Le Wadi au fond du jardin

Le soleil va se coucher. Shamsa me regarde avec cet air de folie qui la rend illisible et insaisissable. Elle donne un léger coup de tête vers Jebel Akhdar (la Montagne Verte qui nous borde sur la gauche).

Tu veux toujours batifoler dans la rivière là-haut ?

Oui, dis-je. Je désire toujours les rivières, toujours les gorges. Tu es partante ? N’est-il pas trop tard ?

Au volant de son 4*4 toujours aussi sale elle quitte la route pour emprunter une piste qui part entre deux montagnes.

« Ok, ici c’est ma route préférée (elle dit souvent le mot favorite ; il y a toujours quelque chose qui est son quelque chose préféré, my favorite wadi, my favorite road), c’est ma route préférée, alors si tu ne saisis pas ta chance pour faire le con à travers la fenêtre, tu prends le volant et moi j’en profite. »

Ayant moyennement envie de faire le con, de quelque côté de la fenêtre que ce soit, je prends le volant et continue de nous enfoncer dans la vallée tandis que Shasma se contorsionne hors de la fenêtre ouverte et fait des acrobaties que je me refuse de regarder.

Une dizaine de kilomètres plus loin, nous garons le bolide sur des cailloux et partons marcher. Sur la première piscine perceptible, des enfants se baignent et s’amusent. Mon amie saute sur des rochers, je la suis. Nous remontons la vallée en passant par dessus l’eau.

Le paysage est magnifique. Un grand canyon à la roche blanche qui me fait penser aux gorges du Tarn ou du Verdon. Que ce paysage d’eau et de minéralité joyeuse se trouve ici, à quelques kilomètres de chez moi, est sans doute la meilleure nouvelle qu’a pu m’apporter Shamsa.

C’est donc ça un wadi ?

Oui, on appelle wadi tout ce qui se rapproche d’une vallée, un creux, une rivière entre deux hauteurs.

Elle emploie d’autres mots anglais que je ne connais pas.

Des adolescents à la peau foncée nous matent. Shamsa sait reconnaître qui est indien et qui est omanais. Pour moi, la différence importe peu, mais pour les femmes, il paraît que cela compte. Le facteur de dérangement potentiel serait différent en fonction de la provenance des jeunes gens.

En bon macho précaire, je conseille à mon guide de rester près de moi, que ma présence est en général un bon antidote aux emmerdements. Soit que je fais peur aux gens ou que je leur inspire du dégoût, il n’est jamais arrivé que de jeunes marlous viennent enquiquiner ma caravane.

Nous rejoignons la rivière après un long détour et nous baignons dans une eau assez chaude tandis que la nuit tombe. Nous marchons et nageons alternativement, selon la profondeur des piscines naturelles. Arrivés à la hauteur des adolescents, nous prenons note qu’il ne sera pas utile que mon amie se colle à moi : ils sont partis avant que la nuit tombe. Tu vois, dis-je à Shamsa, je t’avais annoncé que les ennuis me fuyaient. Ils s’évanouissent avant même que je me pointe.

Nous nous laissons glisser sur des petits rapides et mon exploratrice d’amie fait la planche dans de splendides ouvertures.

Tu reviendras quand il fera jour, dit-elle en s’approchant de moi. Il est à toi ce wadi. Tu peux même venir en courant, après le boulot. Ce n’est pas le plus beau, le plus grand ni le plus spectaculaire wadi d’Oman, mais c’est le tien. Il est là, juste au fond de ton jardin.

Retour fulgurant de l’être promis

J’ai vu débouler dans mon village Shamsa, la jolie Palestinienne qui avait enchanté ma nuit de Mascate en septembre. Elle me dit qu’elle connaît bien Birkat al Mowz pour avoir travaillé sur quelques projets agricoles dans la région.

Je suis ravi de la revoir, et bienheureux qu’elle désire se promener avec moi. Elle me propose d’aller dans un wadi, près du village. Un wadi est une rivière de montagne. Intérieurement je saute de joie. En quelques phrases à peine, elle a surpassé toutes mes attentes : projets agricoles, rivières, montagnes, connaissance des sols et des plantes, promenade, nage, crapahutage, gamahuchage. Cette fille concentre tout ce que j’aime dans mon nouveau pays.

