La géographie de Fionnbarra

Le père de Fionnbarra parlait Gaélique. C’était sa langue natale. Il a appris l’anglais plus tard, avec les autres garçons de l’école. Il venait de la région de West Cork et il a fini sa vie dans l’est de l’Irlande, une ville entre Dublin et Belfast.  

Fionnbarra, qui se fait appeler Barra, a donc toujours eu une pratique de l’Irlande qui le situait dans le nord de Dublin, et pour ainsi dire dans ce qui étire Dublin vers le nord.

Il y a des années, nous nous promenions en voiture sur les routes de campagne qui étaient les anciennes voies rapides pour Belfast. Nous partagions alors une maison, dans un quartier ouvrier de Dublin. Il me disait, ça te dirait de changer d’air ? Je t’emmène faire un tour de voiture. Et il empruntait ces routes qui mènent à l’aéroport, et nous mangions des sandwiches extraordinaires sur les bas-côtés, les yeux rivés sur les champs. Quelque chose l’attire sur les routes du nord de la capitale, c’est ainsi.

Le père de Barra a travaillé de longues années à la douane. Lui dont la langue natale était le gaélique, s’occupait des passages entre Irlande du nord et République d’Irlande. C’est peut-être pourquoi Barra n’a jamais eu de paroles tranchées sur la question de l’Irlande du nord. Il en parlait souvent, mais les mots « Gerry Adams », « IRA », « Sinn Fein », « Northern Ireland » étaient prononcés à voix basse. Il détestait les Américains, d’ascendance irlandaise, qui, venant à Dublin, criaient dans les pubs leur engagement républicain. « Ils feraient mieux de fermer leur grande gueule ; on ne sait pas sur qui on peut tomber. »

Depuis toujours, il exprime ses sentiments existentiels par des déplacements géographiques. D’une chambre à l’autre, quand la maison en contient plusieurs, d’une maison à l’autre, d’un quartier à l’autre, d’une ville à l’autre. Aujourd’hui, il voudrait peut-être changer de pays.

Il a toujours appartenu au nord de la ville. Les beaux quartiers du sud, pour lui, c’était un peu de la frime. Or, depuis que son père est mort, il habite dans une rue du sud de la ville.

J’y suis allé dormir l’autre jour. Le lendemain matin, il prenait son petit déjeuner debout en écoutant la radio et il me dit : « Ca fait dix ans qu’on se connaît, c’est ça ? »

« Déjà dix ans ? »

« C’était pas en 98 ou 99 qu’on habitait dans la maison de Phibsborough ? »

« Mais oui, c’est ça. Ca fait dix ans qu’on se connaît. »

Il me demanda mon âge. Il se demanda ce qu’on sera devenu dans dix ans. Dans une grimace, il me dit que j’aurai quarante-six ans dans dix ans, puis il partit au travail.

« Fais comme chez toi me dit-il. Assure-toi juste de bien fermer la porte derrière toi. »

Gens de Dublin, du sud au nord

Ce qui m’a le plus frappé à Dublin, ce n’est pas le changement des choses, c’est le changement des gens. La population dublinoise a varié assez profondément.

Samedi matin, j’ai marché depuis le Concert Hall jusqu’à l’université Trinity College, puis dans l’après midi de Trinity jusqu’à la rue O’Connell, où j’ai bu des pintes de Guinness avec un vieux copain, dans un pub charmant, le Brannigan’s, que je recommande. Enfin, dans la soirée, avec ce même vieux copain, jusqu’à Parnell Square, tout en haut d’O’Connell street, où nous nous sommes restaurés de frites et de poisson, avant de nous séparer.

Dans le sud, ce qui a vraiment changé, c’est la beauté des Dublinoises. On en rencontre de nombreuses qui sont incontestablement élégantes. Il y a dix ans, leur élégance était un peu forcée, un peu arrogante, les femmes de « Dublin 4 » jouaient aux Parisiennes, aux Anglaises, je ne sais pas trop. Aujourd’hui, elles sont naturelles, leur peau est intéressante, leur démarche sans prétention, et elles dégagent une tranquillité bonhomme en même temps qu’une vraie classe, sure d’elle-même, une classe de classe sociale privilégiée. De beaux yeux, aussi, beaucoup de beaux yeux.

