Quatre singes et un enfant. La politique selon Begaudeau

Je suis né de parents profs dans la France des années 70 : la conjonction de ces trois données sature de politique l’air que je respire.

F. Bégaudeau, Deux singes ou ma vie politique, éditions Verticales, 2011, p. 20.

Son livre s’intitule mystérieusement deux singes ou ma vie politique (sans majuscule) parce qu’on y rencontre un macaque dans le jardin de la maison familiale, et un autre macaque, à la toute fin du livre, dans un appartement parisien. En réalité, le lecteur assidu verra d’autres singes glissés dans le récit, mais je n’en dirai mot car je n’aime pas beaucoup ces recettes formelles qui prennent le lecteur pour un détective.

Et puis la référence au film d’Arnaud Despléchin, à la fois dans le titre et avec le même animal, est trop branchée pour moi, ne me donne pas envie de l’investir.

L’enfance de Bégaudeau est racontée de manière passionnante car non seulement l’auteur poursuit le moment où l’individu a rencontré la politique, mais encore la narration prend en charge une famille entière, ainsi que les relations sociales de la famille, ce qui est plus agréable à lire que les récits concentrés sur les états d’âme d’un seul personnage.

La France des années 70 est un banquet gaulois où l’on boit et mange en parlant fort

Deux singes, 21.

Au milieu des portraits attachants d’adultes de gauche, Bégaudeau fait le choix de voir son enfance comme banale, heureuse et commune plutôt que de chercher à se faire passer pour exceptionnel :

Voudrait-on profiler le petit Français des années 70 qu’on gagnerait à me prendre pour modèle. Cheveux brun-châtain, droitier, signe particulier néant, un père une mère un frère une sœur pas d’inceste un chat, anorak l’hiver tee-shirt l’été, ancrage rural horizon citadin.

Deux singes, p.25.

Or l’enfance est le séjour de l’égoïsme, de la compétition, de la cruauté et des abus de pouvoir. C’est pendant l’enfance qu’on découvre sa volonté de puissance, la jouissance de dominer, l’acceptation d’être dominé. Sortir de l’enfance revient à se libérer de cette passion pour le pouvoir. C’est pourquoi les grands dictateurs, les chefs tyranniques et ceux qui sacrifient leur vie à la politique politicienne sont des cas psychiatriques dangereux pour la communauté. Leur soif de pouvoir n’est qu’une nevrose infantile dont ils peuvent guérir, au lieu de quoi nos systèmes politiques les y enfoncent en leur donnant une prime à l’autoritarisme.

Bégaudeau n’échappe pas à cette culture de la compétition qui sera incarnée par la droite et la réaction, culture que le garçon met en place très tôt pour

montrer à ses semblables que tout le monde ne le vaut pas, ce qui implique que tout le monde ne se vaille pas. Plusieurs fois j’entends ma mère confier à une copine : il est réac, tu peux pas savoir.

Deux singes, p. 45.

Il est réac comme tous les petits garçons qui veulent gagner, dominer, posséder. Et comme tous les enfants, il est raciste et se souvient avec honnêteté des horreurs qu’il a pu penser et dire, sans discours de légitimation : « Racisme primitif, qui ne se grime pas en défense de la laïcité si tu vois ce que je veux dire. » Puis il se souvient tenir des propos antiracistes, et c’est là que la politique est devenue pour l’enfant Bégaudeau la gauche

L’été 82 je suis raciste, et fin 83 l’inverse (…) La bascule a donc eu lieu dans les eaux de 83.

Deux singes, p. 48-49

L’auteur devient donc enquêteur pour chercher dans l’année 1983 ce qui a pu déclencher dans l’esprit d’un enfant de onze douze ans une prise de conscience. Et cette enquête ira d’échecs en échecs car, en bon lecteur de Spinoza (qui ne sera pas beaucoup cité dans le livre néanmoins), Bégaudeau montre l’autonomie des opinions par rapport au réel, le monde des idées et le monde des corps étant incommensurables.

