Théorie du soulèvement (1) Le sage précaire en manif

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La France est en grève, la France manifeste, les Français font la fête pendant que le sage précaire n’a même pas de revendication à crier sur les toits.

Ces temps-ci, je dois avouer que le concept déjà flou de sagesse précaire pâlit de plus en plus. Un sentiment monte en moi, le sentiment que la sagesse précaire est has been, que l’avenir réside dans l’engagement politique, ou au moins dans le bricolage socialisant de solidarités locales et temporaires.

« Sage précaire », je t’en foutrais! c’est un pauvre truc de pauvre type. C’est une pirouette de philosophe sans idée, vaguement lâche devant les injustices du monde. Il y a quelque chose d’un peu ignoble dans la sagesse précaire, quelque chose de l’ordre de la collaboration avec la tyrannie du moment.

Je suis bien aise de voir que mes compatriotes prennent la rue, et j’espère qu’ils ne la lâcheront pas. Qu’y a-t-il d’autre à faire, franchement, dans le marasme économique auquel nous faisons face ? Alors que les autres peuples glissent gentiment dans la déprime, les Français prennent l’air et chantent dans la rue, c’est déjà cela, et je suis de tout coeur, de grand coeur avec eux.

Je sors de la projection d’un film de Chris Marker pour les étudiants en cinéma. Je me suis incrusté. Chats perchés, le film s’intitule (2004), et on y voit les grands mouvements de protestations qui ont fait vivre les rues de Paris dans les années 2000 : soutien aux Américains après le 11 septembre, manifestations anti-Le Pen en 2002, vibrations déçues pour l’équipe de France la même année, contre la guerre en Iraq en 2003, pour ou contre Saddam Hussein, pour ou contre les Kurdes, pour ou contre le voile islamique, etc. On y voit aussi deux manifestations dont Chris Marker dit qu’elles n’ont intéressé personne à l’époque : en faveur du Falung Gong et pour la « libération » du Tibet. La présence de la Chine est devenue incontournable en quelques années.

La répétition des scènes de rues a un effet un peu comique et déréalisant. On se dit que tout cela est un peu vain, puis très vite, on se dit que cela a du sens du point de vue de la chaleur humaine. Ces Français de tous les âges qui manifestent, finalement, c’est beau.

Voir ce film dans un pays où l’on ne fait jamais la grève (enfin, plus depuis 20 ans, mais cela devrait recommencer), voir mes compatriotes gueuler dans la rue pour un oui et pour un non, cela m’a rempli de tendresse pour nous. Nous sommes des emmerdeurs, c’est entendu, mais qui mieux que nous sait habiter les villes, sait faire vivre les rues ?

Quand nous serons tous précaires, nous ne pourrons plus le faire, car pour manifester, il faut déjà un brin d’aisance, alors profitez-en tant que c’est encore possible, et faites reculer le gouvernement, cela ne lui fera pas de mal.

La bataille des genres littéraires

Les genres littéraires sont à observer comme une épopée. Les genres naissent, ils luttent, ils se battent les uns contre les autres, ils s’épousent, s’unissent. Ils voyagent, se transforment, ils disparaissent. Certains renaissent.

Aujourd’hui, beaucoup croient que les genres sont passés de mode, mais ils ne sont jamais passés de mode. Bien sûr, on pense au Moyen-Âge et à tous ces genres impossibles à différencier vus d’ici, les gestes, les fabliaux, les épopées, les sagas, les légendes. On pense être bien sortis de cette forêt rhétorique, mais c’est le contraire qui arrive. Les genres continuent de se livrer des batailles sans pitié.

Un petit exemple : vous lisez un poème d’Eluard ou de Desnos. Un poème de Prévert, tenez. Vous en connaissez tous. Tous. Vous en connaissez tous. « La terre est bleue comme une orange », « Il dit non avec la tête mais il dit oui avec le coeur », « Rappelle-toi Barbara, il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là », « Avec un cheval / Ou bien un chameau / On peut aller jusqu’au Sénégal », etc.

