Publicité ambulante

On m’a confié une mission d’importance. Conduire un camion chargé d’un immense panneau publicitaire pour faire de la réclame ambulante sur les routes de France.

C’est un boulot, qui existe, et qui n’est pas plus sot que bien d’autres boulots. Conduire, rouler sur les routes, se faire voir par les consommateurs. Se garer dans des rues commerçantes, près des marchés ou des sorties d’écoles (pour attirer l’oeil des mamans), et circonvoluer lentement dans un périmètre défini.

Une mission de deux jours dans la bonne ville de Lapalisse, siège du château où Jacques de Chabannes (1470-1525), seigneur de La Palice, passait son temps à déclarer des grandes vérités. Quand on arrive à Lapalisse, d’où qu’on vienne, de Vichy ou de Digoin, on est impressionné par la masse du château qui surplombe le bourg.

Le sage précaire s’attendait à entendre tous les habitants de Lapalisse parler ainsi, par grandes réflexions évidentes et vaines : « si vous garez votre véhicule ici, il ne bougera plus » ; « le château est en haut de la ville car il n’est pas en bas », etc.

Pour m’adapter à la culture locale, j’adoptais ce langage de lapalissade. Chez la boulangère, je disais : votre pain est bien cuit car il est passé par un four bien chaud. Chez la gérante de l’hôtel : avez-vous donc des lits, ma chère, des lits où l’on pourrait dormir ?

Mais je me fourvoyais lourdement. Personne, à Lapalisse, ne fait de lapalissade. Les vérités de La Palice viennent d’une erreur de lecture. La femme du seigneur a fait graver sur le tombeau de son mari : « S’il n’était pas mort, il ferait encore envie », ce qui fut lu maladroitement comme : « S’il n’était pas mort, il serait encore en vie ». Et c’est à partir de ce truisme qu’on a inventé, quelques siècles après sa mort, une chanson comique où se trouve cette fameuse strophe :
Monsieur d’la Palisse est mort,
Il est mort devant Pavie,
Un quart d’heure avant sa mort,
Il était encore en vie.

De temps en temps, je garais mon camion près du château et me promenait dans le parc, sous une tendre bruine. Le soir venu, j’ai pris une chambre à l’hôtel car c’est un boulot qui ajoute à votre salaire une indemnisation journalière pour dormir loin de chez vous. Le seul établissement de la région qui avait encore de la place était l’Hôtel du Bourbonnais, à deux pas du château.

Un week-end en Camargue

J’étais invité par une association de médecins à participer à un colloque en Camargue sur la question des « non-lieu » en voyage. Chaque année, ledit Collège international des voyages organise des périples au loin et des colloques de réflexion sur de nombreux thèmes qui recoupent les problématiques liées à la vie itinérante. Ces médecins de toutes disciplines se sont peu ou prou spécialisés dans les pathologies exotiques et se regroupent pour faire vivre une réflexion, pratique et théorique, sur la santé dans un contexte nomade et/ou touristique.

La sagesse précaire est honorée d’être conviée à ces agapes. Des personnalités de haut vol y sont invitées, et le sage précaire évolue dans cette ambiance avec le naturel d’un flamand rose.

Nous sommes logés dans un fabuleux hôtel, le Mas de Cacharel. Il s’agit du premier hôtel de la Camargue, construit dans les années 1940, à une époque où cette région de France était parfaitement inconnue de tous, et certainement pas encore touristique. Le soir de notre arrivée, on me montre ma chambre et je me rends en retard dans la salle à manger pour le dîner. Un homme captive déjà son auditoire en parlant de l’histoire de cet hôtel et de l’histoire de la région.

Il s’agit d’un homme proche de la retraite, fils du premier gérant de l’hôtel. Son père n’est pas n’importe qui, mais Denys Colomb de Daunant, le scénariste du film Crin blanc. Tout le monde semble se souvenir de Crin blanc, et toi-même lecteur de ce blog, tu te souviens sûrement des dernières images, où le cheval et l’enfant s’enfoncent dans la mer. Tout le monde, apparemment, a été marqué par  ce final.

