La promenade du damné

J’ai trouvé un moyen de traverser la Ville Nouvelle sans passer par la route. Des chemins, des sentiers, des pistes cyclables ou piétonnes. On a construit ces villes, dans les années 1970, avec pour objectifs de faire coexister nature et vie urbaine, classes sociales travailleuse et classes sociales promeneuses, familles automobiles et familles pédestres, développement du bâtiment et protection de l’environnement.

Et de fait, moi qui suis pédestre et urbain, électrifié et amoureux des arbres, premeneur et travailleur, j’ai traversé Villefontaine, de part en part sans crainte des voitures.

Pendant que je prenais les chemins, au hasard de ma route, j’écoutais Gilles Deleuze, dans mon i-pod, qui faisait cours sur Leibniz. Il parlait de la damnation, telle qu’elle est abordée dans Confessio Philosophi, et le grand professeur amuse son public. Pour expliquer comment Dieu peut être parfait, et pourtant faire qu’il y a des damnés, Deleuze recours à la « Chanson de Belzebuth », écrite par Leibniz au XVIIIe siècle. Cours magistral, c’est le cas de le dire, qui peut s’écouter sur un CD, disponible chez votre disquaire favori. Après la randonnée aurorale, la philosophie moderne m’incite donc à la pratique de la promenade damnée.

Les lignes d’horizon que propose la ville sont intéressantes. Les maisons et les immeubles bas se détachent sur le ciel, ce qui, avec les arbres en massif autour d’eux, crée des formes nouvelles, que ne connaissaient pas nos villes et villages traditionnels. Des formes étranges, des volumes fractals enveloppés par des nuages de verdure, c’est tout à fait inouï.

Pour le coup, toutes les constructions sont très basses. Cinq ou dix mètres de haut maximum. Nous sommes à mille lieux des tours que j’appelle de mes voeux, mais enfin, là, cela a été pensé ainsi, il faut respecter le travail des urbanistes et les laisser faire jusqu’au bout. Les tours, il vaut mieux les construire dans les grandes villes, car il faut une masse urbaine solide pour habiter et habiller des bâtiments vraiment hauts et imposants, sinon ils écrasent tout. 

Cela a pris du temps, peut-être vingt ans, mais aujourd’hui, les volumes que Villefontaine offre à la vue du promeneur et du riverain, bouffés par la nature, à moins que ce ne soit l’inverse, sont aussi harmonieux que de petites îles qui surnagent dans une mer de nuages verts.

  

Vers L’Afrique

L’autre jour, j’ai accompagné Ben et sa famille à l’aéroport de Lyon. Ils partaient pour le Gabon, prévoyaient d’y rester trois ans et leur départ était salué par toute une smala, parents et amis venus leur faire un dernier adieu. Personne n’est là, quand je pars en Chine, ou n’importe où… Des amis ont voulu m’accompagner à l’aéroport de Shanghai quand je suis rentré en France, mais je n’ai pas voulu, stupidement, pour ne pas faiblir devant eux…

Les enfants n’avaient pas l’air stressé du tout.

Je me souviens d’une femme chinoise dont le nom, Xiang Fei, signifiait « Vers l’Afrique », parce que son père vivait comme interprète là-bas et devait laisser ses enfants en Chine. Il a gravé dans son nom que sa fille devait orienter ses pensées « vers l’Afrique ».

C’est la même chose pour nous, nous dirigeons désormais nos pensées vers Libreville, inquiets et envieux. Les parents de Ben et deux de ses charmantes soeurs, la famille d’Agathe, votre serviteur, tous présents pour agiter les mouchoirs. Au moment de se séparer, quelques filles ont versé des larmes et nous sommes allés manger dans un bled paumé de la région lyonnaise. Tous les restaurants français, savoyards et italiens étant fermés, nous nous sommes repliés sur les seuls qui travaillent encore en France au mois d’août : les musulmans. Heureusement que nous les avons, ceux-là, pensai-je par devers moi. Même le chinois était fermé…

Nous passâmes l’après-midi avec les sœurs de Ben et le frère d’Agathe, au parc de la Tête d’Or, sur les quais du Rhône, sur la Croix Rousse. Des gens se baignaient dans le Rhône, les filles s’y trempèrent les pieds et nous marchâmes sur les sentiers étranges qui bordent le fleuve. Etranges car les autres villes ont déjà coupé ces arbres depuis trente ans et assaini les berges. Ici, on se croit en pleine campagne en pleine ville, c’est le rêve d’Alphonse Allais réalisé, les sœurs de Ben redevenaient sauvages et un rêveur pouvait se croire évoluer dans je ne sais quelle forêt équatoriale.

