Quelques « murals » de Belfast

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 Vous reconnaissez la reine d’Angleterre, en trompe l’oeil, soulignée par la phrase programmatique : « Cela, nous le maintiendrons », nous maintiendrons la reine comme notre reine, mais plus généralement, nous maintiendrons cet état de fait, notre appartenance au Royaume uni.  

Depuis la fin des hostilités, on prétend souvent que les fresques de Belfast ne relèvent plus que du tourisme international.

Mais la Reine se trouve sur un mur que personne ne connaît. Ce quartier, je crois, est parfaitement inconnu des touristes et des gens de Belfast qui, de toute façon, pensent à autre chose qu’aux murals et aux violences. Il n’empêche que l’histoire reste accrochée aux murs et qu’il faut bien essayer de comprendre ce qui se passe.

En face de la reine, pas en face, mais pas loin, cet autre mural encore plus évocateur.

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Deux soldats cagoulés nous mettent en joue. Mais la question se pose : qui mettent-ils en joue ? Nous, les étrangers, européens, orientaux, extrême-orientaux ? Aucune raison. Les ennemis catholiques ? Il n’y en a pas un seul dans ce quartier. Le but semble bien de menacer les gens de leur propre communauté. 

Debbie Lisle écrit, dans son article Local Symbols, Global Networks: Rereading the Murals of Belfast (Alternatives 31, 2006 27-52), qu’il y a deux grands types de fresques politiques : 1- Les « images de haine » pour intimider et menacer la communauté opposée ; 2- Les images « d’héritage commun » pour mobiliser sa propre communauté.

Mais il semble bien qu’il y ait aussi des images d’intimidation pour ceux de son propre camp qui seraient tentés de baisser la garde.

Ces deux photos ont été prises hier, dimanche 4 janvier 2009, alors que je m’étais habillé pour aller assister à une messe protestante. Ayant trouvé toutes les églises closes, je me suis juste promené. Ces fresques sont très récentes, ou elles ont été rénovées. Elles ne sont en aucun cas abandonnées, elles n’appartiennent pas à une autre époque.

En revanche, quand on retourne à des endroits plus ouverts, moins communautaires, sur la route principale, Donegal road, par exemple, les images peintes ne sont plus politiques, ou très peu.

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Et pourtant, un automobiliste, me voyant photographier, a ralenti à mon approche, a klaxonné et a pointé sur moi un doigt menaçant. Je n’ai pas entendu ce qu’il me disait, mais c’était assez explicite : on ne veut pas de voyeurs ici.

J’ai continué mon chemin, pas très rassuré mais pas trop inquiet non plus. J’avais déjà rencontré, plus tôt dans la matinée, un geste d’intimidation, et je m’étais construit une petite stratégie de défense.

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Ma défense était contenue entièrement dans ma façon d’être : mon accent français, mon apparence peu rassurante, ma bonhomie : si on m’apostrophe, je m’approche de mon interlocuteur avec un sourire diabolique, et de ma voix chantante je pose des questions, et surtout, arme absolue en cas d’agression, je demande un service.
Les hooligans de ces régions du monde sont capables des pires atrocités comme de la plus grande douceur. Il faut savoir leur parler. Parler, tout est là, car l’accent dira ce qu’ils ont besoin de savoir. Il est clair que si j’avais un accent d’Irlande du sud, je ne m’aventurerais pas trop dans ces quartiers.

Ma rue

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Quand je sors de chez moi, je regarde à gauche et je vois les collines de Cavehill. Sur la photo, la nature paraît loin, mais en réalité, et surtout par beau temps, elle est très proche.

En descendant un peu ma rue, le voyageur découvre un mural protestant.

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Je dis protestant pour aller vite. Je reviendrai sur les murals, ces fresques partisanes qui recouvrent des murs aveugles des maisons de quartiers populaires. Ce mural fut commandité par un groupe armé, pour commémorer des combattants.

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Sous l’étoile, le sigle UFF : Ulster Freedom Fighters, groupe paramilitaire très présent dans mon quartier, si j’en crois les nombreux graphitis et autres messages qui ponctuent mes promenades.