Tout le monde, aussi, semble avoir chez soi un livre d’images sur Crin Blanc. Il n’y a que le sage précaire pour être complètement ignorant du film, de l’histoire, des images et de la mythologie du film. L’hôtel est plein de décorations rappelant Crin blanc, ainsi que des photos de chevaux de Camargue.

C’est à mon retour que j’ai visionné le film, primé à Cannes en 1953 et lauréat du prix Jean Vigo. Un court métrage de 40 minutes, très beau, où la blancheur des chevaux est réhaussée par les haillons et les cheveux blonds de l’enfant. L’histoire est simplissime, comme il convient aux récits mythiques : les gardians veulent dompter le roi des chevaux sauvages, Crin blanc, mais celui-ci résiste à toute domestication. Un enfant sauvage, qui vit dans les marais avec son grand-père, réussira, lui, à dompter la sublime bête, mais aucun des deux ne voudra appartenir au monde des hommes.

Avec mes nouveaux amis medecins, nous parlons de Crin blanc en tâchant de comprendre pourquoi un si petit film avait connu un tel retentissement, pendant des dizaines d’années. Un succès plus que foudroyant ; une popularité internationale et profonde. Pourquoi une banale histoire de pureté enfantine et de sauvagerie animale avait tant marqué les esprits, charmé les cinéphiles et enchanté les Français ? C’est bien sûr le surgissement d’un paysage désertique digne des westerns, tout en étant maritime et baigné de soleil. Les gardians, cavaliers en gilet et portant chapeaux, éleveurs de chevaux et de bovins, étaient nos cow boys à nous. Crin blanc, c’était l’Amérique chez nous. L’Amérique d’après-guerre nous abreuvait d’images, de films, de musique inouïe. Crin blanc répondait à ce désir de grands espaces sauvages, tout en montrant aux Français que leur pays était encore cette douce terre pleine de nature intouchée. Eux qui vivaient un des changements les plus troublants de leur histoire, qui se voyaient toujours paysans alors qu’ils devenaient un peuple de citadins, voyaient dans la Camargue rêvée et brutale du film un miroir rafraîchissant et rassurant du monde qu’ils étaient en train de perdre.

Le matin, tôt, je chaussais mes souliers de sport et courais entre les étangs. Des flamands roses profitaient des premiers rayons de soleil et les chevaux blancs broutaient paisiblement. Ah, elle avait bien changé la Camargue. Non seulement les chevaux n’étaient plus sauvages, mais même les oiseaux semblaient être domestiqués.

Entretien

Je viens de terminer un entretien d’embauche pour un poste de maître de conférence dans une grande université d’Afrique du sud. Cela fait un bon mois que je me prépare à cela.

Après le montage du dossier d’inscription, les lettres et les CV, l’université a sélectionné mon profil pour aller plus avant dans la course. Ils ont demandé aux trois référents que j’avais indiqués de leur envoyer une lettre de soutien, ce qu’ils ont fait diligemment. Nul doute que leur appui va compter immensément. Les travailleurs atypiques, aux CV zigzagants, ont besoin plus que les autres d’être soutenus par des gens sérieux et compétents.

Entre temps, j’ai lu tout ce que je pouvais sur l’Afrique du sud et sur Johannesburg. J’ai lu des livres d’André Brink, de Nadine Gordimer, de J.M. Coetzee.

La date de l’entretien était fixée aujourd’hui, et devait se dérouler sur Skype. Pour cela aussi, je me suis préparé. J’ai téléchargé ce logiciel de communication vidéo et ai procédé à quelques essais avec des amies. J’ai couru tous les jours pour avoir la forme, je me suis rasé, j’ai évité de boire de l’alcool pendant une semaine, j’ai repassé ma chemise porte-bonheur, celle que je porte à tous les entretiens. Je me suis couché tôt, j’ai mis des gouttes de je ne sais quoi dans les yeux. J’ai pratiqué mon anglais avec une amie américaine.

On peut dire que j’étais prêt.

Et puis Skype a déconné ce matin. Il n’y avait plus de son. C’était bien ma veine, le jour même de l’entretien. J’ai tout essayé pour résoudre le problème, mais impossible de me connecter convenablement, avec aucun des cinq ordinateurs qui peuplent l’appartement où je vis. Si c’est un signe, je préfère ne pas savoir ce qu’il annonce.

