Voyages au Xinjiang : Les archéologues de la Belle Epoque

Quand on lit les récits de voyage contemporains, on note que les auteurs actuels se sentent proche des grands explorateurs médiévaux, Rubrouck et Marco Polo, mais qu’ils ignorent ou dénigrent les grands savants des années 1900. Pourtant, ces derniers font rêver le sage précaire à un point d’intensité proche de l’incandescence.

 pelliotcave2.1272443972.jpg P.Pelliot examinant les manuscrits, 1906.

Profitant de la période de paix dans la région, due en grande partie à la puissance de la dynastie Qing, et à sa volonté de sécuriser les provinces occidentales de l’empire, trois grandes missions explorèrent la région à des fins archéologiques. Quelques noms illustrent cet âge d’or : le Britannique Aurel Stein, l’Allemand Von Le Coq, le Suédois Sven Hedin et le Français Paul Pelliot.

Les écrits et les photos produits par Pelliot et ses camarades donnent une image du Xinjiang assez sino-centrée, peut-être parce que la Chine était à l’époque le garant de la paix à leurs yeux, ou peut-être parce qu’en tant qu’archéologues, ils furent fascinés par les découvertes de documents écrits en chinois datant de l’antiquité. Les manuscrits trouvés et étudiés par Paul Pelliot dans les grottes de Dunhuang, étaient des trésors insondables. La plupart de ces documents ont été achetés si peu cher qu’aujourd’hui, les Chinois crient au vol. 

 aurel-steine28094caves.1272444374.jpg Dunhuang, photo A.Stein, 1906.

La langue la plus répandue parmi les documents trouvés par les archéologues était le chinois, et pour cela au moins, ces derniers pouvaient difficilement considérer ce territoire comme étranger à la Chine. Les théories archéologiques prévalant à cette époque faisaient la comparaison entre les postes avancés de l’armée chinoise antique dans les territoires du Turkestan et les légions romaines aux confins de l’empire romain. Ce parallèle montre, de la part d’hommes formés à une solide culture humaniste et classique, un respect pour la civilisation chinoise : de même que la civilisation latine est vue par la tradition nationaliste de l’historiographie française comme le moyen pour les Gaulois d’entrer dans le monde du droit, de même, une ancienne civilisation du livre, retrouvée dans les ruines et le sable des déserts asiatiques, donne à cette terre une identité antique et civilisatrice. Ainsi, l’impression donnée par la lecture de ces quatre explorateurs est qu’ils attribuent à la Chine les valeurs d’ordre, de culture et de progrès que les historiens français du début du XXe siècle attribuaient au régime de César et de Marc Aurèle.

Depuis, les Chinois autant que les écrivains voyageurs contemporains méprisent Pelliot et ses camarades. Ils les font passer pour des « rôdeurs » qui ont « volé » ces manuscrits à la Chine. Le rejet des archéologues de la Belle époque serait donc seulement moral ? S’ils n’avaient rien volé, ils seraient aujourd’hui célébrés par nos baroudeurs humanitaires ? J’en doute. Mon hypothèse sur ce point, c’est qu’aujourd’hui, la seule attitude mentale qui est acceptée, concernant le Xinjiang, est le sentiment « anti-chinois ». Il faut dénoncer la Chine, et pour la dénoncer, il faut montrer qu’elle est colonisatrice et exterminatrice. Pour prouver cela, il faut s’assurer qu’elle n’est pas chez elle dans le Xinjiang. Or, si des archéologues montrent qules Chinois étaient là depuis deux mille ans, cette mission anti-chinoise est clairement affaiblie. C’est à mon avis une des raisons qui poussent les reporters, photographes et voyageurs actuels à passer sous silence les grandes aventures de Paul Pelliot.

En revanche, pour ceux que cela intéresse, le magnifique Musée Guimet, à Paris, lui rend hommage dans une salle qui expose, entre autres choses, quelques-uns des manuscrits qu’il a rapportés des grottes de Dunhuang.

