L’art du cri

Les vieux Chinois pratiquent encore l’art du cri. Il faut voir ces vénérables dames aux cheveux blancs, la tête tournée vers le ciel, la bouche grande ouverte et laissant passer un vieux râle qui vient de la nuit des temps. Le cri ne se distingue pas par sa puissance sonore, il y a des cris très proches du silence, du chuchotement, c’est du moins ce que j’ai appris en Chine. Le cri se définit autant par une attitude entière du corps que par le son qu’on dégage. Autant par ce qui se libère, par la voix, que par ce qui s’entend.

Artaud a cherché à recréer un art du cri, génial mais trop isolé dans l’histoire, à la différence des opéras chinois. Nos musiques populaires, le blues, le rock, le rap, varient à leur manière sur la voix qui se perd dans le cri. De grandes réussites, certes.

Mais promenez-vous dans les parcs avant 7h00 et vous verrez des gens crier, de toutes les façons envisageables, et c’est pour moi un événement considérable.

Jean Rolin ne viendra pas à Shanghai

Je me faisais une fête d’accueillir le grand écrivain dans mon université. Nous nous étions mis au point, à Paris, pour une série d’interventions. Il était d’accord pour intervenir deux fois, la première pour une conférence classique devant un parterre classiquement obligé d’être là. Et une deuxième fois pour une rencontre plus intime avec quelques  étudiants volontaires et nourrissant un véritable intérêt pour la chose littéraire.

C’était un privilège extraordinaire pour moi, d’abord de l’avoir invité lui, puis d’avoir obtenu du consulat une belle marge de manœuvre pour son séjour.

Tout était de bonne augure jusqu’à ce qu’il m’envoie ce mail où il m’annonce qu’il a développé des « troubles fonctionnels qui ne mettent en danger ni [sa] vie ni [sa] santé mentale », mais qui l’obligent à annuler le voyage.

Je passe sur ma déception et sur celle, à venir, de mes étudiants.

Le consulat, pris de court, doit se précipiter pour trouver un autre conférencier, et me demande une liste de noms d’écrivains susceptibles d’intéresser les étudiants chinois. Je prends cela pour un honneur et un privilège. Se mettre à sa table et rêvasser aux auteurs qu’il serait intéressant de faire venir, quel pied. En premier lieu, éliminer les stars médiatiques qui ne prêteraient même aucune attention à l’invitation (Sollers, Houellebecq, Nothomb…) ; en deuxième lieu, écarter ceux qui font paraître un livre lors de cette rentrée littéraire (ce qui exclut Quignard, Forest et quatre cents autres.)

Alors qui ? Avec délectation, j’ai frappé ces quelques noms sur mon courrier destiné au consulat : Pierre Michon, Régis Jauffret, Jacques Réda (qui doit être un peu vieux, je m’avise), et quelques autres. La crème de la crème.

Après quoi, j’apprends sur le blog de Pierre Assouline, http://passouline.blog.lemonde.fr/2007/09/02/oyez-oyez/#comments, que Pierre Michon va être présent à un festival organisé en son honneur dans le Limousin, autour du 20 septembre. Qu’il y aura de la bonne bouffe, des lectures, des discussions et des invités de marques, parmi lesquels… Jean Rolin !

C’est à n’y rien comprendre. Je le croyais atteint de troubles fonctionnels, Jean Rolin ? Ah, je vois ! Les écrivains français préfèrent picoler tranquille entre eux plutôt que de ramer devant un public de jeunes filles médusées !

Je plaisante, bien sûr, et ce n’est pas drôle. Jean Rolin ne viendra pas, à notre grand dam, et j’espère qu’il se débarrassera bien vite desdits troubles, afin qu’il reprenne la plume et nous enchante comme il l’a fait cet été avec L’explosion de la durite.

Claire et Dominique se marient

Dire qu’aujourd’hui, ou demain, mes amis Claire et Dominique se marient, à Paris, et que je suis ici, à Shanghai, à tourner en rond devant mon portable. Il est vrai que je ne suis pas un bon invité pour un mariage. La politesse qui y est de mise, la présence des deux familles qui n’osent ni trop communiquer, ni trop peu communier, les belles femmes qu’on n’ose aborder, l’alcool qu’on n’ose trop toucher de peur d’être ivre trop tôt, il y a beaucoup de paramètres qui me rendent les cérémonies de mariage plus pesantes que, disons, les enterrements.

