Email à une entreprise française : Positionnement stratégique et perspectives de développement dans le Golfe persique

Chère Madame,

Je vous remercie encore pour nos échanges récents. Ils témoignent d’une ambition réelle pour le développement international de votre entreprise, et je suis convaincu qu’un positionnement précis peut vous permettre de saisir des opportunités importantes dans la région du Golfe.

Si je me permets d’être direct tout en restant pleinement respectueux de votre démarche, c’est parce que les attentes dans cette région sont élevées et nécessitent une préparation stratégique solide. Les institutions et entreprises de la péninsule arabique, avec lesquelles je travaille quotidiennement, apprécient chez les Français des partenaires capables d’incarner une certaine stature européenne : excellence culturelle, rigueur intellectuelle et savoir-faire reconnu dans les domaines de la communication, des arts et du patrimoine. Cette dimension constitue un atout naturel pour une agence hexagonale.

Cependant, pour que cette promesse française soit crédible et compétitive, deux éléments sont aujourd’hui incontournables. Le premier va de soi mais le second pourrait paraître à tort polémique :

1. Une véritable capacité de travail en anglais, et non une simple externalisation

Le recours systématique à la traduction affaiblit souvent la fluidité des échanges et peut être perçu comme un manque de maîtrise de la relation internationale. Les acteurs des monarchies pétrolières attendent un niveau d’anglais professionnel permettant d’interagir directement, rapidement, et sans intermédiaires.

2. Une présence affirmée d’auteurs et de spécialistes arabophones

Cela ne relève pas uniquement d’une question linguistique. C’est une question de positionnement culturel que je voudrais discuter avec vous en tant que nous sommes vous et moi citoyens français :

Notre pays entretient depuis plus d’un millénaire un lien profond, complexe et continu avec les cultures arabes et musulmanes – de l’époque médiévale aux échanges intellectuels, en passant par la Méditerranée moderne et les dynamiques contemporaines. Cette réalité fait partie intégrante de notre identité culturelle et constitue une force unique, qui est malheureusement sous-exploitée.

Mon propos n’est pas de prétendre que la maîtrise de l’arabe est requise pour être réellement audible et légitime dans le Golfe. Je sais bien que les Saoudiens et les Qatariens ne s’attendent pas à voir une jolie Parisienne échanger des salamalecs avec eux lors d’une négociation. En revanche, si vos contenus étaient portés par des auteurs capables d’écrire directement en arabe, de comprendre les nuances culturelles et de s’inscrire dans cette longue histoire de relations franco-arabes, votre agence aurait plusieurs longueurs d’avance sur la concurrence et contribuerait à donner une meilleure image de la France. Pas seulement celle du luxe, de la mode et du XIXe siècle, mais celle d’un pays millénaire qui prend la culture au sérieux.

Présenter une équipe sans compétences rédactionnelles en anglais et en arabe peut donner l’impression que la France n’assume pas ce patrimoine historique. À l’inverse, intégrer des auteurs français arabophones et anglophones enverrait un signal fort : celui d’une agence française pleinement consciente de ses richesses, ouverte sur le monde arabe, et capable de dialoguer avec lui en profondeur.

Je suis persuadé qu’en renforçant ces deux axes, votre entreprise pourra non seulement répondre aux attentes du marché du Golfe, mais aussi s’y distinguer par une approche fondée sur l’héritage culturel français, qui est intimement lié, de longue date, à la culture arabe.

Ce n’est donc pas une question d’ajouter un service de traduction, mais de porter une vision authentique et ambitieuse de ce que peut être une agence française dans un contexte international plein d’opportunités mais connaissant une concurrence très forte venue de pays européens très solides culturellement et capables de proposer des prix plus compétitifs.

Imaginez une seconde des agences espagnoles concurrentes à la vôtre et domiciliées en Andalousie. J’en connais. Pour gagner un marché, elles vont rappeler la grandeur des siècles arabo-andalous, ce qui sera bien vu puisque « Al Andalous » est toujours perçu comme un âge d’or de la culture islamique. Imaginez que ces agences se présentent avec, à la fois, le savoir-faire européen, la technologie occidentale, la réputation sympathique des Espagnols et une arabité assumée, confiante en elle-même ! Elles obtiendraient tous les contrats.

