Comme dans un film de Fellini

Nous sortons de l’eau et nous séchons à l’air doux des tropiques. Dans sa voiture, elle écoute les messages laissés sur son téléphone, et m’annonce que nous sommes invités chez un ami libanais qui nous propose de fumer la chicha au bord de sa piscine. Moi, ce plan inattendu me plaît bien, mais mes amis alcoolisés qui comptent sur moi ?

« Ne t’inquiète pas pour tes amis, je m’en charge. »

Elle passe quelques coups de fil et parvient à les inviter chez son ami libanais. Comment a-t-elle fait, je ne le sais pas mais j’ai confiance car je suis le seul novice dans cette histoire. Toutes les personnes impliquées dans cette soirée sont en Oman depuis des années.

Quartier des ambassades ou des ministères, nous nous garons et traversons des résidences surveillées. L’ami libanais qui nous accueille parle très bien français. Il se présente comme Marocain. Je ne comprends rien à la manière dont les gens s’identifient. Ma compagne de la soirée se dit tantôt Arabe, tantôt Américaine, tantôt Palestinienne, tantôt Syrienne.

Sa robe de soirée est encore humide et salée de l’eau océane, le sable colle encore à notre peau. Elle saute dans la piscine du Libanais Marocain sans autre forme de procès.

Mes amis de l’université finissent par arriver comme par enchantement. La chicha est bonne, elle a été préparée avec de la glace. On me dit que je suis vierge car je n’ai jamais fumé de chicha. On rigole beaucoup à propos de ma virginité car je suis le plus vieux de l’assemblée, tandis que mon amie palestinienne évolue sérieusement dans l’eau, sans communiquer avec la fête ambiante mais en me prodiguant de furtives caresses.

Quand tout le monde est dans la piscine, il est difficile de savoir si elle est particulièrement proche de moi ou si elle caresse tout un chacun comme un chat se frotte aux inconnus dans les souks d’Oman.

Quand la chicha est fumée et que tous sont un peu fatigués, nous sortons de la piscine et retournons dans l’appartement du riche Libanais. Je me tiens à l’écart et vois toute cette petite bande informelle, d’individus en goguette qui ne se connaissaient pas il y a quelques heures. Ils marchent avec indolence, l’effet de l’alcool commence à passer et l’apaisement dû à la chicha se fait sentir.

Mon amie arabo-américaine me dit au revoir de manière formelle, comme après un meeting. Nous projetons de nous revoir car elle prétend aimer plus que tout les montagnes et le monde rural. Elle pense venir à Nizwa, qu’elle connaît bien, et se tient prête à me faire découvrir des petits endroits en dehors des sentiers balisés.

Nous quittons la ville dans une voiture que je conduis, l’esprit ailleurs.

Jabal Akhdar en quatre quatre

Un matin, n’y tenant plus, j’ai marché dans la direction des montagnes. Jabal Akhdar, « la Montagne verte ».

Je ne voulais pas attendre d’avoir une voiture, ni de profiter d’une éventuelle virée d’amis. Je désirais fouler ces monts qui décorent mon cadre de vie. Voir. Savoir. Marcher pour voir ce qui se passe derrière l’énorme façade qui barre la vue. Ces montagnes me narguaient, elles me regardaient d’un petit air mutin, comme pour dire « viendras-tu ? »

Tentatrices, séductrices, elles feignaient l’indifférence en faisant chatoyer leurs couleurs.

Dès que je sors de chez moi et emprunte la route, une voiture s’arrête à ma hauteur pour m’épargner une marche inutile. Je ne suis même plus surpris, tellement cela m’arrive souvent. Au village de Birkat el Mawz, c’est un jeune homme au volant d’un 4×4 pourriéreux qui m’interpelle. Il me demande où je vais. « Jabal Akhdar » lui dis-je, les yeux fixés sur la crête. Il propose de m’emmener. Nous négocions un prix pour une visite guidée de quelques heures, toute la journée si je le désire. Zaha est libre, et le prix que nous avons arrêté est supérieur aux émoluments de quelques jours de travail pour lui.

Le problème pour Zaha est que je n’ai pas un sou en poche et que ma carte bancaire française ne fonctionne pas dans les banques de Birkat al Mawz. Il accepte quand même de m’emmener en montagne, assurant que nous trouverons une solution, si Dieu le veut. Je m’en remets au créateur de toute chose et prends place dans la vieille voiture de Zaha.