Quand nous irons voir nos amis au Gabon, nous vérifierons si les forêts de là-bas ressemblent à nos quais, si leurs fleuves rappellent les ondes rhodaniennes, si les Gabonaises rivalisent de charme et de rythme avec les sœurs de Ben. Ils sont arrivés au Gabon, ils prennent leurs marques. Qu’ont-ils en tête, comment se passe leur première journée, en famille, loin de tout ?

Nous pourrons suivre les aventures de nos amis sur le blog qu’ils ont créé avant de partir : http://equateurnoir.over-blog.com 

La mort du subjonctif

Depuis que je suis en France, je regarde un peu la télévision et il est des fautes qui reviennent constamment dans la bouche des gens interviewés et des journalistes. Ils oublient le subjonctif. « Je ne crois pas que le Sénat est … », « Je ne dis pas que le ministre sait quoi que ce soit… »

Le premier réflexe du pédant est de s’en lamenter, et de crier à la décadence culturelle de la France. La sagesse précaire propose une autre interprétation : le subjonctif imparfait a quasiment disparu, le subjonctif présent en prend le chemin. Voilà tout.

Le français devient une langue sans mode, une langue qui se rapproche de l’anglais, ou du chinois. J’allais dire tant pis pour les puristes, mais les puristes, en terme de langue, sont condamnés à souffrir en permanence, non parce que tout le monde fait des fautes, mais parce que la langue n’est jamais pure. Un grammairien puriste, c’est comme un général antimilitariste, ou un marchand de pneu écologiste.

Déjà, on peut dire des choses comme « je crois qu’il pleut », alors qu’en italien, on utilise le subjonctif après l’incertitude du « je crois ».

Que perdrait-on, en perdant le subjonctif ? Cette question me rappelle le très beau roman de Philippe Forest, L’enfant éternel, dans lequel la fille de quatre ans apprend avec aisance le subjonctif car il exprime le doute, la volonté, l’incertitude, et que cela lui correspond d’autant mieux qu’elle se sait atteinte d’une maladie mortelle : son mode de vie étant basé sur l’incertitude quant à l’avenir, sa façon de parler adoptait le mode le plus personnel, le plus subjectif de la grammaire française.

Nous perdrions ces nuances d’expression personnelle, qui n’apportent aucun sens solide mais qui colore la langue. Entre « Il faudrait qu’on aille » et « Il faudrait qu’on va », aucune différence de signification, aucune différence pratique, pragmatique, voilà pourquoi nous perdrons, un jour, cette coquetterie qu’est le subjonctif. La différence n’est pas dans l’être, mais dans la manière d’être, le mode. Cela nous renvoie à la création du baroque, où l’ontologie reposait sur l’apparence, le reflet, le trompe-l’œil.

Pour ma part, je ne me vois pas aimer la langue française sans cette coquetterie baroque. D’ailleurs les étrangers n’apprendront pas plus facilement notre langue car la vérité est qu’ils font très peu de fautes sur ce point : soit ils savent se passer des formules qui exigent le subjonctif (plutôt que de dire « il faut que + sujet et verbe », ils disent « il faut + infinitif », entre autres roublardises), soit ils apprennent consciencieusement les conjugaisons les plus courantes et les plus irrégulières (elles sont peu nombreuses) et c’est avec délectation qu’ils sen servent, car ils impressionnent leurs partenaires français à bon compte.

Observons ce que deviendra ce grignotement du subjonctif par la langue courante, et voyons s’il sait résister à un monde où domine l’intérêt.

Début août : et le Dalai lama, où est-il ?

