J’ai cherché de meilleures représentations de ce tableau sur internet, mais je n’en ai pas trouvé. J’ai perdu assez de temps avec cela, alors voici une image qui est loin de pouvoir faire comprendre pourquoi j’ai ressenti une grande émotion en le revoyant, il y a quelques jours.
Je n’en dirai que quelques mots, mais des mots essentiels.
Qu’on me permette d’être immodeste. Ce que je vais dire ici, personne ne l’a jamais dit, ni écrit, ni entendu, ni lu, ni su, ni vu, ni voulu.
La toile est de William Ashford, et elle date de la fin du XVIIIe siècle. Quand on la voit en vrai, on paie attention à la rivière en contrebas (Liffey), et à la ville, au loin, qui n’est autre que Dublin, et que l’on reconnaît aisément grâce à la forme reconnaissable de quelques bâtiments (tous construits, bien sûr, par les Anglais.) Les arbres, le cerf du premier plan, ne sont là que pour encadrer la ville, lui donner un écrin artistique, européen, « italianesque ».
Deux choses, pourtant, ont été découvertes par moi seul, et c’est là que je vais être, avec votre permission, un peu immodeste. Premièrement, la vue est topographique mais elle est impossible. Ashford n’a jamais vu ce qu’il a peint. Le visiteur reconnaît tout, et peut nommer tous les éléments du tableau : l’hôpital de Kilmainham, aujourd’hui transformé en musée d’art contemporain, le fort militaire, le barrage de Chapelizod, tout est correct. Mais l’ensemble est pure invention.
En effet, qu’on m’écoute bien : nulle part au monde, aucun endroit de l’univers ne peut offrir ce point de vue. Ashford a créé un point de vue inédit qui lui permet d’inventer Dublin.
Deuxième révélation. Le tableau est structuré sur une ligne d’horizon classique. À l’extrémité droite, le Royal hospital. À l’extrémité gauche, le Magazine Fort.
Deux gros symboles militaires encadrent la vue de Dublin. La caserne que l’on peut toujours voir dans le célèbre Phénix Park, et l’hôpital de Kilmainham qui avait pour vocation de soigner les invalides de guerre. (Il se visite aujourd’hui, je le répète, car il est devenu un très beau musée d’art moderne et contemporain.)
À la National Gallery, le cartel parle d’une vue , de la  des outskirts de la ville. La littérature d’histoire de l’art ne va pas plus loin. Ce n’est pourtant pas difficile de voir ce qui se trame sous la sérénité des outskirts de la ville.
C’est l’ britannique qui, en encadrant la ville irlando-anglaise, apporte la paix, l’ordre et l’harmonie.
L’art est toujours politique, qu’on se le dise. L’art est toujours au service de quelque chose ou de quelqu’un. L’art est dangereux et séducteur. Il nous faut nous méfier des artistes comme de la peste. Moi qui ai des amis proches et adorés qui se trouvent être des artistes de grande qualité, je me demande toujours : « Au service de quoi travaillent-ils ? »
Comme j’avais deux ou trois heures à perdre, je suis allé à la National Gallery of Ireland.
Il y a deux entrées, de part et d’autre du bâtiment. L’entrée historique, qui fait face au sud de la ville, est un bâtiment du XIXe siècle, un peu gris, peu engageant. Mais de l’autre côté, face au nord, se trouve l’entrée récemment construite, dans les années 2000. Très élégante, la façade est un peu rétrograde. « Moderniste », si vous préférez, au sens où le modernisme se repère facilement comme l’esthétique d’avant-garde de la Belle époque et des années vingt. Les Dublinois ont donc opté, au début du XXIe siècle, pour un agrandissement de leur musée qui rappelle le début du siècle précédent. La façade, en tout cas, est très « moderniste », disposant d’ouvertures variées et de grands pans cubiques, comme une toile de Mondrian. L’intérieur est aussi très élégant.
C’est rétrograde mais c’est ravissant, et je ne me lasse pas de m’y promener. Le bonheur le plus grand, dans l’architecture dite moderniste, ou fonctionnaliste, du genre Le Corbusier ou Franck Lloyd Wright, est pour moi assez proche de celui des jardins chinois : le cadrage. Tout un jeu d’ouvertures et de fermetures de perspectives, de champs de visions, qui dynamise terriblement la promenade. Les points de vue créent le mouvement du regard et entraînent le mouvement des pieds, ce qui est idéal pour un musée d’art.