Elle a attaché ses cheveux frisés et les a recouverts d’un foulard très seyant, noir et or, un joli voile qui peut être interprété à loisir, soit comme un signe de soumission religieuse soit comme un accessoire de mode. Loin de la robe de soirée légère de l’autre fois, elle est en jean délavé et en pull à manches longues.

Nous ne montons pas dans sa grosse voiture tout de suite. Nous marchons un peu dans le village. Nous escaladons un mur et longeons le falaj, chacun sur une bordure du mince canal. Notre conversation reprend très vite un cours rapide et intime. Elle me parle d’elle car nous passons près de la ferme abandonnée dans laquelle elle a travaillé. Nous nous déchaussons et nous trempons les pieds dans l’eau courante, à l’ombre des palmiers. C’est là qu’elle explique qui elle est, dans la lumière de fin d’après-midi.

Contrairement à ce qu’elle affirmait, elle est autant palestinienne que moi. Si son identité me paraissait si confuse l’autre soir à Mascate, c’est parce qu’elle devait dissimuler quelque chose. Les pieds massés par l’eau fraîche de la montagne, elle remue ses orteils en m’expliquant qu’elle est en fait Omanaise mais qu’elle a longtemps vécu en Amérique et que, dans son pays natal, elle se sent obligée de prétendre être une étrangère dans les soirées d’Occidentaux où l’on boit de l’alcool. Elle s’invente des passeports, des passés, des familles, et cela lui ouvre toute sorte de portes pour faire la fête et des affaires.

Son nom est donc Shamsa, si du moins il convient de la croire. Un nom enchanteur, qui sonne à mes oreilles comme un parfum de Guerlain.

Je regarde les maisons en terre abandonnées qui peuplent mon village. Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-il arrivé à la ferme où a travaillé Shamsa ? C’était un projet de coopérative un peu alternative. L’idée était de profiter de l’irrigation du falaj et des fermes à retaper pour proposer la culture de légumes bio qui auraient été facilement vendus en Oman, ne serait-ce qu’aux personnels de l’université. La question de l’eau n’a pas été résolu. Il fallait payer près de 10 000 euros pour avoir le droit d’utiliser l’eau, et c’était un droit définitif. Mais les propriétaires locaux n’ont pas aimé l’idée de voir des Occidentaux venir travailler la terre. Ici, les seuls étrangers que l’on trouve légitimes dans un champ sont les Indiens et les Bangladais, pas les Wwoofers européens.

Il y eut des blocages, des tensions puis des abandons. Shamsa a lâché l’affaire relativement vite. Elle ne désirait pas s’embrouiller avec des paysans locaux et se sentait très mal à l’aise dans les réunions tendues et autres engueulades inopinées.

Elle a gardé cependant une grande tendresse pour Berkat el-Mawz et des liens d’amitié avec certaines familles d’ici. Elle me promet de me les présenter un jour, même s’il n’est toujours facile de s’afficher avec un Européen quand on est omanaise.

Nager le soir

L’hôtel Golden Tulip se trouve à quelques kilomètres de chez moi, sur la route qui mène à l’hypermarché Lulu.

Bellement décoré, il offre un cadre oriental reposant et accessible aux bourses des travailleurs occidentaux. Il y a un restaurant que je n’ai pas essayé, un bar où se produit une chanteuse russe et une terrasse extérieure où l’on peut fumer la chicha. J’y ai passé peu de soirées car il y traîne inévitablement un vieux parfum d’expatriés  las et d’Omanais mateurs.

En revanche, le fond de l’hôtel ouvre sur une jolie piscine entourée de jardins et d’arbres majestueux. Un banian gigantesque dont on a malheureusement coupé les lianes, un bougainvillier, un magnolia, et d’autres que je ne connais pas. Les jardiniers s’arrangent pour que leur feuillage soit large et ombrageux. Au coucher du soleil, des centaines d’oiseaux, des sortes de chardonnerets ou de passereaux, volettent de branche en branche et pépient, piaillent et papillonnent.