Heureusement, les Espagnols ne sont pas en avance sur l’enseignement de l’arabe. La France a ici un atout qu’il ne faut pas négliger. Votre agence a dans sa ville de nombreux talents capables de vous aider à incarner une France enfin réconciliée avec sa dimension arabe tout en étant anglophone comme tout le monde.

Je reste naturellement à votre disposition pour approfondir ces points et envisager ensemble des pistes de structuration adaptées.

Bien cordialement,

Guillaume Thouroude

Conseiller transversal en affaires culturelles

France, Allemagne, Arabie Saoudite

Lettre ouverte aux entreprises culturelles françaises souhaitant se développer dans le monde arabe

Dans un contexte où les industries culturelles françaises cherchent à renforcer leur présence dans les pays du Golfe persique et, plus largement, dans l’ensemble des mondes arabe et musulman, une exigence fondamentale s’impose : la capacité à produire et communiquer directement en langue arabe.

Je trouve incroyable que des entreprises reconnues pour leur excellence, leur créativité et leur expertise internationale puissent encore déclarer ne pas disposer de compétences arabophones en interne. Je peux le comprendre pour nos voisins, mais pour la France, je déclare que c’est une anomalie.

Il est possible qu’une telle lacune fragilise la crédibilité des acteurs français auprès de partenaires des monarchies pétrolières, mais le problème est ailleurs. Je ne veux pas limiter mon propos à la banalité selon laquelle les pays arabes accordent une importance considérable à la maîtrise de leur langue et à la compréhension fine de leurs contextes culturels.

Mon propos est d’abord dirigé vers la culture française elle-même. C’est pourquoi je m’adresse ici à vous, acteurs français de la culture, des arts et des lettres : affirmez-vous comme français avec tout ce que cela implique de luxe, de raffinement, de musées et de philosophie, mais aussi en soulignant l’arabité de la France.

Un rappel nécessaire : la France entretient un lien ancien et profond avec le monde arabo-musulman

L’histoire française est marquée depuis plus de treize siècles par des échanges multiples avec le monde arabo-musulman :

  • contacts politiques et commerciaux dès le haut Moyen Âge ;
  • guerres et batailles dont la légendaire histoire qui raconte que Charles Martel arrêta les Arabes à Poitiers en 732.
  • influences littéraires, notamment dans la tradition des troubadours, largement inspirée de la poésie arabo-andalouse ;
  • transferts architecturaux, visibles jusque dans l’art roman, nourri des savoir-faire développés en Espagne andalouse ;
  • croisés partis en Terre sainte et devenant arabes au sein de leurs « Royaumes francs » en Orient ;
  • importance d’Averroès dans les Lumières françaises comme l’a rappelé Jean-Luc Mélenchon lors d’une audition d’une commission parlementaire sur l’islam en France ;
  • relations contemporaines issues des dynamiques coloniales, migratoires et culturelles.

Lire aussi : Les rapports anciens de la France avec l’Islam. Comment les identitaires prennent nos ancêtres pour des cons

La Précarité du sage, 2021

Ces liens ont façonné durablement la culture française. Ils rappellent que la France est certes un pays laïque, qu’il est surtout un pays d’athées, et qu’il fut un grand pays catholique puis protestant, mais qu’elle est aussi un territoire marqué par des apports arabo-musulmans pluriels et anciens. Cette réalité constitue une richesse culturelle et diplomatique majeure que vous devriez mettre en avant dans vos démarchages et vos négociations.

Valoriser les compétences françaises pour renforcer la présence à l’international

Dans cette perspective, il est essentiel que les entreprises culturelles françaises mobilisent les ressources arabophones présentes sur le territoire national. Qu’ils soient d’origine arabe ou non n’importe pas puisqu’ils sont Français.

La France dispose d’un vivier de professionnels hautement qualifiés, maîtrisant l’arabe classique, l’arabe culturel, ainsi que l’anglais et le français à un niveau d’excellence. Ils sont capables de produire des contenus exigeants, adaptés aux standards internationaux, et sensibles aux nuances culturelles indispensables à tout projet dans le monde arabe.

Ne venez plus en Arabie Saoudite sans avoir du personnel français arabisant.

Recourir systématiquement à des compétences externes ou étrangères, alors que ces profils existent en France, revient à négliger un atout stratégique majeur et à donner une image affaiblie d’une filière française pourtant riche de sa diversité culturelle.

Un enjeu de crédibilité et de respect mutuel

Pour s’implanter durablement dans les pays du Golfe persique (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Oman, Koweït) les entreprises françaises doivent démontrer qu’elles peuvent produire en arabe.

