Redevenez étudiants

J’étais au collège, ou au lycée. Un conseiller d’orientation était dans la classe et nous demandait ce qu’on voulait faire plus tard. J’ai répondu : « Etudiant ». Oui, mais après tes études, que veux-tu faire comme métier ? Pour moi, la meilleure des activités, celle dont je rêvais, c’était d’être étudiant. D’autres disaient bien pilote de ligne, maquilleuse…

On me disait qu’il faudrait bien gagner sa vie, et cela me paraissait naïf, comme argument : gagner sa vie, oui, mais un homme qui étudie, ça n’a pas besoin de gagner beaucoup d’argent. Je trouverais toujours le moyen de manger, nul besoin de faire tourner toute ma vie autour de cette question-là. Gagner de l’argent est nécessaire, certes, mais pas davantage que de gagner, disons, de l’affection, de la reconnaissance, de la force physique, de l’endurance. L’obtention de tous ces biens se ferait au coup par coup, aux moments où le besoin se ferait sentir, il n’y avait pas lieu d’orienter sa vie – dès l’adolescence – en fonction d’eux.

Or, sans me vanter, je peux dire que je réalise mon rêve de collégien. Je m’arrange pour rester un étudiant, au sens large du terme. Ce n’était pas mon seul rêve, alors il faut que je combine un peu : je rêvais aussi de voyager et de connaître des femmes différentes, cela complique la donne, mais c’est faisable, sur la durée, et on peut acquérir une forme de stabilité dans l’effort.

En revanche, mes amis chinois ne comprennent pas mes projets. L’idée que je fasse une thèse maintenant, cela ne leur inspire que sourires, sarcasmes et suspicion. Il faut les comprendre. Pour eux, une thèse ne renvoie qu’à un diplôme, « un bout de papier », qui mène à une espèce de carrière. En quatre années, et en fréquentant assidûment les Chinois du monde universitaire, j’ai rarement eu le sentiment que la recherche était respectée en Chine. Même à l’université, celui qu’on admire le plus, c’est le boursicoteur, celui qui fait fortune. Il faut les comprendre, ils en sont aujourd’hui à travailler pour obtenir un avenir meilleur pour eux et pour leur descendance. Le seul luxe qu’ils comprennent, c’est celui de la grosse voiture, du bel appartement, du voyage pendant lequel on fait du shopping.

Il est vrai que la sagesse précaire a quelque chose de décadent. De côtoyer des Chinois, cela me donne de moi-même une image décadente. Pourtant je travaille plus qu’eux, je ne suis pas plus inefficace, je projette mon travail dans l’avenir et je prétends les aider à trouver des perspectives de développement. Dans les faits je ne suis pas décadent. C’est donc une question de discours, d’attitude face à la vie. Le Chinois post-maoïste dit : « On en a suffisamment bavé et on est suffisamment précaires pour rêver à une résidence gardée par des statuettes de dieux gréco-romains. »

Le sage précaire leur donne raison mais il leur dit : « Amis chinois, il y a aussi de l’avenir pour ceux qui savent rester sans rien faire, pour ceux qui sauront regarder les villes et les paysages. La Chine a besoin d’étudiants éternels qui sachent parler des jardins, qui sachent fréquenter les femmes occidentales pour ensuite partager leurs connaissances aux lits de leurs compatriotes. »

Le mythe de l’amour maternel

Une amie enceinte est un peu fatiguée de son gros ventre et des désagréments causés par la grossesse. Plus tard, j’en parle à deux amies qui me disent qu’il n’y a pas de désagréments, que la grossesse n’est que du bonheur. Pour ces deux filles qui n’ont jamais enfanté, l’amour maternel fait surmonter les douleurs et rend cet événement beau ; enviable, peut-être.

Moi, je veux bien que les femmes d’aujourd’hui trouvent merveilleux tout le processus de la maternité, mais quand j’entends « amour maternel », je ne peux m’empêcher de penser : « Cliché frelaté, discours sentimental sexiste, pression sociale sur les femmes pour les garder à l’état de pondeuses gravides ».