La piscine s’éclaire de bleu à la tombée de la nuit et l’on se croirait dans un dessin animé de Walt Disney. Pour profiter des chaises longues et de l’eau, il faut payer. C’est assez cher mais cela peut valoir le coup.

Parfois, rentrant du travail un peu tendu, je décide de dîner tôt et de m’en aller digérer à la piscine du Golden Tulip. J’y nage quelques longueurs paresseuses et lis Histoire du Moyen-Orient de Georges Corm, le temps de me sécher. Je ferme les yeux et me repose enfin. Je nage encore quelques longueurs débonnaires et marche doucement autour des banians et des petits massifs horticoles délicatement dessinés.

J’apporte un ordinateur portable que je laisse traîner sur une table, et sur lequel j’écris ces quelques mots. J’entre dans la salle de gym et soulève sans conviction quelques centaines de kilos de fonte, puis retourne dans l’eau pour nager trois ou quatre longueurs rêveuses.

Encore quelques pages d’Histoire du Moyen-Orient sur une chaise longue et mon stress se trouve bel et bien pulvérisé, atomisé, volatilisé, sous les coups conjugués de la nage, de la pression des muscles, de la lecture, de la détente, de l’effet de l’eau, de la chaleur émolliente de l’air, et des oiseaux qui finissent par se taire.

Si encore il y avait des femmes, des mauvaises langues pourraient dire à bon droit que le sage précaire renifle des culs, mais ce n’est même pas d’actualité. Le sage précaire digère, s’informe, rêvasse et se prépare pour le sommeil.

La piscine ferme à 21.00 (les lumières bleues s’éteignent). A neuf heures moins le quart, je retourne une dernière fois dans l’eau pour quelques brasses somnolentes, prélude à une nuit apaisé.

Comme dans un film de Fellini

Nous sortons de l’eau et nous séchons à l’air doux des tropiques. Dans sa voiture, elle écoute les messages laissés sur son téléphone, et m’annonce que nous sommes invités chez un ami libanais qui nous propose de fumer la chicha au bord de sa piscine. Moi, ce plan inattendu me plaît bien, mais mes amis alcoolisés qui comptent sur moi ?

« Ne t’inquiète pas pour tes amis, je m’en charge. »

Elle passe quelques coups de fil et parvient à les inviter chez son ami libanais. Comment a-t-elle fait, je ne le sais pas mais j’ai confiance car je suis le seul novice dans cette histoire. Toutes les personnes impliquées dans cette soirée sont en Oman depuis des années.

Quartier des ambassades ou des ministères, nous nous garons et traversons des résidences surveillées. L’ami libanais qui nous accueille parle très bien français. Il se présente comme Marocain. Je ne comprends rien à la manière dont les gens s’identifient. Ma compagne de la soirée se dit tantôt Arabe, tantôt Américaine, tantôt Palestinienne, tantôt Syrienne.

Sa robe de soirée est encore humide et salée de l’eau océane, le sable colle encore à notre peau. Elle saute dans la piscine du Libanais Marocain sans autre forme de procès.

Mes amis de l’université finissent par arriver comme par enchantement. La chicha est bonne, elle a été préparée avec de la glace. On me dit que je suis vierge car je n’ai jamais fumé de chicha. On rigole beaucoup à propos de ma virginité car je suis le plus vieux de l’assemblée, tandis que mon amie palestinienne évolue sérieusement dans l’eau, sans communiquer avec la fête ambiante mais en me prodiguant de furtives caresses.

Quand tout le monde est dans la piscine, il est difficile de savoir si elle est particulièrement proche de moi ou si elle caresse tout un chacun comme un chat se frotte aux inconnus dans les souks d’Oman.

Quand la chicha est fumée et que tous sont un peu fatigués, nous sortons de la piscine et retournons dans l’appartement du riche Libanais. Je me tiens à l’écart et vois toute cette petite bande informelle, d’individus en goguette qui ne se connaissaient pas il y a quelques heures. Ils marchent avec indolence, l’effet de l’alcool commence à passer et l’apaisement dû à la chicha se fait sentir.

