Journal intime

Jeudi – Quand il fait beau, les pelouses du jardin botanique sont prises d’assaut par les étudiants de Queen’s university.

Ils font beaucoup de bruit, ils sentent que ça ne va pas durer, et le voyageur sent une ambiance très excitée. A 14h00, le jardin botanique est secoué par une électricité de jeunesse. Les étudiants se font des blagues en criant, ou en chantant très fort. Des groupes répondent à des private jokes d’autres groupes, provoquant l’hilarité d’autres groupes. L’exibitionnisme est à son comble.

Je vois passer une fille dont un pan de jupe est pris dans la culotte. Je pensais que cela ne se voyait que dans les films.  

Mercredi –  A la place de mon Pakistanais, un « nord-Irlandais » prend la chambre voisine. C’est rare : normalement, les maisons de ce type ne sont habitées que par des étrangers qui travaillent dur. C’est louche.

Au café, une jeune Irlandaise me dit que Paris est une ville pleine de gens bizarres, que les gens y vivent trop seuls, dans de petits studios, et que cela génère un comportement malsain. Dans le même café, je reconnais le professeur de latin à la retraite qui aurait voulu que je partage une chambre avec lui, dans sa maison, à l’époque où j’étais à la recherche d’un logement. 

Mardi – Une conférence est donnée par un doctorant sur un poème de Jorge Luis Borges. Une discussion enflammée s’ensuit sur la question de savoir si Borges était croyant ou pas, s’il était religieux ou pas. De mon côté, je me demande pourquoi tout le monde refuse de considérer que dans le vers (Esa sentencia la escribio un irlandés en un carcel.) Borges pourrait faire référence aux grévistes de la faim de 1981, puisque le poème date de 1985.

La discussion se termina au pub, mais moins enflammée et avec moins de monde.

La veille, des voitures ont été brûlées, et les gens trouvent que les médias ont tort de présenter cet événement comme s’il s’agissait du retour des Troubles, tandis que des étudiants en théâtre font un bruit épouvantable.

L’autre cimetière de Belfast

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Courir dans les marécages

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En continuant une de ces promenades-jogging dont j’ai le secret, je me suis retrouvé, en lisière d’autoroute, sur un terrain marécageux que je répugne à nommer « terrain vague ». Il n’est pas vague, mais plutôt réservé. Ce sont des marais qui sont censés laisser libre cours aux activités récréatives et reproductrices de tout un tas d’espèces d’insectes, de canards et d’oiseaux. Pour leur ficher la paix, on a enfermé les joueurs de hurling et de football gaelique.

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La ville a appelé ces marais les Bog Meadows, je le dis pour ceux qui voudraient un peu de nature, en lisière d’autoroute, lors d’un séjour de travail dans la bonne ville de Belfast. Imaginez que vous veniez pour un congrès, en lisière d’autoroute…

Sur les photos que j’ai prises, on ne voit pas d’oiseaux intéressants, mais j’en ai vu de nombreux lors d’autres promenades-jogging où je n’avais d’appareil photo.

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Moi, tout espace de nature à l’intérieur d’un ensemble urbain me fait profondément vibrer. Je me reconnais dans ces lieux incultes, sauvages et peuplés.

Au loin, je vois un homme avec des chiens, un homme que j’imagine être un chasseur. Quand il me croise, il me salue, à l’irlandaise, en me disant que c’est un matin bien frisquet. Je le complimente sur ces chiens, trois superbes lévriers.

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 Ils n’ont pas encore l’âge de courir mais ils sont prêts, et c’est avec eux que cet homme gagne sa vie. Il est éleveur de chiens de course et me dit qu’en France aussi, il y a des courses de lévriers. Je veux bien le croire. Il me demande ce que je fais dans le coin, je lui dis que je venais du cimetière. « -Quel cimetière ? -Mais celui-là, derrière. -Ah, mais il faut que vous alliez au cimetière Milltown, là-bas. -Ah? -Oui, c’est le cimetière des républicains! »

Il m’apprend que les grévistes de la faim de 1981 sont enterrés dans ce deuxième cimetière que je ne connais pas. Il m’explique comment y aller depuis les marécages où nous sommes.