Il devait venir en France début août, même que Sarkozy n’avait pas le droit d’aller lui parler, ordre de l’ambassadeur de Chine.

Même qu’il avait répondu crânement, que personne ne l’empêcherait de rencontrer un Prix Nobel de la paix.

Même que je me frottais les mains, parce que ça provoquerait tout un tas de bisbilles diplomatiques.

Les médias n’en parlent plus. Ils parlent des vacances de Sarkozy, du fait qu’il tient, cette année, à ne pas faire parler de lui. Or, s’il fait cela, s’il reste silencieux, il obéit de fait aux injonctions de Pékin.

Il manquerait un geste diplomatique de première importance. Recevoir le Dalai Lama avant de se rendre aux J.O. de Pékin, voilà qui aurait de l’allure.

Journalistes, ne nous laissez pas trépigner, dites-nous au moins où est le Dalai Lama et ce qu’il fait.

Philippe Val, ou la fatigue de la correction politique

Philippe Val caricaturé par Plantu
Philippe Val caricaturé par Plantu

J’aimais bien Philippe Val à l’époque où il faisait un duo avec Patrick Font. Font et Val se produisaient dans des salles de province et provoquaient un rire immense. J’étais trop petit pour tout comprendre, mais les Salles des fêtes et les Bourses du travail pouvaient être secouées de fous rires que je n’ai jamais revus ailleurs. Ils chantaient, usaient d’un langage scabreux, scatologique et intellectuel, et faisaient des sketches à connotation politique et religieuse. Val avait une belle voix et, dans le duo, prenait un peu le rôle du bellâtre raisonnable, alors que Font prenait celui du vieil obsédé. Val était dans le self control, Font dans le retour du refoulé. C’est ce retour qui provoquait le rire incontrôlable.

Val est devenu célèbre en prenant la tête de Charlie Hebdo, dans les années 1990. Je n’ai jamais trop lu cet hebdomadaire, je le feuilletais chez des amis. La seule fois que je l’ai acheté, c’était la semaine suivant le 11 septembre 2001. Je fus déçu, rien n’y était dit, aucune prise de position originale. Les éditos de Val m’horripilèrent, tout comme ses chroniques sur France inter, qui ne me faisaient jamais rire et ne me faisaient pas réfléchir non plus. J’étais surtout frappé par sa passion pour l’interdiction, l’exclusion et l’anathème. Parce que telle chose était repérée comme nocive (un parti politique, une publicité, une pratique commerciale ou culturelle), il fallait l’anéantir.
L’affaire Siné n’est donc pas un accident, selon moi, mais un épisode nécessaire de la logique de Val. Non seulement Val veut ôter les affreuses paroles antisémites qui dégradent l’image de son journal (Siné a commis le crime d’écrire : « Il ira loin ce garçon », c’est vrai qu’il a dépassé les bornes), mais il exige de Siné des excuses publiques. Cette exigence a quelque chose d’humiliant qui entre parfaitement dans le « système Val », pour qui la politique consiste à interdire, à exclure, à contrôler, à vérifier.

Je me souviens d’un dessinateur phare de Charlie Hebdo qui se plaignait de n’avoir pas été autorisé à publier des caricatures de Bernard-Henri Lévy, car Val ne voulait pas qu’on se moque d’un intellectuel pour ne pas se tromper d’ennemi (l’ennemi étant l’antisémite, le raciste ou le fanatique). Le dessinateur (dont je ne dévoilerai pas le nom, pour ne pas lui faire courir le risque d’être viré lui aussi) m’a montré ses dessins. Je les ai trouvés vraiment intéressants et marrants. Ils moquaient l’imposture d’un penseur à la mode. Le patron, Philippe Val, a protégé l’imposture intellectuelle, et aujourd’hui, le même BHL soutient activement Val dans l’affaire Siné. Il y a là-dedans quelque chose de gênant, d’un peu nauséabond, qui entache, je pense, l’image d’un journal (et de son rédacteur en chef) faussement libre et incroyablement conformiste.

