Un compositeur génial que l’occident a ignoré, et qui est pleuré par tout l’orient

Répétion de Fairuz avec son fils Ziad

Le fils de la chanteuse Fairuz est mort cet été.

Cela ne vous fait ni chaud ni froid, il est même possible que vous ne sachiez pas tout à fait qui est Fairuz, sans parler de son fils, Ziad Rahbani.

Ce n’est pas de votre faute, l’occident à consciencieusement occulté leurs poignantes ballades.

Ces jours-ci, depuis plusieurs semaines, mon épouse écoute les chansons de Fairuz matin, midi et soir. Fairuz est une chanteuse chrétienne du Liban adorée par les arabophones de toutes confessions. Je ne vois pas d’équivalent en France à cette adulation. Elle transcende les générations, les genres, les religions et les nationalités.

Les Égyptiens, peut-être, lui vouent un culte moins ardent, car ils se sentent dépositaires de la meilleure culture musicale du monde arabe, mais dans l’ensemble, l’appréciation de Fairuz est universelle chez tous ceux qui vivent dans la magnifique langue arabe.

Si la mort de son fils Ziad est vécue comme un drame, c’est parce qu’il fut un compositeur de grand talent. Certaines de ses chansons, interprétées par sa star de mère, sont des tubes invraisemblables depuis 40 ans.

Meilleur exemple : Keifak Anta ? ( Comment vas-tu ?), une chanson toute en subtilité d’une rencontre entre deux interlocuteurs, dans laquelle on croit comprendre qu’un ancien amour semble avoir refait sa vie à l’étranger… Mon épouse avait une autre interprétation : pour elle, c’est la rencontre entre une maman et son fils qui a émigré et à coupé les ponts avec sa famille restée au pays.

Il faut comprendre que Fairuz était une star bien avant que son fils devienne son compositeur. Dans les années 1960, elle fit des ravages avec sa voix inimitable et les compositions audacieuses de deux frères qui inventaient une musique inouïe, mêlant tradition arabe, jazz, et musique classique occidentale.

Fairuz s’est mariée avec un des deux frères Rahbani, et a consacré sa vie à la musique et sa famille. Son existence pudique et ses manières conservatrices plaisaient et émouvaient les Arabes chrétiens, juifs et musulmans. Car la pudeur est une manière de respecter les divergences sans se renier pour autant.

Quand son fils Ziad est devenu à son tour compositeur, l’attente était proportionnelle à l’immensité du talent concentré dans le couple et la famille Rahbani. Le résultat dépassa les attentes. Le fils Rahbani avait hérité de la musicalité de son père et l’augmentait d’études nouvelles vers le Funk et la pop. Les tubes devinrent des classiques instantanés.

Ziad Rahbani ne s’est pas contenté d’être le fils de Fairuz. Il a écrit des pièces de théâtres et des chansons pour lui-même. Il a enfin une carrière de pianiste de jazz car il pouvait se permettre tout ce qu’il voulait. Son œuvre est aussi très apprécié dans tout le Proche-Orient car il défendait la cause palestinienne et faisait preuve de satire, d’esprit sardonique et de moquerie à l’endroit des politiciens corrompus du Liban, et à cet humour décapant, tout le monde pouvait s’identifier…

C’est pourquoi tous les jours, pendant nos vacances en Cévennes, quand je demande à ma femme ce qu’elle écoute sur son téléphone, c’est invariablement une archive tirée de l’immense œuvre de Fairuz, de son mari, du frère de son mari, et de son fils qui vient de mourir.

Tous les Arabes ont passé l’été 2025 à pleurer et à chanter, et nous ne nous sommes aperçu de rien car les Arabes sont des gens pudiques et respectueux.

Pourquoi je ne parle pas de ceci ni de cela

On me reproche parfois de passer sous silence des sujets jugés plus graves, plus urgents que ceux que j’aborde ici. Mais il faut que je le dise clairement : La Précarité du sage n’a jamais eu pour ambition de courir après l’actualité ni de répéter ce que tout le monde sait déjà.