Produire en arabe ne peut pas être un simple service additionnel.

Assumer et mettre en valeur la pluralité culturelle française est également un levier diplomatique puissant, en cohérence avec l’histoire millénaire de la France.

Investir dans les compétences arabophones françaises

Pour accompagner ce mouvement, la Sagesse Précaire peut activer ses réseaux afin de mettre en relation les entreprises avec des Français arabophones formés, expérimentés et capables de répondre aux exigences des partenariats internationaux. Appelez le Sage précaire si vous rencontrez des difficultés pour trouver les perles rares qui vous feront briller : mon carnet d’adresses est plein de profils français arabes excellents.

Ma lettre touche à sa fin. Il me reste un argument pour vous convaincre d’assumer votre dimension orientale : vous vous enrichirez ! La réussite des entreprises culturelles françaises dans le monde arabe repose sur une stratégie claire qui tourne le dos aux discours identitaires et embrasse enfin la France dans son histoire arabo-musulmane.

Vendredi noir à Garmisch, où je suis devenu fiévreux

Garmisch, novembre 2025

Quand on vit à Munich, on vit dans une région qui s’appelle la Bavière. Et qui dit Bavière dit Alpes bavaroises. Et qui dit Alpes dit neiges, froid, frimas et glaçons.

Nous sommes allés dans les Alpes bavaroises pour un weekend en amoureux, et devinez ce qu’on y a vu ?

Un chemin qui s’appelle Philosophenweg.

Le chemin des philosophes.

On ne pouvait pas ne pas l’emprunter consciencieusement.

Chacun de nos pas était compté.

Au préalable, nous fîmes quelques emplettes dans une boutique munichoise spécialisée dans des articles de montagne. C’était le « Black Friday », ne me demandez pas ce que c’est, grâce à quoi nos chaussures de marche coûtèrent bien moins cher que ce qu’elles coûtent à tous les blaireaux qui font leurs emplettes en dehors du Black Friday.

Friday signifie vendredi en anglais. Black se traduit par noir. Il s’agissait donc d’un « vendredi noir ». Je suppose que le but de cette opération anglophone était de commémorer un jour sombre de type attentat, crack boursier ou catastrophe naturelle. D’où la réduction des prix pour des articles de montagne de type souliers de randonnée. Nul doute que la Bavière cherchait ainsi à inciter les Munichois à s’équiper plus sérieusement en prévision de leurs week-ends à la montagne : munissez-vous d’un équipement sportif digne de ce nom pour éviter les catastrophes climatiques et les avalanches dont on célèbre la mémoire en ce vendredi noir.

D’ailleurs j’y songe, ce jour où nous fîmes ces emplettes était un vendredi. Pas plus sombre que d’habitude, mais un vendredi. C’est peut-être pour ça que la vendeuse nous parlait de Black Friday ! Les pièces du Puzzle commencent à se mettre en place.

La nuit, dans l’hôtel de Garmisch, nous avons oublié de fermer la porte-fenêtre de notre chambre. Nous avions tiré les rideaux sans y prêter attention.

La nuit noire du Black Friday s’est avérée perfide. Je suis tombé malade d’une fièvre pure qui m’a cloué au lit pendant deux jours.

+0 (0 %)

Aujourd’hui, 1er décembre 2025, ce blog a atteint exactement le même nombre de vues que pour toute l’année 2024.

Vous le voyez sur ce graphique : +0 (0 %) signifie que cette année est strictement égale à l’année dernière en termes de vues.

L’année dernière, nous avions atteint ce nombre au dernier moment, dans les arrêts de jeu. Cette année La Précarité du Sage fait donc un peu mieux, avec un mois d’avance sur ces échéances. Il s’agit d’une remarquable stabilité et d’une croissance qui se tient à la limite de la stagnation.

La chute de Michel Onfray, mais pas exactement comme je l’avais prophétisée​

youtube.com/watch

Écoutant les énormités qu’il proférait en 2021, en préparation des élections présidentielles de 2022, je prédisais dans ce blog une chute physique de Michel Onfray, un accident médical, je sentais chez lui monter une catastrophe intime touchant sa vitalité même.