Quand on a les yeux fatigués, l’esprit embrumé, il est bon de donner à ses facultés optiques des vitamines qui les excitent et relèvent leur quotidien. Ci-lié un billet chinois qui parlait de cette gymnastique perceptive et esthétique, suivi de très beaux commentaires.
Avec le temps, la National Gallery est donc devenu un très joli musée.
Dans les salles consacrées aux peintures irlandaises, j’ai ressenti une émotion inattendue. J’ai revu, sans y avoir pensé au préalable, les paysages représentant le fleuve Liffey, que j’avais tant regardé autrefois.
À l’époque où j’écrivais un récit de voyage sur ce fleuve, je composais un chapitre sur ses représentations dans l’art. Cela permettait, incidemment, de dresser une sorte d’histoire de la peinture irlandaise : qui sait que les peintres du XVIIIe faisaient deux types de paysages, les « topographiques » et les « idéaux » ? Dans les premiers, ils s’attachaient à la précision géographique des territoires, ils prenaient possession de la terre d’Irlande. Dans les seconds, ils prenaient modèle sur les Français – Claude le Lorrain en particulier – et les Italiens pour élaborer des paysages fabuleux et irréels.
La minutie conquise dans la peinture topographique apportait de la précision dans les paysages idéaux. Les techniques utilisées pour les paysages idéaux apportaient de la grâce et de l’inspiration dans les relevés topographiques. C’est pourquoi le voyageur peu scrupuleux pourrait passer dans les salles de la National Gallery en pensant qu’il n’y a que des paysages, sans distinction essentielle.
La vue d’Ashford m’a singulièrement ému. Pas seulement le tableau, mais l’ensemble des souvenirs liés à la Liffey. Les longues promenades à vélo le long du fleuve, les heures passées à écrire, les visites, les œuvres d’art examinées des centaines de fois, le soleil le samedi matin sur les quais suspendus.
Toutes ces choses qui furent si consolantes.
Déjà, à l’époque, la vision des fleurs sauvages, vers Strawberry Beds, en dehors de la ville, me faisait frissonner.
Maintenant, je tremble devant le tableau d’un petit maître des Lumière. Je suis vraiment une chiffe molle, une midinette des barrières, voilà ce que je suis.
Comment faire confiance à quelqu’un qui ne peut faire face aux assauts de la beauté ?
Un petit débat sur Equateur noir concernant la musique de fille m’est revenu à l’esprit tandis que j’écoutais Dido and Aeneas.
Je crois qu’une vraie fille ne peut que pleurer d’émotion à l’écoute de mots simples comme :
Remember me
de l’aria finale. La meilleure version est celle de William Christie et des « Arts Florissants », parce qu’elle est volontairement juvénile. Je n’ai jamais retrouvé le charme de ces voix.
Dido (Didon) accepte finalement qu’Aeneas (Enée) s’en aille de Carthage, dont elle est la reine amoureuse. Pour elle, c’est un déchirement car elle avait beaucoup lutté contre son amour. Elle dit au prince de Troyes d’aller se faire foutre chez les Grecs et elle se donne la mort.
Elle se retrouve seul avec sa confidente Belinda. Elle dit : « Ta main, Belinda, pendant que je m’étends à terre. » C’est un chagrin d’amour de reine, certes, mais c’est surtout un chagrin d’amour d’adolescent. Enée est un garçon qui rentre chez lui, comme des millions de jeunes gens à la fin des vacances. Combien de coeurs brisés, après des amours de vacances ?
Cet opéra a été écrit pour une école de jeunes filles, en 1689. Il fallait leur donner des sentiments repérables. Je t’aime, tu m’aimes, nos parents (le peuple) veulent bien que nous nous mariions, mais le devoir envoie l’homme au loin. Et les filles de la Boarding School de Chelsea de pleurer toutes les larmes de leur corps, en tressautant et en serrant leur mouchoir de soie bleue.
Didon dit à sa suivante, Belinda, « Souviens-toi de moi ». Mais tout le monde, dans l’assistance, comprend que ces paroles sont en fait dirigées vers ce salaud d’Enée, qui part en voyage pour fuir le mariage et tous les emmerdements qui y sont connectés. Adieu Etat, femme et famille, adieu le fisc et les soucis, je pars sur un trois-mâts fin comme un oiseau.