Autour, un petit parc pour enfants, entouré de grilles, et un petit parc mémorial pour adultes, où personne ne se repose jamais.

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En remontant ma rue vers Donegal road, c’est-à-dire en tournant à droite en sortant de chez moi,

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le voyageur verra des trottoirs et des poteaux peints en bleu, blanc et rouge, couleurs du drapeau britannique. Dans les quartiers protestants, on marque ainsi son attachement au Royaume-uni, par opposition aux quartiers catholiques qui envoient des messages pour l’indépendance irlandaise.

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En haut de la rue, à l’angle de Donegal road, le Conseil de la ville a commandité des oeuvres d’un artiste apolitique : des couchers de soleil, des ciels mordorés, qui contraste avec le ciel de Belfast et les couleurs des trottoirs.

Conflit des couleurs et brouillage des messages.

C’est une des problématiques de Belfast : comment faire évoluer l’art des fresques vers quelque chose de moins violent, de plus culturel ? Et en même temps, faut-il exploiter ces murals en en faisant des attractions touristiques ? Au fond, les murals donnent-ils une bonne ou une mauvaise image de la ville ?

Big Fish

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A Belfast, on a dépollué la rivière Lagan il y a quelques années. Pour fêter le retour du poisson (des saumons, je crois, tant qu’à faire…), John Kindness a été commissionné pour réaliser cette oeuvre d’art en céramique. Kindness travaille la céramique, c’est son truc à lui. Comme les néons pour James Turell, la graisse et le feutre pour Joseph Beuys, la chirurgie esthétique pour Orlan, on reconnaît l’artiste nord-irlandais par ces constructions rigolotes en céramique. 

Le voyageur ne sait qu’en penser, car le voyageur n’est pas là pour penser. Le voyageur est là pour passer, pour regarder, pour enregistrer. C’est déjà un gros boulot, regarder. Les gens ne se rendent pas compte, je crois.

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Si, de loin, les morceaux de céramique font penser à du carrelage de salle-de-bains (je demande pardon à Kindness et à tous les lecteurs un peu férus d’art pour cette observation), en se rapprochant, on voit qu’ils racontent une toute autre histoire.

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L’histoire de la ville, vraiment. Des extraits de journaux anciens, commes des plus récents. Des images datant des Tudor, croyez-le, croyez-le pas. Des personnages importants, et d’autres moins connus. Moins connus du voyageur, that is to say.

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Les glorieux chantiers navals qui ont fait naître le Titanic.

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Et des actions de toutes sortes. Des actions de violence, des actions de lutte, la grande rumeur des peuples qui cherchent à se faire entendre. La grande recherche des villes qui cherchent à se définir, à se comprendre elles-mêmes.

Ici, tous ces symboles de l’histoire de la ville se retrouvent dans un poisson, un gros poisson bleu ciel.

Des fondements militaires de la peinture irlandaise

J’ai cherché de meilleures représentations de ce tableau sur internet, mais je n’en ai pas trouvé. J’ai perdu assez de temps avec cela, alors voici une image qui est loin de pouvoir faire comprendre pourquoi j’ai ressenti une grande émotion en le revoyant, il y a quelques jours.

Je n’en dirai que quelques mots, mais des mots essentiels.

Qu’on me permette d’être immodeste. Ce que je vais dire ici, personne ne l’a jamais dit, ni écrit, ni entendu, ni lu, ni su, ni vu, ni voulu.

La toile est de William Ashford, et elle date de la fin du XVIIIe siècle. Quand on la voit en vrai, on paie attention à la rivière en contrebas (Liffey), et à la ville, au loin, qui n’est autre que Dublin, et que l’on reconnaît aisément grâce à la forme reconnaissable de quelques bâtiments (tous construits, bien sûr, par les Anglais.) Les arbres, le cerf du premier plan, ne sont là que pour encadrer la ville, lui donner un écrin artistique, européen, « italianesque ».