Voyages dans le Xinjiang : Guillaume de Rubrouck et Marco Polo

 700px-route_rubrouck_1253_55.1270825600.jpgTrajet de Rubrouck

Si on considère les récits en langue française, alors on remonte à l’origine des voyages européens en Chine.

On oublie trop souvent les siècles d’or de notre Moyen-âge, les XII et XIIIe siècle. Revenons à nos fondamentaux.

On oublie souvent qu’au XIIIe siècle, la France n’était pas vraiment une nation consciente d’elle-même, mais qu’elle n’en était pas moins la culture dominante dans le monde occidental. Les rois d’Angleterre étaient français et luttaient contre leurs cousins rois de France pour régner sur les royaumes qui comptaient. Le proche-Orient était disputé entre le royaume de France et l’empire ottoman. Norman Davies, l’historien anglais, montre bien qu’il y eut des années, aux XII et XIIIe siècle, où les possessions françaises formaient une sorte d’empire d’occident, ou d’empire colonial avant l’heure. Si les historiens anglais le disent, c’est que c’est vrai. Les voyageurs nous apprennent qu’en Asie, à la cour du grand Mongol, à Karakorum, les chrétiens du monde entier parlaient soit en latin soit en français.

Or c’est à cette époque que le roi de France d’un côté, le pape de l’autre, ont tenté de joindre l’autorité mongole qui régnait alors sur toute l’Asie. En Europe, on voulait une alliance contre les musulmans de la Terre sainte, mais aussi une conversion des Mongols au catholicisme, ainsi qu’une fragile assurance que ces nomades des steppes d’Asie centrale ne viendraient pas nous envahir.

C’est dans ce contexte que les premiers Européens ont écrit des récits de leur voyage en Chine. Avant, il y en eut de nombreux à s’y rendre, mais ils n’étaient jamais revenus chez nous avec un texte. C’est la grande nouveauté de mon héros médiéval : Guillaume de Rubrouck (1215-1295).

Proche de Saint Louis, il était avec son roi en Terre sainte lors de la septième croisade lorsque ce dernier l’envoya en mission chez le grand Khan. Il lui a dit : « Guillaume, je te fais confiance. Toi qui es un baroudeur, derrière ton apparence de moine pervers, je t’offre de réaliser ton rêve : traverser les plaines et les montagnes pour aller trouver mon impie homologue tartare, afin de conclure un traité d’alliance avec lui, et qu’il vienne botter le cul de Saladin par derrière, cependant que je l’asticote par devant. » L’alliance ne fut jamais faite, mais Guillaume de Rubrouck a fait le voyage et le texte qui en est sorti, Voyage dans l’Empire mongol  (1255) est un chef d’oeuvre de la littérature géographique.

Ce n’était pas vraiment un livre, mais une longue lettre écrite au roi, en latin. Mais une lettre aussi longue qu’on peut en faire un livre aujourd’hui.

Rubrouck est encore sur une géographie proche de celle d’Hérodote, et emploie des termes similaires (« Scythie ») pour décrire l’Asie. Cependant, ses descriptions sont précises et très attentives aux moindres détails ethnologiques et techniques des peuples rencontrés. Quand Rubrouck écrit sur les Ouïghours, il ne se limite jamais à parler d’eux, mais fait constamment intervenir d’autres peuples et des individus d’autres tribus, signe que l’Asie centrale est réellement un creuset de civilisations. La relation de voyage de Rubrouck est très sérieuse, car adressée à un public royal qui avait besoin d’être renseigné avec fiabilité sur l’état des choses à l’est de l’Europe.

En même temps, c’est très vivant, comme récit, c’est plein de détails, plein de portraits et de scènes intéressantes. Quand il finit par voir le grand Khan, Mongke (« Mangou » dans le texte), l’entrevue est un échec car tout le monde est bourré, des interprètes jusqu’au grand Mongol. Guillaume, qui ne comprend plus rien à ce qu’on lui dit, n’a plus qu’à saluer tout le monde et à s’éclipser.

mongol_dominions.1270825467.jpgTrajet aller de Marco Polo

Marco Polo (1254-1324) est le plus connu des voyageurs francophones du Moyen-âge. C’est paradoxal mais c’est ainsi.