Je l’ai entendu sur France Culture donner une conférence sur « Le rire de résistance », dans laquelle il expliquait que la gouaille était collaboratrice, mettant dans le même panier Mistinguet, Maurice Chevalier et Louis Ferdinand Céline (faisant croire au passage que Céline parlait avec gouaille, ce qui est tout à fait faux). Il ouvrit sa conférence avec une anecdote qui se passait en Chine, et parlait d’ « annexion » de Hong Kong par la Chine Populaire, ce qui est, aussi, une erreur grossière. Le pire, dans cette conférence, est qu’il se considèrait lui-même, sans autodérision ni recul, comme un parangon du « rire de résistance ».
Aujourd’hui, il faut peut-être résister à Philippe Val. Résister à la tentation de ce totalitarisme bien pensant. Résister aux dérives du politiquement correct, car la liberté d’expression est menacée à l’intérieur même de la presse satirique.

Avec le temps, je me suis aperçu que je préférais Patrick Font. Il était beaucoup plus talentueux, plus hilarant, mais aussi plus fou, plus pervers que Philippe Val. Ses chansons étaient mieux écrites, plus poétiques quand il voulait être poète, plus drôles quand il voulait être drôle. Tandis que Val donnait des leçons de politique, Font pétait les plombs et pouvait entrer sur scène tout nu, sans raison apparente, ou se lancer dans une improvisation délirante. Il n’est peut-être pas insignifiant qu’aujourd’hui, Patrick Font soit condamné à l’obscurité et l’ignominie, après avoir fait de la prison, et que Philippe Val jouisse de tous les avantages de la vie médiatique : riche, célèbre, soutenu par un aréopage de personnalités influentes, donc protégé, il est dans la lumière, dans son bon droit, la conscience infiniment tranquille.

La France en verticale

Quand Cécilia et Michel sont venus me voir à Shanghai, le paysage urbain les a tellement étonné que Michel rêvait que Lyon soit la scène d’une urbanisation un peu gigantesque aussi. Dans les taxi qui filaient sur les boulevards aériens, il disait qu’à Vaise, par exemple, le quartier du maire de Lyon, plutôt que de détruire des tours HLM pour construire des petites habitations à quelques étages bobo, la municipalité devrait ériger des tours encore plus hautes que les HLM, des tours flambantes, flamboyantes, dispendieuses et ambitieuses. Mais il fallait rester social, alors on pouvait répartir les étages et aménager les tours : quinze étages réservés au logement social, et le reste pour les riches. Les plus belles vues pour les plus riches, etc.
L’idée de Michel m’est revenue avec force lorsque je traversais le France rurale et historique. Les châteaux de la Loire m’ont plu extrêmement, mais les villes autour ! Quelle bassesse, quel ennui, surtout l’été, quel conservatisme, Dieu de Dieu !
Du haut du château d’Angers, je regardais la ville et, je ne dis pas cela pour faire le rabas-bourgeois, mais je trouvais tout cela très plat, très bas. Toutes les constructions font cinq mètres de haut, où est la grandeur de la France ? Quasiment rien de ce qu’ont construit les hommes d’Angers ne dépasse la hauteur d’un château vieux de cinq siècles. Même sis sur une colline, le château aurait dû être dépassé par des bâtiments modernes. Le voyageur a l’impression que la ville n’a pas eu d’existence pendant le XXe siècle.
De l’autre côté de la Maine, des unités d’habitation d’aujourd’hui, mais aussi basses que les maisons du centre ville qui datent de la Renaissance. Du haut de la tour du château, je m’exclamais : « Si j’étais maire d’Angers, je construirais là une forêt de tours ! » Comme à Pudong, je ferais du gigantisme, pour réveiller la France profonde. Cela créerait des emplois pour tous les sans-papiers, et redonnerait du lustre à une vieille ville.
Lors d’une soirée de vieux copains, je relance mon idée et demande à mes amis s’ils préfèreraient, pour leur ville, que les habitations se développassent à l’horizontale, en lotissements tentaculaires, ou à la verticale, en forêt. Mes amis étaient partagés. L’une d’eux a pensé à une tour en coquille, qui n’aille pas trop haut et qui ne prenne pas trop de place au sol.
Un autre m’a pris à partie : « Mets-toi à la place des prolo, leur rêve ne serait-il pas d’avoir un petit pavillon avec un peu de terrain, où planter des bégonias, ou ce que tu veux ? » Je répondis que ce n’était plus le rêve des ouvriers actuels, ou plutôt que ce n’est pas celui des enfants de ceux qui vivent dans ces pavillons.
Il me semble que si l’on demandait aux jeunes qui écoutent M6 ou les radios à la mode, disons NRJ si cela existe encore, ils préfèreraient habiter dans une tour que les touristes prennent en photo quand ils passent sur l’autoroute, une tour proche du centre ville, avec une télé à écran plat, plutôt que dans un beau pavillon de banlieue, avec un petit terrain sur lequel on ne peut même pas jouer au football.
Il paraît que Delanoë veut développer Paris dans ce sens. Paris, bien sûr, mais Angers, nom de Dieu, qui pense à Angers ?