Quand on traverse la Liffey, le fleuve qui coupe la ville en deux, on entre dans un Dublin plus ouvrier, et plus cosmopolite. Les femmes élégantes ne sont plus irlandaises, mais polonaises. On les reconnaît, on les distingue aisément des Irlandaises, qu’on ne nous raconte pas d’histoire. Contrairement à ce que la vulgate des voyageurs fait circuler, ce n’est pas parce que les Polonais sont costauds, blonds aux yeux bleus, portés sur l’alcool et catholiques qu’ils se fondent dans le paysage. Les femmes slaves n’ont pas le même port de tête, et pas du tout la même démarche que les femmes irlandaises, mais pas du tout (je me demande même comment on peut être aveugle au point de ne pas percevoir des évidences esthétiques aussi claires.) Les femmes slaves sont vraiment grandes, et plus belles que la moyenne des êtres humains de race blanche. En Occident, je crois qu’il n’y a rien de plus parfait, de plus minutieusement poli que les femmes d’Europe de l’est. Après, c’est une affaire de goût, on peut préférer, et d’ailleurs on préfère souvent, les femmes françaises et italiennes. Mais cela tient au talent propre à ces dernières, au supplément d’âme qu’elles introduisent dans leur vie quotidienne, non à leur perfection plastique.

J’ai conscience de l’aspect scandaleux, incorrect et ridicule dont ces paroles sont empreintes. Je précise donc, pour les lecteurs pressés, qu’il s’agit là, au point de vue du style, d’un pastiche des écrits de voyageurs orientalistes.

Reste que, ethnologiquement parlant, et sans jugement de valeur, la ville de Dublin est, au sud, très « irlandais aisé », au nord « irlandais moins aisé », slave, africain et chinois.

Car c’est la grande surprise de Parnell Square : les Chinois ont débarqué en force ! Ils sont partout. Des Chinois, des Chinois, des Chinois.

Il y a dix ans, c’étaient surtout des Africains qui avaient leurs commerces autour de Parnell Square, surtout en bas de North Great George street. Aujourd’hui, les Noirs sont en grande minorité, ils ont peut-être émigré un pleu plus au nord, vers Dorset street, ou même North Circular Road. Cela pourra faire l’objet d’un autre séjour à Dublin : à la recherche des Afro-carribéens perdus. Toujours est-il que pour l’heure, Parnell Square a changé de population. Des Chinois, des Slaves, des pubs irlandais, tout cela fait bon ménage et produit une des rues les plus sympathiquement dangereuses de toute l’Irlande.

Venez à Parnell Square, vous y flânerez, vous y mourrez peut-être, et vous ne quitterez plus l’Irlande, voilà ce que devrait proposer l’Office du tourisme.

Et pour la première fois, depuis que je traîne sur les îles britanniques, des restaurants chinois en grand nombre qui semblent bien proposer de la vraie cuisine chinoise. 

Purcell et les vraies filles

Un petit débat sur Equateur noir concernant la musique de fille m’est revenu à l’esprit tandis que j’écoutais Dido and Aeneas.

Je crois qu’une vraie fille ne peut que pleurer d’émotion à l’écoute de mots simples comme :

Remember me

de l’aria finale. La meilleure version est celle de William Christie et des « Arts Florissants », parce qu’elle est volontairement juvénile. Je n’ai jamais retrouvé le charme de ces voix.

Dido (Didon) accepte finalement qu’Aeneas (Enée) s’en aille de Carthage, dont elle est la reine amoureuse. Pour elle, c’est un déchirement car elle avait beaucoup lutté contre son amour. Elle dit au prince de Troyes d’aller se faire foutre chez les Grecs et elle se donne la mort.