Lire sur ce sujet : La Détresse de Michel Onfray

La Précarité du sage, juin 2021

Les émissions dont il se rend coupable depuis quelques semaines confirment ma prophétie mais d’une manière insoupçonnée. Le philosophe est devenu fou. Sa chute, je ne m’y attendais pas, est simplement psychique. Il se met à parler de multivers, d’astronomie délirante digne d’une secte sans queue ni tête. Il est passé de l’autre côté de la barrière sanitaire.

On a perdu Michel Onfray, mais loin d’être prostré, il se porte bien et bavarde à qui mieux mieux dans un climat de psychose grassouillette.

Il est devenu la risée des comédiens de réseaux sociaux, comme le montre le sketch de Guillaume Meurice diffusé hier dans son émission comique du dimanche. Pour faire rire, il n’y a même plus besoin d’interpréter les paroles d’Onfray : diffuser des séquences entières en l’état est suffisant.

Je pourrais prendre un ton compassé, comme quand on assiste à l’internement d’un ami pris de bouffées délirantes. Mais je me dis que la chute de l’écrivain peut se muer en une dernière période riche de sa carrière. On ne sait jamais : il va peut-être nous régaler avec des fusées réactionnaires de plus en plus maladives et chatoyantes ! Ne désespérons pas, au contraire, prions qu’Onfray termine sa carrière en feux d’artifice d’aliénés et nous gratifie de délires aussi drôles que poétiques.

Tabuk, des découvertes en cascades

Regardez ce mouvement du chasseur ! La gravure rupestre que je place en tête de ce billet m’est apparue dans un chaos de rochers dans la région de Wadi Disah. Mon vieil ami bédouin, après m’avoir fait crapahuter, avait de nouvelles surprises à me révéler.

Les ancêtres néolithiques des Arabes savaient créer de véritables scènes de cinéma. Homme armé et protégé d’un bouclier, le lion semble être sur la défensive. Cela ressemble autant à une chasse qu’à un combat de gladiateurs préhistoriques, où un homme seul affronte une bête féroce.

Cette autre gravure m’intéresse pour cette ligne ondoyante au centre de l’image. J’ai spontanément songé que c’était une stylisation de la rivière ou du wadi qui séparait deux paysages, deux tribus ou deux systèmes de chasse.

Il m’a paru évident que c’était un ancêtre épigraphique des hiéroglyphes d’Egypte. Un long signe qui participe à la fois de la représentation et de la signification.

À moins que ce ne soit un serpent monstrueux, une espèce de monstre du Lochness arabique. Un être mythique qui tient du dragon chinois et qui préside à la création de l’univers.

C’est l’avantage et la limite de découvrir des sites archéologiques. Il n’y a aucune raison de s’interdire a priori la moindre interprétation.

Notre pérégrination avec l’ancêtre bédouin Abu Mahdi nous mena vers une mosquée perdu au pied d’un montagne. C’était l’heure de prier.

Il y avait assez d’eau dans les citernes pour faire nos ablutions et nous nous refîmes une virginité avec quelques traits de filet d’eau éclaboussé et une demie-douzaine de versets coraniques chantés et psalmodiés.

Sortis de la mosquée, nous avions encore de nombreux paysages à traverser et Abu Mahdi s’impatientait car il était le seul à savoir tous les trésors nabatéens qu’il nous restait à découvrir. Comme il ne nous disait rien à l’avance, je croyais à chaque minute que c’était la fin du voyage et qu’on avait fait le tour des découvertes.

Seule la tombée du jour a pu sonner la fin de notre excursion.

Tabuk et l’éloquence du grimpeur : sur les parois de Wadi Disah

Les Bédouins parlent peut-être avec parcimonie, mais c’est un cliché : j’ai un peu la sensation que les Bédouins aiment beaucoup parler et que pour les nomades, il faut faire un usage savant du silence et du bavardage. Mieux que les sédentaires, les nomades utilisent les silences et les paroles comme des armes et comme des procédés performatifs.

Mon vieil ami Abou Mahdi s’avère un grand bavard quand le débit de paroles lui est utile. Quand il grimpe sur les parois comme un cabri, il me parle beaucoup parce qu’il sait que sa logorrhée a pour effet de me faire oublier le vertige. Il me guide et m’encourage en me parlant beaucoup car il sent que je commence à manquer de force et de courage. Je me vois glisser et tomber dans l’ombre. Mes jambes commencent à trembler. Abou Mahdi rit de me voir si couard et urbanisé, et il me parle d’autres choses pour me faire oublier le danger. 