Deux choses, pourtant, ont été découvertes par moi seul, et c’est là que je vais être, avec votre permission, un peu immodeste. Premièrement, la vue est topographique mais elle est impossible. Ashford n’a jamais vu ce qu’il a peint. Le visiteur reconnaît tout, et peut nommer tous les éléments du tableau : l’hôpital de Kilmainham, aujourd’hui transformé en musée d’art contemporain, le fort militaire, le barrage de Chapelizod, tout est correct. Mais l’ensemble est pure invention.

En effet, qu’on m’écoute bien : nulle part au monde, aucun endroit de l’univers ne peut offrir ce point de vue. Ashford a créé un point de vue inédit qui lui permet d’inventer Dublin.

Deuxième révélation. Le tableau est structuré sur une ligne d’horizon classique. À l’extrémité droite, le Royal hospital. À l’extrémité gauche, le Magazine Fort.

Deux gros symboles militaires encadrent la vue de Dublin. La caserne que l’on peut toujours voir dans le célèbre Phénix Park, et l’hôpital de Kilmainham qui avait pour vocation de soigner les invalides de guerre. (Il se visite aujourd’hui, je le répète, car il est devenu un très beau musée d’art moderne et contemporain.)

À la National Gallery, le cartel parle d’une vue , de la  des outskirts de la ville. La littérature d’histoire de l’art ne va pas plus loin. Ce n’est pourtant pas difficile de voir ce qui se trame sous la sérénité des outskirts de la ville.

C’est l’ britannique qui, en encadrant la ville irlando-anglaise, apporte la paix, l’ordre et l’harmonie.

L’art est toujours politique, qu’on se le dise. L’art est toujours au service de quelque chose ou de quelqu’un. L’art est dangereux et séducteur. Il nous faut nous méfier des artistes comme de la peste. Moi qui ai des amis proches et adorés qui se trouvent être des artistes de grande qualité, je me demande toujours : « Au service de quoi travaillent-ils ? »

 

Une midinette à la National Gallery

Comme j’avais deux ou trois heures à perdre, je suis allé à la National Gallery of Ireland.

Il y a deux entrées, de part et d’autre du bâtiment. L’entrée historique, qui fait face au sud de la ville, est un bâtiment du XIXe siècle, un peu gris, peu engageant. Mais de l’autre côté, face au nord, se trouve l’entrée récemment construite, dans les années 2000. Très élégante, la façade est un peu rétrograde. « Moderniste », si vous préférez, au sens où le modernisme se repère facilement comme l’esthétique d’avant-garde de la Belle époque et des années vingt. Les Dublinois ont donc opté, au début du XXIe siècle, pour un agrandissement de leur musée qui rappelle le début du siècle précédent. La façade, en tout cas, est très « moderniste », disposant d’ouvertures variées et de grands pans cubiques, comme une toile de Mondrian. L’intérieur est aussi très élégant.

C’est rétrograde mais c’est ravissant, et je ne me lasse pas de m’y promener. Le bonheur le plus grand, dans l’architecture dite moderniste, ou fonctionnaliste, du genre Le Corbusier ou Franck Lloyd Wright, est pour moi assez proche de celui des jardins chinois : le cadrage. Tout un jeu d’ouvertures et de fermetures de perspectives, de champs de visions, qui dynamise terriblement la promenade. Les points de vue créent le mouvement du regard et entraînent le mouvement des pieds, ce qui est idéal pour un musée d’art. 

Quand on a les yeux fatigués, l’esprit embrumé, il est bon de donner à ses facultés optiques des vitamines qui les excitent et relèvent leur quotidien. Ci-lié un billet chinois qui parlait de cette gymnastique perceptive et esthétique, suivi de très beaux commentaires.

Avec le temps, la National Gallery est donc devenu un très joli musée.

Dans les salles consacrées aux peintures irlandaises, j’ai ressenti une émotion inattendue. J’ai revu, sans y avoir pensé au préalable, les paysages représentant le fleuve Liffey, que j’avais tant regardé autrefois.