Quelle femme ne garde pas dans son coeur les reliefs d’une peine d’amour, réelle ou imaginaire, et ne voudrait pas qu’au moins quelque part, un amoureux se souvienne d’elle.
Ce que moi je trouve très beau, c’est la suite :
Forget my fate
Le sens premier, c’est naturellement : « Souviens-toi de moi, Belinda, mais ah! Oublie que j’ai été malheureuse. » Le sens caché est donc destiné à Enée, qui est déjà sur son fier vaisseau : « Pense à moi, beau militaire, mais ah! Oublie que je suis morte pour toi ».
C’est de la musique baroque, et les notes s’étirent, les sentiments s’allongent comme les formes et les corps.
Comme Dido répète plusieurs fois cette lamentation, c’est le mot même de « fate », de fatalité, qui reprend tout son sens.
Oublie la direction finale et fatale qu’a prise ma vie. Oublie mon destin et toutes les fées qui m’ont amenée jusqu’ici, oublie ma vie mais souviens-toi de moi.
Remember me, but ah, forget my fate
C’est une bonne leçon à donner à des adolescentes. Ne vous tuez pas pour un garçon, il n’en vaut pas la peine, mais faites qu’on se souvienne de vous autrement que par des actions fatales.
Lecteur, regarde cette image d’arme à feu, surmontée de ces néons qui disent « Hors d’usage », et demande-toi à quoi cela correspond.
Pour un Français, c’est une oeuvre d’art minimaliste (ou conceptuelle, ou arte povera, etc.) telle qu’on en voit des tas dans nos musées et nos expositions internationales.
A Belfast, tout de suite, cela prend un sens plus ancré : fin des Troubles entre les groupes paramilitaires républicains (indépendantistes) et unionistes (pro-britanniques). Cela renvoie à tous les désarmements en général, mais ici, on pense d’abord au désarmement des groupes paramilitaires.
Quand j’ai demandé à des amis ce qu’ils avaient pensé de l’exposition, à ma connaissance, personne n’a aimé. Ou plutôt, personne de ma connaissance n’a aimé. Cela revient peut-être un peu au même, je ne sais pas. Ce qu’on lui reproche, à l’exposition, c’est un message trop évident, une leçon un peu trop naïve et fatiguée du genre « les catholiques et les protestants main dans la main », « aimons-nous les uns les autres », etc.
Cet aspect-là existe, c’est certain, et c’est aussi obvie que cela peut l’être.
Originaire de Glasgow en Ecosse, Buchanan est accueilli à la gallerie Ormeau Baths et présente des oeuvres qui tournent en effet toutes autour des passages entre les deux religions. La qualité de ses oeuvres, alliée à une posture politique claire, simple et aisément reconnaissable géographiquement (minorité religieuse à l’intérieur de la Grande Bretagne), le rend éminemment exportable dans le monde entier. Le soir du vernissage, il revenait de Taiwan.
Je recommande à mes amis artistes de prendre modèle sur Buchanan : un message clair et simple à la surface, pour complexifier si nécessaire dans le détail.
Voici les éléments du succès : photos d’un club de foot « irlandais » en Ecosse, mais dont les joueurs sont d’une autre religion que celle supposée, ou des joueurs d’une autre couleur de peau, combinatoire presque infinie. Deux grands portraits de l’artiste et de sa femme, à côté desquels sont exposées les origines « ethniques » de ces derniers, et des statistiques qui montrent qu’ils ont fait un « mariage mixte ». Des vidéos de fanfares protestantes et de fanfares catholiques diffusées simultanément mais séparées par un mur, et avec le son d’une seule des deux vidéos.
Etc., etc.
Ce sont les éléments du succès pour les commissaires d’exposition, bien sûr, pas pour le grand public. Le grand public, même cultivé, ne va jamais aux expositions d’art contemporain et c’est à peine s’il s’intéresse à l’art non contemporain. Il est donc logique que l’art fasse son business en dehors de lui. A la différence de la politique, si vous ne vous intéressez pas à l’art, l’art ne s’intéresse pas à vous.
J’ai beaucoup aimé une installation qui tourne autour de Thomas Muir, un Ecossais des Lumières qui a fluctué entre les religions pour devenir un révolutionnaire français, et dont le destin croise l’histoire de l’Europe, de l’Amérique et même de l’Australie. Une installation qui joue avec plusieurs médias et plusieurs dimensions de la culture, mêlant l’enfance de l’artiste, le quartier où il a grandi, avec la vie de ce personnage extraordinaire. Il y fait un usage de la chronologie qui nous mène à réfléchir sur le sens des événements historiques, sur les lectures individuelles et collectives de l’histoire.