Mais pourquoi donc grimpons-nous sur ces falaises du Wadi Disah ?

On ne peut pas simplement lézarder et picniquer sur un rocher, comme les autres groupes d’amis que nous avons croisés tout le long du chemin ?

Cavité dorée sur la falaise des gorges du Wadi Disah

Non, Abu Mahdi a un plan et une mission, mais je le découvre après coup : il veut me montrer les trésors rupestres qui jonchent la paroi. Je vois des gravures de loin et je confesse que cela me rassérène. Je me dis tant pis pour les crampes et les risques de chute ; si un vieillard pieds nus en robe et à la barbe blanche est capable d’escalader aussi facilement, le sage précaire pourra le faire au prix d’égratignures. Et même au prix de la vie, s’il le faut, car je ne vais pas faire machine arrière au moment où je m’apprête à voir des œuvres gravées il y a des millénaires et qui n’ont jamais été étudiées.

Comment comprendre ces étranges figures ? Sont-ce des bateaux à roulettes ? des voitures préhistoriques ? des animaux stylisés ? des dieux ? des djinns ?  

Wadi Disah, Province de Tabuk, Arabie Saoudite : la vallée où l’eau parle aux pierres

Intéressé d’en savoir plus sur les Bédouins, j’ai eu la chance de rencontrer un ami à Tabuk qui m’a proposé de m’emmener voir un paysage stupéfiant, à quelques heures de route : le Wadi Disah.

Il m’a dit qu’il y avait de l’eau.

On peut nager ?

لا، الماء سطحي جدًا، فقط منظر جميل.

(Non, me dit-il, l’eau est trop superficielle, juste belle à regarder.)

Il devait de toute façon conduire sa mère voir une amie dans le coin, et peut-être que ses enfants viendraient aussi. Résultat : nous voilà partis tous les trois, lui au volant, sa mère à l’arrière, moi entre deux mondes.

Sa mère aime parler. Elle rit, taquine son fils, me pose des questions. À un moment, elle me complimente sur mon arabe, avec ce ton attendri qu’on réserve aux enfants quand ils ont dessiné une horreur sur une feuille.

ما شاء الله، تتكلم عربي ممتاز!

(Machalla, dit-elle, tu parles arabe superbement!), mais je sais très bien que « ممتاز » (Mumtaz, superbe) veut dire en l’espèce : « c’est mignon d’essayer ».

Nous nous arrêtons quelque part entre deux montagnes pour déposer la maman. Elle disparaît derrière un mur de pierre, avalée par le paysage. Alors commence une autre scène : on s’installe sous une tente bédouine, sur des coussins aux couleurs à dominante rouge.

On me présente le chef de cette famille, Saleh, qu’on appelle Abu Mahdi — le père de Mahdi. Sa poignée de main est ferme, son regard calme. Il parle peu, car il sait que je comprends peu et ne peux exprimer que très peu.

Nous attendons longtemps, très longtemps. Je pense à plusieurs hypothèses, puis je comprends : on a tué une chèvre à l’annonce de notre visite. Le temps de la préparer, de la bouillir, et de prévenir des convives du villages, il s’est écoulé une bonne partie de la journée. Et quand enfin on nous sert ce festin, non pas sous la tente mais dans un salon où l’on s’assoit par terre, je ressens à la fois la générosité et la gravité de ce geste : une hospitalité qui se mesure en vie donnée.

La chèvre est découpée sur un gros tas de riz parfumé jonché de galettes de pain qui semblent aussi être bouillies et non cuites au four. Un seul plat gigantesque autour duquel nous mangeons à la main. Tout est de couleur blanchâtre et la consistance glutineuse du riz facilite cette manière de table : on se forme des boules de riz dans la paume avant de la porter à la bouche.

Quand nous terminons et allons nous laver les mains et la bouche, les jeunes hommes entrent dans le salon, s’assoient et continuent le repas. Il y en aura pour tout le monde et c’est un vrai festin.

Après le repas, nous reprenons la route du wadi, accompagnés d’Abu Mahdi, qui se proclame connaisseur du lieu. Notre 4×4 s’engage dans un couloir de sable et d’eau, l’un de ces passages où le désert hésite entre sécheresse et oasis. Les roues trempent dans de véritables mares, les roseaux s’écartent, des familles et des bandes de jeunes pique-niquent sous les palmiers et sur des rochers.

