Chiens errants

A l’aube, un chien pékinois dégueulasse se promène avec morgue et me rend nerveux. Moi qui étais sur le point de m’acheter un petit déjeuner, cette bête galeuse me coupe l’appétit. C’est alors que j’ai l’intuition que les chiens errants sont profondément effrayants. Quand ils sont sales, et ils le sont toujours, ils provoquent en nous une véritable frayeur irrationnelle. Plus qu’une petite frousse, c’est un dégoût qui me prend, ainsi qu’une envie de meurtre.

Les chiens errants sont ce qu’il y a de plus révoltant pour l’homme des villes. Les Chinois l’ont bien compris, qui organisent dans les campagnes des opérations de nettoyage à coups de bâtons. Le chien errant fait plus peur que les animaux qui font peur : l’araignée, le rat, le loup, effraient mais ne révoltent pas. Ce petit pékinois me fout des frissons, pourquoi ?

Parce qu’il est chien, voilà pourquoi. Le chien est l’animal de la famille, de la maison, le toutou de sa mèmère et le gardien de la propriété. Le chien est l’ennemi des rôdeurs, des voyageurs et il est presque un enfant de la famille. Alors quand il franchit la ligne de la famille et qu’il entre dans d’autres rapports de commensalité avec l’homme, il inquiète et il révulse.

L’araignée, le rat et le loup, ainsi que la puce, la tique, le rapace ou le tigre ont toujours été vus comme extérieurs au monde des hommes. Le chien nous appartient, et sa situation est entièrement inversée entre le moment où on prend soin de lui et le moment où il erre à la recherche d’on ne sait quoi. Il devient lui-même rôdeur, lui-même manent, et surtout il est fou, il est dangereux, il faut s’en débarrasser et sa vue est vite insupportable.

C’est sous ce point de vue qu’il faut relire Baudelaire. « Où vont les chiens ? … Ils vont à leurs affaires, rendez-vous d’amour, rendez-vous d’affaire… » Il lui fallait du cran, à Baudelaire, pour écrire « Les bons chiens », dernier (ou pas loin) des poèmes en prose du Spleen de Paris. Du cran pour écrire : « Comme nous, ils se lèvent de bon matin, et ils cherchent leur vie ou courent à leur plaisir. » Une puissance d’empathie que seule la poésie (et peut-être un peu la prière) peut donner. Nous lisons cela avec détachement car nous n’en voyons plus beaucoup traîner dans nos villes. Mais à l’époque de Baudelaire, j’imagine que c’était un fléau, et ce n’était pas évident du tout de les trouver poétique, de leur donner un rôle de saltimbanque bohême, ou de poète maudit. Il l’a fait sous forme de blague et de pari, mais aussi du plus profond de son dégoût pour renverser et transfigurer son instinct à leur égard.

Aujourd’hui, Jean Rolin écrit un livre sur les chiens errants dans le monde. Quand je l’ai vu cet été, il en parlait très bien, il a beaucoup étudié la question et je pense qu’il sortira un ouvrage qui fera date. Ce matin, la vision de ce pékinois me rappelle constamment ce livre de Rolin et je me dis qu’il a bien du courage. Comme Baudelaire, il faut être un sacré poète pour se coltiner un tel sujet d’écriture. Devoir penser tous les jours à ces saloperies pouilleuses, pleines de maladies, toujours à la recherche de bouffe, de tendresse, de sexe, ça ne doit pas être de tout repos pour les nerfs. 

L’héritage de mai 68

J’écoute les débats sur l’héritage de 68, des mecs de plus de cinquante ans qui ont vécu tout ça. Moi, trentenaire précaire, je me dis qu’ils ont bien de la chance, ces types-là. Leur vie était bien remplie, ils ont profité de courants de pensée stimulants, ils pouvaient envoyer balader l’autoritarisme des années cinquante. Ils expérimentaient.