Il est plus connu que Rubrouck pour plusieurs raisons. La plus grande des raisons, malgré les erreurs géographiques et les insuffisances du texte, c’est qu’il a donné à son récit une dimension merveilleuse. Marco Polo écrit pour un autre public que Rubrouck. Il écrit en français, et non en latin, preuve qu’il s’adresse aux bourgeois et aux marchands comme lui, et non à un pieux souverain qui veut être informé et éclairé.

Polo est expéditif à propos de bien des contrées traversées : ces gens adorent Mahomet, ils ont de nombreuses villes, ils font pousser telle et telle plante, et j’en ai assez dit! En revanche, quand il approche du désert Taklamakan, qu’il n’a pas traversé lui-même, il prend son temps pour raconter les sortilèges qui arrivent aux voyageurs : « Ce sont choses merveilleuses à ouïr, et difficiles à croire, ce que font ces esprits. Et pourtant c’est comme je vous ai dit, et encore bien plus surprenant. »

Le Vénitien raconte des choses que les lecteurs ont envie d’entendre, et c’est toujours réjouissant d’être en présence de prodiges et d’étrangetés. A Camul, par exemple (Hami, dans le Xinjiang), les hommes aiment danser et chanter. Cette réputation suivra des siècles les différents habitants de cette province. Les voyageurs contemporains aiment imaginer une telle passion pour la musique chez les Ouïgours. Et puis là-bas, à Camul, les hommes sont si hospitaliers qu’ils laissent leur femme à l’étranger pour qu’il se sente bien accueilli : « Et les femmes sont gaies, jolies, folâtres, et fort obéissantes à tout ce que leur mari leur ordonne, et elles aiment cet usage beaucoup. »

On imagine la réaction des lecteurs médiévaux. De même que, plus tard, les photos ethnographiques et les peintures orientalistes allaient être des prétextes à se rincer l’oeil, de même la description de ces coutumes sexuelles nourrissait des rêves de paradis terrestres chez les Européens fascinés.

Xinjiang and Travel Writing

A la fin du mois d’avril, je vais participer à un colloque d’une journée sur ce thème : « Xinjiang et Récit de voyage ». Cela se déroulera à l’université de Liverpool, dans un centre de recherche au nom des plus mystérieux : SOCLA (School of Cultures, Languages and Area Studies). Cliquez ici pour le programme.

Je suis très excité à l’idée de participer à cette rencontre. D’abord, je crois que c’est un sujet essentiel, peu étudié et pourtant central, tant au niveau littéraire que culturel ou politique. Le Xinjiang ne peut que devenir, avec le temps, une région nodale dans les échanges internationaux. J’en ai assez parlé, sur ce blog et sur mon blog chinois, pour ne pas avoir à me répéter ici.

En outre, je vais rencontrer à Liverpool des personnalités d’importance considérable pour moi. Des chercheurs que je lis depuis des années et qui influencent mes recherches. Alex Hughes d’abord, dont le livre France/ China: Intercultural Imaginings m’a accompagné dans mes recherches shanghaïennes. Mais aussi, et en particulier, un prof de Liverpool qui représente à mes yeux Le chercheur dans le domaine de l’écriture du voyage en langue française. J’allais dire qu’il était le meilleur au Royaume-Uni, mais en réalité il n’a pas d’égal en Amérique. Pour la France, je ne sais pas car je suis devenu un étranger dans mon propre pays.

Charles Forsdick est ainsi la référence absolue pour tout ce qui touche à la littérature du voyage en langue française, au XXe siècle. A chaque fois que j’avance dans mes recherches et que je repère un impensé, un domaine à explorer, je m’aperçois quelque temps après qu’il avait déjà lancé des pistes pour combler ces lacunes. Il est l’un des rares, par exemple, à opérer un très difficile rapprochement entre les théories « françaises » sur la littérature, et les théories « anglo-américaines » sur le travel writing. Quand on mesure l’abyssale incompréhension qui règne entre nos deux pays, sur ce thème, on comprend que c’est un chercheur incontournable pour moi.

