Football et service public

Si on me disait, toi qui es si malin, vas-y, invente-nous des émissions de télé de service public, qui ne coûtent pas un rond, qui fassent de l’audience et qui ne soient pas du sous-TF1, voilà ce que je dirais.

Je créerais une émission de football. Le football, c’est attractif, il y a même un sociologue qui a écrit tout un chapitre sur le fait que la ligue 1 était « trop passionnante ». Aujourd’hui, le football est traité de la manière la plus misérable par notre télévision. Ils font une course absurde à qui aura le droit d’exclusivité sur tel ou tel match, tel ou tel championnat. Evidemment, avec les prix délirants des droits TV, le service public n’est pas compétitif, et c’est très bien comme cela.

Répartissons le travail. Je propose une émission qui entre dans le détail technique du football. Qui fasse des analyses détaillées d’actions de jeu, de séquences, de matches entiers, pourquoi pas ? Une émission qui rappelle, rediffuse et commente des matches classiques de l’histoire. Je suis sûr que les gens de l’âge de Benzema n’ont jamais vu in extenso la demie finale de Séville 1982. Pour ma part, je n’ai jamais vu, et n’ai aucun souvenir de l’épopée des Verts, des poteaux carrés et du football pratiqué avant les années 1980.

Il faut traiter les matches comme des oeuvres, des performances, qui ont leur grammaire et leur beauté propre. Il faut les rediffuser comme on le fait des films de cinéma. Quand je travaillais dans le restaurant Freemans of Dublin, je prenais mes poses en compagnie d’un collègue bordelais qui me parlait de foot de la manière la plus esthétique qui soit, sans dire une seule fois le mot « beau ». Il parlait de lignes, d’espaces, de positionnements. Comment, quand on est latéral, se créer un espace ? Ou au contraire, comment « bloquer les couloirs » ? Comment les lignes de joueurs se resserrent, dans l’équipe italienne, pour former un bloc inexpugnable, et comment au contraire les lignes se déploient pour « occuper l’espace », et « créer de la profondeur », « jouer en profondeur » ? C’est de l’esthétique pure et dure, que voulez-vous de mieux ?

Lignes, espaces, figures, profondeur, nous sommes dans l’histoire de l’art.

Attaque, défense, tactique, nous sommes dans la stratégie militaire, et l’histoire de la guerre.

Clubs ouvriers, clubs catholiques, clubs des capitales, clubs du roi, clubs résistants, nous sommes dans l’ethnologie.

N’y a-t-il pas là assez pour faire des émissions de télé inoubliables ? Avec qui, me direz-vous ? Pour la forme et la rigolade, je dis : reprenons Thierry Roland, qui passera les plats avec brio à des techniciens subtils. Ces techniciens, nous les prendrons dans les centres de formation, de Clairefontaine ou d’ailleurs. Formateurs de joueurs, formateurs d’entraîneurs, ces gens-là nous feront des analyses détaillées, images à l’appui et avec tous les arrêts sur image, et effets visuels nécessaires pour la compréhension du grand public. Nous recruterons aussi de superbes femmes car elles aussi ont des choses à dire. Et puis il ne manque pas de journalistes sportifs de talent, sous employés et sous payés, qui se feront une joie de creuser des questions, d’approfondir les débats et les connaissances.

Nous provoquerons ainsi un tournant dans l’histoire du football, comme celui qu’a connu l’histoire du cinéma avec l’émergence de la cinéphilie. Et dans cent ans, ces émissions seront toujours étudiées, comme aujourd’hui celles de Pierre-André Boutang sur la littérature.

Les ruses de l’histoire appliquées à Sarkozy

Le sarkozisme m’amuse parce que les décisions prises, les lois et actes sont pris dans une danse où plus personne ne se repère. La politique actuelle ne peut que déstabiliser, ébranler, secouer, et c’est ce qui est réjouissant.

Il n’y a que les fanatiques et les dogmatiques qui sont capables de tout rejeter ou de tout accepter. Je me méfie autant des uns que des autres.