Mais ma joie à l’idée que deux de mes amis s’unissent devant Dieu est réelle. Non que je croie en Dieu, mais je suis sincèrement impressionné par les serments éternels, les promesses folles et démesurées, le culot qui fait dire à un homme, oui, pour toujours, et jusqu’à ma mort, je serai là pour toi. Par l’aveuglement volontaire et héroïque qui lui commande de croire sa femme quand elle lui dit la même chose. Pour tout cela, je dis chapeau bas, et j’écrase une larme.

Quand j’étais chez eux, à Belfast, cet été, je leur ai écrit une prière universelle. Je me suis amusé à employer quelques mots un peu trop flatteurs à leur endroit. Il fallait voir l’énervement de Dominique à l’idée qu’on emploie des mots flatteurs, lui qui nourrit des rêves catholiques de modestie et de discretion. Non, disait-il, on ne peut pas laisser « remarquables ». Et moi qui insistais, qui disais que c’était ma prière, mes idées, que s’ils voulaient censurer, qu’ils le fassent, etc.

Comme j’étais cruel.

Mais aussi, quoi, c’est vrai qu’ils sont remarquables, tous les deux. Et adorables, et heureux de se lancer dans cette chose énorme qu’est un mariage devant Dieu.

Malgré tout, cela m’aurait fait plaisir d’en être. Il fait quel temps à Paris ? J’aurais acheté un costume d’occasion, j’aurais été élégant, je me serais rempli les narines, les yeux et le gosier de choses délicieuses. Claire étant irlandaise, j’aurais communiqué tantôt en anglais, tantôt en français, bu tantôt de la Guinness, tantôt du champagne. Oui, je regrette de manquer encore un mariage d’amis.

Familles françaises

Pendant ces mois d’été, j’ai côtoyé, fréquenté, ennuyé et apitoyé beaucoup de familles. J’en tire une conclusion inattendue.

D’abord, je note que la famille n’est pas nécessairement l’enfer. Je peux témoigner que bien des gens font mieux que supporter cette organisation cellulaire que je croyais profondément contre-nature et autoritaire. Beaucoup ont une réelle capacité à dépasser leurs frustrations, leur colère, leur ennui, pour construire un quotidien, ma foi, relativement heureux.

J’ai même observé des moments de grâce que le célibataire ne peut pas connaître. Surtout avec les enfants. Des moments de tendresse filiale, de suspension des passions humaines. La grâce, c’est le mot, car elle ne s’impose qu’à ceux qui ne la cherchent pas. Et Dieu sait que la présence d’enfants vous oblige tôt ou tard à tracer une croix sur tout projet d’atteindre à court ou moyen terme la plénitude mentale.

Oui, parce qu’il convient de rappeler que les familles sont des constructions scandaleuses, à la base, pleines de bruit et de fureur, de silences destructeurs et de non-dits accusateurs. Qui a dit que la famille était un refuge, un lieu de bonheur ?

Autrefois, les familles se distribuaient en deux catégories : celles qui pouvaient se payer des domestiques (précepteurs, gouvernantes, nourrices), et celles qui faisaient travailler les enfants. Dans les deux cas, on s’exonérait de la pénible charge de l’éducation de ces êtres magnifiques et admirables, mais bruyants, stupides, incapables de soutenir une conversation intéressante, capricieux, peureux, courant des risques aussi aberrants qu’angoissants pour les adultes, fatigants et ingrats. (Quand il voit ce que les enfants regardent à la télé, ce qu’ils écoutent comme musique, le sage précaire est contraint d’admettre qu’ils ont, en plus, des goûts de chiottes.)

Si un jour je suis père, ce que j’ai failli être plusieurs fois dans ma vie, je ne suis pas certain de posséder les ressources mentales et énergétiques pour tolérer leurs vices et leurs manières. Ce qui me fait penser que mes propres parents ont été des saints, des espèces d’êtres supérieurs, pour avoir su nous accepter mes frères, ma soeur et moi, comme nous étions. Ils étaient peut-être des sages précaires, à leur façon.

Eh bien malgré tout cela, je suis dans l’obligation d’avouer que, par moments, les familles françaises connaissent un état de félicité totale, un peu flottant, où la fatigue est communiquée et se transforme en légèreté des corps, où tout le monde fait la trêve. Comme c’est beau et émouvant, cette trêve collective. Individuellement, ils ne se rendent pas compte qu’ils vivent un tel moment. C’est vous qui, extérieur à tout cela, vous sentez de trop, et presque gêné d’assister à cette béatitude intime. Vous aimeriez vous éloigner, mais vous craignez que vos mouvements compromettent l’harmonie de l’instant. Alors vous vous faites petit et muet jusqu’aux prochains hurlements.