De fait, il est incontournable pour plein de gens. Moi, je ne l’ai jamais rencontré, mais tout le monde me dit qu’il est jeune et sympathique. Ce que j’en sais, c’est qu’il a rassemblé autour de lui un ensemble de chercheurs de niveau assez élevé. Je ne fais pas partie de ce réseau, d’abord parce que je n’ai pas de niveau repérable, mais aussi parce que je suis trop critique, trop réfractaire, trop français vis-à-vis de certains points de doctrines postcoloniales et féministes.

J’avais déjà parlé de lui, sans le nommer, dans un des premiers billets de ce blog, dont j’aurais honte s’il n’était pas aussi bien écrit ni aussi drôle. Je racontais une nuit blanche passée à Paris, où j’essayais de lire un de ses livres, entouré de femmes nyctalopes à la langue vicieuse.

A ce colloque de Liverpool, il y aura aussi des orientalistes distingués, dont une sinologue qui va nous parler des récits de voyage chinois de l’époque de la reconquête des Qing. J’attends cela avec impatience, car nous, dans le champs du Travel writing, avons une lourde tendance à ignorer les récits non occidentaux. 

Surtout, il y aura une ethnologue reconnue comme l’une des meilleures spécialistes du Xinjiang. D’origine hongroise, Ildiko Bellér-Hann a fait des études magistrales sur le terrain. Elle parle le ouïgour et ses publications font autorité. J’attends avec fébrilité sa conférence sur les récits du grand archéologue allemand Von Le Coq, qui fut l’un des principaux explorateurs de la Belle époque, un de ceux qui découvrirent et exploitèrent les grottes bouddhistes de la Chine occidentale.

Comme par hasard, je serai le seul « rien du tout » dans ce superbe Aréopage. Le seul moins que rien, le seul imposteur, et c’est le rôle de ma vie. C’est le moment pour le sage précaire de montrer combien ses pirouettes peuvent faire illusion.

Genre littéraire et territoires : Chine et Amérique

Chaque genre littéraire connaît des moments de bifurcation, qui le mettent en danger et qui lui donnent la possibilité de se régénérer.

Aujourd’hui, le récit de voyage connaît une profonde secousse due au poids politique et idéologique dont les territoires sont marqués. On ne peut plus voyager innoncemment, de manière purement esthétique ou hédoniste quand on est en terre-sainte, au Tibet, dans le Xinjiang, en Afrique ou même en Irlande du nord.

Vous mettez le pied à Jerusalem, ou à Lhasa, et que se passe-t-il ? Vous voyez partout un peuple opprimé et un peuple oppresseur, c’est-à-dire que vous voyez de la politique partout, dans la moindre route, le moindre dispensaire, le moindre temple. En Amérique, vous ne pouvez pas décrire la vie des gens autrement qu’avec l’idée qu’ils font partie de la plus grande puissance du monde, et que leur mode de vie est en avance, pour le meilleur et pour le pire, sur le nôtre.

Les territoires étant devenus très singuliers et surinvestis par la politique et l’idéologie, les récits de voyage doivent le devenir aussi. Au XIXe siècle, les voyageurs avaient le même style pour des récits concernant l’Amérique, l’Afrique et l’Asie. Ils adoptaient tous un ton d’explorateur et d’observateur intéressé. Aujourd’hui, les lieux influencent le style même.

Un récit américain est différent d’un récit en Chine. L’Amérique du nord invite à une prose lyrique, dans lequel Jean Baudrillard s’est distingué : une parole prophétique, qui se laisse aller aux excès et à la généralisation. Cela s’explique, je pense, par le fait que les Américains ont un mode de vie en avance sur le nôtre. Le voyageur est ainsi conduit à contempler son propre avenir. Pour saisir ce qu’il y perçoit, il doit se lancer dans un style qui annonce l’avenir, d’où le style apocalyptique des récits de voyage postmodernes aux Etats-Unis. 