Au bout de quelques kilomètres, un barrage de police vérifie que toutes les voitures sont bien munies de quatre roues motrices. Cela promet. Le long de la côte, d’imposants ouvrages d’art modifient la montagne : il s’agit de routes d’urgence pour les véhicules qui verraient leurs freins défaillir.

Ces routes n’ont pourtant pas rien d’exceptionnellement dangereux, comparées aux routes du Massif central ou des Alpes. Zaha m’explique que ce sont les Omanais qui n’ont pas l’habitude. Ici, soit les gens viennent de la montagne, comme lui qui revendique d’être un authentique descendant des tribus du Jabal Akhdar, soit on vient de la plaine et on ne s’aventure pas dans les hauteurs. C’est avec le développement du tourisme que l’on a commencé à aller visiter les villages, les cultures, les rivières.

Zaha parle beaucoup, son anglais est « cassé ». Il lance des mots et c’est à l’interlocuteur d’y trouver un ordre possible. Il parle souvent de dinger, je suppose qu’il s’agit d’une profession, quelque chose comme mineur, ou terrassier, quelqu’un qui casse la roche pour construire. Un peu partout, il y a des dingers. Plus tard, je comprends qu’il veut dire danger, mais il prononce tous les sons j en g.

C’est pourquoi il dit Gabal Akhdar au lieu de Jabal Akhdar. C’est la prononciation qui fait consensus d’ailleurs. La lettre J est prononcée G en Oman.

Quand la route descend, Zaha conduit en deuxième. Le moteur rugit, je lui demande pourquoi il ne passe pas la troisième ou la quatrième. Grave erreur me dit-il. En montagne il faut conduire en low gear, et utiliser les freins le moins possible, c’est ce qui est écrit un peu partout sur les panneaux de signalisation. Il m’a semblé qu’on craignait plus que tout le lâchage des freins.

On a tracé dans les montagnes une sorte de route touristique, empruntée par tout le monde, en particulier les riches Qatari et Emirati qui font rugir leur gigantesque bolide. Zaha les traite de maboules. Les bolides forment des « bulles climatisées », pour reprendre le terme de l’écrivain Antonin Potoski.

Il faut imaginer les hauts plateaux parcourus de bulles motorisées, objets frigorifiés pour une humanité pseudo-isolée, flottant tranquillement d’un village à l’autre dans le ciel bleu.

Mes montagnes endormies

Je cherche les mots pour vous parler des montagnes d’Oman.

Elles sont omniprésentes dans le nord du pays. Elles sont le cadre de tous les portraits, l’écrin des architectures. Elles accompagnent tous nos trajets, à pied ou en voiture, soit qu’il faille les contourner ou qu’il suffise de les longer.

Mais je cherche les mots. Je ne peux décemment pas dire : « Il n’y a pas de mots ».

Le village où j’habite est connu depuis longtemps car il est la porte d’accès aux fameuses « Montagnes vertes » (Jabal al Akhdar). Ce nom est un peu trompeur car ce que l’on voit depuis la plaine, ce sont des parois sans arbres et sans verdure. Où que l’on vous dépose, entre Mascate et Nizwa, vous êtes environné de géants arides.

Mes montagnes sont magnifiques. Elles sont variées, elles sont multicolores, jouant de toutes les nuances d’ocres, de jaunes, de terres, de gris dorés, de pourpres et de bleus. Pas un arbre et pourtant, des couleurs mouvantes, mates, pleine de puissance retenue.

Je cherchais les mots les premiers jours, quand je marchais dans la plaine poussiéreuse. La vue des montagnes me coupait le souffle. On croit que c’est la chaleur qui coupe le souffle, non, c’est la montagne. La montagne sur le flanc de laquelle se détache votre hôtel. Je me disais : « Il n’y a pas de mot ».

Certaines sont proches mais de petite taille. Elles s’apparentent alors à de gros tas de terre. Mais devant chez moi, c’est un mastodonte qui s’impose calmement, un monstre endormi. Tellement énorme que je le sens tout proche de moi, je sens son souffle. Il bouge comme un ours qui hiberne. Je sais que derrière ce massif, se déploie la chaîne la plus longue du pays, Jabal al Akhdar, la montagne verte. Mais c’est très étrange, cette chaîne ne commence pas par des contreforts, une progression continue ; elle naît d’un coup, elle se déchaîne dans une plaine désertique.

Pourquoi les mots me manquent à ce point ? Depuis le tout début, pourquoi ai-je le souffle coupé par la présence stupéfiante de ces montagnes ? Est-ce cela, l’expérience du sublime ? Ou est-ce parce que l’air pur rend leur vision trop tranchante ?