Mon amie arabo-américaine me dit au revoir de manière formelle, comme après un meeting. Nous projetons de nous revoir car elle prétend aimer plus que tout les montagnes et le monde rural. Elle pense venir à Nizwa, qu’elle connaît bien, et se tient prête à me faire découvrir des petits endroits en dehors des sentiers balisés.

Nous quittons la ville dans une voiture que je conduis, l’esprit ailleurs.

Jabal Akhdar en quatre quatre

Un matin, n’y tenant plus, j’ai marché dans la direction des montagnes. Jabal Akhdar, « la Montagne verte ».

Je ne voulais pas attendre d’avoir une voiture, ni de profiter d’une éventuelle virée d’amis. Je désirais fouler ces monts qui décorent mon cadre de vie. Voir. Savoir. Marcher pour voir ce qui se passe derrière l’énorme façade qui barre la vue. Ces montagnes me narguaient, elles me regardaient d’un petit air mutin, comme pour dire « viendras-tu ? »

Tentatrices, séductrices, elles feignaient l’indifférence en faisant chatoyer leurs couleurs.

Dès que je sors de chez moi et emprunte la route, une voiture s’arrête à ma hauteur pour m’épargner une marche inutile. Je ne suis même plus surpris, tellement cela m’arrive souvent. Au village de Birkat el Mawz, c’est un jeune homme au volant d’un 4×4 pourriéreux qui m’interpelle. Il me demande où je vais. « Jabal Akhdar » lui dis-je, les yeux fixés sur la crête. Il propose de m’emmener. Nous négocions un prix pour une visite guidée de quelques heures, toute la journée si je le désire. Zaha est libre, et le prix que nous avons arrêté est supérieur aux émoluments de quelques jours de travail pour lui.

Le problème pour Zaha est que je n’ai pas un sou en poche et que ma carte bancaire française ne fonctionne pas dans les banques de Birkat al Mawz. Il accepte quand même de m’emmener en montagne, assurant que nous trouverons une solution, si Dieu le veut. Je m’en remets au créateur de toute chose et prends place dans la vieille voiture de Zaha.

Au bout de quelques kilomètres, un barrage de police vérifie que toutes les voitures sont bien munies de quatre roues motrices. Cela promet. Le long de la côte, d’imposants ouvrages d’art modifient la montagne : il s’agit de routes d’urgence pour les véhicules qui verraient leurs freins défaillir.

Ces routes n’ont pourtant pas rien d’exceptionnellement dangereux, comparées aux routes du Massif central ou des Alpes. Zaha m’explique que ce sont les Omanais qui n’ont pas l’habitude. Ici, soit les gens viennent de la montagne, comme lui qui revendique d’être un authentique descendant des tribus du Jabal Akhdar, soit on vient de la plaine et on ne s’aventure pas dans les hauteurs. C’est avec le développement du tourisme que l’on a commencé à aller visiter les villages, les cultures, les rivières.

Zaha parle beaucoup, son anglais est « cassé ». Il lance des mots et c’est à l’interlocuteur d’y trouver un ordre possible. Il parle souvent de dinger, je suppose qu’il s’agit d’une profession, quelque chose comme mineur, ou terrassier, quelqu’un qui casse la roche pour construire. Un peu partout, il y a des dingers. Plus tard, je comprends qu’il veut dire danger, mais il prononce tous les sons j en g.

C’est pourquoi il dit Gabal Akhdar au lieu de Jabal Akhdar. C’est la prononciation qui fait consensus d’ailleurs. La lettre J est prononcée G en Oman.

Quand la route descend, Zaha conduit en deuxième. Le moteur rugit, je lui demande pourquoi il ne passe pas la troisième ou la quatrième. Grave erreur me dit-il. En montagne il faut conduire en low gear, et utiliser les freins le moins possible, c’est ce qui est écrit un peu partout sur les panneaux de signalisation. Il m’a semblé qu’on craignait plus que tout le lâchage des freins.