Et voilà que notre duo Guaino / Sarkozy veut remettre à l’honneur l’autorité. A l’école, disent-ils, il faut revenir à l’autorité, au respect des grands textes, au respect du professeur. Cela m’amuse de voir Sarkozy promouvoir  l’autorité, lui, fan de Johnny Hallyday et moqueur impénitent de La princesse de Clèves. Risible de l’entendre dire qu’il faut tourner la page de 68 alors qu’il profite à raison de la liberté des mœurs qui lui permet de jouer au séducteur avec des anciens modèles.

Revenir à l’autorité des grands textes, moi je suis d’accord, mais « liquider 68 », c’est une formule qui me fait peur dans son inspiration, son inanité et ses conséquences possibles. Liquider 68, c’est avoir un sens historique amputé, plein de ressentiment, et c’est nier des progrès réels dans les pratiques. Les mouvements libertaires, par exemple, ont permis à ce qu’aujourd’hui, on puisse faire preuve d’autorité en classe, tout en laissant les élèves prendre la parole, s’exprimer, se plaindre même. Ce n’est pas rien. Quand j’étais élève, je n’aurais pas accepté qu’on me tire les cheveux et que le corps enseignant juge de ma conduite dans la vie. On m’a laissé tranquille et je m’en suis bien porté. Je ne suis pas sûr que j’aurais tenu bien longtemps dans l’école d’avant 68. 68, je lui dois d’avoir une éducation, rien de moins.

Je n’aimais pas les notes, les classements, les examens. Je ne les aime toujours pas, et mes étudiants progressent pourtant dans mes classes, ils acquièrent une culture, des méthodes et des techniques d’analyse sans que j’aie besoin de faire appel à des moyens coercitifs, sans qu’ils se lèvent quand j’entre dans la classe, sans que je leur fasse la morale. Les professeurs n’ont pas attendu nos Bouvard et Pécuchet de la politique pour repenser l’autorité et mettre un frein aux méthodes d’enseignement sans hiérarchie qui étaient censées prévaloir après 68.

Là encore, « liquider l’héritage de 68 », un slogan qui a beaucoup plu aux franges les plus âgées et/ou les plus réactionnaires de l’électorat, mais qui cache un manque d’autorité réelle, une envie de gendarme, une volonté d’ordre sans vie, un bonheur bizarre dans l’ennui des vieilles familles. 

Les grands auteurs et Guaino

« Ca a été – il faut lire les grands auteurs – depuis toujours l’ambition de la France d’être l’âme de la renaissance du monde, de montrer la voie. » Henri Guaino (écouter http://podcast.blog.lemonde.fr/2008/01/04/sarkozy-civilisation-banlieues/)

Quels grands auteurs l’ont dit ou écrit ? Il n’y en a pas tant que ça, des grands auteurs français. Qui l’a dit ? Montaigne ? Pascal ? Descartes ? Bossuet ? Montesquieu ? Les encyclopédistes ? Lesquels ? Tocqueville ? Hugo ?

Enfin, qui ? Guaino, qui ?

Sollers avant de mourir

D’habitude, je n’aime pas beaucoup Philippe Sollers, mais j’avoue que j’ai été piégé, charmé, par ses mémoires, Un vrai roman (Plon, 2007).

A la lecture, on oscille toujours entre l’agacement, l’amusement et la réflexion, et finalement ça se lit trop bien pour en faire une critique malveillante.

Et puis il y a de très beaux chapitres. Un éloge de la sœur de Rimbaud qui m’a estomaqué ! Dans des moments de critique littéraire comme celui-là, on peut dire qu’il a vraiment fait son travail. D’ailleurs, j’ai toujours trouvé qu’il savait donner envie de lire, envie d’aller plus loin avec tel ou tel auteur, et rien que pour ça, il lui sera beaucoup pardonné. Je n’ai pas honte d’avouer que Sollers est un des pères spirituels pour moi, en ceci que j’ai beaucoup lu ses articles dans le Monde des livres, et dans sa revue L’Infini. J’ai découvert des auteurs grâce à lui, et plus que cela, j’ai été très impressionné par certaines directions que pouvait prendre, sous sa plume, la littérature, dans son rapport à la vie, au plaisir et à la fuite (considérée comme art de la guerre.)