À l’époque où j’écrivais un récit de voyage sur ce fleuve, je composais un chapitre sur ses représentations dans l’art. Cela permettait, incidemment, de dresser une sorte d’histoire de la peinture irlandaise : qui sait que les peintres du XVIIIe faisaient deux types de paysages, les « topographiques » et les « idéaux » ? Dans les premiers, ils s’attachaient à la précision géographique des territoires, ils prenaient possession de la terre d’Irlande. Dans les seconds, ils prenaient modèle sur les Français – Claude le Lorrain en particulier – et les Italiens pour élaborer des paysages fabuleux et irréels.

La minutie conquise dans la peinture topographique apportait de la précision dans les paysages idéaux. Les techniques utilisées pour les paysages idéaux apportaient de la grâce et de l’inspiration dans les relevés topographiques. C’est pourquoi le voyageur peu scrupuleux pourrait passer dans les salles de la National Gallery en pensant qu’il n’y a que des paysages, sans distinction essentielle.

La vue d’Ashford m’a singulièrement ému. Pas seulement le tableau, mais l’ensemble des souvenirs liés à la Liffey. Les longues promenades à vélo le long du fleuve, les heures passées à écrire, les visites, les œuvres d’art examinées des centaines de fois, le soleil le samedi matin sur les quais suspendus.

 Toutes ces choses qui furent si consolantes.

Déjà, à l’époque, la vision des fleurs sauvages, vers Strawberry Beds, en dehors de la ville, me faisait frissonner.

Maintenant, je tremble devant le tableau d’un petit maître des Lumière. Je suis vraiment une chiffe molle, une midinette des barrières, voilà ce que je suis.

Comment faire confiance à quelqu’un qui ne peut faire face aux assauts de la beauté ?

Purcell et les vraies filles

Un petit débat sur Equateur noir concernant la musique de fille m’est revenu à l’esprit tandis que j’écoutais Dido and Aeneas.

Je crois qu’une vraie fille ne peut que pleurer d’émotion à l’écoute de mots simples comme :

Remember me

de l’aria finale. La meilleure version est celle de William Christie et des « Arts Florissants », parce qu’elle est volontairement juvénile. Je n’ai jamais retrouvé le charme de ces voix.

Dido (Didon) accepte finalement qu’Aeneas (Enée) s’en aille de Carthage, dont elle est la reine amoureuse. Pour elle, c’est un déchirement car elle avait beaucoup lutté contre son amour. Elle dit au prince de Troyes d’aller se faire foutre chez les Grecs et elle se donne la mort.

Elle se retrouve seul avec sa confidente Belinda. Elle dit : « Ta main, Belinda, pendant que je m’étends à terre. » C’est un chagrin d’amour de reine, certes, mais c’est surtout un chagrin d’amour d’adolescent. Enée est un garçon qui rentre chez lui, comme des millions de jeunes gens à la fin des vacances. Combien de coeurs brisés, après des amours de vacances ?

Cet opéra a été écrit pour une école de jeunes filles, en 1689. Il fallait leur donner des sentiments repérables. Je t’aime, tu m’aimes, nos parents (le peuple) veulent bien que nous nous mariions, mais le devoir envoie l’homme au loin. Et les filles de la Boarding School de Chelsea de pleurer toutes les larmes de leur corps, en tressautant et en serrant leur mouchoir de soie bleue.

Didon dit à sa suivante, Belinda, « Souviens-toi de moi ». Mais tout le monde, dans l’assistance, comprend que ces paroles sont en fait dirigées vers ce salaud d’Enée, qui part en voyage pour fuir le mariage et tous les emmerdements qui y sont connectés. Adieu Etat, femme et famille, adieu le fisc et les soucis, je pars sur un trois-mâts fin comme un oiseau.

Quelle femme ne garde pas dans son coeur les reliefs d’une peine d’amour, réelle ou imaginaire, et ne voudrait pas qu’au moins quelque part, un amoureux se souvienne d’elle.