Elle se retrouve seul avec sa confidente Belinda. Elle dit : « Ta main, Belinda, pendant que je m’étends à terre. » C’est un chagrin d’amour de reine, certes, mais c’est surtout un chagrin d’amour d’adolescent. Enée est un garçon qui rentre chez lui, comme des millions de jeunes gens à la fin des vacances. Combien de coeurs brisés, après des amours de vacances ?

Cet opéra a été écrit pour une école de jeunes filles, en 1689. Il fallait leur donner des sentiments repérables. Je t’aime, tu m’aimes, nos parents (le peuple) veulent bien que nous nous mariions, mais le devoir envoie l’homme au loin. Et les filles de la Boarding School de Chelsea de pleurer toutes les larmes de leur corps, en tressautant et en serrant leur mouchoir de soie bleue.

Didon dit à sa suivante, Belinda, « Souviens-toi de moi ». Mais tout le monde, dans l’assistance, comprend que ces paroles sont en fait dirigées vers ce salaud d’Enée, qui part en voyage pour fuir le mariage et tous les emmerdements qui y sont connectés. Adieu Etat, femme et famille, adieu le fisc et les soucis, je pars sur un trois-mâts fin comme un oiseau.

Quelle femme ne garde pas dans son coeur les reliefs d’une peine d’amour, réelle ou imaginaire, et ne voudrait pas qu’au moins quelque part, un amoureux se souvienne d’elle.

Ce que moi je trouve très beau, c’est la suite :

Forget my fate

Le sens premier, c’est naturellement : « Souviens-toi de moi, Belinda, mais ah! Oublie que j’ai été malheureuse. » Le sens caché est donc destiné à Enée, qui est déjà sur son fier vaisseau : « Pense à moi, beau militaire, mais ah! Oublie que je suis morte pour toi ».

C’est de la musique baroque, et les notes s’étirent, les sentiments s’allongent comme les formes et les corps. 

Comme Dido répète plusieurs fois cette lamentation, c’est le mot même de « fate », de fatalité, qui reprend tout son sens.

Oublie la direction finale et fatale qu’a prise ma vie. Oublie mon destin et toutes les fées qui m’ont amenée jusqu’ici, oublie ma vie mais souviens-toi de moi.

Remember me, but ah, forget my fate

C’est une bonne leçon à donner à des adolescentes. Ne vous tuez pas pour un garçon, il n’en vaut pas la peine, mais faites qu’on se souvienne de vous autrement que par des actions fatales.

La rencontre Sarko Dalaï Lama, un non-événement ?

Il n’est pas indifférent de noter que cette rencontre de Sarkozy avec le Dalaï Lama, ainsi que ses conséquences, provoquent des commentaires en Italie et en Suisse. Peu, il est vrai, mais malgré tout, ce n’est pas rien.

Fabio Cavalera, sur son blog, est persuadé que « les affaires sont les affaires » et que les relations entre la Chine et la France reprendront normalement. Il se demande alors pourquoi les dirigeants italiens ont peur du « ressentiment des Chinois », et critique leur pragmatisme peureux, un peu comme nous le faisions en prenant modèle sur Merkel et Brown. On ne peut qu’encourager Berlusconi à voir le Dalaï Lama. Je serais très intéressé de connaître la réaction des Chinois. Très intéressé. Cela sera-t-il pour eux un non-événement ? Vont-ils taper dessus pour mesurer leur force de persuasion ? Vont-ils procéder à des boycott de produits italiens ? Des « spécialistes » de la Chine vont-ils dire que les Chinois voient l’Italie comme un pays vassal ?

La réaction de la Chine à une rencontre Berlusconi Dalaï Lama sera une bonne occasion de mesurer ce que la France représente, sur le plan diplomatique.

Car il y en a pour qui cette rencontre et ses conséquences sont un non-événement absolu, ce sont les Grands-Bretons. Ils s’en foutent à un point qui est presque vexant. Les trois journaux principaux (The Guardian, The Times, The Independant) n’en disent pas un seul mot. Le Times a rendu compte des menaces de la Chine avant la rencontre, mais n’a pas donné suite à cette information.