Il faudra attendre que Sarkozy lâche le pouvoir, ou qu’on l’en détache, qu’il disparaisse d’une manière ou d’une autre, et attendre que toute cette précipitation se dépose, comme dans les éprouvettes des chimistes, pour qu’on puisse analyser à froid et poser des jugements. On voit assez clairement ce qui est bon et ce qui désastreux, mais il est impossible de se faire une idée de l’action globale.

Moi qui ai milité (enfin, milité) contre lui lors des élections présidentielles, je suis dans l’impossibilité de juger si ce qui se passe aujourd’hui aura plutôt des effets positifs sur la France.

Un exemple qui me plaît. La fin de la publicité sur les chaînes de télé publique. C’est une mesure lancée comme ça, sans réflexion, dans une improvisation foireuse. D’abord, on se dit que cela avantage son copain Bouygues, et que c’est une mesure anti-service public. Puis les débats ont lieu au sein des chambres, des médias, des foyers et des commissions. Le législateur construit son projet de loi et au final, les gens de gauche ne savent plus quoi opposer à cette loi.

Sarkozy a dit qu’il voulait des opéras à 20h30, « et si ça ne fait pas d’audience, tant pis! » Il veut aussi une vraie émission littéraire à une heure de grande écoute. Cela ressemble à un voeu pieux et pourtant, cet été, la direction de France Télévision cherchant à devancer la loi, à satisfaire les désirs du Prince, j’ai pu voir le Faust de Gounod à 21h00. Cela m’a fait plaisir.

Pas besoin du financement des publicités, pour tout cela (opéras, émissions culturelles). Les contestataires sont donc embarrassés. On les entend dire, par exemple : « Il vaudrait mieux augmenter la redevance, plutôt que ce financement bla bla bla. »  Qu’est-ce que cela peut foutre ? Le débat devient poussif et inintéressant.

On verra ce que cela donnera, mais moi qui suis pour la frugalité baroque, ça me convient bien, une télévision qui ne cherche plus à imiter TF1, qui abandonne ses programmes merdiques sans imagination, et qui crée, avec trois bouts de ficelle, des émissions inventives. On n’a pas besoin d’argent pour être intelligents, séduisants, sympathiques, drôles, charmants. Si nous n’y arrivons pas, eh bien crevons, que voulez-vous que je vous dise ? Il vaut mieux pas de télé publique du tout, que la télé publique qui a été la nôtre depuis 20 ans.

On me dit : je ne peux pas croire que Sarkozy veuille faire le bien du service public. Je suis d’accord, il s’en fiche certainement. Mais ce que veut Sarkozy m’est indifférent. L’histoire nous montre souvent des résultats éloignés, voire opposés à l’esprit dans lequel les actions ont été entreprises. On veut sauver les âmes, et on se retrouve tortionnaire. On veut purifier une population, et on se retrouve criminel. On veut se cacher et se protéger et on se retrouve catapulté héros de guerre. On veut du clinquant et on finit par recréer une télé vertueuse. On méprise la culture et, sans le faire exprès, on crée les conditions politiques et matérielles pour que la culture redevienne centrale dans les médias.

Ah, que de ruses et de blagues l’histoire du sarkozisme nous réserve-t-elle encore ?  

« L’éblouissement des bords de route », de Bruce Bégout

Philosophe des villes, si l’on peut dire, Bruce Bégout a fait un très beau livre de voyage, dans les banlieues américaines. Il décrit les passages dans les motels, chante la vie morne des universitaires qui vont de colloques en colloques. Il imagine les positions érotiques qu’impliquent les bruits tortueux au-dessus de sa chambre.

Bégout est un phénoménologue de la vie fragile de ses contemporains, les petits bourgeois. La sociologie qu’il en fait trouve des formules qui me satisfont provisoirement :

« Les banlieues des grandes villes constituent à présent des galeries marchandes à ciel ouvert pour la classe moyenne, qui s’étend du sur-prolétariat vivant à crédit à la bourgeoisie décomplexée de sa situation précaire. »

Je me sens moi-même très bien défini, quant à ma réalité sociale, par cette expression de « sur-prolétariat » et celle de « décomplexé de sa situation précaire ».

