chiens à elle ne sont pas en laisse. Elle leur donne des ordres à voix basse. Elle me dit que l’un d’eux essaie de me faire peur, mais je suis tellement déphasé que je n’ai même pas remarqué son clébard. Elle me conseille de repartir d’ici, de reprendre la route, là-bas, qui me ramènera à Belfast. Son accent n’est pas irlandais, je la crois américaine.

Je reprends ma route sans écouter son conseil. Une intuition m’invite à descendre par un sentier, car je pense pouvoir retrouver la Lagan river.

Il fait encore beau et je n’ai pas encore faim. Je ne peux être loin de Belfast.

Je crois voir des ouvertures, des sentiers, des anciennes allées peut-être… qui ne mènent nulle part.

Belfast doit être à 5km plus au nord-ouest. A vue de nez, et à vol d’oiseau, je devrais y être dans une heure.

Dans un sous-bois, je croise à nouveau mon Américaine avec ses chiens de chasse sans laisse. Elle ne me dit pas un mot et rassemble ses chiens autour d’elle. J’aimerais lui demander où est la sortie de ce parc, mais elle tourne la tête et je n’ose pas ouvrir la bouche. Je disparais.

Les arbres sont trop beaux, trop variés et trop hauts pour être là par hasard. Cette forêt où je cherche mon chemin devait être autrefois un domaine privé. Le parc d’un château peut-être.

Je suis littéralement sous le charme de cette végétation luxuriante. C’est d’une beauté presque accablante, une beauté qui vous comprime le coeur.

 

Cela fait une heure que je tourne en rond, et que je ne croise plus aucun promeneur. Cela fait une heure que j’entends couler une rivière mais que je ne la vois pas. Je passe d’une rive à l’autre, sans jamais la voir.

Je prends des dizaines de photos tellement les arbres me fascinent.

Non seulement je suis perdu, mais je repasse constamment devant les mêmes arbres et les mêmes clairières. La joggeuse qui m’a pris en photo tout à l’heure avait raison, ce doit être un endroit enchanté.

Un auteur de Belfast pourrait être invoqué : C.S. Lewis (1898-1963). Ses récits fantastiques pourraient m’avoir influencé, mais c’est peu probable car je n’ai pas lu une ligne de l’auteur de Narnia.

Mon impression est plutôt d’évoluer dans un conte du type Alice au pays des merveilles, ou dans un roman d’André Dhôtel. Ou encore dans un conte de Buzzati. Bref.

Je ne sais plus comment j’ai fait, mais je me souviens que mes pensées commencèrent à être apaisées et joyeuses. Je me mis à longer une rivière qui s’avéra être la Lagan, et au bout d’un quart d’heure, retrouvais la réserve des Lagan Meadows, d’où je pus rentrer chez moi.

 

We are exceptional!

C’est le slogan de l’université Queen’s, où j’ai passé les quatre dernières années.

Entre nous, les thésards et les maîtres de conférence, quand nous buvons des pintes, nous nous posons des questions. Pourquoi un tel slogan, « Nous sommes exceptionnels » ? Pourquoi tant d’arrogance ? D’où vient cette étrange mégalomanie ? Une si petite province, quelle folie des grandeurs ! Une ville dont le centre est toujours calme et assoupi, pourquoi une telle excitation ?

Car il faut dire les choses sans fard : Queen’s est une fac très agréable, que je recommande à tout le monde ; les conditions de travail y sont incomparables avec les universités françaises, mais on chercherait en vain le caractère « exceptional« .

Plus généralement, on peut s’étonner que des professionnels de la communication puissent s’accorder sur un truc pareil : « We are exceptional« , qui se décline sur tous les murs et tous les documents issus de ce temple des diplômes. Il doit y avoir une raison. Qui visent-ils ? Quel effet cherchent-ils ? C’est peut-être en listant les cibles que l’on peut trouver des réponses à ces questions :

Ils visent des étudiants étrangers (car ces derniers paient des frais d’inscription très élevés, donc remplissent les caisses) ; auquel cas ils espèrent peut-être que les Indiens et les Chinois prendront ce slogan au pied de la lettre et seront prêts à dépenser des millions pour venir.

Ils visent les entreprises locales et nationales en vue d’investissements massifs : cette affirmation est donc une sorte de promesse de visibilité. C’est aussi une façon de dire au monde marchand que l’on n’est pas une bande d’intellectuels torturés et/ou progressistes, mais que l’on est jeunes, positifs, capables de folies et de démesure : pour pouvoir dire « je suis exceptionnel », il faut déjà en avoir dans le pantalon. Et donc être, bon an mal an, bankable.

Ils visent la population nord-irlandaise dans son ensemble : c’est peut-être une façon de communier avec la société dans le chauvinisme provincial. Nous sommes exceptionnels, c’est-à-dire nous nous sommes sortis de grands périls, nous avons « surmonté nos différences » et nos oppositions, nous avons réussi à rester nous-mêmes en « restaurant la paix » (le fameux peace process), et c’est un accomplissement exceptionnel. C’est en effet le type de discours qui est constamment servi dans les médias, donc le slogan peut être efficace pour incarner l’Irlande du nord en tant qu’institution.

Ils visent les entreprises étrangères ; dans ce cas, cette exclamation a pour but d’exprimer la « confiance en soi » qui est si importante dans la culture américaine. Etre confiant, au risque de passer pour arrogant parfois, est le signe d’une bonne santé, d’une capacité à agir, d’un professionalisme de bon aloi.

Voilà les quelques hypothèses qui nous sont venues, l’autre soir, dans un pub de Stranmillis. Mais aucune ne nous a paru satisfaisante. Nous avions beau trouver de nouvelles explications, nous restions toujours sur le seuil et, nos pintes vidées et roulant des cigarettes dehors, nous avions toujours le sentiment de ne pas comprendre la raison qui poussait une université à oser une telle communication.