Les yeux se tournent vers le sultanat d’Oman

L’université de Johannesburg qui m’avait sélectionné pour passer un entretien a finalement donné une réponse négative. Je n’enseignerai pas dans l’institution d’Achille Mbembe, au pays d’André Brink.

Autour de moi, on me dit qu’il faut leur écrire pour demander des précisions, les raisons de leur refus. Moi, je traîne un peu des pieds pour faire cela. Il me semble qu’on sait toujours pourquoi les gens vous refusent : parce qu’ils ont quelqu’un de mieux. Et en l’occurrence, dans une institution qui doit absolument faire émerger une élite d’origine africaine, un docteur black est un meilleur profil que celui du sage précaire, tout minoritaire qu’il soit au fond de lui-même.

(D’ailleurs, sur le dossier de candidature, à la première question posée, celle de la race, j’avais coché la case « coloured« , tellement je me sens peu « white » et majoritaire. Et à la case du genre, je refuse toujours de répondre, tellement je me sens peu « homme » et phallocrate.)

Je leur ai quand même écrit et, après un temps assez long, reçu la réponse attendue : « Votre cv était très impressionnant, et vous fûtes l’un des candidats les plus exceptionnels de notre sélection, le choix a été extrêmement difficile à faire, mais un autre candidat possède des qualités plus en adéquation avec notre stratégie, etc. »

Que pouvaient-ils dire d’autre ?

La mort dans l’âme je suis allé me changer les idées entre les bras d’une superbe créature, et au retour d’un déplacement onéreux, je reçois un mail d’une université d’Oman. J’avais postulé dans leur département de français en même temps que dans celui de Johannesburg.

Sélectionné à nouveau pour passer un entretien sur Skype, j’évite cette fois d’utiliser mes ordinateurs et me rends de bon matin chez une autre superbe créature pour passer l’entretien chez elle, sur sa machine.

Sur son invitation, évidemment ! Un sage précaire ne frappe pas à la porte d’une dame, aussi exquise soit-elle, à l’improviste et par surprise. Il faisait cela quand il était étudiant, mais il a mûri depuis.

J’apporte les viennoiserie pour le petit-déjeuner et prends mon amie au saut du lit. Ses jolis pieds nus me conduisent vers la tablette où elle s’est assurée que Skype fonctionnait bien. L’entretien se passe un peu mieux que pour l’Afrique du sud, les questions étant toujours un peu les mêmes. C’est peut-être la présence des femmes qui me porte chance. Peut-être devrais-je toujours me tenir en présence d’une femme.

J’attends toujours la réponse d’Oman. Avec mon profil exceptionnel et les lacunes propres au sage précaire ; en l’espèce, pour le sultanat, celle de n’être pas musulman.

Comment se conduire avec un écrivain qu’on a critiqué

Cette table ronde avait une saveur particulière. J’avais égratigné assez sévèrement le dernier livre d’un des auteurs invités. Je l’avais égratigné pour des raisons que j’avais exposées ici, mais j’avais proposé aux organisatrices qu’elle l’invitent pour la table ronde, car son livre était parfaitement calibré pour notre journée d’étude. Donc sur l’échelle de la méchanceté j’avais été modéré, presque éliquilibré.

J’anime avec Anaïs, une des organisatrices du colloque, cette session de discussion entre les écrivains et le public grenoblois. Tout se passe à merveille dans la belle Librairie du Square, ledit écrivain est charmant avec tout le monde, même avec moi.

Heureusement que j’ai écrit ma critique avant de faire sa connaissance. D’abord parce qu’il est extrêmement sympathique, ensuite parce qu’il est beau comme un demi-Dieu. Blond, baraqué, tatoué, yeux bleus, souriant, il fait craquer les filles et les dames qui se pâment et lui font signer des exemplaires de son récit de voyage.

Si j’avais critiqué son livre après notre rencontre, on aurait dit que c’était par jalousie.

Au restaurant, le soir, voilà mon écrivain voyageur qui m’apostrophe à voix haute : « J’ai bien apprécié ton article très critique« . Je suis surpris et déstabilisé. D’habitude, ceux qui me lisent ne croisent pas ceux que je descends en flèche. Je me récrie : « Oh, critique, comme tu y vas. Ce n’était pas très critique… » C’est la première fois que je me retrouve dans cette situation.