Des boîtes sorties de nulle part

 Un petit peuple, une minorité ethnique de la Chine, qui vit dans les plis de quelques montagnes. Dans les villages, les hommes se reposent sous les ponts de bois sculpté. Ils ont construits un tas de machins en bois, ils attendent maintenant que les femmes fassent à manger.

Les femmes sont d’adorables brodeuses. Leurs boîtes à broderie intéresseraient grandement Leibniz, s’il était encore en vie. Elles intéresseraient aussi Breton, et Freud, tiens, et n’importe quel hurluberlu qui reste interdit devant des objets qui bousculent et renversent nos catégories mentales. De la fermeture la plus froide à l’ouverture béate. De la surface à la profondeur, ces boîtes réalisent tout.

Le lac des nuages pourpres

Il y a un lac, à Nankin, en Chine, où les gens se baignent toute l’année, et où l’on entend d’étranges cris. De vieux Chinois s’exercent les bronches, les cordes vocales, laissent sortir de paquets d’énergie sonore. C’est une forme de yoga par explosion.

Les halètements qu’on entend sur la vidéo n’ont rien de scabreux, ils viennent d’un homme qui fait de l’exercice à côté de moi.

C’est un lieu d’une grande tranquillité car, sur une population de sept millions d’habitants, seuls quelques centaines de personnes osent braver la coutume qui dit que le lac est très dangereux. Tous les ans, une légende urbaine réapparaît pour effrayer le peuple : on dit que des nageurs décèdent mystérieusement. Les causes sont variées, on parle de tourbillons, de courants froids, de végétation qui s’enroule autour des pieds. De mon côté, je suspecte les retraités nageurs, les crieurs et les musiciens qui peuplent ce lac d’être à l’origine de cette rumeur, dans le but bien compréhensible qu’on leur foute la paix, là, nichés dans la Montagne Pourpre et Or.

La manie furieuse

 

J’espère ne pas divulguer de secret professionnel en montrant ce vieux registre matricule. Une amie, que je nommerai Cécilia (mais c’est peut-être un pseudonyme) m’a emmené dans son bureau du Musée des Beaux-Arts d’une ville française que je ne nommerai pas… pour protéger mon amie que je ne nommerai pas non plus (zut c’est déjà fait. Oui, mais c’est peut-être un pseudonyme, elle s’appelle peut-être en réalité… Cyrillia, ou… Célia…)   

Elle travaille en ce moment sur une exposition à venir sur les rapports entre l’art et la santé. C’est dans son bureau que j’ai vu ce registre d’une maison de santé du 19ème siècle. C’était dans la région lyonnaise, à Champagneux exactement, en 1824. Les gens y sont diagnostiqués d’une manière cocasse. Il y a la « manie furieuse » de Jean Delapassoire (ce n’est pas le vrai nom, n’est-ce pas, je transforme les patronymes, comme dans les journaux), interné le 2 mars. Mais il y a surtout le Comte de Clermont Eclair (même chose) qui, à 33 ans, le 13 avril, fut interné pour « manie joyeuse ». Je me suis un peu reconnu chez ces deux maniaques ; il me semble que j’oscille entre ces deux manies, la joyeuse et la furieuse, sans savoir laquelle est la plus influente sur mes esprits animaux.

On peut y lire aussi d’autres maladies : « démence », « aliénation », « monomanie », « manie avec fureur », « manie religieuse », « imbécilité » (sic), « idiotisme », « manie gaie », « manie intermittente », « manie périodique ». Et le miracle dans tout cela, c’est qu’il est écrit dans la colonne de droite : « Sorti guéri le… » C’est donc que la médecine de l’époque marchait du tonnerre. Ou alors il est écrit, dans la même colonne : « Décédé le … »

La rentrée littéraire 2007

Chaque année, depuis que je m’intéresse à la littérature, je lis les mêmes critiques et les mêmes reproches : trop de livres !

« C’est absurde ! C’est criminel ! 700 romans, comment voulez-vous qu’on s’en sorte ? Comment faire son boulot de critique, comment aider les libraires, comment assurer aux livres une vie pérenne sur les rayonnages, comment faire son chemin dans la forêt des bla bla bla. »

750 romans français et étrangers, cela nous fait, en comptant large, 600 romans français. C’est tout ? Vous trouvez que c’est beaucoup, vous ? Sur un pays de 60 millions d’habitants ? Un cent millième de la population sort un bouquin et tout le monde crie au scandale, il y a là quelque chose que je ne m’explique pas.