En Chine, on trouvera des différences fondamentales entre un récit concentré sur les grandes villes de l’est et un récit qui se déroule à l’ouest, au Tibet et au Xinjiang. A l’est, on peut encore trouver du lyrisme dont j’ai parlé pour l’Amérique, car les voyageurs récents aiment bien voir la Chine comme un lieu futuriste. De fait, qu’on le veuille ou non, la Chine est un pays qui surprend, qui prend de court, car c’est un pays qui bifurque, qui prend des chemins que personne ne peut jamais prévoir à l’avance. Pour cela, le style des récits de voyage en Chine est instable.

Si la prose des récits en Amérique est installée dans la prophétie incantatoire, c’est parce que l’Amérique ne nous surprend pas. Son avenir, c’est l’avenir qui n’est que le dépliage de l’après-guerre. Toujours plus de rapidité, de virtualité, de propreté, de médias. La Chine, on ne sait jamais ce qu’elle nous réserve, et on ne sait comment écrire.

Une promenade avec Gao Xingjian

Je suis allé chercher Gao à son hôtel pour faire une promenade dans Belfast. Une petite visite qui s’est révélée être une longue marche, car je ne sais pas faire le guide autrement que dans un style randonneur. La marche est chez moi l’outil numéro un, le cadre dans lequel je vois, j’entends et je réfléchis. Mettez-moi dans un bureau et je deviens aveugle, sourd et idiot. J’eus donc un peu peur de fatiguer Gao, qui a cette année soixante-dix ans.

Nous étions en bonne compagnie. En plus de Gao, il y avait Nathalie, une universitaire française, Zhang Yinde et sa femme, et Gilbert Fong de l’université de Hong Kong. Il y avait aussi Shelby Chen, une jeune « assistante » hong-kongaise qui vit à Londres, et qui servit d’interprète sans interruption tout le week-end, autant pour Gao (qui ne parle pas anglais), que pour Fong (qui ne parle pas français) que pour nous qui ne parlons pas chinois.

Chaque fois que je demandais si l’on continuait à marcher, ou s’il fallait appeler des taxis, Gao disait qu’on pouvait marcher. Il me dit, de sa voix chantante, que son nom, Xing Jian (行健), voulait dire « bon marcheur ». Je lui fis part de mon interprétation de son nom, qui se résumait à « chercher la concorde par la fuite ». Il en fut très content et me demanda si j’avais déjà écrit là-dessus. Si oui, je pourrais lui envoyer le texte pour qu’il le fasse traduire en chinois, afin de l’inclure dans un recueil d’articles, publiés en l’honneur de son soixante-dixième anniversaire, prochainement à Taiwan.

Je faisais visiter à mon petit groupe le Belfast « républicain ». Je leur ai montré des fresques un peu cachées, qui racontent des histoires parlantes à l’imagination et hautement controversées. Des histoires de grèves de la faim, des histoires d’excréments étalés sur les murs de prison, des histoires de martyrs. Quand ils ont vu le grand mur de séparation entre catholiques et protestants, ce qu’on appelle ici Peace Line, mes compagnons étaient vraiment interloqués, pour reprendre un verbe du théâtre de Gao. Les photos qu’ils prirent, la manière dont Gao allait traduire à ses amis, en chinois, ce que je venais de lui dire en français, témoignaient d’un intérêt vif. Un intérêt que n’aurait pas suscitée une visite des monuments historiques comme l’ennuyeux Hôtel de Ville du début du XXe siècle.  

Devant la célèbre fresque « internationale », la plus connue et le plus proche du centre ville, où les républicains montrent qu’ils sont engagés dans des causes extérieures à l’Irlande (les Palestiniens, les Basques, les Noirs, etc.), un des universitaires dit, dans un sourire : « Bon, un jour il y aura une fresque sur les Ouïghours! »

Puis nous marchâmes encore et encore. Je percevais de la fatigue dans les rangs, mais ce n’était plus de ma faute. Tous les endroits où nous voulions nous asseoir pour manger ou boire, étaient soit fermés, soit complets. C’est par une sorte de miracle, là encore, que nous trouvâmes de la place dans le meilleurs restaurant de poisson de la ville. Un restaurant qui est toujours complet quand je cherche à y manger d’habitude. C’est Gao qui régala.