Avec humour et sans l’ironie facile qu’on trouve sous la plume des jeunes mecs qui écrivent pour le plaisir, il cherche à exprimer de l’empathie pour les banlieusards américains. Il admire leurs efforts aveugles, et sourds, pour adapter leur vie si peu singulière à un réseau saturé de transports, de valeurs, de pertes et de gains flous.  

« J’envie cette humanité. Sans l’air d’y toucher, elle a dégonflé le vieux mythe de la communauté symbiotique dans laquelle seuls quelques intellectuels solitaires qui méprisent leur mode de vie voient encore un idéal. Elle n’a pas cherché à troquer l’incertitude de la vie contre les assurances faciles de la famille, de la solidarité et de la confrérie. »

C’est peu dire que Bégout fait du voyage une arme philosophique et rien d’autre. Je veux dire rien qui ressemble à une description ethnographique où chaque individu serait pris dans une tradition, des codes indépassables, des ancêtres qui reviennent, des parentés super compliquées. La précarité, c’est aussi ça, c’est la joie de n’appartenir à rien, au risque de la déprime, de la solitude et de l’absence.

« Sans doute pour la première fois dans l’histoire humaine, un groupe social a osé démonter tous les étais qui maintiennent la société debout et vivre dans la précarité sans fin et l’isolement le plus total. »

Bégout est vraiment à contre courant des travel writers, tous plus ou moins ethnologues. A moins que le nouveau courant de l’ethnographie soit là : retour à la philosophie et à l’espoir absurde d’une forme de liberté.

Tiens, pour conclure ce billet, je dirais qu’il annonce la constitution d’un pôle dans l’écriture du voyage : pôle anti-sociologique, pôle de la vitalité banale.  

Le pessimisme du sage précaire à Belfast


Je ne sais pas d’où vient ce vieux tropisme qui fait du sage précaire un être qui imagine toujours l’échec. L’Irlande lui sied, l’Irlande qui a inventé cette fameuse « loi de Murphy », selon laquelle le pire est toujours le plus probable. Si quelque chose peut foirer, en vertu de la loi de Murphy, on peut raisonnablement s’attendre à ce que cela foirera complètement.
Théorie de l’optimisme
La paix est vue comme un équilibre précaire, l’équilibre comme un bonheur inattendu, le bonheur comme un miracle temporaire, l’amour comme un bonheur passager.
Alors, lorsque le sage précaire se promène à Belfast, il ne peut s’empêcher de penser que la violence entre républicains et unionistes s’enflammera de nouveau. Belfast a connu le calme, ces dernières années, pour deux ou trois raisons très simples : la croissance économique qui a donné du travail aux pauvres gens, l’évolution démographique qui fait qu’il y a presque autant de catholiques que de protestants, la bonne volonté des dirigeants anglais et irlandais, le volontarisme des Américains sur ce dossier, le vieillissement et l’assagissement des leaders terroristes.
Mais avec la crise économique, on retrouve un des plus puissants nerfs de la guerre communautaire : les jeunes au chômage, sans avenir, qui s’inventent un héroïsme en laissant libre cours à leur violence. Et comme le volontarisme politique va décroître, que les protestants vont se sentir dépassés démographiquement, qu’ils vont se crisper sur une situation que personne ne trouvera plus légitime, la seule issue aux problèmes à venir sera le terrorisme. Ce sera à leurs yeux le meilleur moyen de ne pas voir le pays évoluer de la pire des manières : le rattachement de l’Irlande du nord à la république d’Irlande.
Lire les murs
Pour ma part, je la vois sur les murs, cette violence passée, et les communautés n’oubliant jamais la violence passée, je vois dans cette violence passée les graines de la violence à venir.
C’est une rue charmante du sud de Belfast, avec de jolis pubs, des magasins de légumes, quelques cafés et d’assez nombreuses pharmacies. C’est le nouveau Belfast, celui qui semble n’avoir jamais souffert des « troubles ». Et pourtant.
Une église catholique est clairement abandonnée. Une église méthodiste est au contraire prise en charge par une communauté pleine d’égards.
Des drapeaux de l’Union Jack, des drapeaux orangistes, qui dans cet environnement, donne une idée de sectarisme au même titre que des signes religieux. Et ailleurs, des drapeaux irlandais. On se dit que c’est peuplé de manière assez hétérogène, ici, et qui si ce fut toujours le cas, on a dû se battre plus d’une fois sur Ormeau Road.
Précisément, le voyageur peut lire sur un mur une plaque funéraire : « Tués par les escouades de la mort britanniques. » « Tués pour leur foi ». Un homme sort d’un pub et vient me voir : « Salut, qu’est-ce que vous faites ici ? Vous prenez des photos ?
– Oui, je me demande de quoi il s’agit. On lit « morts pour leur foi », vous connaissez ces gens ? De quelle foi s’agit-il ?
– Ah, c’était tous des catholiques.
– Vous êtes du coin ?
– Oui, je suis d’ici.
– Et les mecs étaient catholiques ?
– Oui, ils étaient dans cette maison. Des gars sont entrés avec des armes et ils ont tiré. »
Il n’en dira pas plus, il partira de suite. On ne parle pas de ces choses-là, pas trop, pas trop longtemps, pas à voix haute, pas dans la rue et pas avec des étrangers dont on ne sait pas ce qui les motive.