Si je parle ici d’un genre littéraire, d’un auteur ou même d’un muret en pierre sèche, c’est précisément parce que je n’ai pas trouvé ailleurs les mots, les intuitions ou les points de vue que je m’apprête à poser. C’est cette absence qui justifie mon geste. On ne vient pas ici chercher des redites, des indignations légitimes ou des commentaires de culture générale. Je le sais comme vous qu’Israël commet l’irréparable, que tuer des enfants c’est mal, pourquoi en parlerais-je au moment même où tout le monde en parle ?

On vient sur ce blog pour entendre quelque chose d’autre, je crois. Lire quelque chose d’autre. Peut-être d’insolite. Parfois de maladroit, probablement aussi d’un peu idiot, mais quelque chose qui vient d’une vision, d’une prise de conscience.

Cela me vaut des désaccords et cela blesse parfois. Rappelez-vous mes textes sur la musique populaire : quand j’ai dit que rock, reggae, folk, punk, hard rock – tout cela, en réalité, procédait du même modèle de chanson que la variété. Que c’étaient des ritournelles, ni plus ni moins complexes les unes que les autres, avec des changements de surface, de texture, de style. Des lecteurs se sont sentis insultés.

De la même manière, quand j’ai commencé à écrire sur Sylvain Tesson, j’ai vu avant tous les journalistes et les critiques le nœud stylistique et idéologique de ses textes. Il ne s’agissait pas seulement de dire qu’il était “de droite” ou “réactionnaire” comme une étiquette jetée à la va-vite, mais d’analyser une construction d’écriture, une façon de faire du style un masque. Là encore, les réactions ont été vives. Mais force est de constater que mes intuitions se sont révélées exactes.

Dans le champ politique, je ne parle pas de Gaza parce que d’autres en parlent, et le font très bien. Je n’ai rien à ajouter aujourd’hui à ce qui est su, documenté, analysé, disséqué, montré, crié. Et si j’en ai parlé, ce fut il y a vingt ans. Mon angle d’attaque était moins la Palestine elle-même que la pression exercée par les soutiens d’Israël sur nos médias. À une époque où nommer les réseaux pro-israéliens en France vous valait l’accusation d’antisémitisme, le soupçon, l’isolement. Je me souviens de textes de 2008 où j’alertais déjà sur ce que je percevais : une hégémonie silencieuse, un pouvoir d’influence plus que de conviction.

Aujourd’hui, les choses se sont clarifiées. On sait. On voit. Les masques sont tombés. Les partisans inconditionnels d’Israël, qu’ils soient d’extrême droite ou dans une position devenue intenable au centre – comme Mme Braun-Pivet, comme Mme Bergé – apparaissent pour ce qu’ils sont : les derniers défenseurs d’une cause désespérée. Ils ont perdu la bataille des images, la bataille des idées. Il n’y a plus besoin de les dénoncer. Les médias s’en chargent.

J’ai défendu l’humoriste Dieudonné quand c’était courageux de le faire, entre 2007 et 2014. Maintenant qu’il n’est plus radioactif, je n’ai plus besoin d’en parler. En revanche, j’ai toujours la conviction que Dieudonné est la figure française la plus importante de l’histoire culturelle de notre pays au XXIe siècle.

Ce que j’essaie de faire ici, dans la Précarité du sage, c’est de nommer ce que je ne lis nulle part. D’amorcer des chemins là où personne ne semble vouloir s’aventurer. C’est mineur, c’est fragile, c’est parfois solitaire. Mais c’est aussi cela, ma manière de contribuer.

Dans quelques jours, je publierai un billet sur un terrain dans la montagne. Sur la manière de regarder un chemin, de remonter un muret en pierre sèche, de raconter ce geste. J’espère que vous ne lirez pas cela comme une simple “ode à la campagne” façon supplément week-end d’un journal national. J’essaierai d’en faire quelque chose de singulier.

Les plantes qui apaisent au Musée Cévenol

Vue du vieux pont du Vigan, depuis le Musée Cévenol. Août 2025

Le musée du Vigan présente une intéressante exposition sur les plantes médicinales, alliant œuvres d’art, manuscrits anciens et artéfacts de tout genre.

Le musée lui-même vaut le détour pour tout ce qu’il recèle de connaissances ethnologiques et historiques. Si vous passez par les Cévennes, ce que tout le monde fait au moins une fois dans sa vie, vous apprécierez vivement une promenade dans cette ancienne maison fraîche en bord de rivière.

