Fatigue du pèlerin précaire

Quitter la Mecque

Nacelle télescopique au repos, Grande Mosquée de la Mecque

Le petit pèlerinage « Omra » est beaucoup moins éprouvant que le grand « Hajj », mais c’est quand même fatigant ne serait-ce qu’à cause du nombre de pèlerins. On a beau avoir réservé un hôtel très proche de la mosquée, on est sur les rotules au bout de deux ou trois jours.

Avant le départ de la Mecque, on essaie de se rendre vers la Kaaba pour lui dire au revoir, mais l’accès m’a été interdit parce que je ne portais plus les vêtements de pèlerins et que mon crâne était tondu, preuve que j’avais déjà accompli mon Omra et que je devais laisser la place aux nouveaux venus.

Palais Zahir, La Mecque

Avant de quitter la ville sacrée, nous avons eu le privilège de visiter le musée de la Mecque, fermé au public pour des raisons de restructuration des collections. Dans un beau palais construit au XXe siècle par le roi Abdulaziz pour le roi Farouk d’Egypte (si j’ai bien compris), nous avons pu profiter les vieilles expositions d’un musée régional charmant qui chante son patrimoine d’une voix blanche.

Les aubes mélodieuses

Détail de la porte 114, Grande Mosquée de la Mecque

Des cinq prières, ma préférée est de loin celle de mâtine, celle qui se fait avant le lever du soleil. C’est celle qui, paradoxalement, est la plus courte sur lever plan des génuflexions, mais la plus longue quant à la psalmodie des versets du coran.

Disons les mots, il s’agit de chant. Je sais que l’on préfère traditionnellement ne pas mélanger les actes sacrés et les arts profanes, mais quand je dis que c’est de la musique, cela n’a pas pour but de dégrader la prière mais au contraire de lui donner la chaleur des plus belles performances.

Ce matin, la voix de l’imam était étourdissante. Des milliers de coreligionnaires étaient avec moi, debout sur des tapis, dehors, près de la Kaaba, à l’écouter avec ravissement pendant des dizaines de minutes. Sans applaudissements à la fin car ce type d’artiste de la voix est une star qui n’est jamais applaudie.

La Mecque, pharaonique

Lorsqu’un fils d’ouvrier, ouvrier lui-même, s’aventure à La Mecque, ce qui le frappe d’emblée et continuellement, en sus de la spiritualité du lieu, c’est son aspect titanesque de chantier. La ville sainte, carrefour des pèlerins du monde entier, est aussi le théâtre d’une logistique colossale, orchestrée pour accueillir et gérer des millions de visiteurs. Cette organisation, au service d’un rite universel – la circumambulation autour d’un cube de dimensions modestes – révèle un contraste saisissant entre la simplicité du geste spirituel et la démesure des moyens déployés.

La logistique du sacré

Directions sacrées et profanes, Grande Mosquée de la Mecque

Imaginez des dizaines de millions de personnes, hommes et femmes, enfants et aînés, de toutes ethnies, convergeant vers un espace restreint. Les flux d’arrivées et de départs, les circumambulations autour de la Kaaba, les prières et les repos doivent être minutieusement orchestrés. Pour cela, une armée de travailleurs, agents de sécurité et personnels de maintenance s’active jour et nuit. Mais cette immense machinerie a ses failles : les forces de l’ordre, sous pression constante, doivent parfois imposer un contrôle rigide.

L’expérience devient alors ambivalente. À la ferveur spirituelle s’ajoute une tension palpable. Les pèlerins se voient empêchés de s’asseoir ou de prier librement, forcés de suivre des directives strictes pour ne pas rompre l’équilibre précaire du lieu. Cela engendre parfois des frictions. Moi-même, lors d’une « promenade » avec mon épouse, ai été séparé d’elle par les agents, désireux de fluidifier les déplacements. Un mal nécessaire, peut-être, mais qui souligne l’étroitesse entre ordre et contrainte. Un jeune fonctionnaire m’a même parlé avec un ton irrespectueux et des gestes déplacés qui nous ont vus nous toiser, les yeux dans les yeux, pendant de longues secondes. J’ai vraiment cru qu’on allait m’arrêter et m’interroger pour me donner une leçon. Erreur, les méchants flics qui m’avaient rudoyé ont prié à mes côtés et ont disparu dès la fin de la prière.