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« -Mais alors, ce cimetière-là, c’est pour les protestants ? -Oui, c’est ça. Enfin, maintenant ils y enterrent aussi des catholiques… » Il me sourit avec une dent de devant qui manque, un peu gêné, mais il reprend : « On ne devrait pas vous parler de ces divisions, mais c’est comme ça et puis c’est tout (it’s the way it is and that’s it.) » Il m’indique le chemin à suivre. C’est drôle, ce marécage aménage un chemin de connexion, peut-être involontaire, entre les deux cimetières.

On se présente et on se serre la main avant de se séparer. Il a un nom irlandais qui se pronnonce « conne » ; moi je lui donne mon prénom irlandais. « Ah, j’ai un frère qui s’appelle aussi Liam », dit-il. Comme quoi.

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Il me dit que je risque de prendre une averse si je ne me dépêche pas. Mais c’est le propre des promenades-jogging : on peut aller très vite, très soudainement; on peut fulgurer dans les petits chemins boueux, commes les voitures qui nous frôlent sans nous voir, depuis leur autoroute bien tracée.

Au cimetière de Belfast

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Les cimetières anglo-saxons sont de formidables lieux de promenades. Ils ont ceci de commun avec les terrains de golf qu’ils épousent les terrains, les montagnes, et qu’ils crèent de véritables paysages.

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J’ai trouvé celui-ci par hasard, en allant courir dans la direction de la montagne. Pour le modeste coureur que je suis, la découverte de ce cimetière, le City Cemetery, était une aubaine car il me permettait d’alterner course et marche avec moins de scrupules et plus de raison que sur un terrain de sport.

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Depuis, j’y retourne de temps en temps, préférant ce lieu à tous les parcs que j’ai, jusqu’à présent, trouvé autour de chez moi. On me dira que c’est un peu lugubre, comme préférence, et je laisserai dire.

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Il y a pourtant peu de parcs qui offrent autant de variété de végétations dans un mélange d’ordre et de désordre, avec un sens de la ruine que possèdent à un haut degrès les Britanniques.

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Au loin s’étend Belfast, sur quoi veillent les morts.

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Comment ne pas avoir envie de visiter l’Angleterre, la médiévale Angleterre, la romantique Angleterre ? Quand la langue internationale ne sera plus l’anglais, on cessera de prendre cette langue pour un code de communication et on reprendra langue avec ses grands romantiques. Et on visitera l’Angleterre plutôt que l’Irlande ou l’Ecosse. Nos fils et nos petits-fils nous diront : mais que diable étiez-vous donc allés foutre en Irlande, alors que vous aviez l’Angleterre à deux pas ? Et nous serons fatigués, et nous ne leur répondrons pas. 

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Belfast n’est borné que par une montagne, au nord et à l’ouest. Autant dire que la ville n’est pas limitée du tout. On peut agrandir le cimetière indéfiniment, et surtout, fabriquer des tas de quartiers, là-haut sur la colline. Moi, je compte déjà aller y faire un potager, en prévision des jours mauvais. Aves ma bande, on pourra devenir les hommes de la montagne et des rivières, et on fera régner la terreur parmi les randonneurs et les écologistes.

L’heureuse solitude du reporter raté

Des informations concordantes faisant part de révoltes à Carrickfergus, j’ai armé mon appareil photographique et sauté dans un train pour aller voir et témoigner.

Dans le train, j’admirais le ciel. Les villes de bord de mer ont ceci comme avantage d’avoir des ciels variés et mouvants.

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A Carrickfergus, j’ai très vite senti que quelque chose manquait. Mon sac.

J’avais oublié mon sac à dos dans le train, ce qui m’irrita au plus haut point car il contenait des livres de première importance pour moi. Des achats récents qui se montaient à une cinquantaine d’euros, plus un livre de la bibliothèque qu’il aurait fallu rembourser. Rien de grave mais des lectures que j’avais besoin de faire, autant pour mes recherches que pour mon plaisir personnel : Formes simples d’André Jolles, et Théorie des genres sous la direction de Gérard Genette, avec des contributions notamment de ce dernier, de Karl Viëtor et de Jean-Marie Schaeffer. Les Allemands, en particulier, sont musique à mes oreilles. La lecture des grands Allemands de la première moitié du XXe siècle m’enchante. J’aime leur façon de penser, la clarté de leur expression, la puissance de leurs découvertes.

Les gens de la gare me dirent que je devais attendre le retour du même train, deux heures plus tard, en espérant que personne ne prenne mon sac. Je n’avais plus qu’à espérer que personne ne tombe sur tous ces trésors de théories littéraires, accompagné du dernier Jean Rolin et d’un numéro du Visiteur, revue d’urbanisme et d’architecture, que je venais de me faire envoyer depuis Paris. Je me disais nom de Dieu, le premier qui tombe sur mon sac se trouvera si heureux qu’il s’enfuira en courant avec le contenu.

