Mes chatons sanguinaires

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J’ai appris une chose étonnante sur les chats.

Loin d’être de faibles être dépendants de l’homme, menacés d’être boulottés par la première sauvagine venue, ils sont de véritables prédateurs qui se reproduisent à une grande vitesse et tuent sans pitié des espèces en voie de disparition. Contrairement à ce qui se dit, ce sont eux les dangereux animaux. Apparemment, ils sont en train de devenir nuisibles dans nos campagnes. Les sociétés de chasse sont contactées pour qu’elles aident à réduire le nombre de nos charmants matous.

En dehors des chats sauvages, il y a les chats qui deviennent sauvages, et ceux qui, comme ceux qui habitent chez moi, sont sauvages quand ça leur chante. Beaucoup de chats quittent le domicile humain où ils trouvent câlins et croquettes, et s’en vont, au clair de lune, chasser dans des sabbats nocturnes horribles. Le matin, leurs maîtres les trouvent ronronnant sur des canapés en faux cuir, et se font caresser comme des vieilles cocottes.

Chatons et jardin 018

Je regarde mes chatons avec de nouveaux yeux. Ces mignonnes petites bêtes sont en fait de féroces animaux sauvages. Quand ils s’amusent et se chamaillent, en réalité, ils s’entrainent à la guerre de tous contre chacun dans laquelle ils vont passer toute leur existence. Cela m’effraie un peu mais, bizarrement, l’affection que je leur porte s’en trouve redoublée. Mes adorables petits guerriers, je les vois soudain comme ce qu’ils sont vraiment, des félins sanguinaires, des petits tigres européens sans foi ni loi. Des soldats individualistes et claniques qui me font penser aux nomades d’Asie centrale.

Je pense même que l’adoration que leur vouent les petites filles a confusément partie liée avec cette sauvagerie miniature qu’ils jouent de manière inoffensive, mais qui n’est que le théâtre de répétition d’une grande scène de carnage. Les petites filles sont toutes des petites Alice de Lewis Carroll, la cruauté ne leur est pas étrangère. Elles sont charmées par l’innocence des grands carnassiers.

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Les chatons

Dès l’aube, comme tous les jours, la chatte me réveille en miaulant derrière la porte du mazet. J’ouvre la porte et je la vois accompagnée de deux chatons. Un noir et un gris. Sur le mur, deux autres chatons, un gris et un noir, désescaladent pour les rejoindre.

Elle a enfin mis bas, ma petite chatte! Je suis fou de joie. Les chatons ont peur de moi. La main qui veut les caresser sont pour eux un monstre horrible. Ils s’habituent petit à petit, et finissent par courir partout.

Je passe la journée entière à les regarder évoluer. Leur façon de se battre, de tomber, de faire leur toilette maladroitement, est un spectacle dont on ne se lasse pas.

 

Ma chatte s’avère une très bonne mère, toujours à les choyer, les lécher, les pousser du museau. Elle s’allonge volontiers pour s’amuser avec eux, puis pour les laisser têter. Souvent, ils s’endorment ensemble.

Et non moins souvent, le sage précaire fait silence et s’endort avec eux.

Mon chat est une chatte

Le chat serait-il une chatte ?

Elle me paraît enceinte. Son ventre a grossi, ses mamelles sont devenues plus perceptibles, et l’animal se traîne. Elle se repose souvent, sa respiration saccadée et le ventre traversé de mouvements.

Ce serait formidable si elle voulait accoucher ici. Pour les enfants de passage au terrain cet été, ce sera une fabuleuse occasion de se familiariser avec le monde animal. Pour moi l’occasion de creuser une nouvelle galerie dans mon identité de midinette, et pour certains proches qui veulent un chat, celle d’en recevoir un magnifique.

J’installe une litière, un carton rempli de chiffons et de vieux linges, dans un coin obscur où mon chat aime prendre ses aises par moments. Ce coin obscur, on l’appelle la « chambre de Léo-Lanza ». Je croyais qu’elle s’y rendait à cause du bruit des souris. À présent, je n’écarte pas l’idée qu’elle se préparait un nid pour mettre bas.

Je dis « elle », maintenant. Il fallait qu’elle fût enceinte pour que je lui reconnaisse sa féminité. Moi qui ai toujours détesté ces préjugés selon lesquels une femme n’en est vraiment une qu’à partir du moment où elle enfante, me voilà victime d’un préjugé tout aussi délétère avec mon chat.

