Allemagne, pays de vieux et d’étrangers

Il suffit de rester une période moyenne en Allemagne pour se rendre compte que la plupart des personnes avec qui vous avez à faire n’est pas allemande.

Dans les magasins, les administrations, les transports, tout le monde parle polonais, turc ou italien avant de s’adresser à vous en allemand.

J’ai déjà parlé de la vieillesse des populations allemandes dans les quartiers residentiels. Et vraiment, jour après jour, en tout cas dans une première année passée partiellement en Allemagne, l’impression qui s’impose à moi est celle d’un pays qui ne pourrait pas survivre sans une immigration soutenue.

Et c’est le moment que l’éternel racisme a choisi pour réapparaître.

Manifestation agricole

Depuis la Bibliothèque Nationale de Bavière, 8 janvier 2024

Ce matin, dès potron-minet, de nombreux tracteurs et autres engins roulants prenaient place sur une avenue importante de Munich.

Moi je me rendais à la Bibliothèque pour explorer leur salle des périodiques et emprunter quelques livres que j’avais réservés sur le site de l’institution.

À mon grand dépit, je ne saurais dire avec précision la raison exacte de cette manifestation du monde agricole. Par crainte d’être bloqué au centre ville, j’ai pris le métro au bout de quelques heures seulement.

Bilan statistique de 2023

2023 fut une année de progression pour la Précarité du sage car le blog, ayant dû repartir de zéro lors du changement d’adresse survenu en 2019, n’a pas encore atteint son rythme de croisière et se trouve encore, si l’on peut s’exprimer ainsi, en convalescence.

La production régulière de contenu n’a repris qu’en 2021 après un ralentissement radical de cinq ans. Le blog est donc dans sa deuxième vie et n’est pas reférencé sur les moteurs de recherche comme dans les années 2010. De plus, les usagers d’internet se sont detournés des blogs pour regarder des vidéos, faire des tweets et scroller sur les réseaux sociaux.

Dans ce contexte défavorables, les chiffres de 2023 sont intéressants. Le chiffre qui me tient le plus à cœur est celui qui dénombre les visiteurs uniques : plus de 10 000 personnes se sont connectées cette année à la Précarité du sage. C’est peu par rapport à des images qui font des millions de vues, mais c’est beaucoup par rapport au nombre de lecteurs des livres publiés par les plus grands éditeurs.

En moyenne, un « visiteur » regarde deux billets. Cela fait un équilibre entre les fidèles lecteurs qui suivent ce blog et les gens qui y atterrissent par erreur et en repartent aussitôt.

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La Précarité du sage

Les commentaires se sont réduits comme peau de chagrin, preuve que la vie est ailleurs. Au demeurant je vois là une corrélation avec l’abandon de nombreux blogs que je suivais dans les années 2000. Souvenez-vous de la richesse qui s’exprimait entre Neige, Ebolavir, Ben, et plein d’autres comparses. Je regrette tellement qu’ils aient cessé d’écrire et de photographier. Comme s’il y avait dans la vie des choses plus importantes à faire.

Solution pour trouver des professeurs dans vos écoles, vos collèges et vos lycées : logez-les

Ma première expérience d’enseignement de la philosophie a eu lieu en 1995, dans le lycée privé Saint-Joseph, à Thônes (Haute-Savoie). J’étais étudiant à l’université Lyon 3, en maîtrise ou en DEA, très content de décrocher cette opportunité qui fut extrêmement positive pour tout le monde : une lettre de référence manuscrite du proviseur témoigne de la satisfaction de ce dernier quant à mon service dans son établissement (on écrivait encore souvent les courriers officiels à la main.)

Aujourd’hui, dans la France entière, les gens se plaignent que leurs enfants n’ont pas de professeurs dans telle et telle discipline. Ils attendent les bras croisés.

La France compte beaucoup de professeurs précaires, compétents et énergiques, mais qui ne peuvent pas enseigner dans ces endroits dispersés dans la France entière. Pourquoi ? Parce qu’ils habitent ailleurs et que la mobilité coûte cher.

Il faut donc proposer des logements gratuits, agrémenté d’accès à la cantine. Comment croyez-vous que j’aie pu enseigner à Thônes en 1995, alors que je payais le loyer d’un studio à Lyon ? Le lycée fournissait une cellule de moine, le petit-déjeuner et le déjeuner à la cantine. Je jeûnais le soir et ainsi je ne dépensais rien. Seulement à ces conditions l’établissement pouvait assurer le remplacement des professeurs absents.

Remuez-vous, décroisez-vous les bras et offrez des chambres pour loger vos profs, et vous verrez débarquer des milliers de volontaires prêts à se rendre dans vos trous perdus pour enseigner à vos enfants en perdition.