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Soudain, je m’imaginai accompagné. Si j’étais parti en couple, que se serait-il passé ? Je me serais fait allumer et couper en morceaux. Des reproches en cascades m’auraient couvert le crâne et je n’aurais même pas eu le loisir d’aller prendre les quelques photographies que voici.

Cette pensée inattendue m’a allégé le coeur. J’ai pu attendre le retour du train avec sérénité en me murmurant cette chanson de Purcell : O Solitude, my sweetest choice. Combien de voyages sont gâchés par la délocalisation de la cellule familiale à l’extérieur du foyer ? Je me faisais cette réflexion à Chengdu en 2005, alors même – l’un n’empêche visiblement pas l’autre – que j’ai de très bons souvenirs de voyage en couple, en Italie, en Chine, en France.

C’est un fait, dans la gare de Carrickfergus, j’accueillais comme un don du ciel de n’avoir aucune autre responsabilité que moi-même, et ne pas entendre, en plus de l’ennui que causait la perte de mon sac, une voix me dire que c’était toujours la même chose avec moi, que j’étais étourdi, etc.

Je partis me promener quand même, espérant trouver des ouvrier en protestations. Je ne vis rien de tel. Je n’ai rien vu à Carrickfergus, rien. Je pris le train à l’heure dite et retrouvai mon sac, avec tous ces trésors littéraires intouchés.

O Heaven what content is mine
To see those trees which have appear’d
In the nativity of time
And which have survived
To look today as fresh and green
As when their beauties first were seen.

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Un Normand intrépide en Irlande

carrickfergus-18-jan-09-012.1232399846.JPGLe château de Carrickfergus, depuis la jetée.

Tout le monde sait que je suis un peu normand. La preuve, je suis né à Lyon. Mes deux parents, en revanche, viennent de Normandie, et mon patronyme est normand à un point tel que, parfois, on croit que je suis arabe. Or, en méditant sur le chemin de Carrickfergus, je me suis aperçu que je pourrais bien avoir, dans les familles les plus anciennes d’Ulster ou d’Antrim, des cousines et des cousins. Car on parlait français, ici, il y a mille ans, et les dirigeants étaient aussi normands que moi.

Prenez John de Courcy, par exemple. Il est connu en Irlande du nord pour avoir été un fameux chevalier du Moyen-Âge (1160-1219). Sa famille vient de Courcy, petite commune du Calvados, non loin de celle où mon propre père est né. Courcy dont les deux derniers maires portent un nom qui commence comme le mien, et qui atteste d’une « forêt de Thor » dans les parages.

carrickfergus-18-jan-09-039.1232399933.JPG John de Courcy, en grand blond, comme le décrit la chronique.

John de Courcy a refondé des villes comme Downpatrick, après les avoir saccagées. Il a surtout fait construire le château de Carrickfergus, juste à côté de Belfast, et pendant toute la durée de son règne, lui-même et d’autres chevaliers normands ont fait beaucoup d’enfants. Les Normands se sont assimilés aux Irlandais, générations après générations, si bien qu’on ne parlait plus français nulle part, bien sûr, lorsque les Tudors ont voulu « reconquérir » l’Irlande aux XVIe et XVIIe siècle.

Comment cela s’est-il passé ? Guillaume le Conquérant, roi d’Angleterre depuis 1066, a apporté la langue française à la cour d’Angleterre, ainsi qu’un sens de l’administration pointu.

Quelques générations après Guillaume, les Normands ont continué leur invasion vers l’ouest et ont pris l’Irlande. L’historiographie précise toujours que c’est le roi de Leinster, Dermot Mc Murrough, qui a appelé les Normands à la rescousse, pour combattre ses propres ennemis. Ce n’est peut-être pas faux, mais c’est faire semblant d’ignorer la nature des Normands. A cette époque, rien ne les arrêtait et ils allaient envahir l’Irlande avec ou sans l’appel de Dermot. Pourquoi ? Parce que les jeunes avaient un fort désir de terres et de conquêtes.