Comprenez, mes amis ? Un message clair, quitte à complexifier après, en dessous. Un message clair pour que les Chinois, les Japonais et les Anglo-saxons puissent se dire : « Ah lui ? oui, son truc c’est … » ; « Je vous recommande Une telle pour votre biennale : son travail tourne autour de … »
Cela explique le succès de la sagesse précaire : des messages simples sur un fond compliqué. Des principes clairs, des gestes autoritaires et une expression confusément volontariste.
Heureux Français qui habitez Paris. Demain, grâce à vos allocations chômage, vos RTT, votre patron qui est compréhensif, vos parents qui vous entretiennent, vous pourrez aller fêter le centenaire de la naissance de Lévi-Strauss au Musée du quai Branly. Par ici le programme.
S’il vous faut une chose, une seule chose pour vous convaincre d’y aller, ce sont les lectures des textes tirés de son oeuvre. Des dizaines et des dizaines de personnalités vont lire des passages de Tristes tropiques surtout, mais aussi d’autres livres.
Vous y verrez vos intellectuels préférés, comme Julia Kristeva, Claude Lanzmann, George-Marc Benhamou. Vos ministres favoris, comme Valérie Pécresse (qui lira trois pages extraites de Saudades do Brasil). Des stars des médias, comme les frères Poivre d’Arvor, Ali Baddou, Raphaël Enthoven, Alexandre Adler, Gérard Miller.
Si j’étais méchant, je soulignerais le fait, ironique s’il en est, que notre BHL national lira, avec le talent qu’on lui connaît, un célèbre extrait de Tristes tropiques intitulé, dans le programme, « Notre ordure lancée au visage de l’humanité« . Faire cela au plus grand représentant des arts et des lettres françaises!
J’aurais bien aimé faire cette lecture moi-même, seul sur scène, baigné d’un halo de lumière faisant scintiller les poils noirs de ma poitrine déboutonnée :
« Voyages, coffrets magiques aux promesses rêveuses, vous ne livrerez plus vos trésors intacts. Une civilisation proliférante et surexcitée trouble à jamais le silence des mers. Les parfums des tropiques et la fraîcheur des êtres sont viciés par une fermentation aux relents suspects, qui mortifie nos désirs et nous voue à cueillir des souvenirs à demi corrompus.
Aujourd’hui où des îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud (…) Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité. »
Tristes tropiques, I, 4
Vous y verrez aussi vos écrivaines de chevet : Hélène Cixous, Claude Imbert, Danièle Sallenave, Irène Frain (qui lira « Faire l’amour, c’est bon »,hi hi.)
La liste est trop longue. C’est un déluge de personnalités, mises en espace par Daniel Mesguich, cela promet d’être pétillant.
Si j’étais à Paris, j’irais, je crois, pour les lectures, pour écouter et me tenir aux aguêts, au cas où tout un tas d’idées se déclenchent. Car lire Lévi-Strauss, c’est souvent très stimulant, surtout quand on travaille sur le voyage et sur l’écriture.
Il y a de nombreux types d’écrivains voyageurs. L’image promue par le mouvement Pour une littérature voyageuse ne relève que d’un type, sans doute majoritaire mais très circonstancié dans l’histoire. Masculin, solitaire, soixante-huitard et post soixante-huitard, fier de ses choix de pseudo-nomade, méprisant vis-à-vis de ceux qui sont restés chez eux, méprisant vis-à-vis des « petit moi » et des recherches formelles.
Heureusement, il y a d’autres voyageurs, et d’autres écrivains.
La carte de ce récit de voyage, par exemple, vient d’un livre de jeunes voyageurs qui suivent un projet poétique et environnemental : le trajet du pétrole, depuis son extraction jusqu’à la mer méditerranée. Un photographe et un écrivain qui a l’habitude des steppes d’Asie centrale, pour les avoir déjà beaucoup pratiquées, à pied, à bicyclette et à cheval.
La carte, déjà, me plaît pour ce qu’elle montre de tentative personnelle. Ils y ont mis de la couleur, des dessins, de l’écriture manuelle. Il y a un effort.