Et maintenant, dites-moi : combien de poèmes contemporains connaissez-vous ? Presque aucun. Tellement peu que ce serait honteux de venir frimer. Les poèmes en vers libres, qui étaient si importants pendant l’entre-deux-guerres, ont presque disparus. Ils portaient des mouvements artistiques fondamentaux de notre XXe siècle, comme le surréalisme, et aujourd’hui, plus personne n’en lit, n’en écrit, n’en publie et n’en achète. Et je ne parle pas des poèmes en vers rimés.

Notre époque est dominée par le roman. Le roman est le genre absolu, celui qui accueille des textes qui d’ailleurs n’ont plus rien de romanesque. Aujourd’hui, on écrit n’importe quoi, et on le nomme roman, sinon cela passe inaperçu. Les seuls genres que l’on aperçoit sont les « sous-genres », je veux dire par là les spécifications du roman (aventure, science-fiction, policier, fantaisie, etc.). Les types d’écriture qui ne sont pas fictionnels sont presque condamnés à disparaître du champs de la littérature.

C’est un peu pourquoi la littérature du voyage n’est pas appréciée à sa juste valeur. Le genre même du récit de voyage a perdu de son aura, de son prestige. Mais il lutte, il se bat aveuglément, et d’excellents récits de voyage continuent de s’imposer dans notre monde de romans, contre vents et marées. Quelques exemples :

Danube de Claudio Magris (1986) n’a pas cessé d’inspirer des auteurs de tous poils, dont votre serviteur. Un récit magnifique et érudit qui va de la Forêt noire à la Mer noire. Voyage à travers l’Europe à l’époque où elle était encore divisée par le rideau de fer.

La montagne de l’âme de Gao Xingjian (1989), une longue balade dans les montagnes du sud-ouest de la Chine.

Les passagers du Roissy-Express de François Maspero (1990), toujours très étudié par les Anglo-saxons dans les « Travel Writing studies ». Un voyage d’un mois sur la ligne de RER qui va de Roissy à Saint Rémy lès Chevreuse. Il avoue avoir été inspiré par le récit de Claudio Magris cité plus haut.

Ces trois auteurs ne sont pas des défenseurs du genre. Ils s’en moquent certainement, de la disparition ou de la résistance du récit de voyage. Mais qu’ils s’y intéressent ou pas, c’est un fait qu’ils ont fait, chacun, au moins un livre qui en est un ET qui a su donner l’impression d’être autre chose, d’être un « livre », un « texte », un « essai », quelque chose de respectable, un peu en dehors des genres.

Les récits de voyage qui se présentent comme tel, ceux de Nicolas Bouvier par exemple, sont snobés par le lectorat général.

Ce n’est pas la faute des lecteurs. C’est la situation des genres, de leurs rapports de force.

L’autre cimetière de Belfast

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Courir dans les marécages

En continuant une de ces promenades-jogging dont j’ai le secret, je me suis retrouvé, en lisière d’autoroute, sur un terrain marécageux que je répugne à nommer « terrain vague ». Il n’est pas vague, mais plutôt réservé. Ce sont des marais qui sont censés laisser libre cours aux activités récréatives et reproductrices de tout un tas d’espèces d’insectes, de canards et d’oiseaux. Pour leur ficher la paix, on a enfermé les joueurs de hurling et de football gaelique.

 La ville a appelé ces marais les Bog Meadows, je le dis pour ceux qui voudraient un peu de nature, en lisière d’autoroute, lors d’un séjour de travail dans la bonne ville de Belfast. Imaginez que vous veniez pour un congrès, en lisière d’autoroute…

Sur les photos que j’ai prises, on ne voit pas d’oiseaux intéressants, mais j’en ai vu de nombreux lors d’autres promenades-jogging où je n’avais d’appareil photo.

Moi, tout espace de nature à l’intérieur d’un ensemble urbain me fait profondément vibrer. Je me reconnais dans ces lieux incultes, sauvages et peuplés.