Il devrait y en avoir 600 000. Ou même 6 millions. Combien sommes-nous de Français adultes sachant écrire ? Compte tenu que nous devrions tous écrire au moins un livre dans notre vie (un proverbe catalan dit : « On ne devient un homme que lorsqu’on a planté un arbre, donné naissance à un fils et écrit un livre »), et qu’une fois qu’on en a écrit un on a souvent envie d’en écrire un autre, la rentrée littéraire devrait être beaucoup plus fournie qu’elle ne l’est actuellement.

On continue de penser qu’il y a d’un côté les professionnels de la plume, qui ont le talent et le savoir, et de l’autre le public, l’immense océan de gens bourrins et sans voix qui achètent et qui reçoivent. C’est une partition de la société qui ne me convient pas. Dans un monde développé, nous devrions tous être auteurs, créateurs, tout autant que lecteurs. Ceux qui se plaignent le plus sont ceux qui craignent de voir disparaître des privilèges, de voir fondre leur situation d’hommes de lettre confortablement installés. L’écriture et la lecture ne sont pas des affaires de situations professionnelles. Si les écrivains ne gagnent plus d’argent, tant pis, tant mieux, cela n’a pas d’importance. Ecrivons, publions, lisons et discutons, ne laissons pas les autres le faire à notre place.  

L’ancêtre boutiquier

A l’occasion d’une conversation avec mon père, qui était impressionné par le succès professionnel de sa belle famille, je fus frappé, au contraire, par l’incroyable manque de réussite de la famille dont je viens.

Du côté de mon père, les choses sont simples, son père était cheminot et nous venons d’un milieu populaire. C’est du côté de ma mère que l’histoire se complique. Au début du vingtième siècle, mon ailleul s’arrachait de la paysannerie et devint commerçant. Son affaire dut pas mal tourner puisqu’il est dit, discrètement, qu’il menait « la grande vie » pendant la période de l’occupation. L’un de ses fils, mon grand-père, devint médecin. Il épousa une femme d’une plus haute ascendance que la sienne, une vraie fille de famille, et c’est ainsi qu’il devint un bourgeois normand, entre les deux guerres, et après la guerre. Quelle ascension, n’est-ce pas ? On peut s’attendre à ce qu’elle continue dans les générations suivantes. Or, parmi les douze enfants de mon grand-père médecin, pas un seul chirurgien, pas un seul scientifique, ni d’ingénieur, ni d’avocat, ni de député, ni rien qui donne une réelle impression de succès foudroyant. Certains ont reproduit un mode de vie bourgeois, et en ont le capital, mais je ne suis pas sûr qu’on puisse parler d’une réelle élévation dans la société, par rapport aux ancêtres, s’entend.

Plus intéressant, aux yeux du sage précaire, est la médiocrité constante de ma famille dans le domaine des études. Aucun des enfants de mon grand-père médecin n’est allé au-delà du baccalauréat. Tous ont bâti leur situation par eux-mêmes, en commençant au plus bas et en gravissant les échelons un à un. C’est comme s’ils ne s’étaient appuyés sur aucun acquis culturel.

La génération suivante, la mienne, n’est pas beaucoup plus brillante. Parmi des dizaines et des dizaines de cousins, je crois que nous n’avons pas pu aller plus « haut » (socialement) que notaire et médecin généraliste. Certains de mes cousins sont encore à l’école et n’ont pas donné tout ce qu’ils avaient dans le ventre, il faut donc attendre avant de se prononcer. Mais une ligne de force se dégage tout de même, me semble-t-il, et c’est notre étrange insuccès dans les études. Dans une famille qui met au-dessus de tout la bonne situation, la bonne conduite, le fait d’être bien élevé (je pense à mes grands-parents), comment se fait-il que personne n’ait eu l’envie, la capacité ou le courage de faire de réelles études supérieures ? La formation est pourtant un des meilleurs leviers pour faire une belle carrière !

Je ne pense pas à ceux qui, comme moi, se foutent des carrières, des réputations et de l’apparence de réussite, mais à tous ceux pour qui cela importe. Peut-être ne se rendent-ils pas compte de cette faiblesse dans leur parcours. Après un siècle d’ascension sociale, nous stagnons, nous devons toujours ramer, à l’aveugle, et seuls, pour soutirer au monde notre pain quotidien. Sans brio, je remarque.