Le plus intéressant dans Deux singes ou ma vie politique, ce sont les détails matériels et concrets qui permettent de comprendre un contexte social, psychologique et intellectuel : nombre de pièces dans le logement, salaires des parents, types de vêtements portés, programmes télé regardés, lieux de vacances. Frères, sœurs, place de l’individu dans la fratrie.

Grâce à cette qualité concrète, le livre fonctionne comme une usine de production qui peut servir de modèle au lecteur pour qu’il mène sa propre enquête.

Les plans médias et les prix de nos écrivains

La littérature peut aussi s’étudier sous son angle marketing, industriel et commercial. Voyez les opérations de communication qui nous submergent à l’approche de certains livres à paraître.

Souvenez-vous de l’arrivée de certains livres de Michel Houellebecq. Teasing, polémiques, procès, provocations, articles de journaux. Aujourd’hui le soufflé Houellebecq est tombé et je n’ai même pas eu le désir d’ouvrir anéantir (sans majuscule), le dernier roman en date, tellement je savais d’avance ce que j’allais y trouver. Mais la magie a opéré sur moi jusqu’à Soumission (2015). Dix ans et cinq romans pendant lesquels le sage précaire a marché.

Parallèlement, s’installait le phénomène Sylvain Tesson. Une présence dans les médias mais pas seulement dans les pages littéraires, plutôt dans les formats « magazine » les matinales, les Talk shows, les Journaux télévisés. Cela m’a frappé à la parution de Dans les forêts de Sibérie, en 2012. Tesson était invité là où l’on parlait d’actualité politique, ou de problématiques sociales.

Lire : La littérature voyageuse de Michel Le Bris

La précarité du sage, 2008.

Je me souviens de m’être dit deux choses : 1. Apparemment ce livre fait l’actualité. 2. Visiblement, Tesson a changé de catégorie. Il est monté de plusieurs divisions.

Ce changement est peut-être dû à son agent, Azeb Rufin. Les agents négocient les contrats pour leurs auteurs et se prennent 10 % sur les recettes. Tout le monde est gagnant. Le plus puissant des agents français est François Samuelson, dont Le Monde faisait le portrait il y a quelques années :

https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/01/03/francois-samuelson-le-007-de-michel-houellebecq_5404608_3234.html?lmd_medium=al&lmd_campaign=envoye-par-appli&lmd_creation=android&lmd_source=default

Je peux deviner l’année où Tesson a opéré sa mue. 2012, à quarante ans. Il suffit pour cela de regarder plusieurs éléments clés de la carrière mediatique : l’éditeur, les titres de livres, les photos de l’auteur et les émissions où il est invité.

Première partie de carrière : il publie des récits de voyage modestes sous des titres communs, comme On a roulé autour du monde, ou bien Trois mille kilomètres à cloche-pied à travers les steppes. Les photos, rares, présentent un jeune homme sympathique sans aspérité. Éditeurs commerciaux, sans prestige particulier. Peu de télévisions, et uniquement dûes à un piston qui se remarque trop.

Deuxième partie de carrière : signe un contrat chez Gallimard et publie dans la prestigieuse collection blanche. Titres de livres plus littéraires, comme Blanc ou Baïkal mon amour. Ou encore L’année dernière à Marioupol (ok j’arrête). Relooking judicieux, devient top model pour marques de vêtements pour hommes, portraits expressionnistes par des professionnels. Plans médias très bien négociés, sur des plateaux télé où on lui donne l’occasion de faire des tirades de poètes.

Exemple de plateau télé négocié : invité principal du Talk show phare des années 2010 On n’est pas couché samedi soir sur France 2. Pour obtenir cela, il fallait promettre l’exclusivité, etc.

Les résultats ne se font pas attendre : les prix littéraires tombent comme des mouches. Quelques déjeuners aux bons endroits de Paris avec les bonnes personnes, suffisent pour la plupart des prix.

Toutes ces transformations signent la présence d’un agent littéraire assez puissant, mais l’écrivain dont on parle est assez connaisseur de l’industrie (il est tombé dedans comme Obelix dans le chaudron) et a pu se débrouiller avec ses propres ressources pour cette mue publicitaire.