Au loin, je vois un homme avec des chiens, un homme que j’imagine être un chasseur. Quand il me croise, il me salue, à l’irlandaise, en me disant que c’est un matin bien frisquet. Je le complimente sur ces chiens, trois superbes lévriers.

Ils n’ont pas encore l’âge de courir mais ils sont prêts, et c’est avec eux que cet homme gagne sa vie. Il est éleveur de chiens de course et me dit qu’en France aussi, il y a des courses de lévriers. Je veux bien le croire. Il me demande ce que je fais dans le coin, je lui dis que je venais du cimetière. « -Quel cimetière ? -Mais celui-là, derrière. -Ah, mais il faut que vous alliez au cimetière Milltown, là-bas. -Ah? -Oui, c’est le cimetière des républicains! »

Il m’apprend que les grévistes de la faim de 1981 sont enterrés dans ce deuxième cimetière que je ne connais pas. Il m’explique comment y aller depuis les marécages où nous sommes.

« -Mais alors, ce cimetière-là, c’est pour les protestants ? -Oui, c’est ça. Enfin, maintenant ils y enterrent aussi des catholiques… » Il me sourit avec une dent de devant qui manque, un peu gêné, mais il reprend : « On ne devrait pas vous parler de ces divisions, mais c’est comme ça et puis c’est tout (it’s the way it is and that’s it.) » Il m’indique le chemin à suivre. C’est drôle, ce marécage aménage un chemin de connexion, peut-être involontaire, entre les deux cimetières.

On se présente et on se serre la main avant de se séparer. Il a un nom irlandais qui se pronnonce « conne » ; moi je lui donne mon prénom irlandais. « Ah, j’ai un frère qui s’appelle aussi Liam », dit-il. Comme quoi.

Il me dit que je risque de prendre une averse si je ne me dépêche pas. Mais c’est le propre des promenades-jogging : on peut aller très vite, très soudainement; on peut fulgurer dans les petits chemins boueux, commes les voitures qui nous frôlent sans nous voir, depuis leur autoroute bien tracée.

Au cimetière de Belfast

Les cimetières anglo-saxons sont de formidables lieux de promenades. Ils ont ceci de commun avec les terrains de golf qu’ils épousent les terrains, les montagnes, et qu’ils crèent de véritables paysages.

 J’ai trouvé celui-ci par hasard, en allant courir dans la direction de la montagne. Pour le modeste coureur que je suis, la découverte de ce cimetière, le City Cemetery, était une aubaine car il me permettait d’alterner course et marche avec moins de scrupules et plus de raison que sur un terrain de sport.

Depuis, j’y retourne de temps en temps, préférant ce lieu à tous les parcs que j’ai, jusqu’à présent, trouvé autour de chez moi. On me dira que c’est un peu lugubre, comme préférence, et je laisserai dire.

Il y a pourtant peu de parcs qui offrent autant de variété de végétations dans un mélange d’ordre et de désordre, avec un sens de la ruine que possèdent à un haut degrès les Britanniques.

Au loin s’étend Belfast, sur quoi veillent les morts.

Comment ne pas avoir envie de visiter l’Angleterre, la médiévale Angleterre, la romantique Angleterre ? Quand la langue internationale ne sera plus l’anglais, on cessera de prendre cette langue pour un code de communication et on reprendra langue avec ses grands romantiques. Et on visitera l’Angleterre plutôt que l’Irlande ou l’Ecosse. Nos fils et nos petits-fils nous diront : mais que diable étiez-vous donc allés foutre en Irlande, alors que vous aviez l’Angleterre à deux pas ? Et nous serons fatigués, et nous ne leur répondrons pas. 

Belfast n’est borné que par une montagne, au nord et à l’ouest. Autant dire que la ville n’est pas limitée du tout. On peut agrandir le cimetière indéfiniment, et surtout, fabriquer des tas de quartiers, là-haut sur la colline. Moi, je compte déjà aller y faire un potager, en prévision des jours mauvais. Aves ma bande, on pourra devenir les hommes de la montagne et des rivières, et on fera régner la terreur parmi les randonneurs et les écologistes.