Comment se comporter avec un homme qu’on a critiqué ? Passé ce moment de désorientation, je préconise qu’on reste confiant, sans proférer d’excuses, à moins qu’on ait fait un sale boulot. Je préconise surtout de ne pas se justifier, car se justifier vous amènerait immanquablement à remuer le couteau dans la plaie et à redoubler la critique d’un inutile renforcement.

La France d’ailleurs

Retour de Grenoble, où s’est déroulée une belle journée d’étude sur « La France d’ailleurs ». C’était un colloque sur la littérature des voyages, consacré aux territoires et départements d’outre-mer. Organisée par deux doctorantes qui m’ont contacté sur ce blog même, sur la page de biographie du sage précaire.

Etaient invités des chercheurs venus de la France entière, (et je dis bien la France entière, car il y avait une Réunionnaise et un écrivain originaire de Saint-Pierre et Miquelon) et surtout quelques étrangers de marque, comme Charles Forsdick dont j’ai déjà parlé ici.

Comme d’habitude, j’ai fait une conférence sans lire mes notes pour la rendre vivante, et comme d’habitude je sors de cette performance avec l’idée désagréable que le monde universitaire préfèrerait que l’on lise ses notes. Il va falloir que je travaille mes conférences, à l’avenir, pour trouver un équilibre entre mon désir de divertissement et les exigences de rigueur de l’exercice académique.

Ma conférence portait sur L’Arche des Kerguelen de Jean-Paul Kauffmann. L’ancien otage au Liban (1985-1988) s’était rendu sur l’archipel des terres australes françaises quelques années après sa libération, et le livre qu’il en a tiré est prémonitoire de toute son oeuvre à venir. Historique, sensible, sensualiste, à la recherche de lieux suspendus, à l’identité flottante. Ce qui caractérise les récits de Kauffmann, ce sont les territoires concrets qui sont décrits comme s’ils étaient des régions de l’imagination, de la sensibilité. Ce sont des lieux où le réel se sert de la fiction pour pouvoir exister.

Forsdick a fait une belle conférence sur le bagne de Guyane. J’ai beaucoup appris de sa façon de faire, et je me fais le serment de prendre le chercheur de Liverpool comme modèle. Pour la prochaine conférence que je vais donner, en mai à Oxford ou en juillet à Belfast, je vais suivre exactement son exemple, avec un support powerpoint de même facture. Moi aussi je prendrai une voix suave et arrêterai cette gesticulation d’halluciné qui caractérisent mes interventions.

Ce qui m’émerveille chez Forsdick, c’est sa personnalité sans ombre. Il a su construire une carrière splendide sans se faire un seul ennemi. Je crois qu’il a réussi ce prodige en distinguant très nettement le monde des paroles et le domaine des écrits. En situation mondaine, il est toujours d’accord avec son interlocuteur, il reste pondéré, modéré, et drôle. Par contre, dans ce qu’il écrit, il n’hésite à avancer des idées osées, et même parfois totalement polémiques.

Au fond la sagesse précaire aurait mieux fait d’être représentée sur terre par Charles Forsdick que par Guillaume Thouroude, elle y aurait gagné. Thouroude fait exactement le contraire de ce qu’il faudrait faire : il aime la confrontation au moment de prendre un verre, et il est conciliant dans ses prises de position officielles.

Belfast et Charlie hebdo : une affaire de réputation

Une petite polémique agite un peu l’université de Belfast où j’ai fait ma thèse. Un débat, ou un symposium, était prévu en juin sur Charlie Hebdo, et a été « annulé » par la hiérarchie, pour deux raisons : la sécurité et la « réputation » de l’université.

La « réputation », on croit rêver. Qu’est-ce qu’on s’en fout de la réputation, je vous le demande.

D’habitude, ce genre de nouvelle n’intéresse personne et l’administration poursuit son office avec l’aveuglement dont elle est coutumière. Cette fois-ci, on ne sait pourquoi, cela a créé des remous, et le sage précaire s’en félicite.

L’écrivain Robert McLiam Wilson a dit dans un tweet qu’il n’était pas très fier de sa ville natale, et qu’il était au contraire « BEYOND proud » d’écrire dans les colonnes de l’hebdomadaire satirique. Ses romans Ripley Bogle et Eureka Street se déroulaient partiellement à Belfast et ont assuré à l’auteur une très grande affection de la part des lecteurs francophones et anglophones. Il séjourne à Paris depuis des années et semble avoir beaucoup de mal à écrire de nouveaux livres. Il exprimait déjà dans ses romans une espèce de mépris pour la grande institution universitaire de sa province natale. Ripley Bogle raconte l’histoire d’un pauvre catholique né dans les ghettos ouest de la ville, et qui réussit à intégrer Cambridge, comme par miracle, avant de sombrer dans la clochardise à Londres. Toute évocation de Queen’s university of Belfast est chez lui accompagnée de moquerie ou de dédain. Dans ses écrits de fiction, de « non-fiction » ou dans ses interviews, on note une même prise de distance méprisante. L’affaire de l’annulation du débat sur Charlie lui donne une nouvelle occasion pour railler cette université « provinciale » et « étroite d’esprit ».