Soutien aux députés qui ont dormi sous la tente

À l’appel de l’association Droit Au Logement (DAL), une poignée de députés ont passé une nuit sous une tente en compagnie de vrais sans-abris, pour alerter les medias du scandale que représentent les centaines de milliers de Français condamnés à vivre dans la rue.

Les médias ont bien été alertés, et certains d’entre eux ont choisi de se moquer abondamment de cette poignée de députés.

Moi qui suis un homme de droite, tendance abbé Pierre, je proteste contre ces indignes quolibets, et je soutiens l’action du DAL.

Lettre ouverte à une passionnée… de Sylvain T.

Cliché libre de droit généré quand j’ai saisi « Genius Wanderer »

Chère XXX

Merci à vous pour cet échange.

Restons-en là puisque à partir de maintenant nous allons tourner en rond. Vous ne voyez rien de politique chez cet auteur, très bien. Moi, j’ai fait ma part de travail sur ce point et ai publié les fruits de mes recherches en différents endroits. Depuis quelques années, d’autres prennent le relais de ce dévoilement d’une idéologie réactionnaire à l’œuvre dans un courant de littérature de voyage qui se fait passer pour sympathique et humaniste.

Cela étant dit, votre passion me permet de mesurer combien le travail marketing de Tesson, son « story telling » et sa mise en image, a été très efficace. Naturellement l’identité de son père, grand patron de presse et flamboyant journaliste, lui a donné toutes les cartes du jeu promotionnel. Grâce à un carnet d’adresses extraordinaire, Tesson fils a su tirer remarquablement son épingle du jeu. Certes, il est né et a grandi au centre du pays, au centre de la bourgeoisie et au centre d’un monde médiatique dont il a très tôt maîtrisé les rouages. Mais cela ne suffit pas pour trouver le succès commercial. Il a su profiter de manière optimale de ses privilèges en développant un sens aiguë des affaires et de l’entreprise. Selon moi, Tesson n’est pas un bon écrivain mais c’est assurément un très bon homme d’affaire. Sa place serait plus légitime à l’assemblée du Medef qu’au Printemps des poètes. Il a mérité sa place parmi les grands « écrivains médiatiques » qui bénéficient d’une image de marque. Réussir à imposer sa marque, imprimer son image, c’est rare et c’est ce qu’ont réussi à faire les Houellebecq, Nothomb, Beigbeder, Moix, BHL, Onfray, Matzneff, etc. En général, ce sont de mauvais auteurs, mais ce n’est pas automatique.

La tribune, quant à elle (ce n’est pas une petition mais une tribune) n’a rien de scandaleux, et ne demande en rien l’effacement d’un auteur. Il n’y est pas exprimé de haine ni de mépris. Elle n’est sans doute pas écrite comme je l’aurais écrite. D’ailleurs, il ne me serait jamais venu à l’esprit de lancer une telle tribune. Je l’ai signée et je la relaie car je soutiens ceux qui veulent faire déciller les yeux des gens exposés aux médias de masse. Quand on vous assène des centaines de fois, sur toutes les chaines, que Tesson est un génial vagabond, que Houellebecq est un génial visionnaire, que Nothomb est une géniale excentrique, il est normal qu’on se laisse influencer.

Allemagne, pays de vieux et d’étrangers

Il suffit de rester une période moyenne en Allemagne pour se rendre compte que la plupart des personnes avec qui vous avez à faire n’est pas allemande.

Dans les magasins, les administrations, les transports, tout le monde parle polonais, turc ou italien avant de s’adresser à vous en allemand.

J’ai déjà parlé de la vieillesse des populations allemandes dans les quartiers residentiels. Et vraiment, jour après jour, en tout cas dans une première année passée partiellement en Allemagne, l’impression qui s’impose à moi est celle d’un pays qui ne pourrait pas survivre sans une immigration soutenue.

Et c’est le moment que l’éternel racisme a choisi pour réapparaître.

Manifestation agricole

Depuis la Bibliothèque Nationale de Bavière, 8 janvier 2024

Ce matin, dès potron-minet, de nombreux tracteurs et autres engins roulants prenaient place sur une avenue importante de Munich.