Les Britanniques sont-ils plus racistes que nous ?

Encore un assassinat commis par une bande de jeunes ouvertement racistes. La victime est un étudiant de Doha.
A Londres seulement, 24 adolescents ont été tués « par une agression violente » en 2008, rapporte The Independent. Tous ne sont pas racistes, notez bien.
Ces événements vont peut-être faire réfléchir nos amis d’outre-Manche sur leur banalité. Ils sont aussi racistes que les autres, ce qui n’étonne personne en Europe, sauf eux. Comme ils se croient plus civilisés que nous, ils devront faire un effort pour se rendre compte des instincts, des passions et des frayeurs qui travaillent leur base.
A l’époque où Le Pen atteignait le second tour des présidentielles, je me souviens avoir passé un week-end avec des Irlandais et des Anglais. Nous étions d’accord pour dire qu’un Le Pen ne serait pas possible au Royaume Uni, mais nous ne l’expliquions pas de la même manière. Pour moi, la droite anglaise étant beaucoup plus à droite que la nôtre, le parti conservateur peut exprimer, grâce à ses éléments les plus extrêmes, un nationalisme que nos politiciens ne peuvent se permettre d’exprimer, de peur d’être stigmatisés comme pétainistes. Mes amis ne comprenaient même pas ce que je disais, ils disaient avec toute la douceur du monde que, tout simplement, les Anglais ne sont pas « naturellement racistes ». Sous entendu : « à la différence d’autres peuples, qui le sont naturellement, et qui n’ont pas peur de voir débouler au second tour des élections présidentielles un fasciste. »
Pour l’instant, ils en sont à tracer un lien entre la crise et la criminalité. Bientôt, ils se demanderont s’ils ne sont pas aussi beaufs que les Français, et ce sera douloureux.

Musées britanniques

Petite tentative de description provisoire des modes de médiation culturelle dans l’Angleterre éternelle.

Musées d’art

Généralement, ils ne sont pas grands. Ils possèdent de bonnes œuvres, pas nécessairement ce qui se fait de mieux pour chaque période, sauf évidemment les courants proprement anglais (préraphaélites, peintures victoriennes), mais presque toujours de bonne qualité.

Les musées britanniques sont très pédagogiques, je crois que c’est une règle absolue dans le pays. Que les œuvres soient rangées par périodes, par pays ou par thèmes, le but est d’expliquer les choses au promeneur du dimanche.