Un chapitre poignant et inspiré, intitulé « Docteur », où il dit que les gens le prennent souvent pour un soignant plutôt que comme un écrivain. Il se laisse alors aller à un délire nietzschéen de mégalomanie où il se voit médecin des âmes et des corps, fin connaisseur et apte à administrer des traitements, des diagnostiques. Il évalue une certaine puissance physique, un courant animal entre lui et les autres. Je cite : « Pourquoi ‘docteur’ ? Sans doute parce que je n’ai pas envie que les autres soient malades. Plus exactement : je n’aime pas la folie, et ça doit se voir ». Une relation intéressante à la folie, après les schizo-analyses et les fascinations pour les démences de tout genre.

Un vieux désir de santé et de bonne humeur réussit, page après page, à s’exprimer et à s’insinuer dans le lecteur.

Je ne sais pas s’il s’agit d’un livre qui croît après l’avoir lu, mais au cours de la lecture, je reconnais qu’il se dégage un charme assez envoûtant. On se laisse convaincre d’une chose, au moins : qu’on est en présence d’un vivant intense, tenace, d’un homme dont on ferait volontiers un ami, dont les conversations sont parfois énervantes mais souvent stimulantes.

C’est donc une affaire de séduction. Pas de doute qu’il sait s’y prendre, et qu’on le regrettera quand il disparaîtra. Il nous laissera avec des gens beaucoup moins légers, beaucoup plus corrects. En effet, ce n’est pas avec des Michel Onfray qu’on va rigoler en parlant de Nietzsche et d’érotisme.

Splendeur du sarkozysme

Je vous invite à jeter un oeil sur cet extraordinaire billet de blog. Un businessman de Shanghai qui aime tellement Sarkozy qu’il voit du bonheur partout en France, depuis mai 2007. Si j’avais écrit ces mots, sans changer une virgule, personne ne se serait demandé si j’étais sérieux, on y aurait tout de suite vu une satire d’un goût moyen. C’est la raison pour laquelle il faut lire ce billet : notre blogueur est tout à fait sincère. 

http://delpy.blog.lemonde.fr/2007/12/27/il-m%e2%80%99a-semble/

Le sarkozysme dans toute sa splendeur. Tellement enthousiaste dans le fond de son coeur que la réalité n’a aucun intérêt pour lui. Psychologiquement, nous assistons, dans le profond mouvement néo-conservateur du monde occidental, à ce qui se passait dans les esprits communistes après la guerre. Les preuves du désastre était occultées, balayées devant l’évidence éclatante de la vérité idéologique. Aujourd’hui, rien ne va mieux en France, les étrangers se foutent de nous, la diplomatie est plus que jamais cynique, ce que soulignent tous les journaux étrangers, mais les supporters du président voit un frémissement vers le mieux. Ils sentent que ça change, que les Français vont mieux.

Ceux qui critiquent sont des hypocrites et des salauds. On ne critique pas le nouveau père des peuples, le grand chef qui s’envoie en l’air avec des femmes inaccessibles. La France va mieux, il n’y a qu’à voir son chef charismatique, et les sourires de ma boulangère.

Des racines chrétiennes de la France : la laïcité selon Sarkozy et Guaino

Notre grand couple de l’Elysée a encore fait des étincelles. J’avoue que depuis que Sarkozy est élu, on s’emmerde très peu. Et c’est un coup de génie de s’être collé cet extraordinaire imbécile qu’est Henri Guaino. Avec eux deux, 2008 s’annonce une année aussi pétulante que 2007.

Vous avez lu le discours du Latran ? Du pur Guaino, reconnaissable entre mille. Un peu de provocation chrétienne pour l’extrême droite, une pincée de laïcité pour se prémunir contre les attaques, des inepties historiques, du name dropping, du lyrisme à quatre sous, des amalgames conceptuels, tout y est.