Bashung est mort

Son dernier album m’avait laissé froid, cet été, lorsque je l’écoutais dans la voiture de Ben. En fait, plus je l’écoutais, plus je l’aimais, comme souvent avec la musique. C’est un art du temps, il lui faut du temps. Ben était plus indulgent que moi, mais Ben est toujours plus indulgent que moi, sauf quand il est plus sévère. Je trouvais, à la première écoute, qu’il y avait peu d’inspiration.

 

Plus tard, dans l’été, Mathieu me gravait un CD avec tout un tas de groupes très chouettes, et très utiles pour frimer avec les jeunes femmes qui s’y connaissent (merci Mathieu, cela m’a permis à quelques reprises d’avoir l’air un peu moins vieux con qu’à l’ordinaire.) Aux côtés des groupes « post folk », il mit le dernier Bashung. Mathieu est un fan de Bashung, c’est ainsi. Je lui fis part de mes réserves, et qu’à mon avis, depuis qu’il avait perdu beaucoup d’humour (en perdant ses paroliers des années 80) ses albums étaient devenus un peu pénibles. Je dis à Mathieu : « C’est simple, on dirait qu’il était déprimé et que des copains, pour l’aider à s’en sortir, l’ont pris par la main pour faire un album, sans qu’il ait rien d’autre à faire que chanter. » C’est là que j’appris qu’il était malade.

Il faut être juste. Ce dernier album est en fait très bien, surtout le poème de Desnos, qui me fait penser à Liverpool chaque fois que je l’entends. Mais il est très bien grâce à la voix de Bashung. Aucun autre chanteur français n’aurait pu habiter ces vers. Sa voix a une ampleur, une puissance naturelle, qui a été longuement travaillée. Entre la voix rauque de Gaby et la voix chaude de Venus (qu’on ne trouve ni sur Youtube ni sur Dailymotion), toute une vie de travail d’un interprète hors pairs.

Derval, Nicolas et Alex

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Une petite terrasse que les habitants balaient, comme à la campagne. Nous sommes à Paris, dans le 13ème arrondissement, à la fin de l’hiver 2009. Ce groupe de maisons est surnommé la « Petite Russie » car elles sont perchées au-dessus d’un grand garage de taxi et que les chauffeurs – souvent russes, allez savoir pourquoi – y étaient logés pendant l’entre-deux-guerres. Cf. Roman russe d’Emmanuel Carrère ; le grand-père de l’écrivain habitait peut-être ici.

C’est là que Derval et Nicolas m’ont hébergé lors de mon dernier séjour à Paris. Je dormais sur un superbe canapé Art-déco qui a vu passer des culs splendides depuis les années 1930.

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Derval est irlandaise et Nicolas français. Professeurs et photographe, ils partagent leur vie entre Dublin et Paris, en fonction des recherches qu’ils doivent faire, des livres qu’ils sont en train d’écrire, des congés qu’on leur donne, des cours qu’ils doivent dispenser. Le matin, je me levais sur la pointe des pieds et je disparaissais à la BNF. Leur fils, Alex, a attrapé la varicelle le lendemain de mon arrivée, et nous nous demandâmes tous si nous l’avions déjà eue. La réponse est oui, et le bébé fut le seul à souffrir. Il se réveillait la nuit, en pleurs, sans doute terrorisé par cette cage de démangeaison dans laquelle il était enfermé.