Ce que moi je trouve très beau, c’est la suite :

Forget my fate

Le sens premier, c’est naturellement : « Souviens-toi de moi, Belinda, mais ah! Oublie que j’ai été malheureuse. » Le sens caché est donc destiné à Enée, qui est déjà sur son fier vaisseau : « Pense à moi, beau militaire, mais ah! Oublie que je suis morte pour toi ».

C’est de la musique baroque, et les notes s’étirent, les sentiments s’allongent comme les formes et les corps. 

Comme Dido répète plusieurs fois cette lamentation, c’est le mot même de « fate », de fatalité, qui reprend tout son sens.

Oublie la direction finale et fatale qu’a prise ma vie. Oublie mon destin et toutes les fées qui m’ont amenée jusqu’ici, oublie ma vie mais souviens-toi de moi.

Remember me, but ah, forget my fate

C’est une bonne leçon à donner à des adolescentes. Ne vous tuez pas pour un garçon, il n’en vaut pas la peine, mais faites qu’on se souvienne de vous autrement que par des actions fatales.

De l’art, de la politique et de l’art politique

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 Lecteur, regarde cette image d’arme à feu, surmontée de ces néons qui disent « Hors d’usage », et demande-toi à quoi cela correspond.

Pour un Français, c’est une oeuvre d’art minimaliste (ou conceptuelle, ou arte povera, etc.) telle qu’on en voit des tas dans nos musées et nos expositions internationales.

A Belfast, tout de suite, cela prend un sens plus ancré : fin des Troubles entre les groupes paramilitaires républicains (indépendantistes) et unionistes (pro-britanniques). Cela renvoie à tous les désarmements en général, mais ici, on pense d’abord au désarmement des groupes paramilitaires.

Quand j’ai demandé à des amis ce qu’ils avaient pensé de l’exposition, à ma connaissance, personne n’a aimé. Ou plutôt, personne de ma connaissance n’a aimé. Cela revient peut-être un peu au même, je ne sais pas. Ce qu’on lui reproche, à l’exposition, c’est un message trop évident, une leçon un peu trop naïve et fatiguée du genre « les catholiques et les protestants main dans la main », « aimons-nous les uns les autres », etc.

Cet aspect-là existe, c’est certain, et c’est aussi obvie que cela peut l’être.

Originaire de Glasgow en Ecosse, Buchanan est accueilli à la gallerie Ormeau Baths et présente des oeuvres qui tournent en effet toutes autour des passages entre les deux religions. La qualité de ses oeuvres, alliée à une posture politique claire, simple et aisément reconnaissable géographiquement (minorité religieuse à l’intérieur de la Grande Bretagne), le rend éminemment exportable dans le monde entier. Le soir du vernissage, il revenait de Taiwan.

Je recommande à mes amis artistes de prendre modèle sur Buchanan : un message clair et simple à la surface, pour complexifier si nécessaire dans le détail.

Voici les éléments du succès : photos d’un club de foot « irlandais » en Ecosse, mais dont les joueurs sont d’une autre religion que celle supposée, ou des joueurs d’une autre couleur de peau, combinatoire presque infinie. Deux grands portraits de l’artiste et de sa femme, à côté desquels sont exposées les origines « ethniques » de ces derniers, et des statistiques qui montrent qu’ils ont fait un « mariage mixte ». Des vidéos de fanfares protestantes et de fanfares catholiques diffusées simultanément mais séparées par un mur, et avec le son d’une seule des deux vidéos.

Etc., etc.

Ce sont les éléments du succès pour les commissaires d’exposition, bien sûr, pas pour le grand public. Le grand public, même cultivé, ne va jamais aux expositions d’art contemporain et c’est à peine s’il s’intéresse à l’art non contemporain. Il est donc logique que l’art fasse son business en dehors de lui. A la différence de la politique, si vous ne vous intéressez pas à l’art, l’art ne s’intéresse pas à vous.