Moi je me rendais à la Bibliothèque pour explorer leur salle des périodiques et emprunter quelques livres que j’avais réservés sur le site de l’institution.

À mon grand dépit, je ne saurais dire avec précision la raison exacte de cette manifestation du monde agricole. Par crainte d’être bloqué au centre ville, j’ai pris le métro au bout de quelques heures seulement.

Bilan statistique de 2023

2023 fut une année de progression pour la Précarité du sage car le blog, ayant dû repartir de zéro lors du changement d’adresse survenu en 2019, n’a pas encore atteint son rythme de croisière et se trouve encore, si l’on peut s’exprimer ainsi, en convalescence.

La production régulière de contenu n’a repris qu’en 2021 après un ralentissement radical de cinq ans. Le blog est donc dans sa deuxième vie et n’est pas reférencé sur les moteurs de recherche comme dans les années 2010. De plus, les usagers d’internet se sont detournés des blogs pour regarder des vidéos, faire des tweets et scroller sur les réseaux sociaux.

Dans ce contexte défavorables, les chiffres de 2023 sont intéressants. Le chiffre qui me tient le plus à cœur est celui qui dénombre les visiteurs uniques : plus de 10 000 personnes se sont connectées cette année à la Précarité du sage. C’est peu par rapport à des images qui font des millions de vues, mais c’est beaucoup par rapport au nombre de lecteurs des livres publiés par les plus grands éditeurs.

En moyenne, un « visiteur » regarde deux billets. Cela fait un équilibre entre les fidèles lecteurs qui suivent ce blog et les gens qui y atterrissent par erreur et en repartent aussitôt.

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La Précarité du sage

Les commentaires se sont réduits comme peau de chagrin, preuve que la vie est ailleurs. Au demeurant je vois là une corrélation avec l’abandon de nombreux blogs que je suivais dans les années 2000. Souvenez-vous de la richesse qui s’exprimait entre Neige, Ebolavir, Ben, et plein d’autres comparses. Je regrette tellement qu’ils aient cessé d’écrire et de photographier. Comme s’il y avait dans la vie des choses plus importantes à faire.

Solution pour trouver des professeurs dans vos écoles, vos collèges et vos lycées : logez-les

Ma première expérience d’enseignement de la philosophie a eu lieu en 1995, dans le lycée privé Saint-Joseph, à Thônes (Haute-Savoie). J’étais étudiant à l’université Lyon 3, en maîtrise ou en DEA, très content de décrocher cette opportunité qui fut extrêmement positive pour tout le monde : une lettre de référence manuscrite du proviseur témoigne de la satisfaction de ce dernier quant à mon service dans son établissement (on écrivait encore souvent les courriers officiels à la main.)

Aujourd’hui, dans la France entière, les gens se plaignent que leurs enfants n’ont pas de professeurs dans telle et telle discipline. Ils attendent les bras croisés.

La France compte beaucoup de professeurs précaires, compétents et énergiques, mais qui ne peuvent pas enseigner dans ces endroits dispersés dans la France entière. Pourquoi ? Parce qu’ils habitent ailleurs et que la mobilité coûte cher.

Il faut donc proposer des logements gratuits, agrémenté d’accès à la cantine. Comment croyez-vous que j’aie pu enseigner à Thônes en 1995, alors que je payais le loyer d’un studio à Lyon ? Le lycée fournissait une cellule de moine, le petit-déjeuner et le déjeuner à la cantine. Je jeûnais le soir et ainsi je ne dépensais rien. Seulement à ces conditions l’établissement pouvait assurer le remplacement des professeurs absents.

Remuez-vous, décroisez-vous les bras et offrez des chambres pour loger vos profs, et vous verrez débarquer des milliers de volontaires prêts à se rendre dans vos trous perdus pour enseigner à vos enfants en perdition.

Le Temps gagné, de Raphaël Enthoven

Je suis entré dans l’écriture par la voie trompeuse des compliments pour enfants doués.

Raphaël Enthoven, Le temps gagné, p. 197.

Publié aux éditions de L’Observatoire en 2020, l’autobiographie du pittoresque philosophe médiatique est intéressante car l’auteur y essaie d’être honnête. Il a la lucidité d’admettre que son œuvre ne débordera pas les capacités d’un bon élève qui reçoit des satisfecits. Le Temps gagné confirme cela.