Si certaines femmes sont heureuses dans les labeurs du petit d’homme qui grandit en elles, tant mieux pour elles et qu’elles s’extasient autant qu’elles le veulent sur les sites ouèbe idoines. Mais par pitié, qu’on respecte et soutienne celles qui ne voient pas le temps passer, celles qui n’en peuvent plus de cet état larvaire imposé. Et qu’on cesse de parler de l’amour maternel comme d’une sorte de raz de marée émotive qui touche toutes les femmes automatiquement. L’amour maternel est aussi poisseux que la piété filiale, et pour le dire sans détour : en tant que sentiment naturel et indestructible, l’amour maternel est un mythe sur lequel nous vivons depuis trop longtemps.

Depuis quand, d’ailleurs ? A vue de pied, je dirais depuis l’émergence de la figure de la Vierge Marie dans le dogme chrétien, autour du XIIe siècle. Comme par hasard, le symbole de la mère est une femme vierge, et comme par hasard, son fils dira d’elle, quand il sera grand, barbu et chevelu : « Je n’ai pas de mère, je n’ai pas de parents ici-bas » ou quelque chose dans le genre. Qu’on mesure la beauté et l’aspect gratifiant d’être mère ! Des pleurs, des coups, de l’indifférence, voilà ce qui vous attend, jeunes filles, tandis que vous rêvez à la plénitude qu’est censée vous apporter la prégnance.

Le problème, avec les fictions sociales, c’est que les individus qui ne rencontrent pas tous les éléments narratifs, et dont la vie ne correspond pas à toutes les composantes du mythe, se sentent anormaux, complexés et même coupables. Alors, en cette veille de fête des mères, je dis aux femmes qui en ont ras la casquette de leur grossesse, à celles qui détestent leurs enfants, ou celles qui voudraient s’en débarrasser pour pouvoir être un peu tranquilles, à celles qui ne supportent pas les interminables conversations couches-culottes avec les autres mères, à celles qu’on accuse de manquer d’instinct maternel, à celles qui, devenues grand-mères, aimeraient bien faire autre chose que de s’occuper des rejetons de leurs propres enfants, à celles qui ne ressentent pas la nécessité de faire des enfants pour se sentir vraiment femmes : « Chères amies, tenez bon, vous êtes l’avenir de la sagesse précaire. »

Il faut toujours dire que la femme est l’avenir de quelque chose.

Ps : Si ce n’est pas demain, la fête des mères, j’espère qu’un commentateur généreux voudra bien me le faire savoir, histoire que je ne commette pas d’impair avec ma mère à moi.

Annonce A.N.P.E. pour les Indes

J’entends la polémique devant l’annonce de l’ANPE sur un emploi d’informaticien, payé moins de 400 euros, à Pondichéry. Tout le monde a l’air choqué, est-ce vrai ? Moi, cela ne me choque pas dans le principe. L’informaticien en question, appelons-le Robert, aura peut-être une existence plus intéressante là-bas à ce prix qu’en France avec quatre fois plus. Il aura peut-être un pouvoir d’achat plus important que dans sa ville d’origine, Robert, et il voyagera tous les jours de sa vie. Car traverser les rues de Pondichéry, tous les matins, ça fait rêver les sages précaires.

Combien croyez-vous que nous sommes payés, nous, les profs de Chine, d’Inde et de Pétaoushnok ? Que dalle, assurez-vous en ! De plus, Robert, du haut de ses compétences professionnelles, pourra changer d’entreprise quand il le voudra. C’est ce que nous faisons, en Asie, dans le domaine de l’enseignement. Quand une fac nous propose mieux ailleurs, on va ailleurs, quand on veut monter une entreprise de trading, on le fait. D’être à l’étranger, Robert aura plus d’opportunité pour rencontrer des hommes d’affaires, il se sentira pousser des ailes pour prendre des risques et gagner décemment sa vie.