Les réseaux sociaux ont pris le relais de l’information, la presse anglaise aussi, puis la presse française. C’est la hiérarchie de l’université Queen’s qui a dû être choquée. D’habitude, elle étouffe la liberté d’expression en silence, ou elle intimide les personnels en catimini ; il est rarissime que l’on fasse la publicité de ses méfaits. J’imagine d’ici la panique qui s’est emparée de certains bureaux de University Square. La réputation de leur temple, qu’ils voulaient protéger, était en train de voler en éclat en révélant une nature craintive, brutale avec les faibles, courbée devant d’obscures puissances.

J’avais raillé moi aussi, en d’autres temps, l’étrange arrogance de cette institution nord-irlandaise qui voulait se faire plus grosse qu’un boeuf. J’avais aussi écrit sur le malaise qui me serrait le cœur devant l’auto-satisfaction qu’elle mettait en scène. Elle voulait de toute force jouer dans la cour des grands et procédait à de multiples décisions plutôt navrantes pour la liberté d’expression et pour l’éthique de la recherche.

Depuis l’annonce de l’annulation, et le tweet de McLiam Wilson, j’entends plusieurs membres du personnel sortir du bois et avouer tout haut leur désaccord avec leur hiérarchie. Cela fait plaisir de voir des enseignants chercheurs prendre enfin le risque de se faire taper sur les doigts. On ne se rend pas assez compte que les carrières universitaires sont des choses fragiles, qu’on peut être bloqués à cause d’une prise de position, d’une inimitié ou même d’un écrit jugé inapproprié.

Un autre écrivain de Belfast (qui en compte une myriade, il faut le préciser, car Belfast est une ville hautement littéraire, tout à fait à la hauteur de l’Irlande tout entière et même du Royaume-Uni), Glenn Paterson, s’est aussi décidé à prendre position, tout en précisant un fait important : il gagne sa vie en enseignant à Queen’s, car les écrivains ne peuvent pas vivre de leur plume. Donc écrire sur un blog qu’il se désolidarise de sa hiérarchie, même à propos d’un événement mineur, c’est prendre un vrai risque pour lui.

Au final, c’est un beau couac de communication que vient de nous offrir l’université, un couac qui va entacher précisément sa précieuse réputation.

Un covoiturage cruel comme notre société

Dans la voiture que j’ai partagée avec trois inconnus, la jeune femme qui conduisait avait très envie de se rapprocher d’un jeune beau gosse qu’elle sélectionna pour l’installer à côté d’elle, à la place du mort. Elle m’a relégué à l’arrière avec un jeune Black, ce qui m’allait très bien. Selon toute probabilité, j’allais consacrer mon trajet à dormir. Nous partîmes de Paris à 21.00.

La jeune femme posa des questions au beau gosse, dont la voix était un massacre, grinçante et chevrotante. Il parlait lentement, longuement, confusément. La fille nous posa une question, au Black et à moi. Je répondis que j’étais sans emploi, et mon voisin expliqua sa situation efficacement, en une minute ou deux. À partir de ce moment, ni lui ni moi n’eûmes la moindre existence dans cette voiture. Mes commensaux avaient tous moins de trente ans, et je commettais l’impair d’en avoir plus de quarante. J’étais rangé des voitures, à leurs yeux, et le Black n’entrait pas dans les plans de la conductrice. La fille et le beau gosse pouvaient se parler en toute quiétude.

Le beau gosse revenait d’Australie. Il avait un peu voyagé en Asie, et ça lui avait retourné l’esprit. Il ne parlait que de ça, tout était prétexte à évoquer l’Australie. Et à chaque fois que la fille essayait de muscler la conversation, il repartait dans des mélopées sans forme, des périodes sans grâce. Il n’essayait même pas d’être intéressant. J’avais envie de le dire à la fille. De la prendre entre quatre yeux et de lui ouvrir les oreilles. Tu vois bien que ce n’est pas un homme pour toi, qu’il n’a aucune conversation. Ne soit pas aveuglée par son sourire, jeune conductrice.