Elles dévoilent leurs pliures, leurs froissements dans une netteté hallucinée.

 

 

Pas d’image d’Oman

Il ne vous a pas échappé que j’écrivais mes billets sur le sultanat d’Oman sans montrer aucune photo. Il y a plusieurs raisons à cela.

D’abord, techniquement, je n’y arrive pas trop. Mes nouveaux ordinateurs ne se connectent pas facilement avec mes autres engins. Mais ce n’est pas la seule raison, ni même la principale.

Pour l’instant, j’aimerais demeurer sur le plan du verbe avec vous, concernant ce pays musulman. J’aimerais qu’on en reste à l’évocation sans nécessairement passer par la médiation de l’image.

L’art islamique est en effet une culture où l’image a un statut à part. Chez les Ibadites, il semble que l’image soit encore plus rare, les décorations plus austères que chez les musulmans majoritaires.

Quand je vois les montagnes autour de moi, je sais que des photos ne rendraient pas l’émotion que le voyageur ressent. Quand la voiture les contourne sur de longues routes sinueuses, et surtout quand je finis par grimper dessus pour voir enfin ce qu’elles recèlent de villages, de cultures, de terrasses, de verdures, d’aridité, d’irrigations et de canyon, ce sont les mots que je cherche, pas les images. Il se passe un choc émotif, et pour l’instant, ce sont les mots qui me manquent.

Des maisons dispersées dans le désert

Depuis ma maison, je vois presque l’université. Je vois en fait les projecteurs du théâtre en plein air, où se mettent en scène les remises de diplômes quand il fait plus frais.

Ces projecteurs font office de boussole dans mes pérégrinations. Car les rues et les routes en Oman fonctionnent de manière  arbitraire. On trace une rue qui passe entre les maisons, puis la route s’arrête abruptement et l’on continue de marcher sur une piste, voire sur la rocaille du désert.

Certaines rues mènent quelque part, certaines rues ne mènent nulle part.

Je marche pour aller à la fac.

Je marche pour rentrer à la maison.

Je n’ai pas encore trouvé la routine, l’itinéraire répété. Chaque trajet prend des tours et des détours différents. Parfois je m’égare et vois ma maison à cent mètres, derrière moi alors que je la croyais devant. Les maisons sont entourées d’un mur qui crée la distinction nette entre le public et le privé, entre l’intime et le désert.

Je marche dans un espace indéfini, indéterminé, entre les maisons, et ce sont elles que je regarde pour me repérer. L’espace est ainsi traversé de pistes virtuelles et les rares piétons passent entre les blocs-maisons disséminés comme au hasard.

Ce matin, je crois avoir trouvé la ligne presque droite qui mène de ma porte à mon bureau. Je vais tâcher de la retrouver ce soir et je vous tiens au courant.

La grâce du Sultan

Gilles Kepel, dans Passion arabe, n’écrit que quelques pages sur Oman, preuve que ce pays est heureux, calme et sans histoire. Ou alors, preuve que Kepel n’a pas eu le temps ni la volonté de se pencher sur cette petite nation du Golfe, qui a toujours su se tenir à l’écart des autres nations. A l’image de son sultan, le pays fait le choix de la discrétion pour garder ses marges de manoeuvre, éviter les pressions et conserver la liberté de traiter avec tous ses voisins, notamment les vieux frères ennemis chiites iraniens et sunnites saoudiens.

Le Sultan Qabous est un monarque absolu et incontesté. Très populaire, il semble faire l’unanimité, comme on l’observe parfois  dans les régimes d’absolutisme. Sans enfant, le Sultan a écrit quelques noms sur une feuille de papier, pliée dans une enveloppe scellée. Pourquoi a-t-il écrit ces noms ? Pourquoi a-t-il caché cette enveloppe, et où ?

Passion arabe est un journal de voyage érudit, extrêmement bien écrit,  d’un savant qui veut marquer l’histoire des voyages en Orient. Gilles Kepel se place dans la vieille tradition qui remonte à Chateaubriand, et n’hésite pas à faire appel à Flaubert. Un journal écrit juste après et quasiment en même temps que les événements que l’on a coutume d’appeler les « Printemps arabes », initiés fin 2010 en Tunisie.

Sultan Qabous a déposé son père. Il a pris le pouvoir après avoir voyagé autour du monde, et après avoir suivi une éducation militaire au Royaume-Uni. Kepel dit que le coup fut ourdi par les services secrets britanniques, aidés par l’Iran. Horresco referens.