Allez Robert, lance-toi! Fais fi des critiques et des empêcheurs de tourner en rond! Ecoute ton gros coeur et fonce à Pondichéry, ouvre un blog et raconte-nous.

Des habits neufs pour le sage précaire

Il m’arrive une chose tellement extraordinaire que je n’ai pas les mots pour la dire. D’habitude, quand on dit cela, les gens s’imaginent qu’on va parler d’amour. Pas du tout, moi, l’amour, je trouve plein de mots pour en parler, et si je n’épuise pas le sujet, au moins il m’inspire considérablement.

Il s’agit d’une autre chose extraordinaire, qui se trouve être le summum matériel de la sagesse précaire : on vient de m’offrir une bourse pour faire de la recherche pendant trois ans. Trois ans sans avoir peur du lendemain, trois ans de liberté intellectuelle pour brasser de l’air dans les bibliothèques, et faire des bulles de savon. Une université anglo-saxonne a commis l’irréparable en investissant sur ma petite personne des dizaines de milliers de livres sterling, dans quel espoir, je ne sais pas. Peut-être de soutenir l’émergence de la notion de précarité du sage. Oui, ça doit être ça.

Ce projet de recherche m’était venu comme une épiphanie, une sorte de révélation, il y a un an, sur mon vélo. Comme quoi, tout précaire que je suis, j’ai de la suite dans les idées. Je m’étais donné un an de réflexion et de préparation de dossiers pour commencer en septembre 2008, avec ou sans bourse. Finalement, le travail a payé, ainsi que le soutien d’individus bienveillants à mon égard. Des fées que le sage rencontre sur son chemin et qui orientent sa vie pour en faire un destin.  

Parmi ces fées, des mentors que j’élis avec discernement. C’est un des talents du sage précaire, et c’est un instinct de survie autant qu’un don esthétique : il sait reconnaître ses maîtres, il sait admirer quand il faut et au bon endroit. Le sage précaire se fait disciple méthodiquement et sait distinguer la personne à qui il peut accorder une confiance aveugle, car on doit pouvoir s’abandonner, cela est vital. Mâles ou femelles, les mentors savent vous dire vos quatre vérités sans vous heurter. Ma future directrice de recherche  est de ce type, jeune Irlandaise qui a gravi les échelons universitaires de manière fulgurante. L’habitude de l’incertitude m’a aidé à sentir si j’étais entre de bonnes mains ou non, et mon vieil instinct d’esclave affranchi me dit que je serai en sécurité avec elle.   

C’était la chose extraordinaire qui me paraissait trop extraordinaire pour lui trouver des mots… On se fait une montagne, parfois, de ces choses extraordinaires, et de la puissance des mots.

Diversité culturelle

L’étudiante en question avait lu un article que j’ai publié dans un magazine hebdomadaire, un article qui parlait de l’internationalisation des universités chinoises. En bon mercenaire français, j’y défendais l’idée de la diversité culturelle. Je comparais le fait que les Chinois nous parlent anglais comme si c’était la langue de tous les étrangers, avec l’idée que tous les Asiatiques soient vus comme des Japonais, et que Basho soit plus célèbre que Li Bai. 

Je déplorais que dans une université prestigieuse comme celle de Fudan, on n’enseigne aucune langue africaine, et parmi les langues occidentales, uniquement l’anglais, le français, l’allemand et le russe. Pour l’Asie, on n’a le droit qu’au japonais et au coréen. Le monde arabe, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, sont totalement absents. Bref, l’internationalisation ressemble grandement à une forme d’américanisation.