Retour du chat

C’était vendredi matin. Je prenais le café et j’étais mal réveillé.

On miaule derrière la porte de la cabane. J’ouvre, c’est mon chat de l’année dernière, en plus gros. On se souvient qu’en juillet dernier, un petit chat blanc avait fait irruption dans mon univers de sanglier et de sage précaire solitaire. Un chaton qui avait conquis le coeur de tous mes hôtes. Je l’avais cru bouffé par une sauvagine en août dernier, mais il n’en est rien.

C’est lui, c’est bien lui, plus grand d’un an. Si vous ne me croyez pas, comparez donc les photos de cet ancien billet et celle que je poste sur le billet d’aujourd’hui. Même fourrure blanche, même visage au poil noiraud, même queue soyeuse et ample, mêmes yeux bleu intense et même strabisme dans le regard. Après une seconde d’hésitation et de crainte, il entre et fait comme chez lui. Il passe la matinée à reprendre ses marques. Il est chez lui.

Et moi je suis aux anges. Je lui parle et le choie autant que je le peux. Je lui promets de mieux m’occuper de lui, comme lorsqu’une femme aimée revient vers vous inespérément après une rupture.

Me reviennent en mémoire les paroles de Raimu, dans le film de Marcel Pagnol La femme du boulanger. Scène bouleversante, où le boulanger pardonne à sa jeune épouse son incartade avec un jeune ténébreux, et exprime son amertume devant « Pomponette », la chatte qui revient d’on ne sait quelle aventure. Moi, en revanche, je ne ressens aucune amertume, au contraire. J’ai pour ce petit animal une véritable admiration : où est-il allé ? Comment a-t-il fait pour retrouver son chemin jusqu’ici ? Quels fleuves a-t-il longé ? Quelles montagnes a-t-il gravi ?

Les premiers jours, il miaule beaucoup, d’une voix plaintive comme autrefois. Il ronronne beaucoup aussi. Je suppose que c’est sa façon de prendre ses marques, de territorialiser mon domaine par ses ritournelles à lui. Je vais acheter des croquettes, sur lesquelles il se jette comme un affamé.

La souris

Il pleut, je me réveille à l’aube. En prenant mon petit déjeuner dans le mazet, je vois une souris sortir du mur, de derrière une pierre. Elle apparaît et retourne prestement d’où elle vient. Puis elle ressort pour marcher le long du mur et disparaître derrière mon lit. Très petite et mignonne, la souris est chez elle mais elle sait qu’il ne faut pas trop traîner là où l’homme se tient.

Je suis une fleur en bulbe

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Je suis heureux de mon nouveau jardin suspendu. J’y travaille plusieurs heures pendant que mon frère passe le motoculteur à l’autre bout du terrain. Nous nous occupons de deux endroits littéralement différents, mais à la même hauteur. Lui est près de la rivière, la terre est bonne et des pommes de terre y pousseront. Moi, je suis près de la forêt, la terre est sableuse et aride. Des fleurs et des plantes aromatiques y apparaîtront Inch’Allah.

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Je creuse un trou pour y loger un demi-bidon en métal. Celui-ci recueillera les eaux de pluie, ce qui rendra les arrosages plus faciles. Autour de ce nouveau point d’eau, j’aménage des petites parcelles de terre entourées de pierres du terrain, et une petite plate-forme recouverte de lauzes pour s’y asseoir ou s’y allonger près de l’eau.

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Je m’éclate, littéralement. Après la baignoire, le jardinet de moinillon et maintenant ce petit coin de paradis en cours, je suis en train de me transformer en créateur, je suis en train d’imposer ma marque sur le terrain de mon frère. C’est l’effet du printemps. Je suis comme une fleur en bulbe, voilà.

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Quand je suis arrivé, j’ai passé le printemps et l’été à regarder, à observer, à fréquenter et à prendre mes marques. J’ai passé l’automne à travailler comme manard pour mon frère, à apprendre des gestes, à m’inspirer de sa créativité, de ses gestes. L’hiver, j’ai hiberné. Et ce printemps, j’éclos et devient moi-même un insecte ouvrier, un paysan qui sculpte le paysage. Je fais mien ce terrain et je veux en révéler la beauté sauvage.

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Singulier sanglier

Marie, la marchande, me donne un gros morceau de sanglier, peut-être un kilo, en me chuchotant que ça se prépare « comme une daube ». Il faudrait que je lui donne quelque chose en échange, mon frère suggère judicieusement que je lui donne un de mes livres, ou un exemplaire du hors-série de Télérama où j’ai écrit un article.