J’ai beaucoup aimé une installation qui tourne autour de Thomas Muir, un Ecossais des Lumières qui a fluctué entre les religions pour devenir un révolutionnaire français, et dont le destin croise l’histoire de l’Europe, de l’Amérique et même de l’Australie. Une installation qui joue avec plusieurs médias et plusieurs dimensions de la culture, mêlant l’enfance de l’artiste, le quartier où il a grandi, avec la vie de ce personnage extraordinaire. Il y fait un usage de la chronologie qui nous mène à réfléchir sur le sens des événements historiques, sur les lectures individuelles et collectives de l’histoire.

Comprenez, mes amis ? Un message clair, quitte à complexifier après, en dessous. Un message clair pour que les Chinois, les Japonais et les Anglo-saxons puissent se dire : « Ah lui ? oui, son truc c’est … » ; « Je vous recommande Une telle pour votre biennale : son travail tourne autour de … »

Cela explique le succès de la sagesse précaire : des messages simples sur un fond compliqué. Des principes clairs, des gestes autoritaires et une expression confusément volontariste.

Joyeux anniversaire Claude Lévi-Strauss

Heureux Français qui habitez Paris. Demain, grâce à vos allocations chômage, vos RTT, votre patron qui est compréhensif, vos parents qui vous entretiennent, vous pourrez aller fêter le centenaire de la naissance de Lévi-Strauss au Musée du quai Branly. Par ici le programme.

S’il vous faut une chose, une seule chose pour vous convaincre d’y aller, ce sont les lectures des textes tirés de son oeuvre. Des dizaines et des dizaines de personnalités vont lire des passages de Tristes tropiques surtout, mais aussi d’autres livres.

Vous y verrez vos intellectuels préférés, comme Julia Kristeva, Claude Lanzmann, George-Marc Benhamou. Vos ministres favoris, comme Valérie Pécresse (qui lira trois pages extraites de Saudades do Brasil). Des stars des médias, comme les frères Poivre d’Arvor, Ali Baddou, Raphaël Enthoven, Alexandre Adler, Gérard Miller.

Si j’étais méchant, je soulignerais le fait, ironique s’il en est, que notre BHL national lira, avec le talent qu’on lui connaît, un célèbre extrait de Tristes tropiques intitulé, dans le programme, « Notre ordure lancée au visage de l’humanité« . Faire cela au plus grand représentant des arts et des lettres françaises!

J’aurais bien aimé faire cette lecture moi-même, seul sur scène, baigné d’un halo de lumière faisant scintiller les poils noirs de ma poitrine déboutonnée :

« Voyages, coffrets magiques aux promesses rêveuses, vous ne livrerez plus vos trésors intacts. Une civilisation proliférante et surexcitée trouble à jamais le silence des mers. Les parfums des tropiques et la fraîcheur des êtres sont viciés par une fermentation aux relents suspects, qui mortifie nos désirs et nous voue à cueillir des souvenirs à demi corrompus.

Aujourd’hui où des îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud (…) Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité. »

Tristes tropiques, I, 4

Vous y verrez aussi vos écrivaines de chevet : Hélène Cixous, Claude Imbert, Danièle Sallenave, Irène Frain (qui lira « Faire l’amour, c’est bon », hi hi.)

La liste est trop longue. C’est un déluge de personnalités, mises en espace par Daniel Mesguich, cela promet d’être pétillant.

Si j’étais à Paris, j’irais, je crois, pour les lectures, pour écouter et me tenir aux aguêts, au cas où tout un tas d’idées se déclenchent. Car lire Lévi-Strauss, c’est souvent très stimulant, surtout quand on travaille sur le voyage et sur l’écriture.

Ecrivains voyageurs écolo : l’exemple de Sylvain Tesson

Il y a de nombreux types d’écrivains voyageurs. L’image promue par le mouvement Pour une littérature voyageuse ne relève que d’un type, sans doute majoritaire mais très circonstancié dans l’histoire. Masculin, solitaire, soixante-huitard et post soixante-huitard, fier de ses choix de pseudo-nomade, méprisant vis-à-vis de ceux qui sont restés chez eux, méprisant vis-à-vis des « petit moi » et des recherches formelles.

Heureusement, il y a d’autres voyageurs, et d’autres écrivains.