Un chantier interminable

Au-delà des foules, un autre spectacle s’impose : celui d’un chantier pharaonique. Des années après les rénovations de la Grande Mosquée, les travaux continuent. Les montagnes sont littéralement arasées pour faire place à de nouvelles infrastructures. Des dizaines de milliers d’ouvriers, casqués et organisés en équipes hiérarchisées, se déploient dès l’aube. Depuis les hauteurs des hôtels, on observe ce ballet incessant : des réunions en cercle aux départs coordonnés vers leurs tâches.

La ville sainte devient alors le symbole d’une modernité en mouvement, où le sacré coexiste avec l’industrie, où la spiritualité dialogue avec le labeur technique et manuel. À cela s’ajoute une économie parallèle : des vendeurs de rue qui, au pied des gratte-ciels, tentent de gagner leur vie auprès des pèlerins.

Un paradoxe monumental

Ce qui reste, quand on prend son petit déjeuner dans son hôtel de 30 étages, avec vue sur le chantier, c’est un mélange de fascination et d’interrogation. Comment mesurer le coût et les revenus d’un tel édifice humain ? Une tasse de café à la main, le sage précaire compte un gars qui bosse pour cinq qui le regardent. On voit ici mieux qu’ailleurs combien le monde du travail est constitué en grande partie de moment sans travail, et pourtant nous sommes tous débordés, en burn-out. Et eux aussi, ces techniciens de La Mecque, ils font des dépressions et se mettent en arrêt maladie à cause du stress.

Une ville balnéaire sans plage

Arrivés à Jeddah, Hajer et moi avons voulu nous baigner dans la mer rouge. Nous étions déjà dans le processus du pèlerinage, nous avions déjà demandé à Dieu d’accepter notre offrande et de nous compter parmi les humbles serviteurs qui s’apprêtent à se rendre digne de la tendresse universelle. Mais en quoi l’état de pèlerin serait-il contradictoire avec un bain de mer chaste et pur ?

Nul accès à la mer quand on se trouve à Jeddah. Un chauffeur de taxi me dit que c’est trop tard pour aujourd’hui, que les plages « sont fermées ». J’accuse mon niveau d’arabe, trop élémentaire pour me faire comprendre des sottises pareilles. Hajer confirme que j’ai bien compris : ils ont fermé la mer et la rouvriront demain matin.

À l’hôtel, le réceptionniste nous conseille une plage encore ouverte mais il faut se presser. Quand nous y sommes, l’accès y est encore interdit. Pour se baigner, il faudrait faire 50 kilomètres, hors de la ville.

Pic arabique. Que dis-je ? C’est une péninsule !

Le livre de Mona Khazindar désigne Jeddah comme l’une des portes de l’Arabie. C’est en particulier la porte principale de la Mecque et les hommes entourés de serviette blanche y voisinent avec les femmes non voilées qui se promènent sur la corniche.

Jeddah fut longtemps la seule ville d’Arabie Saoudite ouverte aux étrangers et aux non-musulmans. Et en même temps la ville la plus remplie de pèlerins après la Mecque. Tout le monde passe par là, soit avant soit après le pèlerinage.

C’est un peu la Marseille de la péninsule arabique.

Omra pour Noël

Aujourd’hui, mon épouse Hajer et moi partons pour La Mecque. Pour Noël 2024, nous nous offrons le petit pèlerinage, l’Omra.

Nous avions déjà fait ce pèlerinage il y a cinq ans. C’était une expérience émouvante, dont je garde un souvenir de grande tendresse pour mon épouse et pour ma religion. À l’époque, j’en avais écrit quelques lignes dans un livre consacré au sultanat d’Oman, mais j’avais coupé la plupart de mon récit de pèlerinage pour ne pas égarer le lecteur. Je n’avais conservé que ce qui éclairait la réalité omanaise qui occupait le livre. Depuis, j’ai découvert la richesse des récits de Hajj, qui sont nombreux et variés.

Passer Noël à tourner autour de la Kaaba est une source de joie. Si le temps me le permet, je partagerai avec vous quelques impressions de cette circumambulation.