Finalement, nous nous sommes joints par téléphone, et je ne comprenais que la moitié des questions que l’on me posait. Mais je me console en me disant que ce que j’ai compris des questions était stimulant, et m’a donné encore plus envie d’aller travailler à Johannesburg.

Le monologue de Lucky. Beckett revivifié par Lambert-wild

735C6E22-F7C4-4B1B-BD46-3B12F1982A0D Lire la suite « Le monologue de Lucky. Beckett revivifié par Lambert-wild »

Godot africain. Beckett mis en scène par Lambert-wild

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La presse est unanime, n’en jetons plus. Faire jouer En attendant Godot par deux comédiens africains est une excellente idée, une idée qui renvoie la pièce de Samuel Beckett aux problèmes des migrants contemporains, aux sans-papiers et au racisme.

Ce n’est pas ce qui a retenu le plus mon attention, dans cette reprise de Godot, à la Cartoucherie de Vincennes. Ce qui m’a plu avant toute chose, c’est le charme de l’interprétation, la musicalité des voix et le plaisir d’acteurs.

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Bien loin de se laisser aller à un quelconque misérabilisme, la troupe de Jean Lambert-wild a voulu d’abord rendre justice au texte et à sa théâtralité. Les comédiens sont drôles parce qu’ils sont justes, au plus près du texte de Beckett, et qu’ils l’approchent comme des artistes, non comme des militants. Leur mission n’est pas de faire passer un message, mais de faire résonner au mieux un texte.

À la Cartoucherie de Vincennes

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On rêve de ce théâtre depuis l’adolescence et c’est seulement au milieu du chemin de la vie qu’on se rend à la Cartoucherie de Vincennes.

A la fin du siècle dernier, j’ai découvert l’art scénique d’Ariane Mnouchkine en province. Son Théâtre du Soleil, avait monté une trilogie basée sur l’oeuvre d’Eschyle, qu’elle avait renommée L’Orestie. Cela tombait à merveille pour moi car je rencontrais à l’époque la littérature et la culture grecques. La mise en scène d’Ariane Mnouchkine était évidemment fascinante. L’art des comédiens était parfaitement nouveau, ce n’était même plus de l’art, plus de la comédie, mais des corps transfigurés qui incarnaient des frayeurs, des puissances, des vertiges.

Je me souviendrai toute ma vie de la seconde où  le choeur des femmes, assises, était censé exprimer la terreur : sans bouger le corps, les femmes soudain ouvrent leur main et nous montrent la paume, peinte en rouge. Elles se cachent le visage derrière ces mains ensanglantées. C’était effrayant, c’était la tragédie.

Les comédiens se changeaient devant nous, l’espace était à peine séparé entre le public et la scène. Il paraît que c’était comme ça « à la Cartoucherie ». Et on entendait parlait de la « Cartoucherie » où tout cela avait pris naissance, si bien que c’était devenu un lieu mythique.

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J’y suis allé cette semaine pour voir En attendant Godot mis en scène par Jean Lambert-wild. J’avais rendez-vous avec ce dernier à 18h30, mais je m’y suis rendu plus tôt dans l’après-midi pour repérer les lieux. Il pleuvait des cordes.

Loin d’être une seule grande salle de théâtre, c’est un ensemble de fabriques d’armement et de production de poudre, datant probablement du XIXe siècle. Architecture militaire sobre et bourrue, avec de grands espaces et des cours assez vastes pour le défilé des chevaux et des carrioles. Un lieu qui a dû se trouver abandonné après la guerre et bouffé par la végétation. C’est pourquoi Ariane Mnouchkine l’a investi dans les années 60.

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Aujourd’hui, on y voit des théâtres, des roulottes, des lieux qui s’auto-proclament « centre de recherche » et des cafés plus ou moins auto-gérés.

Au coeur du bois de Vincennes, derrière le Parc floral, la Cartoucherie est un véritable endroit enchanteur, propice aux expériences communautaires et artistiques. Je ne sais rien de ce qui se passe à l’intérieur de ces bâtiments militaires et ouvriers, mais l’ambiance qui y règne est celle d’une formidable réserve de rêves.