C’est un regret. J’aurais aimé que Kepel nous parle davantage de l’Oman, plus que les quelques pages actuelles. Qu’il nous parle des mouvements sociaux qui furent, paraît-il, virulents et vite éteints en Oman. Le sultan aurait, dit-on, réprimé d’une main et lâché du lest de l’autre. Je dis « le sultan » car l’histoire contemporaine d’Oman se confond avec celle de son chef, au pouvoir depuis 1970.

Le peu de choses que l’on sait, et qui est répété en boucle, est que depuis le coup d’Etat contre son père, le pays est passé des ténèbres à la lumière, de la pauvreté à l’opulence, de l’obscurantisme au despotisme éclairé. Tous les bienfaits du pays, la moindre route goudronnée, la plus petite école, le dernier dispensaire de santé, est le fruit de la vision de Sa Majesté.

Gilles Kepel trace un portrait un peu différent, et à mots couverts car les mots doivent être traités avec la même pudeur et la même soumission au Miséricordieux que la chevelure des femmes. Le sultan, selon Kepel, aurait un goût immodéré pour le raffinement d’une culture de haut rang. Un soldat écossais serait son aide de camp précieux et aurait attiré les foudres du vieux père acariâtre. Ses palais sont alors comparés à ceux de Louis II de Bavière, avec qui il partagerait des penchants divers et des orientations variées.

Kepel parle de « château de la Belle au bois dormant », de « charme suranné d’une capitale d’opérette », et avance que si le sultan a construit un grand opéra à Muscat, c’est pour concurrencer symboliquement les grands magasins de Dubaï, le Louvre d’Abu Dhabi ou le circuit de formule 1 de Bahrein. Le Lac des cygnes pour les Omanais, la coupe du monde de football pour les Qatari.

Saheb El Jalaala, comme on l’appelle ici, a son portrait peint dans tous les coins les plus reculés de l’espace. Les travailleurs indiens en rient sous cape : « Chez nous, ce sont des peintures de Dieux, pas de mortels. » Sa naissance est jour de fête nationale. Il a 75 ans et, quand il mourra, il reviendra à la « famille royale » de désigner un successeur. Si elle n’y parvient pas, un comité désigné devra trouver le successeur en se basant sur la liste de noms que le sultan a enclose dans une enveloppe scellée. Mais quels noms sont sur cette liste, et où est l’enveloppe scellée ?

Tout est en place pour un rebondissement véritablement romanesque, et un dénouement aussi palpitant qu’un livret de comédie musicale.

 

Vivre en Oman : idéal pour perdre du poids

Il ne fait pas de doute que le lectorat universel de la blogosphère mondialisée sera fort intéressé d’apprendre que le sage précaire, après dix jours de vie sur le territoire béni d’Oman, pèse aujourd’hui moins de quatre-vingt kilogrammes.

Pour un homme qui mesure près d’1m80 et dont l’activité physique n’est malheureusement pas importante, le poids idéal devrait se situer entre 75 et 79 kg. Le sage précaire est sur la bonne voie. Sur ordre de la médecine, il lui fallait faire un effort, puisqu’il lui est arrivé de peser près de 90kg, en particulier quand il faisait sa thèse sur une autre terre bénie, celle des fish’n’chips et de la bière stout.

Ici, en Oman, pas d’alcool. C’est déjà une tentation de moins. Les choses sucrées ne sont pas très appétissantes, et la plupart des restaurants sont tenus par des Indiens, donc la nourriture est très riche en légumes. Il n’est pas rare de se voir proposer des salades de fruits. Beaucoup d’herbes, de verdure dans les taboulés, et dans les salades en général. D’ailleurs les sauces de salade sont très saines, à base d’huile d’olive et de citron.

Seules les dates, parmi les aliments incontournables, sont chargées naturellement en sucre. Elles se présentent sous de nombreuses variétés : au souq de Nizwa, j’ai été accueilli par Rachid, un entrepreneur qui dirige une belle affaire de dates. Il m’a présenté un échantillon d’une petite dizaine d’espèces et m’a fait goûter celles qui m’ont paru les plus éloignées des dates que nous connaissons en Europe et au Maghreb. Les moins sucrées, noires de peau, ou au contraire bicolores. Des saveurs puissantes de chocolat et de réglisse.

Le soir, le soleil se couche à 19.00, et le matin le travail commence à 7.30. Cela encourage à se coucher à 20.30 sans manger et à se lever avant l’aube, au chant du muezzin. La première prière se tient vers 4.30. Le cas échéant, le sage précaire court un peu pour saluer le soleil qui apparaîtra derrière les montagnes autour de 6.00.