Si vous n’appréciez pas le Musée Cévenol, si vous pensez que la visite ne vaut pas le prix du ticket d’entrée, commentez ce billet de blog et je vous rembourserai les cinq euros de la main à la main, en vous regardant droit dans les yeux pour vous faire honte.

J’ai particulièrement aimé les manuscrits de récits de voyage, effectués par des médecins des Lumières. En pleine Révolution, ils herborisent comme Jean-Jacques et affirment que Le Vigan, l’été, « est un séjour délicieux », notamment grâce à son air pur, son eau salubre, ses châtaigniers, ses pommiers et ses poissons.

Le plus beau concert de ma vie

J’ai adoré ce concert de l’ensemble choral La Sportelle et du fameux orgue du temple protestant du Vigan. Cet entremêlement de cantates de Bach et de Mendelssohn m’a mis littéralement à genoux.

Ils ont soigné le son, le sens, la scénographie et l’acoustique pour faire le plus beau concert du monde. C’était là, ce soir-là et dans cet édifice. Le monde se souviendra que c’était là. Il fallait y être et le sage précaire y était.

Chaque année, le Festival du Vigan propose une programmation de musique extraordinaire, que les Cévenols et les vacanciers vont écouter dans l’ensemble des temples, chapelles et églises des alentours du Vigan.

Tous les concerts sont pleins de monde. Souvent, il n’y a plus de place quand on veut assister à un récital. Même dans des villages reculés, comme l’autre soir à l’église d’Arrigas, où de nombreux amateurs sont restés à la porte.

Ce soir-là, au temple du centre ville, les voix et l’orgue ont su donner le maximum de l’âme joueuse de Bach et du dynamisme méditatif de Mendelssohn, dans un dialogue d’une beauté qui m’a fait oublier le temps. J’ai cru un moment me trouver dans une Leçon de Ténèbres.

L’amour du travail ni fait ni à faire

Nos vacances sont des plages de travail manuel infini. Notre appartement demande de la finition et surtout des recommencements incessants.

Cette année, nous avons refait les murs de notre chambre nuptial qui avaient déjà été peints il y’a deux ans. Mais nous n’étions pas satisfaits de la couleur à l’époque, alors j’ai dû employer deux couches de blanc pour réussir à donner l’illusion d’une chambre neutre.

Pour le papier peint, c’est une autre histoire. J’avais fait un choix en 2023 d’un motif luxuriant qui nous rappelait l’oasis d’Oman où nous avions vécu. Malheureusement, le papier peint avait tellement de succès qu’on le retrouvait partout : des maisons d’amis et de proches, des restaurants, des chambres d’hôtel et même des toilettes de nos voisins. C’en était trop, il nous fallait détacher tout cela. J’ai remplacé l’oasis par deux couches de blanc.

Nous travaillons sans relâche pour repartir de zéro à chaque fois.

La France touristique en déclin silencieux

Le tourisme en France se porte encore bien. Mais cette année, un constat s’impose : le pays, pourtant première puissance touristique mondiale, montre des signes de déclin que la sagesse précaire a pu expérimentés de manière concrète.

Cela est apparu clairement dès notre arrivée, en voiture, depuis l’Allemagne où nous habitons, et la Suisse. En descendant les Alpes vers Lyon, où habite la mère du sage précaire, on remarque immédiatement la qualité exceptionnelle des routes et des ouvrages d’art. Mais en y regardant de plus près, on réalise que tout cela est hérité des Trente Glorieuses, période d’intense développement économique et d’infrastructures entre 1945 et 1975. Depuis cette époque, aucun investissement fondamental n’a été entrepris. Ni dans les ouvrages d’art, ni dans les transports. Même les trains que l’on utilise aujourd’hui datent de cette période.

En somme, l’attractivité touristique de la France repose quasi exclusivement sur son passé. Les sites que l’on visite relèvent de l’histoire longue, et les infrastructures encore en fonctionnement sont celles des décennies suivant la Deuxième Guerre mondiale.