Or, l’honnêteté l’oblige à se montrer sous des couleurs peu flatteuses, donc à révéler une personnalité globalement déplaisante, à laquelle le lecteur ne s’identifie jamais. Son rapport aux femmes par exemple est ignoble, non parce qu’il couche avec elles sans amour, mais parce qu’il croit faire de bonnes actions en agissant de la sorte :

C’est comme ça, à force de dire oui à tout, qu’en Don Juan kantien à qui plaire suffirait mais qui se sent le devoir de coucher j’ai joué un rôle capital dans la vie de femmes qui avaient peu d’importance pour moi. C’est même comme ça que je me suis marié. Pourtant, je n’en avais pas très envie.

Ibid., (p. 367).

Alors évidemment, c’est souvent ennuyeux à lire, mais ce n’est pas de la seule faute de Raphaël Enthoven. D’abord ce n’est pas de sa faute s’il est un individu plutôt ennuyeux et fat. Ensuite l’éditeur aurait pu faire un travail de relecture et un effort d’édition un peu plus soutenu. Il ne faut donc pas blâmer le seul Enthoven pour la médiocrité relative du Temps gagné.

Par ailleurs, il y a des passages qui méritent d’être lus.

Une scène d’humiliation ouvre le livre : son beau-père ne se borne pas à lui infliger des sévices corporelles, il se moque aussi de lui intellectuellement. C’est le petit plus de la grande bourgeoisie parisienne. Le petit Raphaël se vante devant un copain d’avoir lu Les Frères Karamazov. Le beau-père entend cette vantardise et, pour confondre le petit prétentieux, lui demande comment s’appellent les frères du roman de Dostoïevski. Incapable de répondre, le narrateur est foudroyé sur place.

Cela dit beaucoup sur la personnalité de Raphaël Enthoven, car le livre dans son ensemble est la confession d’un gros menteur, d’un imposteur qui passe sa vie à faire croire qu’il lit, qu’il connaît, qu’il réfléchit, qu’il enseigne, alors qu’en réalité il peaufine seulement des apparences et il s’imprègne d’un milieu socio-culturel privilégié. Il réussit à s’éloigner de son beau-père et à rejoindre son père éditeur, grâce à qui il mime les tics des intellos parisiens :

Je faisais pareil, je disais : « Platon, ça fait chic à la fin des disserts, n’est-ce pas ? » Ou « Le problème des heideggeriens, finalement, c’est qu’ils ont tout écrit sur du sable. » Je jouais au phénomène intéressant. (…) Devant eux, je pouvais me vanter tranquille d’avoir lu Les Frères Karamazov : ils ne l’avaient pas lu non plus.

Ibid., p. 172.

Il théorise cela en rappelant que son propre père lui a appris à « gagner du temps », d’où le titre du livre.

Gagne du temps, disait papa, il faut gagner du temps… » Quitte à faire semblant. (…) Commence par la fin. Gagne du temps. Au péril de ta modestie. Décrète le talent d’un tel – ou bien son infamie. Résume un livre en une phrase et jubile de tutoyer les génies.

Ibid., p. 193.

On reconnaît bien là le Raphaël Enthoven apparaissant à la télévision, arbitre des élégances et jubilant de s’écouter parler.

Un aveuglement social

Lisez cette citation exquise, qui explique à elle seule l’intérêt sociologique de lire ce récit :

Nous étions en 1995, en pleines grèves inutiles, qui n’auraient aucune incidence sur ma vie car je n’habitais pas loin de l’Ecole, et je me déplaçais à vélo.

Ibid.,p. 411.

Les grèves de 1995 furent très utiles pour la société française. Il faut vraiment être indifférent pour ne pas s’en rendre compte. Mais comme il cite Bourdieu quelques lignes plus loin, on suppose qu’il joue au sale fils à papa avec son lecteur marxiste. Il manie l’ironie car il se sait scruté :

Moi qui, en 1990, étais déjà macronien, atlantiste et futur partisan de la guerre du Golfe…

Ibid., p. 277.