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Mettez-vous à la place de Jean de Courcy (appelons-le Jean, car son nom était quelque chose comme Jehan). Il grandit dans la région de Somerset. Son père, Guillaume II, lui raconte les hauts faits militaires de sa famille. Jean s’emmerde un peu et voudrait bien se battre lui aussi. On lui dit qu’il est trop jeune et qu’il faut d’abord être un bon fils (surtout qu’on ne sait pas s’il était un fils légitime de Guillaume II.) Le territoire où il grandit est déjà la propriété de son grand frère, Guillaume III. Jean n’a pas que ça à foutre, de cogner son frère (ou son demi-frère). Que va faire Jean ? A 15 ans, il part en campagne pour se battre, nom de Dieu, il ne rêve que de cela! Voir du pays, rigoler avec les copains, tuer des gens, violer des femmes, faire du cheval, chanter et danser, il n’y a que cela qui vaille la peine qu’on se donne de la peine. A son époque, le grand truc à la mode pour les jeunes aristocrates de son espèce, c’était l’Irlande. Très vite, il se montre d’un courage et d’une force qui en impose. Il obtient d’aller à Dublin.

Il arrive à Dublin à 16 ans. La ville est sous contrôle des siens, les Normands. On parle français (franco-normand) un peu partout dans les rues de la ville, et ça tombe bien parce que Jean n’est pas très disposé à apprendre de nouveaux idiomes. En Irlande, deux populations vont résister à l’invasion des Normands, les Irlandais, et les Vikings qui contrôlaient alors Dublin. Jean de Courcy prend sous ses ordres une armée ridiculement petite, et il va dans le nord de l’Irlande. Avec une vingtaine de cavaliers et quelques centaines de fantassins, il saccage la capitale de l’Ulster, Down, et prend le pouvoir de la manière la plus cruelle qui se puisse imaginer. Guerre éclair. Il règnera sur le nord de l’Irlande, fondera des couvents, fera beaucoup pour la renommée de Saint Patrick. D’ailleurs, la ville s’appelle aujourd’hui Downpatrick. Il se marie avec Affreca, la fille du roi de l’Ile de Man. A 20 ans, c’est un homme accompli qui a fait ses preuves et qui a la confiance de ses pairs et supérieurs. Il ne parvient pas à conquérir de nombreuses nouvelles terres, mais ses terres sont bien administrées et personne n’ose plus l’attaquer. Il a 25 ans quand Henri II Plantagenêt, roi d’Angleterre, lui demande de prendre la place de son propre fils, Jean sans Terre, qui ne s’en sort pas à Dublin. De Courcy rétablira l’ordre dans le reste de l’Irlande. Jean sans Terre rentre à Londres mais il fera tout, à l’avenir, pour faire chier de Courcy.

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De fait, quand Jean sans Terre sera roi d’Angleterre, il fera capturer Jean de Courcy et l’emprisonnera dans la Tour de Londres. Il y avait, paraît-il, des risques qu’il se comporte en seigneur indépendant. Moi, je penche pour l’hypothèse que c’est par jalousie que Jean sans Terre voulait mettre Courcy à l’ombre, ce qui n’empêche pas qu’en effet, Courcy se serait bien vu roi d’un pays indépendant qui aurait compris l’Irlande du nord et l’Ile de Man. Mais il reviendra en grâce et retournera sur ses terre de Down et de Carrickfergus et mourra on ne sait où.

Pendant ce temps-là, en Basse-Normandie, la famille Courcy continuait ses affaires. Elle était contente de voir que les Courcy d’Angleterre ne se débrouillaient pas trop mal, mais elle voyait tout cela de loin. Que Jean de Courcy soit Vice-Roi d’Irlande pendant un moment, et qu’il ait fait du nord de lîle son fief personnel, pour eux, dans le Calvados, ça avait autant de prestige que si moi je devenais maire, aujourd’hui, de Courcy, commune de 200 habitants. On en parlerait peut-être dans une réunion de famille, mais en gros, tout le monde s’en ficherait. Preuve que ces aventures n’étaient pas jugées à leur juste valeur en France, un autre Jean de Courcy, trouvère normand des XIVe et XVe siècles n’en dit pas un mot dans son traité en vers sur l’art de la guerre, Le chemin de vaillance (1406). Il commence ce long poème en prose un petit siècle après que son propre cousin a démontré sa supériorité martiale sur les terres d’Irlande, et pas un mot. Moi, si j’apprenais qu’un autre Guillaume Thouroude avait été un grand voyageur, j’en parlerais, ne serait-ce que pour frimer. Pour draguer, par exemple.