Un second constat nous est apparu en passant une nuit en bord de mer, à l’une des plages de la ville de Georges Brassens et de Paul Valéry. L’organisation des lieux est correcte, mais elle semble figée dans les années 1960. Surtout, la plage était loin d’être bondée. Et les visiteurs que nous avons croisés étaient presque exclusivement français, d’un âge moyen assez élevé. Peu de familles, peu de jeunes. Notre hôtel n’était pas mal mais la chambre était minuscule et nous a coûté 200 euros pour une nuit, petit-déjeuner inclus. C’est un prix exorbitant quand on compare avec les autres pays en bord de mer, surtout pour s’entendre dire à 11 heures du matin qu’il faudrait se presser pour partir !

Ce phénomène en dit long : lorsque la génération des baby-boomers aura disparu, une chute du tourisme intérieur et extérieur est certaine. Une chute qui ne sera plus seulement perceptible à l’œil nu, mais bien visible dans les chiffres.

Les jeunes générations, quant à elles, voyagent plus loin. Non pas parce que les plages étrangères sont plus belles, mais parce que les billets d’avion sont peu chers pour les jeunes, et que dans de nombreux pays, le coût de la vie est tellement bas que le surcoût du transport est vite amorti. Pour le coût d’une nuit à Sète au mois d’août, un étudiant français peut passer un mois au bord de l’océan indien.

Il rencontrera des jeunes gens d’autres pays, il sera accueilli avec le sourire, n’aura pas l’impression de se faire dépouiller, pratiquera l’anglais et des idiomes asiatiques, tombera amoureux dix fois et écrira des poèmes à la con sur le soleil qui se couche sur le monde et les étoiles qui ressemblent aux yeux de la fille à moitié droguée qu’il aura rencontrée la veille.

Il est donc urgent de tirer la sonnette d’alarme. Si la France veut conserver sa place dans un secteur aussi stratégique que le tourisme, il est indispensable de réinvestir massivement, et de changer de mentalité. Dans les infrastructures, les services, l’accueil, et dans l’expérience touristique prise dans son ensemble. Le réveil est nécessaire.

Première mesure : baissez les prix

Deuxième mesure : améliorez la bouffe

Troisième mesure : baissez les prix

Un terrain de jeu et de dépense

Le sage précaire pense tous les jours à son terrain.

C’est un élément de dissonance dans la sagesse précaire qui, depuis les années 2000, avait réussi à faire coïncider les lieux du désir et les lieux de vie.

Depuis l’achat de ce lopin, coincé sur un coteaux de Val d’Aigoual, le sage désire passer du temps sur sa terre mais il se doit de vivre en d’autres lieux. Il y a donc une espèce de déchirement mais qui n’est pas douloureux car, en échange de ce sacrifice, il vit sa plus belle histoire d’amour avec celle qu’il a épousée, et il économise l’argent nécessaire pour, plus tard, passer le temps qui sera nécessaire pour faire de son terrain un lieu de vie et de vacances pour sa communauté.

La Ceinture, d’Ahmed Abodehman. Un grand roman saoudien sur l’enfance dans un village de montagne

C’est un livre écrit en français par un poète saoudien qui a grandi dans un de ces villages que j’ai visités ou traversés dans mon périple de 2025. Publié en l’an 2000 chez Gallimard, La Ceinture est un bref récit drôle et puissant dont le personnage principal, outre le narrateur, est un vieil homme intransigeant et bienveillant. Le vieux Hizam se croit détenteur et gardien des traditions mais pour lui, les traditions consistent à travailler ses champs sans jamais se plaindre, endurer les peines et ne prendre aucun plaisir. Le narrateur l’aime car Hizam est un homme bon, mais d’une bonté qui s’exprime à coups de bâton.

Le récit raconte avec force la poésie qui règne dans la culture locale, orale et montagnarde.

Avec tendresse et sans reproche, Ahmed Abodehman raconte la modernisation du village et la perte de repères des anciennes tribus qui ne comprennent rien au monde qui vient. Une école apparaît dans le village et les instituteurs mutés dans la région montagneuse sont de véritables extraterrestres pour les villageois : non barbus, portant des pantalons et des chemises, ils parlent un arabe bizarre car ils viennent d’Egypte, de Jordanie ou de Syrie.