La Tate de Liverpool, sur les ravissants docks, ne déroge pas à la règle. Chaque salle a été pensée par des professeurs d’histoire de l’art reconvertis en médiateurs culturels (je dis cela sans avoir vérifié, n’est-ce pas, c’est une impression suscitée par ce qui suit.) La visite est organisée en plusieurs sous ensembles : From nature présente des sculptures à la limite de l’abstraction, mais où l’on perçoit encore les formes naturelles des corps et des têtes. Plus loin, From Window to Grid montre des peintures et des sculptures qui ont toutes en commun de montrer des formes grillagées, quadrillées, etc. Encore plus loin, on entre dans l’espace White Monochroms où le spectateur ne voit que… des monochromes blancs. C’est à la limite du didactisme et, pour tout dire, un peu fatigant pour l’esprit. On se croit revenu à l’école, et il semble que le public visé soit celui des anciens bons élèves pour qui l’art est un marqueur social autant qu’une recherche esthétique.

Il ne semble pas y avoir de musées d’art bizarres, insolites, ou contemporains au point que les œuvres exposées soient présentées de manières désordonnée, ou organique, ou conflictuelle. Pas d’empiètements, pas de dialogues, à proprement parler entre les œuvres. La muséologie anglaise a d’autres chats à fouetter.

Musées pour enfants

Les Anglais se décarcassent pour les enfants, voilà qui est une certitude. Ils rattrapent la relative modestie de leurs collections par une grande inventivité éducative. Chaque musée d’art possède son département où les bambins ne font pas que dessiner mais jouent, manipulent des bidules, vivent dans un environnement colorés.

Dans les salles officielles mêmes, des cimaises sont parfois installées avec d’affreux dessins d’enfants que les conservateurs ont cru bon d’exposer pour des raisons que je ne m’explique pas. Au motif qu’on veut faire venir les enfants au musée, ce qui est aussi louable qu’inutile et vain à mon avis, on en vient à imposer les enfants, leur mauvais goût, leur inexactitude patente, leur ignorance crasse, leur inaptitude au dessin, dans les promenades d’esthètes solitaires. On expose leurs croûtes à côté de chefs d’œuvre du temps jadis, comme s’ils procédaient de la même énergie, des mêmes préoccupations, ou des préoccupations si pures que, que quoi, que rien, cette phrase a assez duré.

Paradoxe typiquement britannique

Cela donne des musées sectorisés à l’extrême. Celui de Liverpool (Walker Museum) en est une illustration ; presque une caricature. Les salles sont relativement sombres, les murs sont couverts par un papier peint digne d’un appartement de grand-mère, on pourrait presque entendre le plancher grincer. Les peintures sont protégées par des VITRES, croyez-le ou non, ce qui rend la visite aussi confortable que faire l’amour avec, disons, des gants de vaisselle (la comparaison était impossible, et pourtant elle est assez juste…) Pour l’amateur, l’expérience permet de mieux comprendre pourquoi Francis Bacon a toujours tenu à mettre des vitres sur ces œuvres. On y a appliqué un discours intéressant, mais on a rarement souligné que c’était de cette manière que le petit Francis avait certainement eu accès à l’histoire de l’art.

D’autres salles sont plus modernes, comme si les rénovations ne pouvaient être faites que par petits bouts. Et puis surtout, le secteur pour enfants est entièrement caoutchouteux, coloré, vif, propre comme un sou neuf. Le visiteur ne se sent pas dans le même musée du tout, entre cet espace enfantin et la salle XVIIe siècle, ou même la salle des sculptures, juste en face de la salle pour enfants.

Si je dis que c’est un paradoxe typiquement britannique, c’est en vertu de nos préjugés, dont je ne sais pas s’ils rencontrent la réalité : l’idée que la Grande Bretagne est organisé sur un système de communautés qui ne communiquent pas. Le multiculturalisme social aurait accouché d’une sectorisation muséale (si cela ceut dire quelque chose.)

La gentillesse des Britanniques

Je reste impressionné par la gentillesse des gens. C’est un plaisir de demander son chemin, ils vous répondent avec le sourire, confiant et chaleureux.