On a tracé dans les montagnes une sorte de route touristique, empruntée par tout le monde, en particulier les riches Qatari et Emirati qui font rugir leur gigantesque bolide. Zaha les traite de maboules. Les bolides forment des « bulles climatisées », pour reprendre le terme de l’écrivain Antonin Potoski.

Il faut imaginer les hauts plateaux parcourus de bulles motorisées, objets frigorifiés pour une humanité pseudo-isolée, flottant tranquillement d’un village à l’autre dans le ciel bleu.

Mes montagnes endormies

Je cherche les mots pour vous parler des montagnes d’Oman.

Elles sont omniprésentes dans le nord du pays. Elles sont le cadre de tous les portraits, l’écrin des architectures. Elles accompagnent tous nos trajets, à pied ou en voiture, soit qu’il faille les contourner ou qu’il suffise de les longer.

Mais je cherche les mots. Je ne peux décemment pas dire : « Il n’y a pas de mots ».

Le village où j’habite est connu depuis longtemps car il est la porte d’accès aux fameuses « Montagnes vertes » (Jabal al Akhdar). Ce nom est un peu trompeur car ce que l’on voit depuis la plaine, ce sont des parois sans arbres et sans verdure. Où que l’on vous dépose, entre Mascate et Nizwa, vous êtes environné de géants arides.

Mes montagnes sont magnifiques. Elles sont variées, elles sont multicolores, jouant de toutes les nuances d’ocres, de jaunes, de terres, de gris dorés, de pourpres et de bleus. Pas un arbre et pourtant, des couleurs mouvantes, mates, pleine de puissance retenue.

Je cherchais les mots les premiers jours, quand je marchais dans la plaine poussiéreuse. La vue des montagnes me coupait le souffle. On croit que c’est la chaleur qui coupe le souffle, non, c’est la montagne. La montagne sur le flanc de laquelle se détache votre hôtel. Je me disais : « Il n’y a pas de mot ».

Certaines sont proches mais de petite taille. Elles s’apparentent alors à de gros tas de terre. Mais devant chez moi, c’est un mastodonte qui s’impose calmement, un monstre endormi. Tellement énorme que je le sens tout proche de moi, je sens son souffle. Il bouge comme un ours qui hiberne. Je sais que derrière ce massif, se déploie la chaîne la plus longue du pays, Jabal al Akhdar, la montagne verte. Mais c’est très étrange, cette chaîne ne commence pas par des contreforts, une progression continue ; elle naît d’un coup, elle se déchaîne dans une plaine désertique.

Pourquoi les mots me manquent à ce point ? Depuis le tout début, pourquoi ai-je le souffle coupé par la présence stupéfiante de ces montagnes ? Est-ce cela, l’expérience du sublime ? Ou est-ce parce que l’air pur rend leur vision trop tranchante ?

Elles dévoilent leurs pliures, leurs froissements dans une netteté hallucinée.

 

 

Pas d’image d’Oman

Il ne vous a pas échappé que j’écrivais mes billets sur le sultanat d’Oman sans montrer aucune photo. Il y a plusieurs raisons à cela.

D’abord, techniquement, je n’y arrive pas trop. Mes nouveaux ordinateurs ne se connectent pas facilement avec mes autres engins. Mais ce n’est pas la seule raison, ni même la principale.

Pour l’instant, j’aimerais demeurer sur le plan du verbe avec vous, concernant ce pays musulman. J’aimerais qu’on en reste à l’évocation sans nécessairement passer par la médiation de l’image.

L’art islamique est en effet une culture où l’image a un statut à part. Chez les Ibadites, il semble que l’image soit encore plus rare, les décorations plus austères que chez les musulmans majoritaires.

Quand je vois les montagnes autour de moi, je sais que des photos ne rendraient pas l’émotion que le voyageur ressent. Quand la voiture les contourne sur de longues routes sinueuses, et surtout quand je finis par grimper dessus pour voir enfin ce qu’elles recèlent de villages, de cultures, de terrasses, de verdures, d’aridité, d’irrigations et de canyon, ce sont les mots que je cherche, pas les images. Il se passe un choc émotif, et pour l’instant, ce sont les mots qui me manquent.