La pire des évolutions se voit à l’hôpital qui a ouvert dans la « grande » ville, ville que l’on atteint difficilement : on y voit des femmes en pantalon, ce qui ne s’est jamais vu depuis le commencement du monde. Les vieux interprètent cela comme un signe de l’apocalypse. D’ailleurs quand on a voulu s’amuser avec Hizam, on lui a dit que l’une de ces infirmières en pantalon était amoureuse de lui. Entendant cela, il s’est révolté et a déclaré que jamais il ne se marierait avec une chrétienne. « Ce n’est pas une chrétienne ! C’est une pakistanaise. Dans son pays, le Pakistan, les gens sont musulmans comme toi et les hommes ont des barbes plus longues et plus fleuries que la tienne. »

Au village, il n’y a ni toilettes ni poubelles, car on ne jette rien à part la cendre, et l’odeur y est donc toujours très bonne, à la différence de ces appartements citadins dont l’hygiène laisse à désirer à cause de toutes ces inventions diaboliques que sont les chaussures, les poubelles, les douches et les toilettes. Au village, on sait se pommader la peau et les cheveux avec du beurre, et on connaît les secrets des djinns.

Je regrette seulement l’absence de toute description physique, topographique et architecturale. La Ceinture est très poétique, mais les poètes ne devraient jamais oublier la géographie, ni les techniques.

Dans les montagnes d’Arabie. Les hommes-fleurs

Il fallait bien, à un moment donné, descendre des hauteurs. Il fallait terminer le périple en rejoignant la mer Rouge. Heureusement, en redescendant vers la plaine ou en la traversant, il reste quelques montagnes résiduelles sur lesquelles on peut grimper à nouveau pour respirer un air plus frais.

Faïfa est l’une de ces montagnes : belle, avec une architecture remarquable et des enfants qui jouent au football autour des terrasses.

La grande plaine qui s’étend des hautes montagnes jusqu’à la mer s’appelle la Tihama. C’est une région où l’air est constamment imprégné de poussière de sable. Toutes les photos prises ici prennent naturellement une teinte sépia. Abdullah m’explique que les habitants évitent de sortir en journée et ne commencent leur vie sociale qu’après le coucher du soleil, quand l’air devient un peu plus respirable.

Nous roulons des heures dans ce brouillard de sable. Il y a de la poussière, encore de la poussière.

Vient l’heure de la prière. Nous prions assez tardivement, après avoir mangé du poulet et du riz. Quand on a manqué la prière de midi, on peut, en tant que voyageurs, regrouper celle-ci avec celle de l’après-midi. Abdullah me dit que nous allons faire deux rakʿa pour Dhuhr (la prière de midi) et deux rakʿa pour ʿAsr (celle de l’après-midi). Comme il convient, il me demande de diriger la prière, par politesse. Je lui demande à mon tour de la diriger. Nous prions donc, en silence car ‘Asr se fait en récitant intérieurement, à la différence des quatre autres prières quotidiennes.

Arrive alors un petit groupe de jeunes hommes, beaux comme des photos de voyages. Pas tant par leur physique que par leurs vêtements et leur allure. Certains portent une couronne de fleurs, d’herbes et de verdure autour du front. Ce sont d’authentiques « hommes-fleurs ». Je ne savais qu’il y en avait encore. Leurs vêtements, noués autour de la taille, ressemblent à des robes anciennes. Deux d’entre eux portent même un poignard recourbé, accroché à la ceinture.

Lire sur ce sujet : Les Hommes-Fleurs. Thierry Mauger et la nostalgie des voyageurs

La Précarité du Sage, décembre 2024

J’aurais aimé les prendre en photos, comme Thierry Mauger le faisait dans les années 1980, quand le pays était fermé aux voyageurs, mais l’ambiance ne se prêtait pas, dans la mosquée, à ce genre de turpitudes. Quand Abdullah les voit, à la fin de notre première prière, il leur dit que nous allons commencer la deuxième et qu’ils peuvent se joindre à nous. C’est ainsi que j’aurai prié avec des hommes-fleurs, ce qui vaut peut-être mieux que de les photographier.