La fille, en réalité, piaffait de raconter son histoire. Elle avait tout en tête, était préparée à la virgule. Les péripéties, la formation, les bifurcations, tout était bien en place et n’attendait plus qu’un auditoire captif. Sûre de son effet, elle se lança dans la narration de son parcours.

Prépa littéraire, double licence d’histoire et de philo, rejet radical de la carrière de prof, stages dans les ressources humaines. Description de ce que sont les ressources humaines, leurs aspects stimulants et les frustrations qui y sont afférentes. Attraction pour l’informatique, passion pour la résolution des problèmes informatiques, puis débauchage d’une entreprise qui conçoit et installe des logiciels de ressources humaines dans les entreprises.

Devant un tel déroulé, le beau gosse avait soudain l’air un peu merdeux, avec son Australie et ses études de biologie. Mais devant l’assurance de la fille, et tant d’amour de soi, le beau gosse finissait par m’apparaître plus fragile, plus humain. La fille parlait comme si elle était en salle de conférence, et présentait sa vie comme un produit d’entreprise. Une entreprise qui tournait bien, qui lui permettait d’habiter dans un bel appartement de Lyon, avec vue sur le Rhône, pour « à peine 1600 euros par mois ».

Lors d’une pause, elle m’annonça que ma destination « ne l’arrangeait pas », car c’était à l’autre bout de la ville. En pleine nuit, pensait-elle me laisser sur le bord de la route ? Pour ma part, j’avais été très clair sur mon lieu de dépose, dès la demande de covoiturage. Elle aurait pu refuser, mais peut-être les 20 euros que j’apportais ne lui étaient pas totalement indifférents ? Elle n’avait fait aucun commentaire jusqu’à cette pause, en pleine Bourgogne.  Je laissais passer le moment de flottement en me rendant aux toilettes, et n’étais de toute façon pas en mesure de proposer la moindre solution de remplacement.

Nous reprîmes la route et leur conversation, à la fille et au beau gosse, s’éteignit aussitôt. La fille avait épuisé le sujet qui lui tenait le plus à coeur. Le beau gosse voyait qu’il ne faisait pas le poids, et le climat de séduction qu’elle aurait peut-être voulu sentir s’installer entre elle et son voisin fut remplacé par les ronflements du beau gosse, qui décevait définitivement les attentes placées en lui. Comme quoi, la conversation est un art.

Arrivée à Perrache, la fille dépose le Black et se retourne vers moi d’un air autoritaire. Elle n’ira pas à Villeurbanne, c’est trop loin, elle me laisse ici. Il est deux heures du matin. « Y a pas moyen », dit-elle.

Là encore, elle se croit en séance de négociation avec un client sans importance : une pichenette suffira pour le faire signer ce contrat inégal. Elle me met devant une fausse alternative. « Tu choisis, soit je te laisse ici, soit je t’emmène à Jean Jaurès. » Vous parlez d’un choix. Dans les deux cas, je me retrouve à des kilomètres de chez moi, à deux heures du matin. Obligé de traîner ma valise, ou de dormir dehors.

Nous nous regardons dans les yeux. Cette fille a appris à être dure, elle pense que le sage précaire est un vieux chômeur sans consistance, qui va courber l’échine et descendre de la voiture sans demander son reste. Pour elle, cela ne fait aucun doute, je suis une quantité négligeable, un fétu de paille, un raté de l’existence qu’on peut abandonner sur le bord de la route. Depuis le début, elle me considère avec cet air de vainqueur.

« Qu’est-ce que tu préfères ? »

Comme je reste inflexible, elle se ravise et finit par me conduire à bon port. Mais cela ne l’aurait pas empêchée de dormir de me savoir grelottant sur les quais du Rhône. Elle a échoué dans ce petit rapport de force, mais cela non plus ne l’empêchera pas de dormir. la vie, pour elle, semble être une multitude de petits bras de fer. On peut en perdre quelques uns, l’important est d’être toujours prêt à en engager de nouveaux. Le covoiturage, ainsi, peut s’avérer un puissant territoire d’observation de ce que devient notre sociabilité.

Pauvreté dans le miracle économique

Dans un journal anglais, on lit que l’emploi atteint des niveaux records, que jamais dans l’histoire le pays n’a compté autant de gens au travail.

Le même jour, on lit dans un autre journal anglais qu’un million de Britanniques font appel aux banques alimentaires.