Des maisons dispersées dans le désert

Depuis ma maison, je vois presque l’université. Je vois en fait les projecteurs du théâtre en plein air, où se mettent en scène les remises de diplômes quand il fait plus frais.

Ces projecteurs font office de boussole dans mes pérégrinations. Car les rues et les routes en Oman fonctionnent de manière  arbitraire. On trace une rue qui passe entre les maisons, puis la route s’arrête abruptement et l’on continue de marcher sur une piste, voire sur la rocaille du désert.

Certaines rues mènent quelque part, certaines rues ne mènent nulle part.

Je marche pour aller à la fac.

Je marche pour rentrer à la maison.

Je n’ai pas encore trouvé la routine, l’itinéraire répété. Chaque trajet prend des tours et des détours différents. Parfois je m’égare et vois ma maison à cent mètres, derrière moi alors que je la croyais devant. Les maisons sont entourées d’un mur qui crée la distinction nette entre le public et le privé, entre l’intime et le désert.

Je marche dans un espace indéfini, indéterminé, entre les maisons, et ce sont elles que je regarde pour me repérer. L’espace est ainsi traversé de pistes virtuelles et les rares piétons passent entre les blocs-maisons disséminés comme au hasard.

Ce matin, je crois avoir trouvé la ligne presque droite qui mène de ma porte à mon bureau. Je vais tâcher de la retrouver ce soir et je vous tiens au courant.

La grâce du Sultan

Gilles Kepel, dans Passion arabe, n’écrit que quelques pages sur Oman, preuve que ce pays est heureux, calme et sans histoire. Ou alors, preuve que Kepel n’a pas eu le temps ni la volonté de se pencher sur cette petite nation du Golfe, qui a toujours su se tenir à l’écart des autres nations. A l’image de son sultan, le pays fait le choix de la discrétion pour garder ses marges de manoeuvre, éviter les pressions et conserver la liberté de traiter avec tous ses voisins, notamment les vieux frères ennemis chiites iraniens et sunnites saoudiens.

Le Sultan Qabous est un monarque absolu et incontesté. Très populaire, il semble faire l’unanimité, comme on l’observe parfois  dans les régimes d’absolutisme. Sans enfant, le Sultan a écrit quelques noms sur une feuille de papier, pliée dans une enveloppe scellée. Pourquoi a-t-il écrit ces noms ? Pourquoi a-t-il caché cette enveloppe, et où ?

Passion arabe est un journal de voyage érudit, extrêmement bien écrit,  d’un savant qui veut marquer l’histoire des voyages en Orient. Gilles Kepel se place dans la vieille tradition qui remonte à Chateaubriand, et n’hésite pas à faire appel à Flaubert. Un journal écrit juste après et quasiment en même temps que les événements que l’on a coutume d’appeler les « Printemps arabes », initiés fin 2010 en Tunisie.

Sultan Qabous a déposé son père. Il a pris le pouvoir après avoir voyagé autour du monde, et après avoir suivi une éducation militaire au Royaume-Uni. Kepel dit que le coup fut ourdi par les services secrets britanniques, aidés par l’Iran. Horresco referens.

C’est un regret. J’aurais aimé que Kepel nous parle davantage de l’Oman, plus que les quelques pages actuelles. Qu’il nous parle des mouvements sociaux qui furent, paraît-il, virulents et vite éteints en Oman. Le sultan aurait, dit-on, réprimé d’une main et lâché du lest de l’autre. Je dis « le sultan » car l’histoire contemporaine d’Oman se confond avec celle de son chef, au pouvoir depuis 1970.

Le peu de choses que l’on sait, et qui est répété en boucle, est que depuis le coup d’Etat contre son père, le pays est passé des ténèbres à la lumière, de la pauvreté à l’opulence, de l’obscurantisme au despotisme éclairé. Tous les bienfaits du pays, la moindre route goudronnée, la plus petite école, le dernier dispensaire de santé, est le fruit de la vision de Sa Majesté.