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Voilà, tous les éléments d’un roman historique sont en place. Il me suffit de rencontrer une femme, aux yeux de métal et aux longs doigts blancs, qui réponde au doux nom de Courcy, et qui m’apprenne que parmi ses ancêtres, il y avait des gens dont le nom attestait de la présence, quelque part, de la forêt du dieu Thor.

Le monde entier sourit à Belfast

Des photos de familles du monde entier, en plein centre de Belfast.

Des photos de gens heureux en famille, heureux de poser devant un photographe, heureux de représenter la diversité, la mixité, le métissage.

Le mélange des genres, dit Gérard Genette dans plusieurs de ses livres, est un genre en soi.

Des photos dont le sage précaire ne sait pas s’il s’agit d’une exposition normale, sans idée préconçue, ou si elle représente une sorte de discours en faveur de la paix entre les communautés. Ou même si, au contraire, il faut la voir comme une façon de tourner le dos aux interminables discours intercommunautaires : « regardons un peu des étrangers, cela nous reposera l’esprit. »

Des photos de métissage qui montrent une direction pour le bonheur : constituez-vous en famille, mélangez les races et les cultures, vous verrez, même pauvres, vous sourirez pareil.

Conflits nord-irlandais : S’en taper au sud, s’en distancier au nord

Un ami commentateur a récemment écrit sur ce blog que les Irlandais ne s’intéressaient plus autant au conflit inter-communautaire qui avait enflammé l’Irlande du nord. La dichotomie catholiques versus protestants, « ils s’en tapent au sud, et ils s’en distancient au nord », disait cet ami.

Que je sois d’accord ou pas importe peu, même s’il est évident que nous n’avons pas parlé politique avec les mêmes Irlandais, depuis des années que nous fréquentons cette île, lui et moi. De mon côté, ceux qui m’en ont parlé, au sud, m’ont donné l’impression très forte de se définir par opposition aux Britanniques, à un point que j’ai parfois trouvé exagéré. Le dernier en date est un cardiologue que j’ai rencontré à une fête chez des amis de Dublin, dont la radicalité du discours m’a surpris.

Mais bien entendu, il y a toute une population qui ne s’intéresse pas à la politique et qui en a assez des discours partisans, ainsi que de tous les discours. J’ai évidemment rencontré beaucoup de personnes indifférentes, en Irlande, comme en France, en Chine et ailleurs. Mais l’absence d’intérêt pour le monde autour de soi n’est pas une garantie d’ouverture des esprits, ni de progression de la paix.

« Ils s’en tapent au sud, et ils s’en distancient au nord ». Au nord, j’entends en effet des théories qui tendent à casser l’idée d’une opposition entre Irlandais « de souche » et Irlandais « britanniques ». Basée sur des données archéologiques et étymologiques, ces théories cherchent à miner les fondements d’une différence ethnique entre les deux communautés. Il y a aussi les chercheurs en politique, dont j’ai déjà parlé, qui développent l’idée que la bipolarité n’est qu’une apparence, voulue par des groupes extrêmistes, qui cache une réalité urbaine plus complexe et plus banale. J’entends enfin des jeunes gens qui veulent simplement oublier les violences. A l’université, par exemple, je n’ai jamais remarqué de séparation, de ségrégation d’aucune sorte. Parmi les doctorants, les affinités se forment par centres d’intérêt, par attraction sensuelle ou par simple habitude, mais apparemment pas sur la base d’appartenance religieuse ou communautaire.

Ceux-là sont des modérés, des modernes, des libéraux comme vous et moi. Ils sont l’espoir du pays et une partie de son avenir. Mais ils sont privilégiés. Ce type de discours de distanciation (« ils s’en distancient au nord ») est une production idéologique très déterminée sociologiquement. D’une part, elle est surtout le fait des protestants, qui ont intérêt à ce qu’on arrête de se poser des questions d’appartenance nationale, et d’autre part, on entendra ce type de discours de distanciation surtout parmi les classes aisées, ainsi qu’à l’université. Mais plus on tend vers les classes sociales défavorisées, plus les discours se polarisent, car la réalité n’est plus la même.

Dans mon quartier, pas question pour un protestant d’aller boire un café avec une jolie catholique. Au nord-ouest de la ville, les autorités ont purement et simplement érigé un mur pour séparer un quartier catholique d’un quartier protestant. Des affrontements y ont encore eu lieu en 2002. Ce n’est pas le seul mur de la ville, il suffit de marcher un peu pour voir des barrières érigées. Il y en a plus de quarante, cela fait beaucoup pour un conflit dont on se tape et dont on se distancie. La ségrégation entre les deux communautés a augmenté depuis dix ans qu’ont été signés les accords de paix. 