Il s’agit donc de l’éducation sentimentale d’un grand bourgeois parisien, mais un bourgeois qui se voit comme désargenté. Incapable de voir la réalité sociale, il se plaint depuis toujours de ne pas avoir assez. À 13 ans, il fait une crise car il veut inviter un fille au restaurant et que son père rechigne à lui donner de l’argent pour cela. Sa belle-mère lui dit qu’à son âge, on va au McDo, pas dans une pizzeria.

Moi, comme toi, lecteur, à 13 ans, je n’espérais même pas recevoir assez d’argent pour aller au McDo. Je n’ai commencé à inviter les filles au restaurant que lorsque je gagnais ma vie.

Le narrateur, adolescent, vit chez son père mais profite d’une chambre de bonne qui a vue sur les toits de Paris, où il jouit d’une autonomie au centre de la capitale dont nous aurions tous rêvé. Et avec tout cela, le philosophe devenu quadragénaire ne voit toujours pas son statut de privilégié. Comme Sylvain Tesson qui joue à l’ermite dans une villa lacustre, Enthoven médite sur l’argent qu’il n’a jamais eu :

Parce que je mettais du parfum et que je portais des vêtements de marque, les filles venaient chez moi en pensant aller dans un palais, et elles se retrouvaient dans une chambre de bonne où (avec leur consentement) un adolescent affamé leur mangeait le cul. (…) on m’a toujours attribué des moyens que je n’avais pas.

Ibid., p. 266.

On t’attribue, cher Raphaël, les moyens que tu déclares : à 14 ans, tu avais une chambre à toi où tu pouvais explorer ta sexualité tranquillement, tout en portant du parfum et des vêtements neufs. Nous tous, sais-tu, n’avons pu avoir ce luxe qu’après l’âge de 18 ou 19 ans. Les gens normaux n’ont aucun lieu pour explorer leur sexualité.

Un roman à clés : BHL, Onfray et les autres

On reconnaît facilement quelques personnes parce qu’ils sont célèbres. Par exemple, on comprend vite que Faustine est probablement Justine Lévy (fille de Bernard-Henri Lévy) qui a écrit son histoire avec Raphaël dans un livre à l’immense couverture médiatique.

BHL lui-même est facilement reconnaissable sous les traits du personnage Élie. Pour éviter les procès, j’imagine, il a changé les noms et il a fait d’Elie un mec qui mange beaucoup. Quand le narrateur a 17 ans, il accompagne BHL à l’École normale supérieure où l’intellectuel star donne une conférence sur la guerre en Bosnie. Comme les étudiants rient du ridicule de BHL, Enthoven les décrit avec les habituels termes depréciatifs de « meute », de « barbares », de « hyènes ».

Dans un même chapitre, il nous parle de Michel Onfray et de Justine Lévy. Un chapitre bizarrement construit. Le narrateur rejoint Michel Onfray, à qui il donne le nom d’Octave Blanco, à un vernissage. Il y va avec son amoureuse « Faustine » parce qu’il n’a rien à lui dire. Il juge la fille de BHL de manière peu généreuse : « Elle n’était pas vraiment jolie mais elle avait des joues » (p. 337). Onfray, lui, ne sort pas d’un pur rôle mondain. Ils boivent une coupette de champagne,ne se disent rien de spécial, puis le narrateur retourne à Faustine et lui déclare son amour. Résultat troublant : « Nous étions sur le point de passer – sans raison, par peur – les huit années à venir agrippés l’un à l’autre » (339). Chapitre au ton camusien (je pense à l’Étranger et à ce côté « j’ai pris cette décision sans raison, sans savoir pourquoi… ») mais qui n’a pas sa place dans un récit qui se prétend proustien et explicatif des intermittences du cœur.

Il n’a pas plus d’émotion quand sa compagne est enceinte, ni même quand elle avorte. Ce qui excite vraiment Enthoven, ce qu’il tient à nous raconter, c’est son parcours scolaire. Il raconte par le menu ses classes de 4e, de seconde, de première, il parle de ses lycées. On s’en fout mais lui semble fasciné par ces détails de scolarité. Il se souvient des noms de ses professeurs, ce qui indique quelque chose de sa personnalité, mais quoi ?.