Une fugue à travers l’écriture et la calligraphie arabe

Les catalogues sont des types de livre qui excitent en moi un sentiment d’incomplétude riche et appétissante. Ici, il s’agit du catalogue d’une exposition intitulée « Écriture et calligraphie : un voyage intemporel ». Cette exposition, qui a eu lieu dans les années 2020, m’était inconnue jusqu’à ce que je tombe sur ce magnifique ouvrage. Bien que je n’aie pas eu la chance de visiter l’exposition en personne, la lecture du catalogue se révèle pleine de promesses.

Contrairement à ce que laisse entendre son titre, ce catalogue ne propose pas une vision « intemporelle » de la calligraphie arabe. Au contraire, il s’inscrit dans une approche profondément historique, en retraçant une chronologie précise, et c’est précisément ce qui le rend si passionnant.

Le voyage commence par un article d’Éric Delpont, expert travaillant à l’Institut du Monde Arabe à Paris, qui explore les origines des systèmes d’écriture au Moyen-Orient avant même l’apparition de la calligraphie proprement dite. Cette introduction érudite nous plonge dans les racines de l’écriture arabe, avant de nous guider à travers son évolution jusqu’à sa transformation en une forme artistique emblématique de la civilisation islamique, à partir du 7e siècle de notre ère.

Mais ce voyage ne s’arrête pas à l’époque classique. Le catalogue consacre également de magnifiques pages aux calligraphes des 20e et 21e siècles, mettant en lumière l’art contemporain arabe. Certaines sections explorent même des expérimentations avec l’intelligence artificielle et des technologies de pointe. Si ce dernier aspect me laisse un peu perplexe, j’ai été particulièrement séduit par une partie intitulée « Les traces nomades de la calligraphie ». On y découvre comment l’écriture arabe s’est immiscée dans des domaines inattendus comme le design, la joaillerie ou encore la mode, offrant ainsi un aperçu de son incroyable plasticité et de son pouvoir d’adaptation.

Les bons catalogues sont une invitation. Ici, on est invité à explorer les multiples dimensions de la calligraphie arabe, à travers le temps et les disciplines. Les illustrations, somptueuses, ajoutent une profondeur visuelle qui donne envie de s’immerger davantage dans cet univers et, évidemment, de prolonger, d’intensifier l’apprentissage de l’arabe.

Heinrich Heine comprit-il quoi que ce soit à la vie d’un palmier ?

Cette double page de Roland Barthes inclut aussi un extrait poétique de Heinrich Heine. Arrêtons-nous un instant sur ces deux quatrains.

En allemand :

Im Norden steht ein einsam’ Tannenbaum

Auf karger Höh’ in eisigem Traum.

Ihn schläfert; mit weißer Decke hüllt

Ihn Schnee und Eis und Kälte und Stille.

Er träumt von einer Palme, die

In fernen Ländern sonnig steht,

Einsam und traurig auf brennender Klippe

Verhüllend sich der feurigen Glut.

Heinrich Heine, Buch der Lieder, 1827.

Ce poème illustre bien l’entrée du palmier dans la littérature romantique européenne au XIXe siècle, non comme un symbole de vie, de profusion ou de fertilité, mais comme une figure de solitude, d’exil et de mélancolie. Le contraste entre le pin du nord et le palmier de l’Orient est frappant : bien que situés dans des climats opposés – l’un dans un froid glacial, l’autre sous une chaleur brûlante – les deux arbres partagent un même destin d’isolement et de souffrance face aux forces hostiles de la nature.

Heine utilise ici le palmier comme une projection symbolique de l’Orient, un lieu de soleil et de chaleur, mais aussi de dénuement et de désolation. Le palmier n’est pas un symbole de luxuriance ou de l’idéal orientaliste de profusion, mais l’écho d’une détresse universelle. Il devient un double mélancolique du pin nordique, incarnant une polarité où le trop froid et le trop chaud se rejoignent dans une même expression d’abandon.

Dans la tradition romantique, les éléments naturels servent souvent à exprimer un sentiment humain plus profond. Ici, le pin et le palmier ne sont pas de simples arbres, mais des métaphores d’un sentiment de tristesse et d’aliénation. Cela marque une rupture avec des visions antérieures du palmier dans les récits de voyage ou les textes scientifiques, qui mettaient davantage l’accent sur sa dimension nourricière et son rôle vital dans les paysages orientaux.