C’est un livre un peu cher, mais dont les photos sont remarquables, et le texte peut-être remarquable aussi (je n’ai pas encore eu le temps de lire.)
L’Asie centrale est là, fascinante, avec ses populations mêlées, ces filles russes qui côtoient des filles chinoises ou turco-mongoles, dans des langues variées dont aucune ne peut véritablement s’imposer.
Asie centrale d’où éclatera peut-être le prochain conflit majeur, puisque toutes les grandes puissances sont là, armées à l’appui, à s’assurer de leur approvisionnement de pétrole.
En 1947, Raymond Queneau a sorti un roman bizarre intitulé On est toujours trop bon avec les femmes sous le pseudonyme de Sally Mara. L’action se déroule dans le bâtiment de la poste, à Dublin, lors du soulèvement de 1916.
Une femme reste coincée dans les toilettes pendant que les assaillants prennent la poste. Ils se croient seuls à l’intérieur quand on s’aperçoit de sa présence. Commence alors une histoire tragi-comique où les questions de sexualité, de religion et de politique s’entremêlent savamment.
La compagnie « Theatre of pluck » met en scène l’adaptation du roman traduit en anglais : We always Treat Women too Well. C’est à voir ce week-end à l’université Queen’s, Belfast.
Les spectateurs achètent leur billet et sont invités à sortir pour aller rejoindre la salle de théâtre en petits groupes, tandis que, dans les travées de l’université, des acteurs jouent des scènes de rébellions.
La pièce est très bien jouée, la musique d’accompagnement est jouée sur scène, par les comédiens eux-mêmes, sur des instruments dispersés dans la salle.
Le public est assis sur des chaises de part et d’autres d’un espace libre, ni scène, ni cirque.
La femme que les révolutionnaires découvrent est agnostique et méprise tous ces papistes. En même temps, elle est séductrice, et par son hyperactivité sexuelle, elle trouble profondément les soldats qui sont pourtant détenteurs des armes, de la puissance. Ils ont tous les droits sur elle, puisqu’aussi bien ils sont dans une zone de non-droit, mais curieusement, on ne sait plus qui viole qui, et l’histoire évolue vers une mascarade où les identités se dissolvent, pour finir par le meurtre du couple de soldats irlandais homosexuels.
La question du droit des femmes – ce que le metteur en scène appelle un « proto féminisme » – était très présente dans les mouvements « pro-irlandais » du début de du XXe siècle. La déclaration d’indépendance de 1916 stipule le droit de vote des femmes, et le théâtre de ces années-là faisait surgir des problématique de cet ordre. Ce sont les particularités des temps révolutionnaires et des mouvements de libération : une agitation des idées et des valeurs qui permettent à des intellectuels, des philosophes, de côtoyer un peu tout le monde.
Le metteur en scène, Niall Rea, tient à ajouter la question homosexuelle (‘queer’) à celle des femmes. Il se sert du roman de Queneau pour revisiter cet aspect de l’histoire irlandaise, n’est-ce pas délicieux ? Donnons-lui la parole : « In this stage adaptation of this outrageous literary oddity, I will re-examine the ‘queer’ qualities of the story of 1916 as perversely told by Queneau… »
Rien que pour cela, on devrait inviter cette production en France. Cela pourrait donner envie de relire Queneau, de s’intéresser à l’histoire irlandaise, et de voir comment les questions sexuelles sont posées et reposées, au sein de l’université et des arts vivants britanniques.
Revu One plus One de Jean-Luc Godard dans le cinéma d’art et d’essai de Belfast, le « Queen’s Film Theatre ». C’était un dimanche après-midi, je m’étais promis de travailler d’arrache-pied. Donc j’allai au cinéma et ne pus résister à ce qu’ils intitulent ici Sympathy for the Devil, (car One plus One faisait trop français.)
Personnellement, j’ai adoré. Je croyais l’avoir déjà vu, mais ce n’était pas tout à fait vrai. J’avais vu le début, sur un dvd, en Chine, et j’avais dû soit abandonner, soit m’endormir après le premier quart d’heure.
Ce que c’est qu’une vraie salle de cinéma, quand même. Un vrai son, la distance et les dimensions qu’il faut pour vous tenir en éveil. Comme toutes les paroles étaient en anglais, et récitées, voire lues ou psalmodiées, mon esprit ne fit presque aucun effort pour comprendre ce que les gens disaient, et se concentrait uniquement sur la musique, les sons, et les images, les mouvements de caméra. Grâce à la langue étrangère, je nageais en plein cinéma.