Les Chinois s’énervent dans la presse, donc, et les blogueurs voient rouge, comme le rappelle Neige sur son blog. Mais c’est d’un tel calme tout autour qu’on peut se dire que c’était bien la peine de s’émpêcher.

Apprendre ce qu’est la France

La colère des Chinois, après l’entrevue du président français et du Dalaï Lama, est une très bonne chose.


Il n’y a pas lieu de s’en effrayer, mais il n’y a pas lieu non plus d’en retirer du ressentiment. Les Chinois, ne l’oublions pas, sont en apprentissage dans le concert des nations. Leur croissance économique a été très rapide, leur donnant un poids économique qu’ils croient légitimement devoir être doublé d’un poids politique équivalent. 
Dans leur apprentissage, il y a une chose qu’ils devront prendre en compte, entre autres règles immuables. La France se sent bien quand elle agace tout le monde.
Les Chinois se souviendront peut-être de la tension qu’il y avait à l’époque des préparations de la guerre en Irak. Chirac et De Villepin disaient non à la super-puissance américaine et la pression sur la France était autrement plus écrasante que celle que la Chine peut imprimer sur un pays aussi contradicteur que la France.
Ce n’étaient pas que les Etats-Unis qui faisaient pression, c’était tout le monde anglo-saxon. Je lisais les journaux anglais à l’époque, c’était du délire. Même les analystes qui ne soutenaient pas la guerre peignaient les Français comme des salauds, des faibles, des lâches. On nageait dans une atmosphère électrique, c’était très réjouissant.
Les gens que je rencontrais à l’époque ne me disaient jamais que mon gouvernement faisait preuve de courage, alors qu’il faut reconnaître que c’était celui qui en avait le plus (devant ceux de Chine, de Russie, d’Allemagne, d’Afrique, d’Amérique du sud, qui soutenaient ses efforts mais en se cachant derrière son écran). J’entendais plutôt dire que, naturellement, la France avait des intérêts financiers avec Saddam Hussein, et que c’était ces intérêts qui lui dictaient sa conduite.
L’idée que des Français aient des principes, ou fassent preuve de fermeté, ce sont deux choses que l’imagerie anglo-saxonne cherchent à miner, depuis les deux guerres mondiales. Il s’agit de convaincre le monde que nous sommes, par nature, égoïstes, faibles et lâches.

Les Chinois l’ont cru, puisqu’ils sont comme tout le monde, sous l’influence de la culture et de la pensée américaines.

J’ai des amis chinois, enseignants de français, connaisseurs de la culture française, dont les idées ressemblent davantage à celles des journaux anglais que celles des journaux français. Ce sont les préjugés anglo-américains qui ont le plus pénétré les autres cultures, plus que leurs valeurs fondamentales, malheureusement. 
Les Chinois, donc, doivent apprendre qu’il y a des pays plus emmerdants que d’autres, dont on a pas encore réussi à se débarrasser.

Ils doivent apprendre aussi que plus ils seront en colère, plus ils chercheront à faire peur, plus les Français seront contents et bomberont le torse. C’est malheureusement rendre un grand service aux dirigeants français que de chercher à faire pression sur eux.
Et avec le temps, les Chinois (le peuple cette fois-ci, les citoyens curieux du monde), se rendront compte que leur vice-ministre des affaires étrangères avait un peu dépassé la mesure. Quand on en vient à dire : « Cette entrevue a profondément ébranlé des intérêts centraux pour la Chine, a gravement blessé les Chinois et endommagé le socle politique des relations de la Chine avec la France et l’Union européenne », c’est qu’on manque un peu d’assurance en soi-même.


Et cela, les Chinois seront assez intelligents pour le remarquer par eux-mêmes, très bientôt.

Bill Bryson à Paris

Ce doit être une tâche difficile d’écrire sur Paris. C’est une ville si connue, si visitée. Comment être original, comment être intéressant ? Il faudrait faire des efforts de perception, des efforts de réflexion… C’est un dur métier qu’écrivain voyageur à Paris.