Mon étudiante en journaliste, qui a lu mon article sous la recommandation d’amis à elle, me demande s’il n’y a pas, dans mes propos, une volonté cachée « d’invasion ». « Invasion de quoi, dis-je, de la Chine ? » Elle rit, mais pour être sure de ne pas sombrer dans d’absconses précautions oratoires, elle répond : « Oui, quelque chose comme ça. » Je réponds que cela ne m’avait pas traversé l’esprit, puisque je ne parlais d’ouverture à l’international que dans un cadre d’ouverture déjà accepté par les Chinois ; les universités par exemple, les instituts de langues étrangères, les départements de politique internationale ou de littérature comparée… Elle opine du chef, soulagé d’apprendre que les Portugais, les Italiens et les Espagnols ne vont pas venir exiger que les petits Chinois apprennent leur langue au détriment de l’acquisition de l’anglais, tout de même plus utile.

Le fait est que je doute de l’issue de ce combat pour la diversité culturelle. Je sens que les gens en auront marre d’apprendre des langues étrangères. Déjà, moi, j’en ai plus qu’assez. Dans vingt ans, dans trente ans, je crains que les Chinois abandonnent les « petites » langues. Nous aussi, par la même occasion, et nous communiquerons en anglais, même pour évoquer les classiques chinois.

Le chef du département de français de Fudan me disait qu’en maîtrisant une deuxième langue étrangère, les étudiants pouvaient trouver un bon travail en sortant de la fac. Or, sur la promotion qui, cette année, sera diplômée de notre département, une infime proportion d’entre eux a trouvé un emploi qui soit lié au français. Ils vont dans des entreprises étrangères, ou dans des entreprises chinoises qui traitent avec les étrangers, mais s’occupent de comptabilité, d’administration, ou prennent part aux formations internes pour devenir cadres. Bientôt, on ne croira plus qu’apprendre le français est un plus pour l’emploi. Ce qui disparaîtra, ce n’est pas seulement la langue, mais les possibilités de voyages rémunérés pour les futurs sages précaires, ainsi que l’étude de nos classiques. Voyez un peu : je suis en train de lire avec un plaisir infini des dizaines de mémoires écrits sur Le rouge et le Noir, et d’autres travaux sur Madame Bovary, sur les contes de Perrault, sur le cinéma de la Nouvelle Vague. Des dizaines d’étudiants, qui seront bientôt vos homologues chinois dans de grandes entreprises, citent aujourd’hui, avec un naturel qui ne s’invente pas, Gérard Genette, Denis de Rougemont, Simone de Beauvoir et autres Georges Duby, pour élaborer des « mémoires à la française ». Quand vous parlerez business avec eux, ne soyez pas surpris qu’ils vous citent Baudelaire dans le texte, cela aplanira peut-être vos tensions commerciales.

Je crains que dans les prochaines décénies, la seule littérature qui reste un peu connu soit l’anglaise. Ce n’est pas si mal, peut-être.

Une étudiante en journalisme

Une étudiante en journalisme est venu m’interviewer hier à propos des tensions entre la France et la Chine. Je doute beaucoup qu’elle puisse tirer de notre conversation de quoi faire un article dans son journal universitaire. Les Chinois ne sont pas arrivés au point où ils peuvent accueillir une opinion qui infirme leurs préjugés.

Leurs préjugés du moment sont très puissants et ils en jouissent entre eux, comme d’une plaque d’eczéma que l’on gratte avec une délectation triste. Concernant cet ancien ami qui les a trahis, la France, ils sont guidés par deux présupposés difficiles à déraciner : tous les Français sont devenus anti-chinois et ils pensent tous de la même manière, car leurs médias sont en fait tout aussi biaisés que les médias chinois. Deuxième préjugé : les dirigeants de la France ont voulu et soutenu les manifestations anti-chinoises lors du passage de la flamme. Pour quelles raisons ? On ne sait pas mais ils en sont les premiers responsables, c’est certain.