Rappelez-moi la nécessité qu’il y avait, déjà, à ressortir des formules comme « les racine chrétiennes de la France » ? On a le droit de le penser, bien sûr, mais le président parle au nom de la France, il suit un projet politique. Alors, politiquement, à quoi ça nous sert de remettre au goût du jour cette vieille mélodie réactionnaire ? A calmer les ultras de l’Action française ? A séduire les dangereux fondamentalistes qui menaçaient la paix sociale ?

Un journaliste du Monde écrit que Sarkozy veut « enterrer la guerre entre la France révolutionnaire et la France chrétienne ». C’est une erreur, il réveille les énervements, au contraire, il agace les oppositions entre les Français, mais il n’apaise pas une situation religieuse qui, de fait, ne posait aucun problème.  

En revanche, cela risque de heurter, et même de blesser profondément, un certain nombre d’athées, de protestants, de musulmans et même de catholiques. Heurter les gens, c’est parfois bon, mais il faut que cela serve une cause solide et plus grande que soi. Alors, quelle cause servaient-ils, nos dirigeants, pour risquer ouvertement de blesser tous les Français qui ne se reconnaissent pas dans cette chrétienté ? 

En revanche, dire que la loi de 1905 n’est un message de liberté qu’en vertu d’une « interprétation rétrospective », voilà qui peut rallumer un feu pour ceux qui auraient envie d’y mettre un peu d’huile. Lequel de nos deux penseurs élyséens va venir nous expliquer en détail ce qu’il entendait par « interprétation rétrospective » ? Parce que c’est comme pour « l’homme africain », cette histoire, nos Laurel et Hardy parlent d’une voix assurée mais ils sont très légers au fond. Ils laissent penser que la loi de 1905 était en réalité une injustice qui a heurté le monde chrétien. Ils laissent penser que la spiritualité chrétienne a été alors meurtrie par des républicains sans âme. Or, parmi les concepteurs de la loi de 1905, il y avait des hommes habités par une profonde foi chrétienne, et qui pensaient sincèrement, non « rétrospectivement », qu’une loi de séparation de l’église et de l’état était nécessaire pour la liberté de conscience. Certes, il y a eu des violences faites aux hommes d’églises qui refusaient d’obéir, mais cette question n’est-elle pas plutôt à sa place dans des colloques de chercheurs, des discussions entre copains, des lectures d’historiens ? Guaino va-t-il venir s’expliquer et mettre au clair ce qu’il voulait dire, ou va-t-il préférer botter en touche en soupirant qu’on n’a rien compris à son discours ?

Avait-on besoin de ce poussiéreux rappel : « C’est par le baptême de Clovis que la France est devenue Fille aînée de l’Eglise » ? Surtout que le président tient, cette fois, à être très explicite, alors il enfonce le clou : « Les faits sont là. »

Les faits sont là ? Vous voulez parler des faits, maintenant ? Dans ce cas, faites-le vraiment et dites-nous ce que vous reprochez exactement à la loi de 1905. Et surtout, à côté de cette liste d’écrivains que vous mettez en avant comme les fleurons de la France chrétienne (donc de la vraie France, de la France éternelle, car en contact avec ses « racines ») : « Blaise Pascal, Bossuet, Maritain, Emmanuel Mounier, Henri de Lubac, Yves Congar, René Girard », dites-nous si cette autre liste d’écrivains n’est pas « plus française » encore, plus forte pour le rayonnement de la France : Villon, Montaigne, Descartes, Voltaire, Diderot, Sade, Stendhal, Flaubert, Baudelaire, Rimbaud, Gide, Sartre, Bataille, Foucault, Deleuze ? S’il fallait être exhaustif, la liste serait accablante des hommes fondamentaux qui ont construit l’identité intellectuelle et spirituelle de la France en pensant en dehors de l’Eglise.

Les faits sont là.