Bill Bryson a relevé le défi dans un récit de voyage en Europe. Un seul chapitre concerne la France, et il s’intitule « Paris ». Son angle est simple et efficace : laisser libre cours à la détestation de la France et des Français qu’il partage avec quelques centaines de millions de personnes dans le monde.

Cela commence plutôt mal : « Les Français de nous aiment pas. Je suppose que c’est OK car personne ne les aime tellement non plus. » Fair enough. Il passe quelques paragraphes à montrer ce que tout le monde sait déjà, à savoir que nous sommes méprisables en tous points. Il s’étonne aussi que nous ne soyons pas reconnaissants avec les Américains du fait qu’ils nous ont libérés de l’oppression nazie.

Je lisais cela debout, dans une librairie de Belfast, incertain quant à la pertinence d’acheter le livre ou pas. J’avais déjà en main le classique de Paul Theroux, The Great Railway Bazaar. By Train Through Asia. Je résolus de finir le chapitre avant de me décider.

Je pensais que toute cette négativité était une fine manipulation d’écrivain. Il commence par une peinture sombre et dégoûtante, mais il trouvera le moyen, au fil des pages, de renverser la situation pour faire naître un enchantement tel qu’on peut en vivre dans les lieux les plus sordides.

Mais non, tout est vraiment pourri à Paris, et les habitants plus que tout le reste. Bill Bryson va donc se réfugier au musée. Le Louvre, impossible d’y entrer car les queues y sont trop longues. D’ailleurs, seuls les Américains font la queue, les Français passent devant sans aucune vergogne.

Là-dessus, j’ai été un peu déçu. Bryson veut-il suggérer que les Français vont au musée ? Qu’ils sont donc intéressés par des oeuvres d’art ? Non, il serait plus crédible d’écrire que seuls des Américains font la queue, et que les Français fument des Gauloises dans les cafés en refaisant le monde, en regardant passer les Américaines qu’ils admirent pour leur propreté, et en buvant des cafés qu’ils paient avec les allocations chômage que l’Etat leur prodigue.

Mais même cela donne une trop bonne image. J’abandonne, je suis trop patriote, au fond.

Pour le Louvre, il ne se souvient que d’une oeuvre, qu’il avait vu autrefois. Un tableau du 18ème siècle où l’on voit une femme enfoncer le doigt dans le cul d’une autre femme. Allez vérifier, si vous ne me croyez pas. Orsay, il l’a trouvé « wonderful, both as a building and as a collection of pictures. » Il n’en dira pas davantage, ce qui est dommage vu que c’est la seule chose qui soit wonderful à Paris. Mais enfin, de deux choses l’une, soit il n’est jamais allé au musée d’Orsay, soit il ne sait pas regarder un musée. Vous ne pouvez pas avoir une certaine pratique muséale, visiter Orsay, et écrire, dans un livre qui sera vendu aux quatre coins du monde, qu’il s’agit là d’un musée wonderful, tant au niveau du building qu’à celui de la collection of pictures. C’est impossible, ne serait-ce que pour les sculptures et la mise en espace qui constitue l’identité du musée d’Orsay.

Mais me voilà encore en train de faire l’arrogant connoisseur.

Non, il n’y aura aucun renversement de perspective, aucune espèce de transfiguration. Le travel writer le plus populaire du monde, celui qui vend le plus de livres en tout cas, n’a rien d’autre à dire de Paris que c’est un des endroits les plus antipathique de la planète. C’est un angle d’approche, que voulez-vous, un point de vue d’écrivain, qui en vaut d’autres et que d’autres valent.

Le centre Pompidou lui fait horreur. Il trouve que c’est de la frime, et il distille à ce propos de pénétrantes réflexions sur l’urbanisme moderne, comme quoi il est ironique que nous soyons devenus à la fois « so rich and so crasy ». Il nous fait partager l’idée de génie qui veut que si le centre Pompidou avait été construit dans un parc, les choses n’eussent pas eu le même effet.

Je vous laisse savourer les dernières lignes, dont j’assure la traduction : « Le chauffeur se retourne, me regarde comme si j’étais une grosse merde imparfaitement formée et, dans un soupir profondément dégoûté, enclanche la première. J’étais content de voir que certaines choses ne changent jamais. »

J’ai reposé le livre sur l’étagère et je suis allé à la caisse avec celui de Paul Theroux.