Godard filme les Rolling Stones en train de répéter et de mettre en forme leur tube Sympathy for the Devil. En tant que tel, c’est déjà fascinant. Or, pour comprendre le film, il faut partir de là. Les Stones, qu’est-ce que c’est pour Godard ? C’est de la culture populaire, alors il se lance dans une expérimentation cinématographique sur la « Pop culture ».
L’autre pôle de la culture populaire incarnée par les Stones, c’est la culture Black américaine, la lutte politique des Noirs, et tout ce qui va avec. Le film propose donc un premier contrepoint entre le groupe de rock et une scène urbaine avec des Noirs, dans une sordide casse en bord de rivière. Les Noirs manipulent des armes, fomentent des attentats, tout en lisant des livres. Toutes les paroles énoncées par ces dangereux terroristes seront soigneusement sorties de livres, comme s’ils n’avaient pas d’autres moyens d’énonciation.
Quand je dis « comprendre le film », bien entendu, ça ne veut pas dire comprendre le film. Comprendre, cela veut dire cheminer avec le film, entrer en lui et en démêler quelques fils, en faire son beurre. Si je dis que je comprenais le film, en le regardant, je veux dire que tous les plans, les uns après les autres, me paraissaient plein de sens et de poésie. Ils développaient un discours sur l’art, la culture et le cinéma qui n’était pas un discours intellectuel, démontratif, mais une rêverie audio-visuelle extrêmement stimulante.
Puis de « Black Power », le cinéaste passe naturellement à l’idée de « Black Novel », de roman noir, encore un autre versant de la culture populaire, où le sexe se mêle à la politique, à la violence, à l’histoire. Un art populaire qui mêle sexe, bruit et fureur, c’est autant les romans de gare des années soixante que la musique rock des Stones. D’où de très beaux travellings sur des couvertures de littératures populaires, où la force d’évocation des corps et des signes politiques (femmes nues, croix gammées, armes à feu, guerres, armées, etc.) font echo avec des slogans maoïstes, des anonymes qui font des graffitis sur les murs et les voitures.
Il est dès lors naturel d’entendre en voix off des extraits de livres politiques et des extraits de romans pronographiques et de romans policier. Godard joue avec les différentes émanations de culture populaire, sans juger, qu’elles soient politiquement correctes ou politiquement abjectes (nazisme, fascisme, racisme, pornographie, violence, goût du sang). Il crée un brouillage entre les codes de conduite et entre les genres artistiques. Un brouillage au niveau des messages délivrés au peuple : faut-il faire dire au peuple « Paix au Vietnam », « Mort aux vaches », « Vive la démocratie » ? On ne sait plus, car on ne s’entend plus.
Les lectures de ces livres se font tantôt sur le fond sonore de la musique des Stones, et tantôt c’est le contraire, elles deviennent la toile de fond sur laquelle Mick Jagger pousse la chansonnette. Cette indécision concernant ce qui doit prendre la première place est essentielle dans la question des genres et des sous-genres. On se demande tout le long du film ce qui est majeur et ce qui est mineur, ce qu’est, dans tout ce fatras, de l’ordre de l’art mineur et ce qu’est de l’ordre d’un art majeur.
Par ces superpositions d’images, de sons (où le bruit se mêle à la musique), de mots et de paroles, Godard fait une oeuvre d’art qui cherche à ne pas oublier ce qu’est le cinéma. C’est pourquoi de temps en temps, quelqu’un écrit le mot sur un mur. N’oublions pas que nous sommes au cinéma, et qu’il est donc normal qu’il y ait un montage, des mouvements de caméra, etc. Je crois qu’en 1968, Godard est tout à fait sincère : il pense inventer une forme de cinéma vraiment populaire, où tout un chacun pourra faire oeuvre avec ses affects, ses interrogations, les éléments colorés, lumineux et sonores de la vie réelle.
Rien de difficile à comprendre, dans le fond : des Blancs qui font du rock, des Noirs avec des armes parce qu’ils cherchent à se libérer des Blancs, des romans noirs. Puis combiner le tout : des Blancs qui veulent devenir Noirs, des armes qui libèrent des pulsions de Blancs, des romans noirs écrits pour des Blancs, des femmes qui prennent la place des Noirs, etc.