Alors, quand il s’éloigne de la bourgeoisie, géographiquement, démographiquement, intellectuellement, le sage précaire a du mal à observer la prétendue distanciation des gens du nord vis-à-vis du conflit simpliste et fatal : « c’est nous contre eux », comme le dit un des riverains de la vidéo que j’ai mise en début de billet.

L’histoire de l’Irlande en quelques mots

Avant, il y avait des Irlandais qui parlaient une langue bizarre, très difficile à prononcer. Ils étaient catholiques.

Au XVIIe siècle, les Anglais et les Ecossais sont venus s’implanter, faire des colonies, comme en Amérique. Ils étaient protestants.

La domination des Britanniques sur l’île à duré jusqu’au XXe siècle.

Guerre d’indépendance. 1921, traité de Londres qui donne à l’Irlande son autonomie et qui la sépare : L’Irlande du nord restera britannique.

Guerre civile en Irlande, jusqu’en 1937, date de l’indépendance du pays, toujours séparé du nord de l’île.

Au nord, les catholiques militent pour la réunification de l’île. Les protestants veulent rester unis à la couronne. 

1969, des violences éclatent au nord et commencent ce qu’on appelle les Troubles (prononcez « trabowls », « trobelz », ou « treubeulss » selon les accents et les goûts). Attentas, bombes, terrorisme, grèves de la faim, chansons, peintures, tout devient machine de guerre.

1998 : Accords de paix. L’île est toujours divisée.

Conclusion provisoire, la violence a payé à un seul moment de l’histoire irlandaise : le début du XXe siècle.

Deux messes catholiques

J’ai assisté à deux messes catholiques, depuis six mois que je suis à Belfast, et aucun office protestant.

C’est peu, vous me direz. C’est vrai, c’est peu. En même temps, je ne crois pas en Dieu, alors, vous n’allez pas commencer à me faire suer le burnous, si ?

Deux catholiques, donc. L’une dans un quartier catholique (hier), et l’autre dans un quartier dit « interface », c’est-à-dire supposément mixte (au mois de septembre). Dans le quartier catholique (cathédrale Saint Peter), l’assistance était clairsemée, comme dans un pays où l’on ne pratique plus vraiment. Sur Ormeau Road en revanche, quartier « interface », l’église était pleine, et le parking était plein de voitures. La majorité des fidèles rentraient chez eux en voiture, ce qui n’est le cas ni dans le quartier catholique, ni dans les autres paroisses – protestantes – du quartier « interface ».

Ce que j’ai écrit là, ce sont les faits. A partir de là, tout n’est qu’interprétation.

D’autres faits : la cathédrale Saint Peter bénéficie d’un orgue au son très pur, et d’un très bon organiste. Des fidèles, plus des traîne-savates comme moi, sont même restés longtemps après le service pour écouter la fin du morceau, et applaudir avant de partir.

Autre fait : la chorale est superbe, à Saint Peter. Par moments, j’étais transi d’émotion. Je me disais, mais ces chants de messe sont extraordinaires, on dirait Fauré, on dirait Mozart, on dirait…

Le père Kennedy, « Very Rev Dr. Hugh P. Kennedy », dont on apprend, sur le site de la cathédrale, qu’il est né à Belfast et qu’il a étudié la philosophie à Queen’s, nous a expliqué à la fin de la messe que la chorale avait chanté une messe de Haydn. Ah voià, me dis-je, ça explique tout. Et voilà que mon Father Kennedy nous parle de Haydn, de sa jeunesse difficile, de son influence sur la musique européenne. Il précise aussi que la vocation de Haydn lui est venue dans le choeur de sa cathédrale, où il chantait, enfant. Au cas où l’on n’aurait pas compris, Father Kennedy précise que les parents qui le souhaitent, peuvent amener leurs enfants passer des auditions, qu’on ne sait jamais, un futur Haydn va peut-être émerger de ce petit groupe de chanteur.

En sortant, j’ai emprunté la très célèbre rue Falls road, sur laquelle on peut voir tant de fresques à caractère politique. Des murals en soutien à la cause palestinienne, pour l’anti-racisme, et autres messages adressés -entre autres – au tourisme international.