Je propose qu’on laisse la voiture pour marcher.

On me répond en répétant simplement ma demande, mais sans arrêter la voiture.

Le paysage est d’une beauté à laquelle je ne m’attendais pas : de hautes falaises dorées et rougeoyantes, des jeux de lumière sur le calcaire, un ciel bleu cru et, en contrebas, une verdure éclatante qui semble presque tropicale.

Abu Mahdi, malgré son âge, bondit hors du véhicule et commence à escalader une paroi. Il me dit :

تعال! اتبعني!

(Viens ! Suis-moi !)

Je le suis quelques mètres avant que le vertige ne m’arrête. Ce sexagénaire grimpe comme un jeune cabris. Il rit en me voyant hésiter, me lance une main solide, puis me montre du doigt une ouverture dans la roche.

Nous contournons la falaise, et soudain elle s’ouvre devant nous : une grande anfractuosité, creusée par l’eau depuis des millénaires. Une nef de pierre, une minuscule cathédrale naturelle, où la lumière filtre comme à travers des vitraux invisibles.

Je me dis que c’est sans doute pour ça que les Bédouins parlent peu.

Tabuk, la Maison en terre

J’entre dans cet espace urbain en pensant que c’est ouvert à tous. Après tout, je suis dans un souk : des gens discutent, d’autres boivent du thé, des enfants courent. Je suis attiré par des tapis artisanaux, d’une beauté simple, aux motifs géométriques qui semblent raconter des choses que je ne comprends pas encore.

Sans réfléchir, je m’enfonce plus loin. Les ruelles se font plus étroites, les murs de terre ocre plus épais. Il y a là des portes en bois sculpté, des lampes suspendues, des espaces d’ombre où le temps s’alourdit. Soudain, j’entends la voix d’une jeune femme :

تريد الزيارة بالعربية أو بالإنجليزية؟ 

qu’elle me lance. Je lui réponds, mais avec un accent français à couper au couteau :

زيارة؟ زيارة إيش؟

Elle me regarde avec un petit rire.

زيارة المتحف طبعاً! أنت الآن داخل المتحف. 

Ah bon, c’est un musée ici ?

Je regarde autour de moi. Des ruelles, des tapis, un salon ouvert… Non, vraiment, je n’avais pas remarqué.

Elle appelle un monsieur qui s’approche, tranquille, le regard doux. C’est le directeur, m’explique-t-elle : le gardien de ce lieu qu’on appelle la Maison en terre. Il m’invite à le suivre si je veux bien d’abord payer 50 riyals.

L’intérieur ressemble à un salon, mais sans canapé. Ici, les coussins jonchent le sol comme dans les tentes bédouines. Les tapis, tissés sur des métiers d’à peine un mètre de large, rappellent leur vie nomade (ils devaient pouvoir être roulés, chargés sur des chameaux et redéployés ailleurs, au gré des saisons.)

Tabuk est une région façonnée par des générations de bédouins. Ses plaines ont vu défiler des caravanes, des poètes, des voyageurs. Les savants disent que les inscriptions anciennes gravées dans les roches d’Arabie sont souvent l’œuvre de ces nomades : des lettres d’alphabets disparus, tamoudiques ou nabatéens, qui témoignent d’un temps où l’écriture suivait les routes du désert.

Je me rends compte que, dans mes voyages, je n’ai rencontré qu’une seule personne capable de lire ces langues. Je suis frappé par cette distance entre la richesse du passé et notre ignorance moderne. Moi-même, je baragouine juste assez d’arabe pour me débrouiller sur la route. Mais ici, au moins, je peux apprendre quelque chose.

Avant de partir, on me propose un petit jeu : écrire mon nom en alphabet nabatéen. Je trace maladroitement les signes, et me laisse photographier avec le directeur. Je pose fièrement avec ma plaque gravée :

إبراهيم — Ibrahim

Tabuk, centre à venir des voyageurs

Tabuk est une très vieille destination pour les êtres humains qui voyagent, c’est-à-dire pour les êtres humains. Sans remonter jusqu’à l’époque préhistorique, Tabuk était une étape importante pour les voyageurs qui faisaient le pèlerinage à la Mecque. Le château médiéval qui se situe en haut du souq traditionnel de la ville est un magnifique vestige de ces voyages sacrés.