Mon livre à la demande

 

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J’ai reçu le premier exemplaire broché de Lettres du Brésil. Le colis est arrivé par la poste, comme tous les livres que j’achète sur la librairie online. Ce livre-là, on ne le trouvera pas souvent dans les librairies en dur, car les librairies indépendantes n’aiment pas trop les livres indépendants.

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Au début, je voulais juste publier un petit texte en version numérique. Je me suis alors aperçu que de nombreux lecteurs préfèrent encore le papier. Soit, je me suis plié à leur exigence, et j’ai proposé le même texte sur le site CreateSpace, une filiale d’Amazon qui permet de voir son livre vendu sur les sites de tous les pays où le libraire étend son empire.

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La méthode utilisée est celle de PAD, « Publication à la demande ». A la réflexion, je ne sais pas si ça s’appelle comme ça. C’est une technique venue d’Amérique. En anglais, on dit POD (Print On Demand). Il s’agit de fabriquer un livre quand on l’achète, plutôt que d’imprimer un stock de livres à écouler.

 

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On va me dire qu’il y a là-dessous je ne sais quel projet maléfique. Que cette technologie met au chômage ceux qui faisaient autrement, que cela fait déchoir le livre, la culture et la civilisation. On va me dire que je collabore avec des néonazis.

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Ce que je voudrais simplement rappeler, c’est que l’auteur ne paie pas un centime dans ce processus. L’auteur fixe le prix du livre, sachant qu’un minimum est requis car l’imprimeur se paie sur chaque vente.

Quand on reçoit le bouquin, c’est une assez grosse surprise. On le trouve très gros : plus de 300 pages alors que c’était un texte plutôt court. Alors on cherche des qualités à ses défauts : c’est écrit en gros caractères, ce n’est pas plus mal pour celles et ceux dont la vue baisse. Après ce livre est constitué de lettres envoyées à un père qui avait de plus en plus de mal pour lire, et qui utilisaient des loupes à la fin de sa vie.

Sans le vouloir, CreateSpace a réalisé aveuglément un objet qui aurait peut-être plu à mon père.

 

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La route du travailleur tranquille

Le matin, prendre la voiture pour traverser la campagne vallonnée. Atteindre les Terres froides du Dauphiné en passant par des villages aux noms chantants : Villefontaine, Four, Artas, Beauvoir-de-Marc, Lieudieu, Saint-Jean-de-Bournay.

Aller au travail en empruntant des routes agréables augmente de beaucoup la qualité de vie et améliore les conditions de travail. Il m’est arrivé de me rendre tous les matins dans la banlieue lyonnaise, dans un lycée de zone d’éducation prioritaire : la seule progression matinale sur l’autoroute et le périph’ annonçait des journées ardues et froides, des journées violentes pour le moral.

Ces jours-ci, au contraire, j’emprunte de longs rubans de goudron qui suivent délicatement les dénivelés des collines iséroises. Cela annonce des journées douces comme le miel. Dans le soleil d’hiver, je conduis tranquillement et ne croise pas une voiture. Parfois, quand j’ai le temps, je m’arrête pour prendre une photo.

A quelques kilomètres du lycée où je me dirige, un panneau informe l’automobiliste qu’il approche du village natal d’Hector Berlioz. Encore un petit col à franchir et quelques virages à négocier, puis une longue descente jusqu’à un rond-point. Je tourne à gauche et je suis arrivé. Le lycée est à quelques pas du centre de La Côte Saint André.

Je dispense quelques heures de cours et retourne à la voiture pour m’enfoncer à nouveau dans les vallonnements gracieux de cette campagne ouverte.

Dans ces conditions, oui, la sagesse précaire reconnaît qu’il n’est guère de métier plus agréables que professeur de philosophie.

 

Nulle trace d’Ibn Battuta à Fès

Vous me croirez ou vous ne me croirez pas, je n’ai vu aucun vestige de la présence d’Ibn Battuta dans la bonne ville de Fès. Je ne savais pas trop ce que je cherchais, en réalité. Peut-être une plaque sur une vieille maison, sans doute une salle dans un musée municipal, à la rigueur une mention dans une mosquée ou une medersa. Certainement des gens passionnés et lettrés.