En revanche, il est normal qu’il insiste sur les épreuves scolaires qui déterminent la sélection de l’élite de la nation. La distinction et la production de l’elite est un phénomène qui mérite d’être étudié. Sa réussite au concours de l’ENS, son échec à l’agrégation de philosophie, sa deuxième tentative soldée par une réussite.

On n’apprendra pas grand-chose de philosophique, mais pour vous faire « gagner du temps », sachez que les pages que l’auteur a crues les plus croustillantes, il les a mises à la toute fin. Il s’agit de son histoire avec Carla Bruni, sa manière de tromper Justine Lévy, et sa méthode pour embobiner BHL. Le chapitre où il jure à BHL qu’il n’a jamais couché avec Carla, que tout cela n’est qu’une rumeur, est drôle à lire.

La conclusion est longue, et plus encore que tout le livre, nombriliste à un point de gêne que je n’avais pas encore expérimenté dans l’exercice de la lecture :

– Raphaël…

– Oui ?

Fin

Ibid., p. 523.

Ce sont les derniers mots du récit. Finir un livre sur son propre prénom et sur un oui que l’auteur voudrait nietzchéen, le héros qui dit enfin oui à la vie, c’est un peu trop de narcissisme pour le sage précaire qui, pourtant, peut en remontrer dans cette discipline. Sans doute, Enthoven s’est projeté dans un futur incertain où les historiens chercheront à comprendre notre époque où un président met ses initiales comme nom de parti, son nom comme seul programme. Cette époque, Raphaël concourt pour en être l’écrivain.

Raphaël Enthoven, prof de philo sans élèves

La Précarité du sage comprend parmi ses missions d’opérer une veille philosophique. La France étant un des rares pays où la philosophie conserve une espèce de prestige, le paysage médiatique est régulièrement parcouru par des gens que l’on désigne comme « philosophes ». Il nous revient d’evaluer leur pertinence et leur utilité sociale. Raphaël Enthoven est de ceux-là, qui bénéficie d’un taux d’invitations dans les médias incommensurable à sa productivité intellectuelle. Il est invité pour un oui ou pour un non, qu’il ait ou non une « actualité » (un truc à vendre).

Je suis allé voir ses nombreux livres grâce à ma fréquentation des grandes bibliothèques. Ils consistent tous en des trancriptions de ses émissions de radio, ou des collections de ses chroniques. Comme personne n’achète ni ne lit ces pages, il est clair qu’Enthoven se sert de l’industrie livresque pour avoir « une actualité » toute l’année, afin de donner un prétexte à l’industrie médiatique pour l’inviter sur les plateaux télé.

L’importance la plus manifeste de la pensée d’Enthoven est d’avoir rencontré des personnalités du tout Paris et d’avoir inspiré par sa seule présence des œuvres considérables. Exemples.

Raphaël Enthoven est le fils d’un éditeur important de la maison Grasset, grâce à quoi les éditeurs l’accueillent les bras ouverts. Il est l’ancien mari de la fille de BHL, Justine Lévy, qui tira de son histoire avec le philosophe le livre autobiographique Rien de grave. En même temps qu’il vivait avec Justine, il fut l’amant notamment de la future première dame Carla Bruni, qui écrivit à son propos la chanson Raphaël.

Il manquait son témoignage à lui, ce qui fut fait en 2020, avec l’épais volume de ses mémoires, Le Temps gagné (Les éditions de L’Observatoire, 525 pages). Un livre que je recommande car il offre une plongée honnête dans la grande bourgeoisie culturelle parisienne. On y voit que les privilèges ne rendent ni heureux ni intelligents. Ils aident, et c’est bien normal, à intégrer les dispositifs sélectifs de la reconnaissance sociale.

Enthoven nous explique comment il est devenu prof de philo, mais sans exercer la profession de prof de philo. Il n’a pas d’élèves et n’en aura jamais. Son but est d’avoir l’appellation « prof de philo » pour être invité à parler, et pour gagner sa vie comme homme médiatique.