Eloge des jeunes de 20 ans

Ils m’impressionnent, ils sont gamins mais on aime parler avec eux, car ils sont beaux, intelligents, ils se démerdent comme des chefs dans la vie. Ils sont généreux et simples.

J’en ai connu en Chine, qui suivaient de études qui à Science po, qui à HEC, qui en langues étrangères, et j’en rencontre parfois en Europe. Ils sont débrouillards, ils aiment voyager et rencontrer des gens.

J’en ai rencontré une récemment en France, 23 ans, des yeux romantiques au possible et un avenir très incertain où tout semble possible. Ils peuvent être élégants et aiment marcher dans la boue, ils aiment boire et on peut discuter philosophie avec eux sans qu’ils vous traitent de vieux cons. Ce sont les nouveaux jeunes, qui semblent avoir dépassé le mépris et la crainte de vieillir qui étreignent ceux qui courent après leurs vingt ans.

Sémiologie du bol

C’est une chose qui étonne les étrangers, notre grand bol dans lequel nous buvons notre café, notre café au lait ou notre chocolat chaud.

« Why don’t you use normal cups ? », me dit un jour un Autrichien, en faisant le geste de tenir une tasse par la anse de préhension.

De fait, nous connaissons depuis longtemps la technologie, sommaire, qui consiste à ajouter au contenant, une anse. La persistance du bol doit être reliée à des valeurs plus profondes, des signes de reconnaissance plus ancrés. Car l’explication qui se contente d’invoquer le trempage de la tartine pour justifier le bol n’est pas suffisante : nous aurions pu tout aussi bien tremper nos croissants et nos tartines dans de larges tasses, munies de grandes anses.

Non, les Français tiennent au bol évasé, qui brûle les doigts, dans lequel le visage encore endormi se contemple, le bol paysan.

Des étrangers croient que nous prenons notre petit-déjeuner dans des tasses à café, comme dans les cafés, et certains Français le prennent ainsi pour ne pas décevoir l’attente de l’ami étranger (ceci est à creuser.)

D’autres ne peuvent prendre leur café que dans des bols, et les emportent avec eux dans leurs déménagements à l’étranger. Il faut certainement y voir l’attachement à la terre, à la matière, au corps, que manifeste le Français qui se lève, par opposition à l’Anglais qui veut montrer une plus grande sophistication des manières, une spiritualisation dans son rapport à la bouffe. Le tea time et l’afternoon tea est un cérémonial qui éloigne l’homme de la matière, en soulevant la soucoupe, en levant le petit doigt, en buvant du bout de lèvres, les yeux mi-clos. En ingérant séparément les biscuits et le thé. Sans le bruit effroyable que les Français produisent quand ils mangent leur tartine, penchés en avant et laissant couler le café du pain vers le bol.

L’utilisateur du bol se rêve en aristocrate catholique qui a une conception de l’être enracinée dans un sol, un terroir et où l’homme n’est qu’un reflet passager. Le buveur de tasse est un libéral humaniste qui rejette l’animalité et la nature.

Vacances obliques

En vacances, il est bon de ne rien prévoir pour sauter sur des occasions qui, parfois, se présentent.