Airbnb en Angleterre : visions politiques d’une logeuse insulaire

Comme il n’y a pas d’hôtels dans ce coin du Surrey, nous avons utilisé pour la première fois le service en ligne d’Air BnB, un site sur lequel des particuliers louent une chambre de leur propre maison, comme une auberge non conventionnée. C’est censé être moins cher que l’hôtellerie officielle, mais en Angleterre, tout est tellement onéreux qu’on ne s’en rend pas compte.

Le matin, la logeuse nous prépare un petit déjeuner avec des fruits frais (vous repasserez pour les gros breakfasts à l’anglaise, très chargés en cholestérol), et elle nous parle de choses et d’autres.

Elle nous apprend qu’il y a beaucoup trop d’écureils dans le quartier, et qu’ils saccagent tout. Qu’il y a aussi de nombreux renards sauvages, que les gens nourrissent pour qu’ils ne s’attaquent pas aux animaux domestiques. Que pour l’instant, les renards ne posent pas de problèmes sanitaires, mais qu’avec le tunnel sous la Manche, la rage va finir par s’introduire en Angleterre. Sooner or later, les maladies viendront d’Europe, c’est inévitable.

Elle commente la campagne électorale actuellement en cours au Royaume-Uni. Les conservateurs cherchent à niveler la société par le haut, en tâchant de tirer tout le monde vers leur niveau de fortune. Les travaillistes, de leur côté, cherchent à niveler par le bas, et voudraient rabaisser la population vers leur niveau de pauvreté. « Vous voyez, ils ont tous l’idée de niveler, c’est ainsi. Mais quitte à niveler, à mon avis, autant choisir d’élever les gens. » Notre logeuse est donc, par élimination, une conservatrice, et j’en conclus qu’elle va voter pour donner un deuxième mandat à David Cameron.

Elle analyse le phénomène xenophobe du parti UKIP (United Kingdom Independant Party) de la manière mesurée que peut prendre une personne insulaire. Le parti anti-européen a été infiltré par « des fascistes » après sa victoire aux dernières élections européennes, des fascistes qui déclarent des choses horribles, exploitées abusivement par les médias pour discréditer le parti de Nigel Farage (le président du UKIP, transfuge du parti conservateur). Ces extrêmistes ont dit qu’ils n’aimaient pas les Noirs, par exemple. Or, notre logeuse dit que cela n’est pas raciste pour un sou. « J’ai le droit d’avoir un problème avec telle ou telle nation. Par exemple, je peux dire que je n’aime pas les Français, c’est légal. Mais je ne peux pas dire qu’ils sentent tous l’ail, là c’est de la caricature, et c’est du racisme. » Si des responsables d’un parti politique déclarent qu’ils ont « un problème avec les nègres », du moment qu’il y a « des raisons pour cela », il ne devrait pas y avoir de tollé dans les médias.

Notre logeuse ne pense pas que le Royaume-uni devrait nécessairement quitter l’Europe. « Imaginez qu’on vive une période de guerre, comme la seconde guerre mondiale : on aurait besoin d’alliés européens pour nourrir tout le monde. » Si son pays y perd économiquement, car « l’Europe nous coûte davantage qu’elle ne nous rapporte », il est nécessaire de « rester amis » avec des pays européens pour des raisons politiques. « Vous comprenez, il n’y a pas que l’économie dans la vie. Il y a aussi la politique. »

Enfin, notre logeuse trouve qu’on s’acharne un peu trop sur le parti xénophobe de Nigel Farage, et qu’il y a plus d’idées intéressantes dans ce parti que la simple europhobie. Elle est d’accord avec le leader d’extrême-droite pour dire qu’il y a trop d’immigration en Angleterre.

Mon amoureuse, assise en face de moi, est une immigrée française. Elle fait la sourde oreille, comme une Anglaise, et mange très poliment ses céréales.

River Wey Navigation

C’était la bonne surprise de ce séjour. Je croyais me rendre dans un trou, à une heure de Londres, et je me retrouve sur le plus ravissant des bords de rivière.

Pendant que mon amie est au travail, je tue le temps en courant le long du moindre cours d’eau. Sincèrement, je ne m’attendais pas à ce que celui-ci soit si extraordinaire. Des maisons de toutes les tailles se reflètent dans la Wey, des petites péniches et autres maisons flottantes.

Naturellement, les fleurs éclatent de couleur et de blancheur ces jours-ci, et les cygnes couvent de gros oeufs. Je me demande : quel goût ont-ils, les oeufs de cygne ? Sont-ils seulement comestibles pour l’homme ? Pourquoi n’en mangeons-nous jamais ?