Ramenés à leur hôtel, nos invités chinois étaient exténués mais toujours souriants, adorables, disponibles.   

Traits chinois : autour de Gao Xingjian

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L’après-midi avec Gao était plannifié d’une manière on ne peut plus floue. Chaque fois qu’on me demandait quand allait « parler » le prix Nobel de littérature, je répondais confusément : « Eh bien, il parlera un peu tout le temps. Il sera là avec nous et beaucoup dépendra de sa bonne volonté et de la vitalité du public… »

Dans les faits, ma collègue et moi étions parfaitement incapables d’affirmer que nous avions la situation en main.

Tout cela pouvait prendre des directions variables. Une conférence d’introduction à l’oeuvre de Gao allait être donnée par un universitaire de Hong Kong, traducteur de Gao en anglais. Je pensais aussi diffuser quelques extraits des films ou de l’opéra de Gao, pour montrer d’autres facettes de sa créativité à un public qui, dans l’ensemble, ne le connaissait presque pas. J’avais enfin prévu une lecture collective d’extraits de La Montagne de l’âme, effectuée par des thésards de notre école doctorale, ravis de faire un peu de théâtre, et ce dans sept ou huit langues (quelque chose, au mieux, de musical, au pire de bordélique.)

Or, la conférence du Hong-kongais s’est avérée atrocement longue. À un moment, je me suis demandé s’il n’était pas en train de faire une performance à la Joseph Beuys, qui durerait jusqu’à la nuit tombée. Il fallait ensuite trouver assez de temps pour montrer un peu des films de Gao, et aussi permettre aux doctorants de faire leur lecture pour laquelle ils avaient répété : mais je craignais qu’à cause de toutes ces choses, Gao lui-même soit assommé et ne puisse plus vraiment parler, voire qu’il n’ait même pas le temps de s’exprimer, ce qui aurait rendu toute l’entreprise absurde et inepte.

D’ailleurs, Gao était confortable dans son fauteuil de cinéma, et ne se pressait pas pour prendre la parole. Il disait : « Non non, parlez entre vous, c’est très intéressant. » La modestie ayant ses limites, il fallait quand même qu’il se déplaçât et se montrât un peu à la foule.

Il fit plus que cela. Il sut parler avec douceur et sensibilité. Il sut aussi répondre à côté des questions, afin de reproduire des périodes rhétoriques ciselées ailleurs, dans d’autres rencontres et d’autres invitations. Ce qui me touchait le plus, chez lui, c’était sa présence physique, son visage enfantin et sage, son corps menu et sa voix fluette, qu’on se sent contraint de respecter. Il théorise la fragilité de l’être humain, il la met en scène, mais il l’incarne aussi dans sa façon d’être, sans fausse timidité. J’ai profondément apprécié sa capacité à affronter gentiment l’audience, à accepter toutes les demandes de photos, de signatures, avec grâce.

Tout s’est donc très bien déroulé. Pour moi, qui tremblait que tout foirât, ce fut une espèce de miracle. A l’heure exacte où nous devions aller manger des petits fours, Gao avait suffisamment parlé, les extraits de films avaient été vus, les lectures jouées, la conférence hong-kongaise bouclée. Peu de gens avaient quitté la salle, même des non-francophones étaient restés.

Après la réception, aux délicieux amuse-bouche, nous avons mangé dans un des meilleurs restaurants de la ville, et nous fûmes quelques uns à finir au pub John Hewitt dans le quartier de la cathédrale. Pas Gao, notez bien, qui, à 70 ans, avait mieux à faire, mais avec une joyeuse bande de vingtenaires et trentenaires sympatiques et brillants.

Traits chinois, day one

Juste un petit mot pour dire que la première journée du colloque s’est très bien passée.

Gao Xingjian était arrivé hier soir, avec les professeurs Zhang Yinde (Paris III) et Gilbert Fong (Université de Hong Kong), accompagnés de femmes et assistantes.