La question est donc : que cherchez-vous donc à faire, messieurs, en remuant ces choses-là ? Quels problèmes cherchez-vous à régler – ou à créer !- en sortant vos croyances et vos interprétations rétrospectives de la sphère privée où elles avaient vocation à demeurer ?

La méfiance des écrivains voyageurs

C’est curieux, cette manie qu’ils ont, tous, de dire qu’ils n’aiment pas la littérature du voyage. Il semble qu’à partir du moment où on écrit un récit, on cherche à se démarquer de tous les récits et du genre même du récit de voyage.

On a tous en tête les premières lignes de Tristes tropiques de Lévi-Strauss, « Je hais les voyages et les explorateurs… » Très bon début de livre mais, en réalté, pas très original. Un demi siècle plus tôt, Victor Segalen commençait L’équipée par ces mots : « J’ai toujours tenu pour suspects ou illusoires des récits de ce genre : récits d’aventures, feuilles de route, racontars… »

Curieux genre que celui qui rejette d’emblée toutes les œuvres dudit genre.

Imagine-t-on un polar qui commencerait par : « Ne me parlez pas de crimes, d’enquêtes, de rues sombres, il y en a marre de ces romans noirs qui jouent toujours sur les mêmes clichés. »

Oui, je l’imagine assez bien, en fait. Je suppose que cela a déjà été fait. La différence est que, dans le cadre du polar, un tel début serait pris pour du second degré, car le lecteur sait que c’est de la littérature. C’est moins le cas dans les récits de voyage. Il arrive que ceux qui aiment ces récits préfèrent que les auteurs soient des « voyageurs qui écrivent », et non pas des « écrivains qui voyagent » (expressions de Nicolas Bouvier).  

Quand on dit : « C’est un excellent polar », l’écrivain est loué pour sa qualité d’écrivain.

Quand on dit : « C’est un excellent récit de voyage », on n’est pas certain de quoi il est question. Excellent du point de vue littéraire ? Ou est-ce le voyage lui-même qui est loué, l’exploration, la performance ? Ou les photos dans le bouquin ? Ou les renseignements ethnographiques ?

C’est peut-être pour quitter cette ambiguïté, ou pour jouer avec elle, que les écrivains voyageurs affichent leur méfiance et leur rejet.

J’ai dans l’idée que lorsque la littérature du voyage aura acquis ses lettres de noblesse, comme le polar les a acquises, il n’y aura plus de nécessité à cela.

Autonomie des banques centrales

Pour reprendre en plein jour les termes d’un débat qui s’enlisait dans les profondeurs d’un échange de commentaires, posons la question franchement : pourquoi faut-il que les banques centrales soient dépendantes du pouvoir politique ? C’est un débat qui n’existe qu’en Europe, je crois, car il n’y a que dans l’Union Européenne qu’une banque centrale profite de la merveilleuse cacophonie des différents gouvernements. Pendant que les Allemands veulent un euro fort et que les Français réclament une baisse des taux de change, les banquiers font ce qu’ils veulent.

Voici donc les deux principes qui s’opposent :

1- Une banque centrale doit obéir au pouvoir politique.

2- Une banque centrale autonome est affranchie des dérives démagogiques, ce qui favorise la stabilité de la monnaie.  Si l’Europe n’était pas « unie », nul doute que le franc serait très bas et que le Deutsch mark serait très fort. L’économie française se porterait-elle mieux ? De toute façon, ce qui est bon pour l’économie allemande est bon pour l’Union Européenne, donc c’est bon pour la France. Voilà un syllogisme européen pimpant qu’on entend peu à la radio. D’un autre côté, pour que le pouvoir politique européen pèse sur une décision, il faudrait que les différents gouvernements s’entendent, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui. Mais imaginons que tous exigent une baisse de l’euro, peut-on raisonnablement penser que la banque centrale résisterait à la pression ? La banque centrale européenne n’est donc pas tant arrogante, que soustraite aux désaccords et aux tensions politiques.