Tout se mêle dans un contrepoint parfait avec la répétition des Stones qui est de plus en plus paradoxale : leur blancheur de peau commence à gêner, les relation de pouvoir à l’intérieur du groupe aussi (un homme vient offrir une tasse de thé à Mick Jagger et Keith Richards seulement), alors même qu’ils africanisent leur musique de plus en plus dans le cours du film.
C’est sans doute cela qui a inspiré à Godard les scènes des Noirs. Pour le spectateur lambda, pour monsieur Tout le monde qui va au cinéma le dimanche après-midi, en tout cas, cela résonne comme une évidence : le morceau s’enrichit de tam-tam, de voix vaudou, de transe africaine, pour enfin donner toute la force du morceau qui, au départ du film, n’était qu’un blues blanc joué sur des guitares un peu lourdes.
Il fallait électriser tout cela, électrifier tout cela. Et pendant que les Stones le font lors de leur répétition, Godard le fait dans son film chatoyant de mille couleurs, comme le montre la dernière image, passé par une dizaine de filtres différents.
Les gens quittaient la salle par couples. Ce n’est peut-être pas un film pour les couples. Monsieur Tout le monde doit-il toujours être en couple ?
Petite tentative de description provisoire des modes de médiation culturelle dans l’Angleterre éternelle.
Musées d’art
Généralement, ils ne sont pas grands. Ils possèdent de bonnes œuvres, pas nécessairement ce qui se fait de mieux pour chaque période, sauf évidemment les courants proprement anglais (préraphaélites, peintures victoriennes), mais presque toujours de bonne qualité.
Les musées britanniques sont très pédagogiques, je crois que c’est une règle absolue dans le pays. Que les œuvres soient rangées par périodes, par pays ou par thèmes, le but est d’expliquer les choses au promeneur du dimanche.
La Tate de Liverpool, sur les ravissants docks, ne déroge pas à la règle. Chaque salle a été pensée par des professeurs d’histoire de l’art reconvertis en médiateurs culturels (je dis cela sans avoir vérifié, n’est-ce pas, c’est une impression suscitée par ce qui suit.) La visite est organisée en plusieurs sous ensembles : From nature présente des sculptures à la limite de l’abstraction, mais où l’on perçoit encore les formes naturelles des corps et des têtes. Plus loin, From Window to Grid montre des peintures et des sculptures qui ont toutes en commun de montrer des formes grillagées, quadrillées, etc. Encore plus loin, on entre dans l’espace White Monochroms où le spectateur ne voit que… des monochromes blancs. C’est à la limite du didactisme et, pour tout dire, un peu fatigant pour l’esprit. On se croit revenu à l’école, et il semble que le public visé soit celui des anciens bons élèves pour qui l’art est un marqueur social autant qu’une recherche esthétique.
Il ne semble pas y avoir de musées d’art bizarres, insolites, ou contemporains au point que les œuvres exposées soient présentées de manières désordonnée, ou organique, ou conflictuelle. Pas d’empiètements, pas de dialogues, à proprement parler entre les œuvres. La muséologie anglaise a d’autres chats à fouetter.
Musées pour enfants
Les Anglais se décarcassent pour les enfants, voilà qui est une certitude. Ils rattrapent la relative modestie de leurs collections par une grande inventivité éducative. Chaque musée d’art possède son département où les bambins ne font pas que dessiner mais jouent, manipulent des bidules, vivent dans un environnement colorés.
Dans les salles officielles mêmes, des cimaises sont parfois installées avec d’affreux dessins d’enfants que les conservateurs ont cru bon d’exposer pour des raisons que je ne m’explique pas. Au motif qu’on veut faire venir les enfants au musée, ce qui est aussi louable qu’inutile et vain à mon avis, on en vient à imposer les enfants, leur mauvais goût, leur inexactitude patente, leur ignorance crasse, leur inaptitude au dessin, dans les promenades d’esthètes solitaires. On expose leurs croûtes à côté de chefs d’œuvre du temps jadis, comme s’ils procédaient de la même énergie, des mêmes préoccupations, ou des préoccupations si pures que, que quoi, que rien, cette phrase a assez duré.