Dans la voiture, nous discutons de la meilleure manière de préparer ces beaux morceaux de côtelettes. Mon frère opte pour une grillade, moi je penche pour respecter le conseil de la marchande. Une daube. Mon frère me dit d’utiliser des produits du coin, des herbes qui poussent dans la région, plutôt que de penser à des épices asiatiques, comme le clou de girofle (!). Il dit que je pourrai trouver de la sarriette sur le terrain, du laurier et une sorte de thym, ou quelque chose qui en tient lieu.

Au Vigan, je fais quelques courses au supermarché et achète du vin rouge des Cévennes, de la poitrine de porc, des carottes, et même des pruneaux d’Agen, afin que la sauce adoucisse un peu le goût puissant du sanglier. Je pense particulièrement aux enfants qui pourraient être rebutés.

En écoutant les matches de Ligue Europa à la radio, où Lyon gagne contre le Sparta Prague, et où Marseille égalise contre Fenerbahçe, je découpe les morceaux de viande et fais revenir le tout en un roux délicat. Je fais cuire à feu extrêmement doux pendant des heures et des heures, et l’odeur exhale en vapeurs contradictoires et en fragrances saturées. Je laisse reposer, mange autre chose et vais me coucher.

Le lendemain matin, je prends ma part de daube dans une boîte, et laisse le reste pour la famille de mon frère.

Nous montons au terrain et travaillons sur le chantier. N’ayant pas vraiment déjeuné, je prends mon dîner vers 17h00. La daube est délicieuse, même si certains morceaux sont un peu élastiques. A la fin de l’assiette, j’avoue que j’en avais marre et que j’ai ressenti une forme de dégoût pour certains morceaux de gras trop durs. Le sanglier est une viande exigeante, qui demande beaucoup d’efforts et d’investissement libidinal. On ne mange pas cela comme un plat banal. Il produit ensuite en vous des mouvements d’humeurs rapides et profonds.

 

Je me suis allongé pour lire, et j’ai alors plongé dans un sommeil brutal, comme si le sanglier me fonçait dessus de l’intérieur. La bête sauvage me couchait littéralement, de toute sa force, et ce n’est qu’à une heure du matin que j’ai pu émerger à nouveau. J’ai vraiment eu l’impression, en le préparant et en le mangeant, de voir la bête courir dans les forêts environnantes. Manger cette daube communique inévitablement à votre corps un peu de cette énergie, de cette noirceur, de cette force, et la digestion s’en trouve épuisante.

Ce type de viande, sauvage, indisciplinée, pleine d’énergie et de radiation, est l’événement culinaire de ce début d’automne pour moi, après les cèpes de ce printemps, les fruits et les oignons de cet été, et en attendant le murissement des châtaignes. Mon frère, qui avait trouvé le plat froid délicieux ce matin, me texte que tout le monde s’est régalé ce soir, « même Marilou ». On dit souvent que le sanglier est parfois trop fort pour les enfants, mais ceux de mon frère connaissent déjà les bonnes choses.

 

Un grand étranger pour la région

C’est rare, une région française symbolisée par un livre étranger. C’est pourtant le cas des Cévennes avec un récit de voyage d’un grand écrivain écossais du XIXe siècle.

On connaît tous les classiques de cet Ecossais. L’île au trésor (1883), Dr Jekyll and Mr Hyde (1886), d’innombrables nouvelles, etc. Robert Louis Stevenson (1850-1894) a longtemps vécu en France avant de partir en Amérique et dans les mers du sud. Ce qui plaît aux sages précaires, c’est que Stevenson était un grand voyageur mais une petite nature : malade, fragile, précaire, il a voyagé à la fois par goût et par nécessité , pour se guérir de problèmes respiratoires.

Avant de devenir célèbre, il fit une randonnée de deux petites semaines dans les Cévennes, en 1878. Deux courtes semaines (12 jours) avec un âne et c’est devenu un classique du genre.

Ici, son Voyage dans les Cévennes avec un âne (1879) est le livre le plus connu sur la région. Il a lancé cette mode de voyager avec un âne, et depuis, on voit de nombreux gîtes adaptés pour l’accueil de ces animaux, et même des gîtes qui proposent de fournir des ânes. Partout, sur les commerces, dans les imageries populaires, on voit un âne et un voyageur, sur des chemins en lacets. Le livre est dans toutes les bibliothèques, et dans les bagages de tous les randonneurs.