Gilles Kepel trace un portrait un peu différent, et à mots couverts car les mots doivent être traités avec la même pudeur et la même soumission au Miséricordieux que la chevelure des femmes. Le sultan, selon Kepel, aurait un goût immodéré pour le raffinement d’une culture de haut rang. Un soldat écossais serait son aide de camp précieux et aurait attiré les foudres du vieux père acariâtre. Ses palais sont alors comparés à ceux de Louis II de Bavière, avec qui il partagerait des penchants divers et des orientations variées.

Kepel parle de « château de la Belle au bois dormant », de « charme suranné d’une capitale d’opérette », et avance que si le sultan a construit un grand opéra à Muscat, c’est pour concurrencer symboliquement les grands magasins de Dubaï, le Louvre d’Abu Dhabi ou le circuit de formule 1 de Bahrein. Le Lac des cygnes pour les Omanais, la coupe du monde de football pour les Qatari.

Saheb El Jalaala, comme on l’appelle ici, a son portrait peint dans tous les coins les plus reculés de l’espace. Les travailleurs indiens en rient sous cape : « Chez nous, ce sont des peintures de Dieux, pas de mortels. » Sa naissance est jour de fête nationale. Il a 75 ans et, quand il mourra, il reviendra à la « famille royale » de désigner un successeur. Si elle n’y parvient pas, un comité désigné devra trouver le successeur en se basant sur la liste de noms que le sultan a enclose dans une enveloppe scellée. Mais quels noms sont sur cette liste, et où est l’enveloppe scellée ?

Tout est en place pour un rebondissement véritablement romanesque, et un dénouement aussi palpitant qu’un livret de comédie musicale.

 

Vivre en Oman : idéal pour perdre du poids

Il ne fait pas de doute que le lectorat universel de la blogosphère mondialisée sera fort intéressé d’apprendre que le sage précaire, après dix jours de vie sur le territoire béni d’Oman, pèse aujourd’hui moins de quatre-vingt kilogrammes.

Pour un homme qui mesure près d’1m80 et dont l’activité physique n’est malheureusement pas importante, le poids idéal devrait se situer entre 75 et 79 kg. Le sage précaire est sur la bonne voie. Sur ordre de la médecine, il lui fallait faire un effort, puisqu’il lui est arrivé de peser près de 90kg, en particulier quand il faisait sa thèse sur une autre terre bénie, celle des fish’n’chips et de la bière stout.

Ici, en Oman, pas d’alcool. C’est déjà une tentation de moins. Les choses sucrées ne sont pas très appétissantes, et la plupart des restaurants sont tenus par des Indiens, donc la nourriture est très riche en légumes. Il n’est pas rare de se voir proposer des salades de fruits. Beaucoup d’herbes, de verdure dans les taboulés, et dans les salades en général. D’ailleurs les sauces de salade sont très saines, à base d’huile d’olive et de citron.

Seules les dates, parmi les aliments incontournables, sont chargées naturellement en sucre. Elles se présentent sous de nombreuses variétés : au souq de Nizwa, j’ai été accueilli par Rachid, un entrepreneur qui dirige une belle affaire de dates. Il m’a présenté un échantillon d’une petite dizaine d’espèces et m’a fait goûter celles qui m’ont paru les plus éloignées des dates que nous connaissons en Europe et au Maghreb. Les moins sucrées, noires de peau, ou au contraire bicolores. Des saveurs puissantes de chocolat et de réglisse.

Le soir, le soleil se couche à 19.00, et le matin le travail commence à 7.30. Cela encourage à se coucher à 20.30 sans manger et à se lever avant l’aube, au chant du muezzin. La première prière se tient vers 4.30. Le cas échéant, le sage précaire court un peu pour saluer le soleil qui apparaîtra derrière les montagnes autour de 6.00.

Les lectrices précaires qui prennent ce blog pour un magazine féminin en auront pour leur frais. Retour des vacances d’été, abreuvées de rosé, arrosées de mojitos et gavées de barbecues, vous  saurez ici comment vous refaire une silhouette de princesse arabe.