Il était construit pour que les pèlerins se reposent, se lavent, fassent boire les dromadaires, sans interrompre leurs prières. Ce fort est tout petit, preuve qu’il ne devait pas héberger une famille régnante mais concentrer en son sein une administration stricte.

J’imagine que le coût d’une nuitée était exorbitant. La plupart des pèlerins, même les riches, dormaient sous des tentes bien mieux aérées et bien plus confortables, puisque les bêtes transportaient des tonnes de tapis, de coussins et de tentures.

C’est pourquoi je pose l’hypothèse que le fort de Tabuk, dont les espaces de prières sont indiscutables, devait servir plutôt de centre administratif et militaire que d’auberge pour pèlerins assoiffés.

Il n’en reste pas moins que Tabuk est un hommage au voyage et au pèlerinage. D’ailleurs c’est une région de Bédouins. Toutes les familles d’ici sont d’origine bédouine et il suffit de discuter avec les gens du coin pour avoir des histoires d’une enfance qui se déroulait sous la tente. Aujourd’hui, la plupart des Bédouins sont sédentarisés mais Tabuk est une des villes au monde qui incarne le mieux cette culture nomade et désertique.

D’ailleurs la ville chante le voyage par d’autres moyens. Quand vous allez au musée de la ville, vous y rencontrez une autre forme d’itinérance. Le musée est ouvert mais comme il est en cours de renouvellement, il ne présente pas d’expositions. On peut juste le traverser et en admirer l’architecture.

En revanche, sur le site du musée, on aperçoit un hangar d’un autre siècle. Et dans ce hangar, un train à vapeur des années 1900. Fabrication allemande. C’est le vestige d’une des grande gares de la fameuse ligne du Hijaz, qui reliait Damas à Médine, pour faciliter le pèlerinage probablement.

Les années 1900 en Arabie étaient sous le contrôle des Ottomans, donc cette ligne de chemin de fer est un signe du pouvoir turc sur le monde musulman.

Si vous lisez Les Sept Piliers de la Sagesse, vous comprendrez combien les Anglais voyaient ces trains comme des adversaires à combattre. Rappelez-vous que T. E. Lawrence participait à la révolte des Arabes contre la domination turque.

The Hijaz railway was the main artery of the Turkish army in Arabia; to cut it was to paralyse their movement, to bleed them slowly to death.

Donc ce roman historique raconte comment les tribus arabes aidées par quelques militaires anglais, sabotaient les chemins de fer et attaquaient les wagons de voyageurs comme si c’était des armées ennemies.

We were not fighting to win battles, but to destroy materials; not to take cities, but to ruin communications; to make the Turks feed their men in the desert instead of in the towns.

Seven Pillars of Wisdom

Pendant longtemps, ces trains et cette voie ferrée étaient donc un sujet sensible et douloureux en Arabie, car c’était le symbole d’une domination extérieure et plutôt humiliante, car tandis que les Turcs et les riches voyageurs du Levant traversaient le désert en toute sécurité, les Arabes regardaient passer les trains et voyageaient en caravanes comme au Moyen-âge. Nous, ça nous fait rêver, ces longues marches dans le désert avec des chameaux, mais eux ne pouvaient pas juger les trains autrement que comme une modernité hostile, dangereuse, puissante et dominatrice.

De plus, les Anglais le disent ouvertement, les Arabes se sont fait avoir de la pire des façons par les militaires britanniques. Les Sept Piliers le raconte de manière poignante, et les archives sont nombreuses à le certifier : les Anglais se servaient des Arabes pour lutter contre l’Empire Ottoman. Ils promettaient aux Arabes qu’une fois la guerre terminée (celle de 14-18), ils leur permettraient d’avoir un grand royaume arabe régnant sur toute la péninsule.

Mais les Anglais mentaient comme des arracheurs de dents. Ils préparaient en fait leur propre domination sur le proche-Orient et partageaient avec la France les territoires qui reviendraient à la Couronne et ceux qui iraient dans l’escarcelle de la République…

Il a fallu du temps pour digérer toutes ces humiliations et panser les plaies de l’histoire. Aujourd’hui que le pétrole l’a rendue riche, l’Arabie Saoudite est assez confiante pour prendre soin de ce patrimoine historique plutôt que de le vouer aux gémonies.

Tabuk peut se redéfinir comme une capitale du voyage sous toutes formes : nomadisme pastorale, pèlerinage religieux, voyages d’affaire en train, et tourisme contemporain.