Un faux-pas du Monde sur la Chine

On lit des choses qui font tomber à la renverse dans Le Monde. Que pensez-vous de phrases de cet acabit ?

« Nous sommes persuadés qu’il faut être gentils avec les Chinois pour que les Chinois soient gentils en échange. »

Que vient faire la gentillesse dans une analyse de politique internationale ?

« Nous sommes ainsi considérés comme un pays femelle, faible et qui change tout le temps d’avis. »

Pas un seul Chinois n’a dit ni écrit une chose pareille.

« Or la Chine ne respecte que la force. »

A la différence des Français qui respectent le droit avant tout, c’est cela ? Ou c’est autre chose ? 

« Pour les Chinois, la France est un pays vassal. »

Comment une idée pareille est venue se loger dans l’esprit de qui que ce soit ? La France vassale de la Chine ? Mais on veut faire rire les Chinois, en fait ?

« Il y a heureusement beaucoup de gens en Europe qui commencent à comprendre que la Chine n’est pas un pays ami. »

Il y a donc des pays amis ? Nom de Dieu, qu’on m’en donne la liste, et qu’on me dise ce que cela signifie.

« C’est un pays égoïste »

Pas de commentaire. Je regarde autour de moi pour vérifier qu’il n’y a pas de caméra. A mon avis, un copain se fout de ma gueule et a mis ces mots dans Le Monde pour voir la tête des lecteurs devant une sorte de poisson d’avril en décembre.

 « Si l’Europe faiblit, la Chine pourra piétiner tous les pays européens l’un après l’autre, sauf la Grande-Bretagne, qui ne se laissera jamais faire. »

Que ceux qui prennent ces mots de diabolisation au sérieux se manifestent, et qu’ils explicitent leur vision du monde, de l’histoire et de la géographie. (Et que dire de ce commentaire sur la Grande Bretagne ? Comment ne pas être au moins perplexe ?)

D’où ces mots peuvent-ils venir ? D’un pauvre blog, comme internet nous en abreuve par milliers ? D’une espèce de sage précaire dont l’éducation a souffert d’un parcours chaotique, qui fait l’intéressant en ânonnant la vulgate anti-chinoise la plus inepte ? Sans profondeur, sans réflexion politique, sans le début d’un commencement de fondement. Ce sont des propos plutôt pires que ceux qu’on peut lire dans la presse chinoise. Alors, ce doit être un pauvre hère que le journal quotidien cite pour se faire l’écho des excès de la blogosphère. 

Nullement. Ces paroles sont tirées d’un entretien avec un homme que Le Monde qualifie de « spécialiste de la Chine ». Pourrait-on en savoir plus ? Que faut-il faire pour être présenté de la sorte ? Moi, par exemple, j’ai un beau-frère qui connaît rudement bien la Chine, pour y être allé en vacances, et qui a lu les livres de Jean-Luc Domenach. C’est bon, il est spécialiste aussi ? Le Monde pourrait-il publier une interview de lui ?

Le Monde, Le Monde, que t’arrive-t-il donc ? Que cherches-tu à faire avec des papiers de ce genre ? Quelle stratégie mets-tu en place ? Est-ce juste un faux-pas, une erreur de rédaction pardonnable, ou est-ce le début d’un plan raisonné ?

S’il n’y a pas, dans les jours à venir, d’aticles informés et intelligents sur la Chine, pour rattraper cette catastrophe, je vais commencer à avoir des doutes sur les motivations profondes, et sur les ressources peut-être, de mon quotidien préféré. 

De la passion amoureuse

C’est un gros problème linguistique. Comment nommer la passion amoureuse, la vraie, celle qui rend fou ?

Le mot « passion » s’est transformé en un sens positif, proche de « sentiment très fort », « désir intense », « bonheur extrême d’être ensemble ». On a perdu le sens de souffrance, de passivité, de maladie, de folie, qui avait toujours été dans le mot.