Paradoxe typiquement britannique
Cela donne des musées sectorisés à l’extrême. Celui de Liverpool (Walker Museum) en est une illustration ; presque une caricature. Les salles sont relativement sombres, les murs sont couverts par un papier peint digne d’un appartement de grand-mère, on pourrait presque entendre le plancher grincer. Les peintures sont protégées par des VITRES, croyez-le ou non, ce qui rend la visite aussi confortable que faire l’amour avec, disons, des gants de vaisselle (la comparaison était impossible, et pourtant elle est assez juste…) Pour l’amateur, l’expérience permet de mieux comprendre pourquoi Francis Bacon a toujours tenu à mettre des vitres sur ces œuvres. On y a appliqué un discours intéressant, mais on a rarement souligné que c’était de cette manière que le petit Francis avait certainement eu accès à l’histoire de l’art.
D’autres salles sont plus modernes, comme si les rénovations ne pouvaient être faites que par petits bouts. Et puis surtout, le secteur pour enfants est entièrement caoutchouteux, coloré, vif, propre comme un sou neuf. Le visiteur ne se sent pas dans le même musée du tout, entre cet espace enfantin et la salle XVIIe siècle, ou même la salle des sculptures, juste en face de la salle pour enfants.
Si je dis que c’est un paradoxe typiquement britannique, c’est en vertu de nos préjugés, dont je ne sais pas s’ils rencontrent la réalité : l’idée que la Grande Bretagne est organisé sur un système de communautés qui ne communiquent pas. Le multiculturalisme social aurait accouché d’une sectorisation muséale (si cela ceut dire quelque chose.)
C’est un pur hasard si je me retrouve dans une ville qui bénéficie de cette prestigieuse dénomination. A vrai dire, je ne savais pas vraiment à quoi cela servait, mais maintenant que j’ai écumé la ville, il me semble évident qu’elle profite de fonds spéciaux, pour l’année en question, qui peuvent la rendre exceptionnelle, comparée aux autres villes européennes de même taille.
Liverpool, ce n’est pas grand, c’est un peu comme nos villes de province, Lille, Bordeaux, Nantes, mais l’offre culturelle en ce moment est assez incroyable. Je me limiterai aux musées et galeries, et je ne parlerai que des plus importants :
Le Walker Museum : musée assez convervateur contenant de belles pièces de peinture européenne depuis le XVIIe siècle. Grand espace pédagogico-ludique pour les enfants.
Le World Museum : Un musée où le monde entier peut entrer, les insectes, les étoiles, les peuples du monde, les Beatles, les horloges, tout ce que vous aimez dans le monde, et ce que vous n’aimez pas, vous le trouverez au Musée du monde, ou « Musée-Monde ». Le fourmillement du public est quasiment aussi intéressant que les collections, et on sort de là déboussolé, sans comprendre vraiment ce que l’on vient de voir.
La Tate Modern : Succursale de la Tate de Londres, sur les superbes Albert Docks. Le site est déjà magnifique, franchement, les docks d’une ville portuaire comme Liverpool, même pour ceux qui, comme moi, se foutent de la mer comme de leur première vérole, cela en impose terriblement. Exposition des oeuvres de la collection d’art du XXe siècle. Présentation très pédagogique, chaque salle représentant un thème à part : « fenêtres et grillages », « monochromes blancs », « gestes », « de la peintures aux objets ». C’est un progrès comparé aux classements par périodes, ou par mouvements, mais cela reste très endimanché. Belles oeuvres malgré tout.
Le Musée de la marine : Des bateaux, des ports, le Titanic, etc.
Le Musée de l’esclavage : Toujours sur les docks. Intéressant qu’une ville cherche à faire face à son histoire coloniale et à son rapport à la traite négrière. Nous devrions faire de même.
The FACT : Gallerie d’art contemporain et cinéma d’art et d’essai. En ce moment, monographie de Pipilotti Rist, dont les vidéos et les installations impressionnent le public branché de ce lieu sympathique, mais dépressivement identique à tous les lieux branchés. On se croirait n’importe où, et pas plus à Liverpool qu’à Dublin ou à Berlin, ou à Shanghai. Enfin, un lieu comme il faut. Je m’arrêterai là. Il y a d’autres musées encore, mais ceux-là seuls sont assez impressionnants.
Si l’on ajoute à cela tous les festivals, les concerts, les événements liés au phénomène « capitale culturelle », il n’y a plus de doute qu’en effet, ça vaut le coup pour les habitants d’abord, et certainement pour les visiteurs.
Mais je dois finir ce billet à toute vitesse, qu’on m’excuse ce comportement cavalier, un bateau m’attend. Ou plutôt, il ne m’attendra pas.