Je pourrais croire qu’ils rient de mon accent, mais mon anglais n’a rien qui prête à rire, pour eux je suis un étranger parmi d’autres.

Non, ils me paraissent ressentir une certaine jouissance dans la possibilité d’être avenant, ils jouissent d’être gentils, c’est cela.

Il paraît que pour les Britanniques, être nice est la valeur suprême, au-dessus de l’intelligence, de la culture, de la réussite, de la classe sociale, de l’honnêteté ou de la vertu. Cette qualité est difficile à définir car, comme il faut l’être, les Britanniques qualifient tout le monde de nice. Ce serait tellement not nice de dire de qui que ce soit qu’il n’est pas nice. Il faut donc exprimer des reproches avec d’autres mots, d’autres façons, d’où l’impression d’hypocrisie que les Britanniques donnent dans le reste de l’Europe. Ce n’est pas qu’ils sont hypocrites, c’est qu’ils cherchent à être nice.

C’est un peu comme ces gens très intelligents qui, pour montrer qu’ils sont plus intelligents que leurs voisins, disent de telle bimbo ou de telle brute épaisse qu’elle est très intelligente. L’interlocuteur interloqué se dit alors : « Il faut en avoir dans le citron pour percevoir chez ces individus une quelconque intelligence. »

Cette pratique de la gentillesse rend les conversations singulièrement vides, d’un point de vue continental, mais en même temps, elle fluidifie les rapports humains. Elle permet au temps de passer sans encombre, ce qui est très profitable quand le temps est gris et qu’il est sur le point de s’écrouler sur vous et la ville, sous forme de pluie et de crachin. 

Capitale européenne de la culture ?

C’est un pur hasard si je me retrouve dans une ville qui bénéficie de cette prestigieuse dénomination. A vrai dire, je ne savais pas vraiment à quoi cela servait, mais maintenant que j’ai écumé la ville, il me semble évident qu’elle profite de fonds spéciaux, pour l’année en question, qui peuvent la rendre exceptionnelle, comparée aux autres villes européennes de même taille.

Liverpool, ce n’est pas grand, c’est un peu comme nos villes de province, Lille, Bordeaux, Nantes, mais l’offre culturelle en ce moment est assez incroyable. Je me limiterai aux musées et galeries, et je ne parlerai que des plus importants :

Le Walker Museum : musée assez convervateur contenant de belles pièces de peinture européenne depuis le XVIIe siècle. Grand espace pédagogico-ludique pour les enfants.

Le World Museum : Un musée où le monde entier peut entrer, les insectes, les étoiles, les peuples du monde, les Beatles, les horloges, tout ce que vous aimez dans le monde, et ce que vous n’aimez pas, vous le trouverez au Musée du monde, ou « Musée-Monde ». Le fourmillement du public est quasiment aussi intéressant que les collections, et on sort de là déboussolé, sans comprendre vraiment ce que l’on vient de voir.  

La Tate Modern : Succursale de la Tate de Londres, sur les superbes Albert Docks. Le site est déjà magnifique, franchement, les docks d’une ville portuaire comme Liverpool, même pour ceux qui, comme moi, se foutent de la mer comme de leur première vérole, cela en impose terriblement. Exposition des oeuvres de la collection d’art du XXe siècle. Présentation très pédagogique, chaque salle représentant un thème à part : « fenêtres et grillages », « monochromes blancs », « gestes », « de la peintures aux objets ». C’est un progrès comparé aux classements par périodes, ou par mouvements, mais cela reste très endimanché. Belles oeuvres malgré tout.

Le Musée de la marine : Des bateaux, des ports, le Titanic, etc.

Le Musée de l’esclavage : Toujours sur les docks. Intéressant qu’une ville cherche à faire face à son histoire coloniale et à son rapport à la traite négrière. Nous devrions faire de même.