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Nicolas devrait bénéficier d’une bourse à vie de la part du ministère des affaires étrangères. Son existence seule fait plus pour l’image de la France à l’étranger que la plupart des actions qu’entreprend le gouvernement pour le Soft Power. Sur l’ensemble des îles britanniques, toutes les femmes qui l’ont croisé se pâment en parlant de lui. Elles ne lui trouvent aucun défaut, et elles lui prêtent toutes les qualités envisageables pour un homme. Elles ne parlent jamais de sa beauté physique, signe implacable qu’elles sont touchées par sa beauté physique. Elles évoquent donc son intelligence, sa gentillesse, sa modestie, son humour, son talent. Nicolas a tellement de succès que je suis obligé, moi, d’en être le détracteur, pour faire l’équilibre. La vérité est naturellement que je suis jaloux. Moi aussi, j’aurais aimé qu’on me prête tant de qualités, et faire craquer tout le Royaume-uni et l’Irlande en souriant calmement et en prenant des photos.

Il vient de la même région que moi, en France, et nous avons enseigné dans la même université à Dublin, alors je me vante de ces deux choses car tout lien avec Nicolas vous assure une sorte de renommée. Comme il est photographe, je lui ai proposé que nous fassions un livre ensemble sur la Liffey, le fleuve qui traverse Dublin. J’ai déjà écrit sur ce sujet, il s’agirait donc de reprendre le travail et d’organiser des expéditions entre copains, comme j’en ai l’habitude.

C’est un conseil que je donne à tous les sages précaires : si vous avez parmi vos amis, un homme qui a toutes les qualité, faites un livre avec lui plutôt de vous laisser bouffer par la jalousie. Mais ce que je jalouse le plus chez lui, c’est sa femme.

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J’adore Derval car elle possède toutes les qualités qui rendent les hommes heureux. Quand on pense à Derval, on pense au champagne, à la joie de vivre, à la rigolade, au luxe, à l’apparat, aux princesses et aux reines du XVIIe siècle. C’est la femme idéale pour les sages précaires, et d’ailleurs, elle me fait souvent penser à une femme que j’ai aimée autrefois. Elle est irrésistible quand elle se lance dans une histoire qu’elle invente et qui la fait rire. La dernière fois, elle imaginait un professeur célèbre dans une salle de bains, et je ne sais plus du tout où cela nous a menés. Derval est une enchanteresse. Elle mêle l’élégance française au charme irlandais, la générosité à l’intelligence. Partout où elle passe, la bonne humeur règne.

Dans tout cela, Alex et sa varicelle avaient une obsession: les machines électroniques pourvues de boutons et d’écrans. Ce gamin a le génie de la destruction informatique. Je le laissais jouer avec mon portable, pensant qu’il ne ferait que tapoter sagement, mais il activait des fonctions qui éprouvaient mes limites techniques, il fermait des programmes, éteignait l’ordinateur. Il possède l’instinct très utile d’amener une machine à son niveau d’entropie maximum. Alors quand il en eut terminé avec les ordinateurs, ils s’intéressa à nos appareils photographiques, et c’est ainsi que, dans mes bras, il réalisa ce portrait de son père, fatigué mais heureux, à une heure avancée de la nuit.

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Parfois, je me promenais dans les rues et je pensais à eux, Derval et Nicolas. A mes yeux, ils ont toujours été un couple de demi-Dieux. Je me rendais compte que je nourrissais une grande tendresse pour eux, et que cela durait depuis dix ans. Je me disais qu’il faudrait que je le leur dise un jour, mais comment faire ? On a toujours l’air bête, et j’ai horreur qu’on parle de tendresse entre amis.

BNF : Architecture fin de siècle

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Cela commence par du gris et des lignes droites. Des lignes presque contondantes, tranchantes. Gare à vous, vous entrez dans un sanctuaire.

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Une esplanade surélevée comme un podium majestueux, et battue par les vents, en bord de fleuve. Pour aller à la bibliothèque, il faut donc gravir des marches, sur du bois glissant. Etudier, c’est d’abord avoir conscience d’un risque physique, d’un certain nombre d’obstacles à franchir. Une vénérable professeure d’université irlandaise, s’est, paraît-il, cassée les deux bras sur ces escaliers, il y a quelques années.

Cela commence donc par du gris, des lignes droites, des risques physiques, de la froideur.