Les lectrices précaires qui prennent ce blog pour un magazine féminin en auront pour leur frais. Retour des vacances d’été, abreuvées de rosé, arrosées de mojitos et gavées de barbecues, vous  saurez ici comment vous refaire une silhouette de princesse arabe.

De l’élégance des Omanais

Les Omanais s’avèrent des gens extrêmement courtois, calmes et amicaux, volontiers diserts et débonnaires. On se dit bonjour dans la rue, on se sert la main sans serrer, et on procède aux salamalecs de rigueur quand on se rencontre, se téléphone et se quitte.

Il se dégage de leur comportement quotidien quelque chose de très patient, digne et abordable. Les femmes aussi sont pleines d’allure, elles savent utiliser leurs voiles et leurs robes de manière gracieuse. Elles me parlent sans donner l’impression qu’il est tabou de s’adresser à un homme. Elles parlent et elles marchent lentement, avec une certaine langueur.

La longue robe blanche des hommes n’a rien, finalement, d’un uniforme. Les photographes occidentaux nous fourvoient ; les images véhiculées en Europe ne rendent pas justice à la fluidité et aux mouvances des effets de mode. Chacun trouve le moyen de se distinguer. La coupe plus ou moins serrée de la robe traditionnelle, plus ou moins bouffante, souligne ou corrige le galbe des musculatures et des courbes. Les femmes, bien sûr, savent jouer des couleurs et des silhouettes. Il n’y a rien d’anti-érotique dans ces habits pudiques.

Ici, hommes et femmes se couvrent la tête.

En me promenant dans la galerie commercial de l’hypermarché LuLu, haut lieu culturel et de loisir, je me rends compte que les Omanais mettent la barre haut en termes d’apparence vestimentaire. Le fait qu’ils ne cherchent pas à imiter la mode occidentale est très appréciable. Je m’avise aussi combien une toilette soignée de la part des Occidentaux sera un vrai signe de respect à l’endroit des Omanais.

Nombre de filles qui me croisent jettent un œil sur mes pieds et sourient, voire chuchotent, quand je porte des sandales. Ce sont des godasses pour immigrés bengalis. J’ai peut-être intérêt à porter en toute circonstance des souliers de cuir cirées.

Je m’extasie quelques minutes à un stand de parfum, de bois de oud et d’encens. Les flacons sont admirables. Je les contemple sans m’apercevoir que devant moi une femme plus couverte que les autres attend son mari et pourrait être un peu gênée de se trouver si près d’un étranger. Elle est sublime, autant ses yeux, sa silhouette que tout son habit aux couleurs chatoyantes. Son mari la rejoint et, sans un mot, impériaux, ils s’éloignent sans se toucher. Ils forment le couple glamour de l’hypermarché. Grand, baraqué dans sa robe blanche slim fit, il laisse des cheveux graissés en boucles sortir d’un chapeau brodé plié d’une manière inimitable.

En reprenant mon chemin, une jeune femme passe devant moi avec des accroche-cœurs dépassant de son voile.

Beaucoup, beaucoup d’élégance en ce vendredi soir.

Loger à Nizwa. Mon premier appartement omanais

On ne peut pas dire que je me sente encore tout à fait chez moi, mais je suis satisfait de mon appartement. Il est spacieux et son carrelage est assez joli dans son genre oriental.

Dès l’entrée, un immense hall vide nous accueille. On pourrait y loger une famille de migrants. Je me demande ce que je vais faire de cet espace vide (non, je vous vois venir, mais je vous dis non : je n’ai rien contre les migrants, j’en suis un moi-même, mais je n’ai ni le temps ni la compétence de m’occuper d’une famille de réfugiés). Peut-être placer un brûle-encens pour parfumer mes soirées avec le fameux bois de oud que l’on vend dans les magasins d’ici, et qui embaume merveilleusement certains lieux publics.

(Bon, ça va, le sage précaire n’est pas l’abbé Pierre non plus. J’ai été sans domicile fixe pendant plus d’un an, je peux quand même profiter d’un peu de confort, non ?)

De part et d’autre de cette entrée, la chambre d’amis avec ses lits jumeaux et sa petite salle de bains privative, et un salon doté de canapés presque neufs et d’une télévision capricieuse. Autant le dire de suite, j’ai fermé les portes et n’utiliserai ces deux espaces que lorsque je recevrai des amis ou de la famille (mais pas une famille de migrants, à moins que je la rencontre dans mon quartier, entre la fac et mon logement). A bon entendeur salut.