Evidemment, ce succès n’est pas universel. Mes amis anglophones connaissent mieux le reste de l’oeuvre de Stevenson, et sont surpris de cette passion française pour ce récit de voyage plein d’humour, plein de tendresse et attentif aux devenirs des protestantismes locaux.

 

Oignons doux des Cévennes

Un jour de la semaine dernière, il était temps de « casser » les queues des oignons doux. C’est la dernière étape avant le ramassage. Arrêter l’arrosage et couper le canal de la tige verte, en les couchant sur le sol – mon frère a opté pour une méthode expéditive, il a marché dessus. Ainsi, les radicelles vont encore pomper autant de sève que possible, mais cette dernière va se concentrer dans le bulbe, qui grossit une dernière fois. J’explique en gros, pour ceux qui n’y connaissent rien.

Mon frère est assez fier de cette terrasse. C’est la première fois qu’il cultive ces délicieux légumes, depuis la semance jusqu’au ramassage, en passant par l’obtention de semis et leur replantage en rangs, sur une terrasse à la terre riche, humide et bien ensoleillée. Il paraît que ce n’est pas évident, pour un amateur.

(Mon frère se perçoit toujours comme un amateur, en tout, dans le jardinage comme dans l’apiculture ; comme dans la musique. Cela convient aux préceptes dogmatiques et intangibles de la sagesse précaire.)

La nuit qui précédait cette dernière opération de couchage des queues d’oignon, un sanglier m’avait rendu visite pendant que je dormais. Il avait fouillé la terre de cette terrasse, non pour manger les légumes, mais pour trouver des vers de terre. . De fait, le matin, j’avais été un peu inquiet de voir cette terre labourée ; je prévenais mon frère pour qu’il vienne constater les dégâts, mais il ne se pressa pas, il savait de quoi il retournait. C’est à cause de la sècheresse : les sangliers commencent à s’approcher des vergers et des potagers, car la terre y est arrosée, et ils peuvent expérer y trouver plus de nourriture que dans les forêts un peu arides.

D’où l’avancement de la date d’ouverture de la chasse au sanglier. Le Midi libre nous apprend que pour les raisons susdites, la chasse commencera dès le 15 août, et non en septembre. J’aimerais bien participer à une battue, apprendre un peu cet art de la chasse, et le cas échéant, obtenir un petit morceau de viande, mais je ne suis pas introduit dans les bons cercles pour cela.

Tout est bien qui finit bien, en tout cas, pour les oignons de mon frère. Ce sont des mets exquis, je le certifie. Tout blancs, ces oignons peuvent se manger crus, dans des sandwiches et des salades. Revenus à la poêle, ils caramélisent et vous fondre de bonheur.

Sur le conseil de ma mère, je les coupe finement, les mets en bocaux et les fais baigner dans l’huile d’olive. Je rajoute de l’ail et quelques branches de basilic. La décoction patientent et c’est un condiment savoureux dans les assiettes de pâtes, de riz ou dans les salades en tout genre.

Qui a dit que je ne parlais jamais de cuisine ?

Papillons

Il y a paraît-il des années à papillons. Cet été, le terrain en est habillé par des millions.

Parfois, le sage précaire quitte une terrasse pour une autre, afin d’arroser quelque plante ou de mettre un tuteur à un plant de tomate, et il reste sidéré par la beauté des papillons qui sont de véritables miracles de papier virevoltant au soleil.

Ils se laissent approcher. Ces bêtes-là n’ont jamais eu à se plaindre du comportement des hommes, ils n’en ont jamais tellement vu, à part le sage précaire, à moitié nu et mal réveillé, furtivement admiratif.

Ce que la sagesse précaire aime beaucoup (si l’on peut dire que la sagesse « aime », ou qu’elle soit sujette à une forme d’inclination), c’est la couleur cachée des papillons. Immobiles, certains sont noirâtres, zébrés de blanc, et dès qu’ils ourent leurs ailes, ils font apparaître des lueurs orangés et ocres.

Darwin dirait que ces couleurs ont pour but d’effrayer des prédateurs éventuels. Darwin, ce n’était pas la moitié d’un con, mais enfin, il ne nous est pas interdit de nous interroger : qui peut bien être effrayé par ces magnifiques couleurs d’étincelle, déployées par les êtres les plus gracieux et les plus légers de la création ?