Une amie, l’autre jour, m’a même abordé par ces mots : « Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement français donne de l’argent à Carrefour pour lui permettre de faire de la publicité pendant la période du 1er mai. » Pour répondre à cela, il faut démêler un réseau d’idées qui n’a cure de la vérité. Premièrement, je doute que l’information soit vraie puisque Carrefour est une entreprise privée, mais mon amie n’a pas de source fiable et nous nageons en pleine supputation. Il y a des chances que ce soit une rumeur. Deuxièmement, quel serait le problème des Chinois si la France voulait soutenir une entreprise privée ? Le non-respect des règles de la concurrence libérale ? Du tout! La raison est plus tordue, plus perverse, plus proche de l’image que l’on se fait actuellement des Français : le gouvernement aide l’entreprise qui a souffert du boycott des Chinois, car il a quelque chose à se reprocher dans ce boycott. C’est par culpabilité qu’il donne de l’argent et c’est bien la preuve que c’est lui qui a orchestré les manifestations à Paris. CQFD.

Quand je demande quel intérêt peut avoir le gouvernement là-dedans, les Chinois n’ont pas de réponses claires. Ils n’en savent rien et ce n’est pas leur problème. D’ailleurs, disent-ils, on ne peut croire qu’un événement si médiatisé ne soit pas contrôlé par le gouvernement. J’avance que d’autres événements, plus violents et donnant une image épouvantable de notre pays, allant contre les intérêts de notre gouvernement, ont été encore plus médiatisés (les émeutes des banlieues, etc.) et cela parce que les médias sont indépendants du pouvoir politique, ce qui est très difficile à comprendre pour les Chinois d’aujourd’hui. Ils le comprennent au moment où on en parle, car ce sont des gens intelligents, mais ils sont bientôt repris par la vague des préjugés et de la rumeur nationaliste qui inhibe leur intelligence et leur esprit critique.

Ce qu’a résumé un ami : « Nous pensons avec notre coeur, ces temps-ci, pas avec notre cerveau. Nous sommes trop sentimentaux et vous, les étrangers, vous ne comprenez pas comment il faut agir avec un peuple émotif qui pense avec son coeur. » Je lui donne raison.

Alors, avec la journaliste en herbe, je joue la carte de la sincérité et de l’honnêteté intellectuelle. Je ne protège rien, ne cache rien. Je la laisse prendre une photo de moi, enregistrer mes paroles, lui avoue les conversations que j’ai avec mes étudiants. Je lui dis que les événements actuels sont sains car ils témoignent de l’ouverture aux étrangers et à la pluralité des opinions. Qu’il est sain que les Chinois mettent en question les médias et exercent ainsi leur sens critique, en espérant qu’ils le retournent sur leur propre pays. Puis nous parlons, comme d’habitude, différences culturelles, relativité des valeurs et des traditions politiques. Je ne lui cache pas ma conviction que les Chinois sont assez intelligents pour avoir une presse libre et des partis politiques, des syndicats, des élections. Que la liberté politique n’a pas à entraîner le désordre social. 

Elle me demande où je mange d’habitude. C’est peut-être une invitation à dîner déguisée, ou un appel du pied pour que je l’invite à dîner. Je le ferais bien mais j’ai des mémoires à lire, des centaines de pages à corriger sur Le rouge et le noir.

Punir la France

La Chine veut nous punir, nous, d’avoir manifesté à Paris, ou d’avoir laissé manifester des enragés pro-tibétains. En revanche, aucune réaction d’indignation pour les Anglais, les Américains ni pour les Allemands qui ont plus fait que nous , globalement, pour protester contre les violations des droits de l’homme/

Il faut croire qu’on se démerde très mal, puisque c’est nous qui prenons pour les autres.

Souvenez-vous l’avant guerre d’Irak. Les Américains disaient qu’il fallait « pardonner l’Allemagne, ménager la Russie et punir la France. »

Qu’est-ce qui fait que nous énervons les gens à ce point ?

L’enfance des nations et l’amitié entre les peuples

Il faut arrêter de parler d’amitié entre les peuples. C’est énervant. Personne ne se déteste autant que les peuples. Quand ils ne se détestent pas, ils se méprisent. Quand ils ne se méprisent pas, ils s’ignorent.