Tout au fond de l’appartement, la chambre principale (Master bedroom, dit-on pompeusement ici) avec son lit King size, pour les folles nuits de galipettes, et sa salle de bains. A l’autre angle de la maison, une cuisine relativement grande, munie d’un réfrigérateur, d’une table, de chaises et d’un petit lave-linge. Dans un coin, une porte donne sur un balcon exigu, peu accueillant, sans autre utilité apparente que de faire sécher le linge – ou de faire dormir un clandestin sans papier. Les fumeurs de clope et de pétards sauront peut-être mieux quel profit en tirer.

Entre la chambre et la cuisine, une troisième salle de bains ! Au cas, je présume, où le sage précaire ne se laverait pas suffisamment, ou que les toilettes viendraient à manquer.

Résultat, je ne sais jamais où prendre ma douche, où faire mes besoins, et je ne retrouve jamais ni ma serviette de bain ni mon dentifrice.

Se loger à Nizwa : le choix de l’université

Après quelques jours à l’hôtel, où j’ai rencontré des collègues de Syrie, de Jordanie, de Tunisie, mais aussi des travailleurs indiens, une jolie Philippine et des restaurateurs turcs, un très loquace responsable des ressources humaines m’a fait visiter des appartements qui se trouvent dans ma catégorie de loyer. Cette catégorie tourne autour de 220 rials, c’est-à-dire 500 euros par mois. Le système fonctionne de la manière suivante : l’université possède des immeubles et des appartements diversement placés dans et hors la ville de Nizwa, et si le personnel veut être logé dans un de ces appartements, il choisit parmi ceux qu’on lui fait visiter et le loyer sera déduit de son salaire.

L’inconvénient est que le parc privé pourrait sans doute proposer des alternatives plus variées et moins chères.

L’immense avantage (les avantages, devrais-je dire) est que l’on n’avance aucune caution, que l’on ne perd pas son temps à chercher un logement, que ce dernier est meublé (la clim’ est évidemment déjà installée !), qu’il est assuré en cas de dommage et que l’on peut en changer en cours d’année si un collègue veut partir ou échanger avec vous.

Apparemment, il n’y a qu’un seul employé qui se charge de loger tous les nouveaux arrivants, un Omanais sympathique mais inflexible et intraitable, qui parle un anglais très fleuri. Dans sa parole, le futur et le passé s’intervertissent gaiement ainsi que les genres, les modes et les humeurs. On comprend donc peu ce qu’il raconte et il se plaint abondamment de trop travailler. Il dit qu’il se casse les reins à nous « aider », qu’il est prêt à tout pour nous « rendre heureux », qu’il s’est couché hier après minuit et qu’il était sur le pont ce matin à six heures. Il sait s’y prendre pour m’apitoyer.

Dans sa jeep, il conduit en robe blanche et en turban noué sur la tête, et sa conversation est sans arrêt interrompue par des coups de téléphone. Il m’appelle « docteur William » ou « my friend », selon son humeur. Comme il est seul à cette tâche, qu’il sait que nous parlons entre nous, il ne peut pas nous berner et inversement ne peut pas non plus baisser les prix. Il y a là, sinon une honnêteté véritable, du moins une garantie de traitement égal pour tous.

Après avoir vu un appartement trop petit et un autre bien trop grand, mon choix s’est porté sur un rez-de-chaussée près d’une mosquée, attenant à un coiffeur indien, idéal pour mon abondante chevelure. Je voulais une chambre d’amis pour offrir du confort à mes visiteurs, près de l’université pour faire des siestes quand je le veux. Et pour aller au travail de bon matin à pied ou à bicyclette. Sieste et transports doux, voilà le luxe pour le sage précaire.

Beaucoup d’enseignants et de chercheurs préfèrent habiter à quinze ou vingt kilomètres, plus près du centre commercial, ou encore plus loin près du souk de Nizwa, afin de profiter de l’animation toute relative du centre ville.

Ma stratégie est différente : plutôt que de faire beaucoup de route tous les jours, je me réserve les longs déplacements pour les weekend et les soirs de sortie. Comme j’ai beaucoup de pain sur la planche, tant pour la recherche que pour l’enseignement, il ne me déplaît pas de dormir à deux pas de mon bureau, où l’on m’a installé un ordinateur neuf, et où j’ai posé les quelques dizaines de livres emportés dans mes bagages.