Quand on parle d’une « passion amoureuse » avec beaucoup de plaisir sexuel, c’est qu’on est tout à fait égaré. La passion amoureuse ne peut être sexuelle. Précisément, elle se repère en ce qu’elle ne l’est pas. Quand il y a du sexe, la relation devient plus saine et la passion disparaît. Reste alors ce que les gens appellent aujourd’hui la passion, c’est-à-dire une belle histoire pleine de désirs, de sentiments échevelés, de souffle, de râles et de plaisirs.

Denis de Rougemont a analysé cela en des termes définitifs, dans L’amour et l’Occident. Il montre bien la constitution de l’ « amour passion » comme modèle supérieur de représentation, dans les mythes constitutifs de l’établissement de la Courtoisie, et dans la littérature qui a suivi. Il s’interroge sur la manière dont le mot s’est galvaudé au fil des siècles, au point d’être servi constamment dans les romans à l’eau de rose et dans les magazines féminins.

Soit. Cela ne me dérange pas que les mots changent de sens, et que la désignation d’un événement physico-mental de grand danger serve aujourd’hui à désigner une vie amoureuse riche.
Ce qui est ennuyeux, c’est qu’aucun mot n’est venu prendre la place de celui de passion. Pour décrire ce que vivent Tristan et Iseult, la Princesse de Clèves, Phèdre, nous n’avons pas d’autre mot que « passion amoureuse », alors même que la plupart des gens l’utilisent comme un truc super à vivre. Mais personne ne voudrait vivre ce que ces personnages ont vécu.

Denis de Rougemont, en bon catholique, a d’ailleurs une position très ambiguë sur la question. Tantôt il admet que la passion n’est qu’une maladie, due aux égarements hérétiques des Cathares qui voulaient faire régner une pureté de mauvais alois ; tantôt il exprime son admiration pour ces grands récits passionnels, et déplore la décadence de la littérature, qui, en perdant graduellement sa noblesse, a en même temps perdu le sens de la passion véritable.

Le contraire est plus juste : en perdant le sens de la passion, la littérature européenne s’est vautrée dans la décadence. C’est la thèse de Rougemont.

En bon catholique, il montre le remède nécessaire à la perversion puriste que représente la passion : le mariage et la consommation sexuelle. Que Tristan et Iseult se marient, que leur amour devienne possible et accepté par tous, et la passion est guérie.

Vous me direz que la chose est simple, qu’il suffit de prendre un autre mot et de laisser « passion » à ceux qui veulent lui donner un sens positif. Malheureusement, je me demande s’il n’y a pas, inconsciemment, une volonté sourde de ne pas se détacher de ce vieux fond cathare, pur et pervers : le fin amor des troubadours, qui transforme la femme qu’on aime en un Dame digne de la Vierge Marie.

Beauté des Anglaises et passion amoureuse

J’aime dire que je n’ai pas de type. Qu’aucune femme n’est plus mon type qu’une autre.

C’est un peu vrai, même si j’ai plus d’inclination pour les peaux mates, les peaux… Oui, les peaux mates. La fille peut êtres très blanche ou très jaune ou très noire, peu m’importe.

La peau des femmes britanniques est rarement très mate. Donc vivre dans ces régions du monde est pour moi d’un grand repos pour les nerfs. Je peux être un gentleman avec ces dames, leur tenir la porte ou leur adresser la parole sans être troublé outre mesure, ce qui est moins le cas en Italie, en Chine ou en France. Surtout le sud de la France.

Et pourtant c’est une femme anglaise qui a provoqué en moi une violente passion, il y a sept ou huit ans. Une femme dont la peau n’avait rien de mat. Elle n’était pas très belle, selon mes pauvres critères (le mat, on dira ce que l’on veut, c’est un critère de jugement esthétique un peu limité.) Elle était à l’opposé de ce qui m’attire habituellement, mais je fus obsédé par elle matin, midi et soir, pendant un an. Incapable de rien faire d’autre que de penser à elle, d’imaginer des stratagèmes pour la voir, être près d’elle, évoluer dans le champs irradié de ses territoires. Je crois être devenu un peu fou. Tout ce que je lisais, écrivais, écoutais, était relié à elle, d’une manière ou d’une autre.