Ou alors il faut voir la guerre comme l’expression d’une franche et virile camaraderie. Les invasions comme des libérations, les colonisations comme des apports de civilisation. Sarkozy, Hu Jintao, pensent et disent des choses comme cela, et donc, ils parlent d’amitié entre les peuples.

Cela amène mes étudiants à me dire que les Français étaient censés être leurs amis, et qu’alors il est impensable que des drapeaux hostiles à la Chine aient pu figurer sur Notre-Dame de Paris. Quand je leur ai répondu que l’amitié n’existait qu’entre des individus, pas entre des peuples, une étudiante a eu un sanglot. Sa voix trembla quand elle me dit : « Mais nous, ici, qu’est-ce que nous faisons ? » Elle me montrait la salle, les autres camarades, elle était effondrée. Pour elle l’amitié entre les Français et les Chinois était solide, était réelle, tangible. A la pause, elle a pleuré, en se cachant comme elle a pu. Les autres étudiants l’ont couverte en riant très fort.

On ne s’imagine pas combien les Chinois sont touchés par les manfestations pro-tibétaines. Parfois, quand j’entends des gens, pourtant très éduqués et mûrs, la cinquantaine passée, j’ai l’impression d’avoir affaire à des enfants. Des enfants qui n’avaient connu que l’amour inconditionnel de leurs parents et qui doivent sortir frayer avec des inconnus, des étrangers qui n’ont pas le même regard sur eux que leur mère.

Même un enfant qui n’est pas aimé dans sa famille, malmené, moqué et exploité par les siens, il est habitué à sa famille, il la supporte, il y a un certain confort dans l’enfer familial. Cet enfant-là, plus qu’un autre, aura du mal à accepter la diversité des jugements à son égard. Il sera plus fragile et plus sensible aux violences de la vie en communauté, à la crèche, à l’école, au travail.

Ce que ressentent les Chinois en ce moment, c’est une sorte de détresse, c’est la raison pour laquelle ils ne peuvent plus débattre, en ce moment, discuter, mais se plaindre seulement, geindre, et défendre bec et ongles ce qu’ils voient comme leur mère, la patrie, et même le régime s’il le faut.

On voit les Américains comme des enfants et les Chinois comme de vieux sages, mais c’est oublier que les peuples régressent et progressent. La vie des peuples, bizarrement, ne vieillit pas dans une seule direction.

Le sort des grandes nations

Les Chinois que je connais sont en ce moment dans un état de nervosité, quand ils parlent des événements récents. Un homme plus âgé que moi vient me voir l’autre jour, et me dit : « Crois-tu que ce sera les pires J.O. de l’histoire ?

« -Les pires ? » « Oui, les plus violents, les plus risqués… » Je ne savais pas que lui répondre, j’ai dit non. Mais il est vrai qu’ils entreront dans l’histoire, étant donné leur place dans l’émergence du nouveau géant politique qu’est la Chine.

Une copine m’a dit qu’elle avait peur de ce qui allait se passer. Peur que les manifestations ne s’arrêtent plus et qu’elles augmentent en violence.

Un très bon ami ne me parlait plus, ces temps-ci. J’avais l’impression qu’il m’évitait. A un moment, il passe près de moi et me lâche : « Ah, Guillaume, si tu savais comme je suis ennuyé, attristé, et en colère de voir ce qui s’est passé à Paris. » Et il disparaît sans me laisser le temps de dire un mot. Plus tard dans la journée, il daigna à nouveau me parler, mais quand je lui ai dit Californie, il a dit : « Mais la Californie ça ne m’intéresse pas. C’est le pays des fous, on le sait. Mais Paris, Paris, tu ne te rends pas compte de ce que c’est pour moi. Ce que ça représente pour mon histoire. Paris, la Chine, Paris, et voir tous ces gens… »

Ce soir, je suis un peu secoué de la fébrilité que j’ai ressentie chez mes amis. Il n’y a rien à leur dire, ils sont dans un choc. Ils semblent se réveiller d’un long sommeil et ils ne pourront plus se réveiller. Leur pays devient puissant et donc, dictature ou pas, il devient critiqué et détesté.