Les Hommes-Fleurs tirés d’un livre de Thierry Mauger, réédité par le ministère saoudien de la culture en 2020. Les photos ne sont pas datées, elles ont été prises entre 1979 et 1989

Ce que j’ai oublié de dire, c’est que quand tout est envahi de sable, les ablutions prennent tout leur sens. Elles permettent de se nettoyer. C’est là qu’on comprend comment les ablutions sacrées ont pu être inventées dans ce pays : à la fois pour se rafraîchir et, surtout, pour se laver cinq fois par jour, enlever la poussière et le sable des cheveux, de la barbe, des oreilles et surtout du nez. On se sent infiniment plus propre qu’au sortir de la douche.

Puis nous reprenons la route. Il n’y a plus grand-chose à voir jusqu’à la mer puisque de toute façon l’air est saturé de sable. Je demande à Abdullah : « Où sont les architectures vernaculaires ? » J’ai lu, dans les récits de voyage, qu’il y avait des huttes. On disait que cette région de la Tihama était traditionnellement habitée par un mélange d’Arabes et d’Africains subsahariens, et que l’architecture y ressemblait à celle de l’Afrique. Abdullah me répond que ces constructions sont trop précaires, trop fragiles, et qu’en quelques saisons, si personne ne les entretient, elles disparaissent sans laisser de trace.

Je n’aurai donc pas la possibilité de photographier la moindre hutte, sauf dans des zones protégées, des villages reconstitués, des espaces culturels ou patrimoniaux, à mi-chemin entre le marché et le musée. Ce sont là des huttes à l’ancienne, mais construites pour être visitées, non habitées.

Et c’est ainsi, au bord de la Mer Rouge, que je termine mon voyage.

Dans les montagnes d’Arabie. Deux Africains magnifiques

Abdullah arrête fréquemment son 4×4 pour que je puisse voir de plus près les vallées de l’Assir. Je suis très impressionné par la beauté des paysages montagneux de l’Arabie Saoudite, et lui ne m’en veut pas pour ces innombrables arrêts. Il semble satisfait qu’un étranger, un « touriste » en bonne et due forme, aime à ce point les lieux de son enfance.

Les routes sont escarpées, je ne recommande à personne d’explorer l’Assir avec une voiture de location autre qu’un 4×4. Vous en auriez le droit mais je vous promets des sueurs froides dans les lacets pentus, surtout en cas de croisement avec d’autres véhicules.

Lors d’une de ces pauses, nous voyons deux hommes noirs marcher dans notre direction. Ils ont un baluchon, dans lequel ne se trouve qu’un morceau de pain. Abdallah leur dit bonjour et leur propose à boire. Quand je comprends qu’ils sont éthiopiens je leur parle en anglais et ils me répondent an anglais. Nous leur donnons plus d’eau. Ils ont un visage magnifique et leur dégaine est très stylé ; je leur demande l’autorisation de prendre une photo mais c’est Abdallah qui refuse et me dit qu’ils sont clandestins.

Plus tard dans la voiture, Abdallah me raconte le sort et les stratégies de ces migrants érythréens et éthiopiens, très connus de tous les villageois.

Ils viennent dans les montagnes pour se cacher de la police, après avoir rejoint le Yémen, et cherche des boulots saisonniers dans les fermes d’Assir. Ils travaillent au noir, fuient sans demander leur reste dés qu’ils voient des contrôleurs s’approcher, et projettent de se rendre dans les grandes villes des bords de la Mer Rouge dans l’espoir de trouver des opportunités de travail. Trois villes les attirent plus que tout : Jeddah, La Mecque et Médine. Les villes saintes regorgent d’activités et d’argent grâce aux pèlerinages qui se font toute l’année. Et Jeddah est le port international historique de l’Arabie Saoudite.

Quand on les a croisés, ces deux migrants étaient en pleine errance et je ne le savais pas. Ils venaient de la vallée et ne savaient pas où ils mangeraient leur maigre pitance ni où ils dormiraient. Ils espéraient trouver du travail pour quelques jours dans une fermes que j’avais photographiées pour illustrer ce blog.

Si j’avais su je leur aurais donné de l’argent. Abdallah et tous les gens d’Assir, ont toujours vécu avec ces travailleurs de l’ombre qu’ils aident quotidiennement par de petits gestes discrets.