Mon vieux copain Ben était là et a parlé des Chinois en Afrique avec beaucoup de classe et d’autorité. Moi, qui présidais la séance, j’étais fier de lui et je pense que ses autres copains, sa femme, sa mère, ses soeurs et son frère auraient ressenti la même chose en l’écoutant.

Moi, j’ai improvisé et résumé ma conférence pour rattraper le retard qui avait été pris au préalable. Cette nécessité temporelle m’arrangeait bien sûr, car elle me permettait de cacher les faiblesses de ma présentation. Je pouvais prétendre que je ne montrais que la partie émergée de l’iceberg. Dans la ville de la construction du Titanic, c’est fort de café.

Je dois vous laisser. Je vais maintenant rejoindre tout ce beau monde pour un dîner dans je ne sais quel restaurant.

Vive la Chine, vive la France, et vive Belfast (je suis bourré, moi) 

Civilisation féminine ?

Du coup, je me pose des questions. Dans mon premier blog, Nankin en douce, je parlais beaucoup de femmes chinoises. J’écrivais un blog pour exprimer l’enchantement qui était le mien à leur contact. Que ce fût des amoureuses, des amies, des collègues, des étudiantes, elles accompagnaient ma vie et la rendaient plus facile. De nombreuses femmes occidentales me reprochaient soit d’abuser de ces femmes, soit au contraire d’être naïvement abusé par des manipulatrices. C’est comme si, dans une situation post-coloniale, il était impossible d’avoir une relation égalitaire interraciale. 

La première année de ma vie en Chine, malgré tout, j’étais ravi par cette présence féminine que je sentais partout, et dans laquelle je me sentais baigné. Je pensais faire l’expérience d’une « civilisation féminine ».

A l’opéra traditionnel, la féminité ma paraissait avoir trouvé une expression ultime, irrésistible. Dans la littérature, avec le roman des romans, Le rêve dans le pavillon rouge, je me trouvais à nouveau dans une oeuvre où les femmes étaient l’élément vivant, essentiel. Je paraphrasais Nietzsche, qui disait que la Grèce du Ve siècle avant J-C, que la France du XVIIe siècle, avaient développé l’art de la masculinité à son niveau le plus élevé. Je voyais en Chine une culture de la féminité qui avait travaillé pendant des siècles pour raffiner l’art d’être une femme. Un art d’être, de bouger, de parler, qui atteignait une sophistication presque insupportable pour l’homme sensible arrivé d’ailleurs.

En lisant Pierre Loti, je me demande si je ne suis pas tout simplement un néo-colonialiste moi-même, dans le seul fait d’avoir vu tant les femmes et si peu les hommes. N’est-ce pas une manière de se sentir inconsciemment en « terre conquise » que de voir des femmes charmantes partout, et de ne voir que cela ? J’avais des moments de doutes là-bas aussi, je m’interrogeais sur mon éventuel « néocolonialisme sentimental« .

Je suis gêné aux entournures, en lisant Loti, du style esthète de ce petit mec qui parle des femmes étrangères comme si elles étaient de beaux objets. Je me demande avec mélancolie si je ne faisais pas cela, moi aussi.

Neige nous quitte

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Voilà. Il semble bien que ce soit terminé. Neige, la petite Chinoise francophone, a donné les raisons pour lesquelles elle a décidé d’arrêter d’écrire son blog.

Ce n’est pas la première fois qu’elle arrête, mais d’habitude elle le fait dans un coup de colère, un caprice ou un coup de fatigue. Son premier blog, Le papillon ou la neige (2006), elle l’a même détruit dans un geste de révolte ou de détresse. D’habitude elle cherche à provoquer une réaction de la part de ses lecteurs/commentateurs. En novembre 2007, c’est Ben, entre autres commentateurs, qui avait trouvé les mots pour la débarrasser de sa fausse honte et la faire continuer. Aujourd’hui, elle tire sa révérence calmement, en remerciant celles et ceux qui l’ont suivie et soutenue.