C’est le lot des grandes nations. Voyez l’Europe, quels sont les peuples les plus haïs, les plus méprisés et les plus craints ? Les Anglais, les Français et les Allemands. Tous les autres pays sont détestés uniquement par leurs voisins. Nous, nous sommes moqués, vilipendés et adorés un peu partout.

Les Chinois sont en train de se rendre compte de la place qu’ils doivent maintenant tenir dans le concert des nations, une place pas sympa et pas facile à assumer. Dans leurs mythes, ils aiment se voir en gentils, mais pour le reste, comme les Ricains, les Teutons et les Froggies, ils devront supporter d’être des gros costauds que personne n’aime.

Il faudra essayer d’être magnanime.

Français de Chine et Français de France

Je n’ai pas d’opinion sur les incidents survenus hier au passage de la flamme olympique. Je sais que cela ne va pas convaincre les Chinois de quoi que ce soit, mais je ne suis pas sûr qu’une autre action serait meilleure non plus.

Ce qui va se passer désormais, ce n’est pas un sage précaire qui peut le savoir, mais il voit poindre au moins une tendance qui le concerne directement. Nous allons maintenant déceler une réelle différence, peut-être une opposition, entre les expatriés et les autres. Les Occidentaux qui vivent en Chine sont en majorité contre les mouvements qu’ils jugent « anti-chinois », et c’est très compréhensible. Ils vivent eux-mêmes en Chine, ils ne voient ni la misère, ni l’injustice, et ils pensent que les Chinois ont une qualité de vie acceptable. Ils minimisent les problèmes de répression, d’oppression et d’exaction car personne n’en parle dans leur milieu d’affaire (quand ils travaillent dans les affaires). Ils sont aussi, naturellement, influencés par les Chinois qui, autour d’eux, sont en colère ou attristés par les messages critiques contre le régime.

Remarque modératrice. Je dis « ils », mais j’en fais partie depuis quatre ans, de ces Français de Chine, et ce dont je peux témoigner, c’est de l’effort qu’il faut faire pour ne pas s’endormir sur une image rassurante d’un « pays qui a des problèmes mais qui n’est pas si noir qu’on le dit ». Je dis « ils » par commodité, mais bien entendu c’est une généralisation qui ne reflète qu’une tendance. Je sais que de nombreux Occidentaux pensent différemment, etc.

Les expatriés font valoir leurs années de vie en Chine, ou leurs années d’étude de la langue chinoise, ou n’importe quoi d’autre, leurs voyages, leurs relations, pour légitimer leurs opinions sur les événements. Or, ils sont souvent moins conscients que les autres de l’absence de liberté qui règne ici, de l’absence de contre pouvoirs au régime, du musellement des médias. Au fond, cela montre qu’ils sont, non pas hors des réalités, mais au contraire, influencés par la même information que celle que reçoivent les Chinois. Toute critique politique, pour eux, est un message anti-chinois.

Enfin, surtout, ils vont constamment rejeter toute réaction hostile à la Chine car cela va avoir des influences sur leur vie personnelle. Sur le commerce peut-être, sur les relations au travail, et hors du travail. Les Chinois ont commencé à se venger du mauvais traitement qu’on leur réserve dans la presse étrangère : des policiers ont fait une descente « musclée » dans des bars de Pékin, le week-end dernier. Ce type d’événements va se répéter. Les étrangers, donc nous, les Français de Chine, nous allons commencer à nous sentir visés et notre confort quotidien risque fort d’être un peu perturbé.

Toute chose égale par ailleurs, je suppose que nos compatriotes qui vivaient en Amérique à l’époque des Freedom fries et des envolées lyriques de de Villepin devaient être aussi en désaccord avec les Français de France.