C’est ce manque de brio, cette lourdeur, que je sens très forte en moi, qui m’intéresse. Comment se fait-il qu’avec un ailleul médecin, nous ne soyons pas devenus des « héritiers » ? Que ce soit dans le commerce ou dans la médecine, l’enseignement supérieur en France offre des voies qui permettent aux enfants de bonne famille de monter sur des marches toujours un peu plus hautes. Pourquoi n’y a-t-il rien de tel, chez les miens ?

Parce que nous n’avons jamais cru à l’éducation. Nous n’avons jamais investi dans l’instruction, comme d’autres familles, d’autres communautés l’ont fait. Bien que les membres de ma famille soient intelligents, je n’ai jamais entendu dire du bien des professeurs. Les profs ont toujours été vus comme des cons, des fainéants, des gens qui ne comprenaient rien, etc. Et si un enfant ne réussissait pas, c’était de la faute des professeurs, on le changeait alors d’établissement. Dans ma famille, beaucoup de gens sont allés à l’école dans le privé. Et en fait d' »investissement », on se limite à payer des cours supplémentaires, des profs particuliers, des boîtes à bachotage, des stages et séjours linguistiques. On donne de l’argent, et on s’étonne à peine qu’en retour, nos enfants ne parlent pas angais, soient nuls en math, aient des notes moyennes.

Peut-être que le seul langage que nous comprenons est celui de l’argent, et que nous sommes restés des paysans qui calculons, les pieds dans la boue, comment nous en sortir, nous en mettre plein la lampe et en imposer diantrement les uns aux autres. Peut-être que mon ailleul boutiquier était le modèle indépassable de ma famille. On l’a oublié, je ne sais même pas comment il s’appelle, ni à quoi il ressemblait, mais c’est peut-être son histoire, individualiste, courageuse, jouisseuse et suspecte, que nous rejouons à notre manière.

Peut-on être randonneur et écrivain ? « Longue marche » de Bernard Ollivier

 

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Le livre de Bernard Ollivier se présente comme celui d’un marcheur, d’un voyageur solitaire qui n’est pas un écrivain. Après Nicolas Bouvier qui avait mentionné cette lacune (pour montrer que c’était en fait une qualité) chez Ella Maillart, cela interpelle le lecteur moyen. Cette fois, pour La longue marche de Bernard Ollivier, on dirait que l’éditeur – Phébus Libretto – en a fait un argument de marketing : ne vous inquiétez pas, ce livre n’est pas une affaire d’écrivain. Comme s’il fallait tourner le dos à la littérature pour vendre des bouquins.

En quatrième de couverture, Pierre Lepape, du Monde, écrit : « B. Ollivier est un voyageur, il ne se prend pas pour un écrivain. Le résultat est qu’il écrit souvent mieux que les écrivains patentés. » Tout est dans « ne se prend pas pour ». Il n’a pas de prétention, il a le coeur pur, sa langue est celle de la sincérité. Il n’y a pas d’effet de style, pas d’effet de manche…

Bien. Mais moi qui lis ce récit de voyage, je peux dire sans hésiter qu’Ollivier est un écrivain, ni plus ni moins qu’un autre. Que pour atteindre cette sobriété, cette simplicité, il faut avoir une solide pratique de l’écriture derrière soi. Sa façon de raconter son arrivée dans le village de Pakhtakor, à l’est de Samarcande, est le fait d’un auteur expérimenté, au sens où il a acquis des techniques de narration et d’expression pour que le lecteur ressente la fatigue du voyageur, la faiblesse qui l’empêche de refuser les invitations répétitives, le besoin de sommeil qui tourne à la torture. Avec des raccourcis qui font que le récit ne quitte jamais un ton plaisant, presque comique.

C’est donc du marketing, et je ne sais si on doit s’en inquiéter : il est plus vendeur de dire que l’écrivain voyageur n’est que voyageur. Que l’écriture n’est qu’un détail pour raconter, mais surtout pas un obstacle entre le lecteur et le paysage. Par là, on définit en creux une image de l’écrivain comme celui qui fait enfler le langage, qui l’encombre, qui fait des phrases. Le voyageur « non écrivain » utiliserait la langue de manière transparente, invisible. Cela est impossible naturellement, tous ceux qui ont essayé d’écrire un carnet de route, un blog ou une histoire quelconque le diront.