J’avais apporté mon micro-enregistreur pour commencer un reportage documentaire sur la vie et l’oeuvre du grand écrivain-voyageur. Plutôt que de le préparer en France, et de passer des heures sur internet ou au bout du fil, comme le font les journalistes fauchés, je suis allé directement sur place pour nouer des contacts et prendre des premiers sons. C’est la méthode dispendieuse de la sagesse précaire : les rédactions ne sont pas très chaudes pour ce genre de procédés, elles qui préfèrent qu’on prépare tout en amont avant de se déplacer. Le sage précaire, lui, est plus proche des reporters des années 30, qui partaient d’abord à l’autre bout du monde, et qui réfléchissaient après.

Mon repérage ne s’est pas avéré concluant. A part des sons de rues, des ambiances, des sons d’artisanats pétaradants, je n’ai pas enregistré grand chose. Je n’ai rencontré presque personne à qui parler d’Ibn Battuta. Ceux à qui je m’ouvrais de mon projet me promettaient un spécialiste de confiance, mais la forme que devait prendre notre entretien était celle d’une visite guidée culturelle de la Médina, à 20 euros de l’heure. Les chaînes de radio rémunérant déjà leurs reporters comme des chiens galeux (et ne remboursant pas les frais de voyage, d’où une raréfaction naturelle des émissions de reportage, au profit d’émissions de plateau, moins créatives et moins coûteuses), il n’était pas question de dépenser des mille et des cents pour une simple interview touristique.

Pourtant, tous les Marocains, tous les Algériens, tous les arabophones connaissent Ibn Battuta. Ils ne l’ont pas nécessairement tous lu dans le texte, mais ils connaissent son nom et sa réputation de grand voyageur. Dans la culture arabo-musulmane, il fait un peu figure de Marco Polo.

Il existe une « maison Ibn Khaldoun » par exemple, qui ne se visite pas, mais qui témoigne de  l’importance du grand géographe dans la ville. Ibn Khaldoun a d’ailleurs joué un rôle certain dans la dépréciation scientifique du récit d’Ibn Battuta.

Mais rien sur le grand voyageur.

Un étonnant frère jumeau

A la faveur de je ne sais quelle recherche sur internet, je suis tombé sur des articles qui me ressemblaient étrangement.

Sur des sites que je ne connaissais pas, sous des titres qui n’étaient pas les miens, introduits par des chapeaux que je n’aurais jamais écrits, je lisais des histoires sur la Californie qui faisaient écho avec ce que j’avais vécu là-bas. Le mec avait logé dans la même auberge de San Francisco que moi, il abordait la Silicon Valley avec le même angle, il exprimait des émotions identiques aux miennes.

Le plus troublant est que son style d’écriture me paraissait très proche de ma façon de raconter les choses. J’avais l’impression d’entendre quelqu’un qui parlait comme moi, avec la même voix, avec des tics similaires, voire les mêmes fautes de français. Comme moi, il disait « quarantenaire » au lieu de « quadragénaire ». C’était très désagréable. Bien sûr, je sentais là, chez cet inconnu du net, une fraternité étrange et profonde. Mais loin de trouver cela rassurant ou excitant, j’étais gagné par un sentiment de panique : je suis donc si peu original qu’un autre sage précaire, ailleurs, vit les mêmes choses que moi et en tire le même genre de prose ?

Mieux valait tout arrêter alors, et réaliser mon dernier rêve : devenir un clochard et laisser le hasard s’occuper de tout.

Il m’a fallu quelques minutes pour me rendre compte qu’il s’agissait bien de mes billets de blog, mais copiés et collés sur ce site de tourisme. Ce site avait pris plusieurs de mes billets sur la Californie et en avait fait un dossier spécial. Dans le style « J’ai testé pour vous », le site me faisait passer pour un professionnel du tourisme décalé, il citait mon nom et proposait une page d’auteur.

Sur la page d’auteur qui m’est consacré, je vois cette simple phrase : « Pour prolonger le plaisir de la découverte, visitez le blog La précarité du sage. »