Je cours, je cours, et ne me lasse pas de cette culture anglaise qui s’exprime discrètement dans chaque centimètre carré du territoire.

A force de courir, j’arrive à la Tamise, en qui se fond la Wey. A l’approche de la Tamise, les propriétés deviennent délirantes de beauté, de luxe et d’architecture. Des fortunes colossales vivent ici et ne protègent pas leur jardin et leurs baies vitrées, juste de l’autre côté de la rivière. Cela nous change avantageusement des hauts murs, des horribles haies de buis, des sentinelles qu’affectionnent les riches européens pour se protéger du regard des hommes.

 Une cabane est construite à hauteur de l’écluse Thames Lock,  dans laquelle une petite exposition est montée pour informer les promeneurs. J’apprends que je viens de longer la première rivière navigable d’Angleterre, selon une technique du XVIIe siècle, antérieure aux créations des canaux. Soudain, je m’aperçois que cette banlieue lointaine où je passe quelques jours inoffensifs est un voyage dans l’histoire du génie anglais.

Rénover au soleil

Les mains et le corps encore tremblants des soubresauts de la route dans son vieux camion commercial, le sage précaire s’est réfugié dans un bel appartement de Villeurbanne, en bordure du boulevard périphérique de Lyon.

Fatigué par sa mission de chauffeur publicitaire, il a trouvé un second souffle dans une autre activité manuelle : décoller le papier peint, poncer, plâtrer les trous, peindre les plafonds, nettoyer les sols, enduire les murs de colle et de papier neuf, etc. De même qu’on guérit un chagrin par un nouvel amour, de même, le travailleur précaire récupère en changeant de labeur. Et en enfilant un bleu de chauffe de couleur différente.

Des jours et des jours que je travaille dans cet appartement, au quinzième étage d’une résidence du quartier Carré de Soie.

Le matin à l’aube, j’ouvre les volets de ma chambre et la beauté de la vue me prend toujours par surprise : le soleil levant sur l’un des paysages les plus émouvants de la banlieue lyonnaise : le vieux cimetière de Cusset, le canal de Jonage, la centrale hydraulique « Belle époque » d’EDF, les tours de Vaux-en-Velin, le chemin de Grandclément, et tout au loin… Tout au loin, je ne sais plus, mais des collines et des nuages.

– Eh! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages!

 Le soir, après la douche, délassement au salon ouvert sur le grand ouest. Les baies vitrées de cet appartement très seventies donnent sur les réticules du boulevard périphérique, sur les tours de la Part-Dieu et sur toute la plaine de la presqu’île. On distingue très nettement la basilique de Fourvière sur fond de colline, et l’horizon est barré par les monts du Lyonnais et le massif du Pilat.

Le soleil se couche et inonde le ciel d’un rougeoiement qui évacue toute lassitude dans le coeur du sage précaire.

Number one by mistake

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Comme le montre cette capture d’écran, mon petit récit indépendant se hisse parfois en tête des ventes dans la catégorie « Guide touristique du Brésil ».

Pourtant, Dieu sait que ce n’est pas un guide touristique, mais le sage précaire ne fait pas la fine bouche. Ce qui fait sourire, c’est certainement de se trouver devant le Guide du Routard et Lonely Planet, les deux guides que trimballent des millions de touristes. Il va sans dire que je n’ai pas vendu des millions d’exemplaires, loin de là, mais il est plaisant d’imaginer des voyageurs qui, à Rio, Recife ou Salvador de Bahia, se servent de mon livre comme un vademecum décalé.

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Autant on m’a beaucoup parlé des relations familiales qui sont à l’oeuvre dans Lettres du Brésil, ou des émotions variées qui y sont exprimées, autant je n’ai encore jamais entendu de commentaires sur la dimension viatique du récit.

Si, à la réflexion, quelques personnes m’ont dit que leur curiosité avait été titillée concernant le Brésil. Mais nulle part, pour l’instant, de critique massive sur cette question. Pas encore de : « Vous n’avez rien compris à ce pays », ni de « votre vision est européocentrée ».

 

Cela va peut-être venir si des gens achètent mon livre par erreur, pensant que c’est un meilleur guide que le Routard, contenant de meilleures adresses, et des « bons plans » encore plus chauds. Qui sait ? Peut-être qu’un jour vous verrez ce livre dans les rayonnages des bibliothèques d’auberges de jeunesse, remplis de livres d’occasion laissés par les voyageurs.