The FACT : Gallerie d’art contemporain et cinéma d’art et d’essai. En ce moment, monographie de Pipilotti Rist, dont les vidéos et les installations impressionnent le public branché de ce lieu sympathique, mais dépressivement identique à tous les lieux branchés. On se croirait n’importe où, et pas plus à Liverpool qu’à Dublin ou à Berlin, ou à Shanghai. Enfin, un lieu comme il faut. Je m’arrêterai là. Il y a d’autres musées encore, mais ceux-là seuls sont assez impressionnants.

Si l’on ajoute à cela tous les festivals, les concerts, les événements liés au phénomène « capitale culturelle », il n’y a plus de doute qu’en effet, ça vaut le coup pour les habitants d’abord, et certainement pour les visiteurs.

Mais je dois finir ce billet à toute vitesse, qu’on m’excuse ce comportement cavalier, un bateau m’attend. Ou plutôt, il ne m’attendra pas.

Embassie Hostel

 

Mariana vient de Lettonie et travaille à cette auberge de jeunesse depuis deux mois. Cela fait deux mois qu’elle a quitté son pays natal pour tenter sa chance en Angleterre.

Quand je vais me coucher le soir, elle est dans la pièce commune, et elle y est toujours quand je me lève le matin. Dans la nuit, j’ai entendu sa voix parler au téléphone, dans le couloir, aussi fort qu’en pleine journée.

Elle travaille pour l’auberge 21 heures par semaines. Elle n’a aucun salaire mais elle est logée gratuitement. Quand j’ouvre grand mes yeux, elle m’assure qu’elle s’en sort bien  car elle a un autre job, chez un bijoutier, où elle travaille une quarantaine d’heures par semaine. En tout, elle touche un millier de livres, sans loyer à payer, ce dont elle se réjouit.

« Ce n’est pas dur, comme boulot, regarde, je suis juste là, je bois un café, je parle avec toi. Pas dur du tout. »

L’ Embassie hostel, à l’est de Liverpool est le moins cher des logements dans cette ville. On y dort pour 15 livres par nuit (autour de 20 euros), sans avoir à donner son passeport, donc sans avoir à donner son vrai nom. Moi, j’ai profité de cette possibilité pour utiliser différentes identités. Pour l’un je suis Liam, pour l’autre William, pour un autre Guillaume.

Les dortoirs sont grands, on y entasse des dizaines de lits, et il n’est pas évident que les draps soient changés, ni les housses de couette irréprochables. On ne va pas se plaindre, on a déjà la chance de dormir dans un lieu sans passeport et sans identité fixe.

Une salle de TV, à l’étage, permet de se reposer dans de grands fauteuils, des canapés spacieux. Un bureau au revêtement de cuir vert foncé, comme dans les grandes bibliothèques britanniques, accueille mon ordinateur portable, qui bénéficie aussi des ondes, pour moi incompréhensibles mais providentielles, du système WI FI.

Un vieux Noir entre pour manger. J’apprendrai plus tard qu’il est jamaïcain. A mi-chemin entre le clochard, le vieux fou et le vieux sage, il m’ignore et ne parle qu’avec des initiés ou des samaritains qui lui veulent du bien. Un homme vient lui parler espagnol. Je ne sais pas d’où il vient. Au bout d’un moment, le Jamaïcain parle d’une voix éraillée, sans arrêt, comme s’il racontait une histoire interminable, avec une force de conviction incroyable. De quelle langue s’agit-il ? Je tends l’oreille, c’est de l’anglais. On se croirait dans une chanson de Tom Waits. Par moment, il parle espagnol. Je jette un œil sur les convives, le Noir et l’Espagnol tendent les bras, les paumes au ciel. Ils procèdent à une cérémonie étrange. Sans avoir peur, je me fais tout petit. Une fois terminé le service, ils se remercient ou se congratulent et parlent avec plus de légèreté. L’ambiance dans la pièce se desserre.