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Pendant les mois d’hiver et d’automne, les chercheurs se gèlent sur cette esplanade, et c’est une des belles choses qui montrent l’orgueil de la France éternelle. « Venez chez nous étudier, semble dire l’Etat, mais attention, cela ne sera pas de tout repos. » 

Soudain, des arbres!

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Etonnamment, la verdure et la forêt sont jetées dans un trou immense. Pour les protéger du vent, sans doute, mais aussi pour créer un contraste, pour créer un mouvement dans l’esprit des usagers. Après le gris, le vert ; après les lignes orthogonales qui affrontent la ville, les lignes mouvantes qui viennent réchauffer le coeur de l’édifice.

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Le visiteur croit que les salles seront dans les grandes tours que l’on voit depuis la rue. Il n’en est rien. Dominique Perrault, l’architecte, y a mis les livres. Le chercheur doit, au contraire, descendre de longs escalators, ce qui génère un petit sentiment d’appréhension. L’idée d’aller dans un sous-sol, lorsqu’on étudie à Paris, n’est pas ce qui excite le plus – j’imagine – les étrangers venus de loin pour quelques mois. L’architecte leur dit : « Tant pis pour vous! Descendez donc dans mon antre, et ne dérogez pas aux innombrables règles qui encadrent le privilège que l’on vous accorde de venir étudier ici. »

Et quand les dernières portes s’ouvrent, de lourdes portes coupe-feu, hautes et sombres comme dans un cauchemar gothique, on se retrouve de plein pied avec la forêt. Elle était là pour cela, pour nous, pour les simples usagers.

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C’est alors qu’on s’aperçoit que cette monumentalité inhumaine était en fait entièrement tournée vers les individus, les chercheurs du monde entiers, qui ont besoin de calme, de silence, de lumière, d’efficacité dans la consulation des documents nécessaires. Les arbres ne sont pas là que pour faire joli, ils ont une utilité absolue pour les humains : ils apaisent les lecteurs, ils sont visibles depuis les tables de travail et ils libèrent la respiration qui avait été un peu oppressée lors de la descente par les escalators.

La BNF représente magnifiquement l’architecture de notre temps, ou du temps qui vient de terminer. Si une bombe n’est pas jetée au milieu de la forêt, on pourra visiter ce monstre dans cent ans et on se dira : « c’était la fin du XXe siècle. Les architectes créaient des espaces paradoxaux qui provoquaient des sentiments contradictoires. On passait du métal au bois, du chaud au froid, on fixait des vertiges et on faisait des correspondances. Ils nous faisaient entrer dans leur monde, dans leurs rêves, dans leur conception du monde. »

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nb: Toutes les photos sont de moi, sauf la première, prise sur le site Wikipedia.

Eloge de la BNF

Je vous écris de la Bibliothèque Nationale de France (BNF).

Comme c’est énorme!

Quel gigantisme dans l’architecture et dans la conception de ce monument consacré au savoir et à la recherche! Il fallait une prétention hors du commun, un orgueil à la limite de la folie, pour oser penser, puis mettre en oeuvre, ce pharaonique temple vers lequel les chercheurs du monde entier, de près ou de loin concernés par les « études françaises », ont vocation à se diriger un jour ou l’autre.

Ce n’est pas une tour de babel, mais c’est bien un temple pour tous les francophones du monde. Une monumentalité exacerbée et sure d’elle-même se combine à un art du vide. Quatre tours en L se faisant face, elles encadrent un grand espace libre. Tout en bas de ce vide, une cour recouverte d’arbres et de ronces.

Or, qu’est-ce qu’une bibliothèque ? C’est un bâtiment constitué d’un espace libre pour entreposer les livres à venir et pour les mettre en valeur, les mettre à la disposition d’un propriétaire. A l’époque de Gabriel Naudé, il s’agissait de donner du lustre à un seigneur. A l’époque de François Mitterrand, il faut redorer le blason des Français, dont la culture doit briller d’un éclat insupportable.