La faute en revient à un malheureux collègue qui lui a dit avoir pris connaissance de son blog. Jusqu’à présent, elle écrivait de manière clandestine, dans une langue inconnue de la plupart des Chinois. Elle pouvait parler des choses et des gens sans que personne le sache dans son entourage. Son blog est devenu connu, quelque chose de publique, et elle ne peut plus continuer. Un équilibre a été rompu, et Neige doit trouver d’autres moyens, qui lui conviennent, de s’exprimer.

La cyber-écriture est à cet égard plus intéressante que ce que l’on en dit habituellement. Souvent, on décrit les blogueurs comme des gens qui se « répandent » sur la toile, de manière informe et incontrôlée. « Se répandre » est le verbe que j’ai le plus souvent entendu, et dont la portée péjorative est nette : il s’agit de vomir, d’uriner ou de déféquer, voire d’éjaculer, selon les personnes qui utilisent le verbe. Le blogueur est vu, c’est ainsi, comme un solitaire sans éducation qui étale au grand jour ses petites manies, sa petite existence qui n’intéresse que lui. Par conséquent, la grande rumeur consiste aujourd’hui à dire que les blogs ont en moyenne un seul lecteur, l’auteur du blog lui-même.

La vérité est que certains blogs expérimentent des types d’écriture mi intimes mi ouverts, entre le privé et le public. A la différence des livres et des journaux, qui sont diffusés aveuglément, dans toutes les librairies possibles, les blogs forment des petites communautés plus ou moins consistantes. Certains ont très peu de lecteurs, et font exprès d’être difficiles d’accès ; on va sur leur blog comme dans un appartement ou un atelier sombre, et on s’y sent accueilli seulement si on a été introduit au préalable. On y lit des choses qui n’ont pas pour but d’intéresser le tout venant.

Le blog de Neige avait su attirer autour de lui une petite communauté de lecteurs, en Europe, en Afrique et en Amérique. Nous apprenions des choses que personne ne nous dit jamais sur la Chine. La vie d’une étudiante, les désirs des jeunes Chinois, les coutumes familiales à la campagne, les arrangements troubles des uns et des autres, nous suivions tout cela avec étonnement et ravissement. Neige ne cherchait pas de nouveaux lecteurs, elle ne provoquait pas les commentaires, mais elle répondait à ceux qui laissaient un mot, toujours gentiment et sans prétention. Et si l’on peut mesurer un blog à l’intensité de la lecture, à la fidélité des visiteurs, à la vitalité des échanges, à la bienveillance des regards et à l’exploration des territoires méconnus, alors Pays de Neige fut un très grand succès.

高行健, le nom de Gao Xingjian

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高 Gao : « Haut ».

行 Xing : « Marcher ». Par extension : « d’accord », « ça marche ».

建 Jian : « Santé ».

Le nom de famille de Gao Xingjian signifie « haut », et cela est le fruit du hasard. Mais les parents de l’écrivain lui ont donné un prénom qui allie la marche et la santé. Et par extension, donc, l’accord aussi, le deal.

Il semble que le nom concentre et enveloppe le contenu du grand récit de Gao. La Montagne de l’âme se déroule dans les hauteurs des montagnes de Chine. On a diagnostiqué au narrateur un cancer du poumon. Il est las d’être pris dans les tourments du monde, et il aspire à fuir les conflits. Le long voyage, à pied, dans les montagnes, est une manière de quête de la santé.

Les choses peuvent se combiner différemment, selon l’humeur du moment. On peut aussi dire qu’il s’agit de chercher l’ « accord » (entre le narrateur et « elle », entre l’homme et le paysage, entre ses propres identités « je », « tu », « il ») dans une double quête de hauteur et de santé.

Pour citer mon amie Huang Bei, à qui j’ai demandé si cette interprétation du nom de Gao n’était pas trop loufoque, si c’était acceptable du point de vue d’un Chinois : « Pour être un vrai « Gao Xingjian », il faut être grand et en bonne santé, et tout cela à travers une belle marche! »

Moi, du moment que Huang Bei est d’accord avec mes idées farfelues, tout le monde peut me dire que je raconte des salades, je suis comme le roi d’un pays plus vieux.

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