In Palmis Semper Parens Juventus: un Bavarois fou d’amour pour les palmiers

Historia Naturalis Palmarum, de Von Martius

Sur les traces des palmiers : une fascination tardive des voyageurs européens

Je travaille actuellement sur un article pour un catalogue de musée consacré aux palmiers dattiers. Ce projet m’a conduit à m’intéresser à la manière dont les premiers Européens ont perçu et décrit ces arbres emblématiques, que ce soit en Arabie ou sous d’autres latitudes.

C’est ainsi que j’ai découvert le travail fascinant de Carl Friedrich Philipp von Martius, un botaniste bavarois du XIXe siècle, véritable pionnier dans l’étude des palmiers. Von Martius a consacré une œuvre monumentale en trois volumes, rédigée en latin, à l’histoire des palmiers : Historia naturalis palmarum. Son attachement passionné à ces arbres transparaît dans une phrase devenue célèbre : “In palmis semper parens juventus, in palmis resurgo” — « Près des palmiers, je me sens jeune. Près des palmiers, je revis. »

Une visite sur la tombe de von Martius

Cette admiration pour von Martius nous a récemment conduits, Hajer et moi, sur sa tombe à Munich. Nous étions curieux de voir si le cimetière, à l’image de ses écrits, rendait hommage à son amour des palmiers. Mais, à notre grand dam, la tombe est modeste, envahie de mauvaises herbes, sans aucune trace des palmiers qu’il chérissait tant. Ce contraste m’a inspiré l’idée qu’il serait juste d’y planter un palmier et d’y graver sa célèbre phrase, en hommage à son œuvre et à sa passion.

Von Martius et les tropiques

Cependant, il est essentiel de souligner que l’amour de von Martius pour les palmiers n’a pas été nourri par des voyages en Arabie, mais en Amérique du Sud. Ses recherches et son émerveillement ont trouvé leur source dans les tropiques du Brésil, où il a exploré des forêts luxuriantes peuplées d’espèces de palmiers variées. Ce contexte tropical explique peut-être pourquoi sa vision des palmiers était si empreinte de vitalité et de jeunesse.

Illustration de Von Martius

Les voyageurs européens en Arabie : une découverte tardive

En revanche, les voyageurs européens en Arabie, avant le XIXe siècle, semblent presque aveugles à la présence des palmiers. Dans mes recherches, j’ai constaté que des explorateurs comme Ludovico di Varthema, au début du XVIe siècle, ne mentionnent ni les palmiers ni leurs fruits, les dattes. Ils décrivent abondamment d’autres plantes, mais les palmiers semblent échapper à leur attention.

Ce silence se prolonge pendant des siècles. Ce n’est qu’au XIXe siècle que des voix commencent à célébrer la beauté des palmiers dans les régions arabes. Richard Burton, l’explorateur britannique, est l’un des premiers à en parler avec admiration, soulignant leur élégance et leur ombre bienfaisante. Cette reconnaissance tardive est intrigante : pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps pour que les palmiers soient perçus comme des objets de beauté, et non de simples pourvoyeurs de fruits ?

Une hypothèse : le regard européen en transformation

L’hypothèse qui émerge de mes recherches est que la reconnaissance des palmiers comme des arbres visuellement et symboliquement importants a nécessité un ajustement progressif du regard européen. Les arbres européens, tels que les chênes ou les hêtres, définissaient la norme pour ce qu’un arbre devait être : robuste, feuillu, enraciné dans un climat tempéré. En comparaison, le palmier, avec son tronc élancé et sa couronne singulière, défiait ces attentes. Il était, en quelque sorte, invisible aux yeux des premiers voyageurs, non parce qu’il n’existait pas, mais parce qu’il ne correspondait pas à leurs cadres de perception.

Ce n’est qu’avec l’avènement du romantisme, l’expansion des sciences botaniques, et une ouverture culturelle accrue au XIXe siècle, que le palmier a pu être véritablement “vu” et célébré. Les écrits de Burton et de von Martius en témoignent : ils marquent le moment où le palmier passe du statut de simple ressource alimentaire à celui d’icône esthétique et symbolique.

Aujourd’hui, les palmiers sont omniprésents dans notre imaginaire des paysages désertiques et tropicaux. Mais il est prudent de se rappeler que cette reconnaissance a été le fruit de siècles d’échanges, de voyages et de révisions de nos cadres de perception. Et, peut-être, cela nous invite aussi à nous demander quelles merveilles, sous nos yeux, passent inaperçues nous restent encore à voir.