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La carte de ce récit de voyage, par exemple, vient d’un livre de jeunes voyageurs qui suivent un projet poétique et environnemental : le trajet du pétrole, depuis son extraction jusqu’à la mer méditerranée. Un photographe et un écrivain qui a l’habitude des steppes d’Asie centrale, pour les avoir déjà beaucoup pratiquées, à pied, à bicyclette et à cheval.

La carte, déjà, me plaît pour ce qu’elle montre de tentative personnelle. Ils y ont mis de la couleur, des dessins, de l’écriture manuelle. Il y a un effort.

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C’est un livre un peu cher, mais dont les photos sont remarquables, et le texte peut-être remarquable aussi (je n’ai pas encore eu le temps de lire.)

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L’Asie centrale est là, fascinante, avec ses populations mêlées, ces filles russes qui côtoient des filles chinoises ou turco-mongoles, dans des langues variées dont aucune ne peut véritablement s’imposer.

Asie centrale d’où éclatera peut-être le prochain conflit majeur, puisque toutes les grandes puissances sont là, armées à l’appui, à s’assurer de leur approvisionnement de pétrole.

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On est toujours trop bon avec les femmes

En 1947, Raymond Queneau a sorti un roman bizarre intitulé On est toujours trop bon avec les femmes sous le pseudonyme de Sally Mara. L’action se déroule dans le bâtiment de la poste, à Dublin, lors du soulèvement de 1916.

Une femme reste coincée dans les toilettes pendant que les assaillants prennent la poste. Ils se croient seuls à l’intérieur quand on s’aperçoit de sa présence. Commence alors une histoire tragi-comique où les questions de sexualité, de religion et de politique s’entremêlent savamment.

La compagnie « Theatre of pluck » met en scène l’adaptation du roman traduit en anglais : We always Treat Women too Well. C’est à voir ce week-end à l’université Queen’s, Belfast.

Les spectateurs achètent leur billet et sont invités à sortir pour aller rejoindre la salle de théâtre en petits groupes, tandis que, dans les travées de l’université, des acteurs jouent des scènes de rébellions.

La pièce est très bien jouée, la musique d’accompagnement est jouée sur scène, par les comédiens eux-mêmes, sur des instruments dispersés dans la salle.

Le public est assis sur des chaises de part et d’autres d’un espace libre, ni scène, ni cirque.

La femme que les révolutionnaires découvrent est agnostique et méprise tous ces papistes. En même temps, elle est séductrice, et par son hyperactivité sexuelle, elle trouble profondément les soldats qui sont pourtant détenteurs des armes, de la puissance. Ils ont tous les droits sur elle, puisqu’aussi bien ils sont dans une zone de non-droit, mais curieusement, on ne sait plus qui viole qui, et l’histoire évolue vers une mascarade où les identités se dissolvent, pour finir par le meurtre du couple de soldats irlandais homosexuels.

La question du droit des femmes – ce que le metteur en scène appelle un « proto féminisme » – était très présente dans les mouvements « pro-irlandais » du début de du XXe siècle. La déclaration d’indépendance de 1916 stipule le droit de vote des femmes, et le théâtre de ces années-là faisait surgir des problématique de cet ordre. Ce sont les particularités des temps révolutionnaires et des mouvements de libération : une agitation des idées et des valeurs qui permettent à des intellectuels, des philosophes, de côtoyer un peu tout le monde.

Le metteur en scène, Niall Rea, tient à ajouter la question homosexuelle (‘queer’) à celle des femmes. Il se sert du roman de Queneau pour revisiter cet aspect de l’histoire irlandaise, n’est-ce pas délicieux ? Donnons-lui la parole : « In this stage adaptation of this outrageous literary oddity, I will re-examine the ‘queer’ qualities of the story of 1916 as perversely told by Queneau… »

Rien que pour cela, on devrait inviter cette production en France. Cela pourrait donner envie de relire Queneau, de s’intéresser à l’histoire irlandaise, et de voir comment les questions sexuelles sont posées et reposées, au sein de l’université et des arts vivants britanniques.