J’aime tout dans cette bibliothèque, tout. De cette prétention folle jusqu’au règlement intérieur, jusqu’aux lourdes portes, jusqu’au béton, jusqu’aux lenteurs majestueuses des livres que l’on commande et qui vous arrivent venus de vastes « magasins ».

J’y passe ma dernière heure avant longtemps, avant mon prochain séjour à Paris, et déjà elle me manque. Moi qui n’en avais entendu dire que du mal – à l’exception notable de mon ami Dominique qui aime à y passer des journées entières – je suis maintenant bien décidé à la défendre sur tous les points. Tous les points.

Cadeau de rupture

Quand il sut que je m’apprêtais à acheter un téléphone portable, un ami des Balkans me sourit d’un air paternel : « C’est ton premier mobile ? » Si tu savais, camarade balkanique.

Non seulement je fus un des premiers Français à posséder un téléphone portable, mais la téléphonie mobile est liée intimement à mon éducation sentimentale. Voici comment cela se passa.

C’était les années 1990 et les gens s’habillaient encore très mal, sauf la femme que j’aimais et moi, qui formions un couple plein d’élégance. La femme en question avait un appartement sur les hauteurs de la Croix-Rousse, qui dominait la ville de Lyon. Nous nous approchions de la fin de nos études. Nos boulots d’étudiants étaient variables sur l’échelle du prestige : je ramonais des chaudières pendant qu’elle enseignait le droit constitutionnel.

J’avais un pied à terre dans la même rue qu’elle, un petit studio sans cuisine, mais avec une fenêtre qui donnait, elle aussi, sur les toits en cascade et sur un méandre de la Saône. En face de moi s’élevait la « colline qui prie » couronnée par la basilique de Fourvière : les arbres de la colline flamboyaient à l’automne et la Saône scintillait en toute saison. C’était de belles années, et j’en avais conscience.

Je passais la plupart de mon temps chez ma petite amie, et on pouvait me joindre sur son téléphone. Le pied à terre n’était qu’un lieu de rangement et un lieu de retraite, sans télévision, sans musique, sans téléphone : seuls les livres et le matelas témoignaient qu’un étudiant venait de temps en temps passer une nuit ou quelques heures.

Quand nous nous sommes séparés, j’ai voulu que nous le fassions avec la même élégance que celle qui avait caractérisé notre couple d’extravagants amateurs. J’ai offert à cette amatrice d’art un gros livre sur Nicolas Poussin, dont elle était férue. Quelques jours plus tard, elle m’offrit un téléphone portable. Comme toujours avec elle, ce cadeau était enrobé de narrations. Des symboles et des raisons justifiaient ses cadeaux, alors que les miens étaient muets comme des tombes. Je pouvais à la rigueur écrire des mots d’amour dans les livres pour les faire parler un peu…

Le téléphone portable était une vraie originalité, à l’époque. Sur le versan symbolique, il disait : « Appelle-moi », « restons amis ». Sur le versan pratique, il entérinait le fait que je n’avais plus de téléphone. C’était donc un cadeau de rupture qui prouvait une dernière fois combien cette personne était attentionnée à mon égard, car elle avait prévu ce dont j’aurais besoin dans le futur proche : être joint malgré l’incertitude géographique.

Jeunes gens, quand vous voudrez rompre, la prochaine fois, plutôt que de laisser pourrir la situation par lâcheté et par orgueil, reprenez le goût de cette tradition désuète, mais utile pour le deuil, la tradition du cadeau de rupture. La séparation se fera plus nettement, elle cicatrisera mieux, elle laissera de meilleurs souvenirs.

Qui pouvait savoir, à l’époque, que cette rupture amoureuse allait inaugurer dans ma vie une série de voyages, de déplacements et de décrochages sans fin, et que, de déménagements en déménagements, je serais perdu pour les lignes fixes ? Le téléphone portable allait figurer mon destin et, désormais, cet objet rappelle à ma mémoire à la fois l’idée rupture et mon amour de jeunesse.