J’ai compris, après coup, que c’était la passion. Une maladie particulière, qui vous aliène complètement et vous rend misérable comme ces anciens combattants, qu’on ne comprend plus et dont on tolère les petites manies parce qu’aussi bien elles sont inoffensives. Une maladie qui vous fait rouler à contre-sens, sur des routes dangereuses.

L’amour normal vous guérit parfois de cette glue poisseuse qu’on n’appelle plus la passion, car le mot passion a perdu de son sens. L’amour pour une fille à la peau mate, par exemple.

Et voilà qu’en écoutant Purcell dans mon ipod, l’image d’une jeune femme typiquement britannique hante mon esprit. Son visage vient se superposer à tout ce que je juge anglais, musique, langue, accent, tournure d’esprit, couleurs et assortiment de couleurs, chevelure, mode, manière d’être. Elle devient la déesse de l’Angleterre, sans être anglaise elle-même (mais les Anglais sont un peu partout et se sont reproduits aux quatre coins de l’Albion)

Ce ne sera pas la passion à nouveau, car avec l’âge et la sagesse, on apprend à repérer les signes annonciateurs du chaos sentimental. Il s’agit peut-être de ce que la langue anglaise nomme infatuation. Je n’ai jamais saisi ce que cela voulait dire, alors comme je ne comprends pas non plus le sentiment que cette fille provoque en moi, je me dis que ce signifiant et ce signifié ont une chance d’être faits l’un pour l’autre.

J’en profite pour lancer l’idée que la passion amoureuse est probablement à l’origine du sentiment religieux. Si j’avais été un homme primitif, j’aurais construit un totem en l’honneur de mon Anglaise. La passion vous fait croire à la puissance surhumaine de la personne que vous aimez. Vous l’imaginez capable de tout. Même sa tristesse, sa déprime, ses soucis merdiques sont prestigieux à vos yeux. Aussi sordide que sa vie puisse être, vous transfigurez toute médiocrité en gloire, en majesté, en beauté éclatante.

Cela vous fait devenir fou, ou artiste, ou criminel, ou saint.

Les juristes, en créant la notion de « crime passionnel », ont compris cette réalité que les philosophes subliment, que les psychologues méprisent, que les sociologues ignorent.

Cette fois, ce ne sera pas la passion, donc, mais c’est le retour de cet étrange phénomène : une attirance inexplicable pour une femme, relativement indifférente à moi, mais bienveillante et sympathique. Une femme sans étincelle, plutôt froide, mais dont l’image prend des proportions ridiculement grandes dans mes rêveries.

Le patriotisme des Français

A l’approche des fêtes de Noël, des livres de voyage emplissent les étalages des libraires pour offrir. Les éditions Lonely Planet en propose un, assez épais, qui consiste en un traitement minimal de tous les pays du monde.

On peut critiquer cela.

On peut aussi penser que ce n’est pas mal.

Que cela donne une espèce de photographie nivelante de la cartographie planétaire de ce moment de l’histoire du monde. Dans dix ans des pays auront disparu, seront devenus des régions de pays prédateurs, d’autres seront apparus…

Pourquoi pas ?

Sur la France, deux pages. Deux pages qui sont censées être positives, stimulantes.

Très peu d’informations, donc, mais ultra ciblées pour résumer l’essentiel.

Voici l’essentiel de notre profil ethnologique, mes chers compatriotes, aux yeux des voyageurs australiens, c’est-à-dire du monde anglo-saxon :

D’un patriotisme exacerbé, nous pensons vivre dans le meilleur des pays du monde. Et comme nous avons inventé la joie de vivre*, nous n’avons peut-être pas tout à fait tort.  Je m’arrête là.

Je vous laisse réfléchir pendant que je vais pleurer, la tête dans les mains, dans un coin reculé d’un pub obscur. 

*En français dans le texte [n.d.a.]