Maintenant, si l’on me demandait, mais toi, toi, qu’est-ce que tu préfèrerais ? Un euro faible ou un euro fort ? Où est ton intérêt ? Je dirais que mon intérêt est d’éviter les crises, davantage que la recherche de l’enrichissement. S’il y avait une politique monétaire qui était reconnue pour éviter les ridicules volte face économiques, les satanés cycles schumpeteriens, qui se surajoutent aux fluctuations existentielles déjà assez pénibles comme ça, je dirais : « voilà ce qui convient à l’établissement incertain et temporaire de la sagesse précaire. »

Blog et autobiographie

Lors de mon premier blog, je n’écrivais jamais directement sur internet. Je faisais d’abord un brouillon sur un fichier Word et je travaillais sur plusieurs billets en même temps. Souvent, je découpais les textes trop longs en plusieurs billets et les retravaillais pour leur donner une unité et proposer des échos entre billets. Puis j’allais au cybercafé et je mettais en ligne mes billets, en échelonnant leur parution pour que le lecteur en voie un nouveau chaque jour.

Ce n’était donc pas exactement un journal intime. D’abord, ce n’était pas intime du tout, car j’écrivais pour des lecteurs, et parfois pour des individus précis. Ensuite c’était un journal qui se mettait lui-même en scène en tant que journal. La quotidienneté était recréée, et les billets étaient souvent en décalage avec la vie réelle (quand ils reflétaient quelque chose de réel.)

De même, si un déplacement m’inspirait plusieurs articles, je les publiais encore jour après jour, et parfois un mois après avoir effectué le déplacement, si bien qu’un voyage de trois jours pouvaient apparaître comme un séjour d’une semaine, ou davantage, aux yeux du lecteur.

Il y a donc de la fausseté, sinon de la fiction, dans le blog tel que je le conçois. Le blogueur ne signe pas de pacte autobiographique, pour reprendre l’expression de Lejeune.  

Voyager avec Montaigne

Si je vous demandais qui vous auriez voulu être au 16ème siècle, vous me répondriez qui : Montaigne ? Naturellement, qui n’aimerait pas être Montaigne.

Moi, je dirais autre chose. Je rêverais d’être le type qui a écrit la première partie des Voyages de Montaigne. Un serviteur, un scribe, certes, anonyme, dont on ne sait rien, qui a suivi Montaigne dans ces longs voyages en Europe.

Au départ, il était embauché pour tenir un journal de bord et se la fermer. A priori, son rôle aurait dû se limiter à écrire : « Mercredi 26 juin : R.A.S. Des puces dans nos manteaux. Pluie intermittente. Michel de M. fait toujours chier sa race. Veut toujours aller visiter des villages dont la compagnie n’a cure et retarde incompréhensiblement l’arrivée à Rome.  »

Au lieu de cela, il s’est permis d’écrire un récit en son propre nom. Il dit « je » pour dire son avis, il dit « il » pour parler de Montaigne, il dit « ils » et « nous » pour la compagnie, selon qu’il y est inclus ou nous.

Il paraît que c’est en lisant le travail de cet intellectuel précaire que Montaigne, intéressé, aurait décidé de continuer le récit par lui-même. Ce n’est pas rien, tout de même : cet infâme lettré a inspiré Montaigne, il lui a fait prendre conscience qu’on pouvait écrire sur un voyage, lors d’un voyage, qu’on pouvait écrire le voyage lui-même. Cet homme n’est pas un génie, mais son rôle de témoin, de stimulateur transgressif, me le rend intensément attachant. C’est un héros oublié de la littérature du voyage. Sa vie obscure, parasitaire et errante est pour moi plus qu’enviable.

Et puis, être proche de Montaigne, c’est mieux qu’être Montaigne, à mon avis. Ne pas avoir ses maladies, profiter de sa conversation, de sa bibliothèque (une des plus grandes et des plus pointues du monde occidental), de ses soubrettes. J’en aurais fait une vie heureuse.