Je végétais depuis une semaine, peut-être deux, content de vivre au ralenti pour récupérer et me soigner. Beaucoup de sommeil et de promenades, de rangement paresseux pour guérir de l’absence de certaines sensations dues à des êtres chers. Une hibernation d’été qui ne demandait qu’à continuer.

Et soudain, une machinerie s’est emballée, et je me suis retrouvé sur les routes dans une incessante fugue, pasant d’un endroit à l’autre, d’une maison à l’autre, d’une activité à l’autre.
En une grosse semaine, j’ai visité des lieux et rencontré des gens comme personne n’aurait pu le faire en organisant son temps de manière rationnelle. De la famille, des copains, des copains de copains, de la famille de copains, des copains de la famille, des inconnus, et ce sur des territoires aussi étrangers les uns aux autres que le Vercors, Montélimar, Roanne,  la  campagne roannaise, Angers, Blois, les bords de la Loire, Saint-Etienne, Lyon.

J’ai appris le métier de charpentier, celui de déménageur, celui de guide touristique.

Sans avoir rien décidé par moi-même, j’ai pu visiter trois ou quatre châteaux de la Loire, ce qui constituait pour moi un vieux rêve que je n’avais jamais réussi à actualiser, par manque de temps sur le territoire français. Par la grâce du hasard, j’ai enfin posé mes yeux sur Chenonceaux, Blois, Chambord (qui est plus beau que tout ce que j’avais imaginé, plus extraordinaire, plus étrange).

Et j’ai fait une traversée de la France rurale, d’est en ouest, et oblique, du nord-ouest au sud-est. Une France que j’ai trouvé bien molle, pour dire le vrai. je me disais, n’y a-t-il que moi, pour avoir la niaque, dans ce bled ?

Les futurs contingents du président Sarkozy

Je ne comprends pas les anti-sarkozystes qui veulent absolument réduire le temps de parole du président dans les médias. Il faut croire que la haine rend aveugle. Il est pourtant clair que plus Sarkozy se montre, plus il parle, plus il est impopulaire.

S’il s’absentait des médias, outre qu’on rigolerait peut-être un peu moins, sa courbe de popularité remonterait, car par son simple silence, il reprendrait de la hauteur aux yeux du peuple. Nous, le peuple, il nous en faut peu pour trouver un dirigeant noble : qu’il se taise, qu’il bouge peu.

Je dis, qu’on le laisse parler, qu’on le laisse brasser. D’abord, cela nous divertit, et puis il se casse la figure tout seul. Car les Français ne l’ont jamais beaucoup aimé, et ne l’aimeront jamais vraiment, ils ne se reconnaîtront jamais en lui. On le voit, même les nouveaux riches, même les types un peu bling bling, ils ne se projettent pas en Sarkozy. Il n’y a guère que quelques expatriés, qui croient comprendre le monde sous prétexte qu’ils promènent leur ignorance hors de France – et j’en sais de quoi je parle –, qui gardent une certaine foi en ses réformes.

Une autre raison fait que je m’oppose à la comptabilisation de son temps de parole. Il serait dommageable que le président de la république soit réduit à son rôle de leader de parti politique. Il l’est, c’est entendu, De Gaulle était leader des gaullistes, Mitterrand régnait sur les socialistes, etc. Mais tous incarnaient plus ou moins l’ensemble de la communauté nationale. C’était évident pour Chirac à l’époque de la guerre en Irak, ou de ses discours reconnaissant les crimes de l’Etat français. C’est moins évident avec l’actuel président qui s’y entend comme une chèvre pour susciter de l’adhésion, mais ne légiférons pas à la hâte. Tous les présidents ne seront peut-être pas des agités de la com, et lui aussi pourra peut-être, un jour, incarner autre chose que lui-même. Laissons-lui le bénéfice, non pas du doute, mais, si je puis me permettre, des futurs contingents.

Laissons le président parler comme il l’entend, que diable, et cessons de vouloir tout compter, tout contrôler. Je doute que ce soit en encadrant à la seconde près les paroles des uns et des autres qu’on rendra notre démocratie plus saine et plus vigoureuse.