Le vieux s’avèrera un magnifique bavard. Je le reverrai souvent dans la TV Room, à déblatérer de longs sermons, des imprécations que personne n’écoute. Un Haïtien essaie de lui tenir compagnie, une Bible à la main. Ensemble, ils parlent français et anglais. Mais quand le vieux Jamaïcain se lance dans un monologue, je vois bien que le jeune Haïtien est à bout, il n’en peut plus, il aspire à plus de légèreté, plus de joie de vivre, à un monde moins noir. Ce jeune Haïtien est en transit à Liverpool, en attente de retourner aux Etats-Unis où l’attendent femmes et enfants. Il est souriant et affiche une nette préférence pour un usage de la bible moins dramatique, plus humaniste. Il est fatigué et peut-être heurté par les sombres périodes apocalyptiques de son aîné. Puis sa résistance faiblit sous le charme de la voix rauque et théâtrale du vieux Jamaïcain, sa tête devient lourde et il s’endort sur sa bible, ce qui encourage le Jamaïcain à encore plus de râles, plus de répétitions, plus d’admonestations et d’anathèmes lancés à la face du malin.

Tôt le matin, le vieux Jamaïcain pousse des cris abominables. Mariana m’explique que c’est une forme de méditation. C’est la raison pour laquelle on l’a mis dans une chambre à part, et non dans un dortoir. Personne ne sait ce qu’il fait là; ni ce qu’il a l’intention de faire du reste de sa vie.

Mariana, pour sa part, aimerait assez entrer à l’université, mais laquelle et avec quel argent ? Elle aura 19 ans le mois prochain, elle ne se plaint pas. Ses préoccupations les plus urgentes, c’est l’ordinateur portable qu’elle veut acheter, ce qui lui permettra de ne plus utiliser le mien pour chatter avec ses copines du bout du monde.

  

De l’art des ruines urbaines

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Chose qu’on ne voit jamais en France, beaucoup de belles maisons des siècles passées sont aujourd’hui, en plein centre ville, au bord de la ruine. Elles ont été construites au XVIIe ou au XIXe siècle, par des riches, pour des riches, et se retrouvent infectées de squatters, d’immigrés ou de sages précaires.  

C’est un des paradoxes considérables de la Grande Bretagne : un des pays les plus riches de la région la plus riche du monde laisse en jachère des architectures flamboyantes de son propre passé, ne parvient  pas à les habiter, les réhabiliter, les rénover. Peut-être même qu’il ne cherche pas à le faire. Se promener dans une ville anglaise, c’est donc flâner entre délabrement et luxe, inévitablement.

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Quand on sait que les Anglais romantiques ont été précurseurs dans l’admiration et la préservation des paysages antiques, on peut se demander s’ils ne désirent pas secrètement joncher leurs propres cités de ruines pittoresques, inventer une version britannique de Rome et de Pompéi.

Liverpool aime laisser la végétation pousser ses bâtiments publics, ses anciennes demeures transformées en aires de jeux. Le promeneur ne peut décider si c’est là le signe d’une volonté ou d’une négligence.

La ville a en tout cas décidé d’intervenir sur les quartiers et les maisons en grande déréliction. En tant que « Capitale européenne cde la culture », elle se devait d’agir, elle ne pouvait pas compter uniquement sur la bonne volonté des promeneurs pour imaginer de secrètes relations entre les taudis d’aujourd’hui et les ruines d’autrefois. Ne pouvant cacher tous les bâtiments décatis, la municipalité a opté pour une solution précaire mais dotée d’un vernis culturel. Des artistes, ou des architectes, ou des écrivains, ou des agents de communication, sont intervenus pour jouer avec les lieux, les revêtir partiellement de signes, d’images, d’affiches qui fassent sens. A la place des fenêtres, des images cartonnées avec la tête des Beatles. Des messages qui rappellent que Liverpool est la capitale de la culture. Des panneaux avec des mots simples : « Futurist », « Perfection », « Sophisticated » accrochés sur des façades fragiles.

Lorsque Liverpool ne sera plus capitale de la culture, il faudra bien faire quelque chose, malgré tout, de toutes ces ruines. J’aurai alors des suggestions à faire, mais m’écoutera-t-on ?