Le Temps gagné, de Raphaël Enthoven

Je suis entré dans l’écriture par la voie trompeuse des compliments pour enfants doués.

Raphaël Enthoven, Le temps gagné, p. 197.

Publié aux éditions de L’Observatoire en 2020, l’autobiographie du pittoresque philosophe médiatique est intéressante car l’auteur y essaie d’être honnête. Il a la lucidité d’admettre que son œuvre ne débordera pas les capacités d’un bon élève qui reçoit des satisfecits. Le Temps gagné confirme cela.

Or, l’honnêteté l’oblige à se montrer sous des couleurs peu flatteuses, donc à révéler une personnalité globalement déplaisante, à laquelle le lecteur ne s’identifie jamais. Son rapport aux femmes par exemple est ignoble, non parce qu’il couche avec elles sans amour, mais parce qu’il croit faire de bonnes actions en agissant de la sorte :

C’est comme ça, à force de dire oui à tout, qu’en Don Juan kantien à qui plaire suffirait mais qui se sent le devoir de coucher j’ai joué un rôle capital dans la vie de femmes qui avaient peu d’importance pour moi. C’est même comme ça que je me suis marié. Pourtant, je n’en avais pas très envie.

Ibid., (p. 367).

Alors évidemment, c’est souvent ennuyeux à lire, mais ce n’est pas de la seule faute de Raphaël Enthoven. D’abord ce n’est pas de sa faute s’il est un individu plutôt ennuyeux et fat. Ensuite l’éditeur aurait pu faire un travail de relecture et un effort d’édition un peu plus soutenu. Il ne faut donc pas blâmer le seul Enthoven pour la médiocrité relative du Temps gagné.

Par ailleurs, il y a des passages qui méritent d’être lus.

Une scène d’humiliation ouvre le livre : son beau-père ne se borne pas à lui infliger des sévices corporelles, il se moque aussi de lui intellectuellement. C’est le petit plus de la grande bourgeoisie parisienne. Le petit Raphaël se vante devant un copain d’avoir lu Les Frères Karamazov. Le beau-père entend cette vantardise et, pour confondre le petit prétentieux, lui demande comment s’appellent les frères du roman de Dostoïevski. Incapable de répondre, le narrateur est foudroyé sur place.

Cela dit beaucoup sur la personnalité de Raphaël Enthoven, car le livre dans son ensemble est la confession d’un gros menteur, d’un imposteur qui passe sa vie à faire croire qu’il lit, qu’il connaît, qu’il réfléchit, qu’il enseigne, alors qu’en réalité il peaufine seulement des apparences et il s’imprègne d’un milieu socio-culturel privilégié. Il réussit à s’éloigner de son beau-père et à rejoindre son père éditeur, grâce à qui il mime les tics des intellos parisiens :

Je faisais pareil, je disais : « Platon, ça fait chic à la fin des disserts, n’est-ce pas ? » Ou « Le problème des heideggeriens, finalement, c’est qu’ils ont tout écrit sur du sable. » Je jouais au phénomène intéressant. (…) Devant eux, je pouvais me vanter tranquille d’avoir lu Les Frères Karamazov : ils ne l’avaient pas lu non plus.

Ibid., p. 172.

Il théorise cela en rappelant que son propre père lui a appris à « gagner du temps », d’où le titre du livre.

Gagne du temps, disait papa, il faut gagner du temps… » Quitte à faire semblant. (…) Commence par la fin. Gagne du temps. Au péril de ta modestie. Décrète le talent d’un tel – ou bien son infamie. Résume un livre en une phrase et jubile de tutoyer les génies.

Ibid., p. 193.

On reconnaît bien là le Raphaël Enthoven apparaissant à la télévision, arbitre des élégances et jubilant de s’écouter parler.

Un aveuglement social

Lisez cette citation exquise, qui explique à elle seule l’intérêt sociologique de lire ce récit :

Nous étions en 1995, en pleines grèves inutiles, qui n’auraient aucune incidence sur ma vie car je n’habitais pas loin de l’Ecole, et je me déplaçais à vélo.

Ibid.,p. 411.

Les grèves de 1995 furent très utiles pour la société française. Il faut vraiment être indifférent pour ne pas s’en rendre compte. Mais comme il cite Bourdieu quelques lignes plus loin, on suppose qu’il joue au sale fils à papa avec son lecteur marxiste. Il manie l’ironie car il se sait scruté :

Moi qui, en 1990, étais déjà macronien, atlantiste et futur partisan de la guerre du Golfe…

Ibid., p. 277.

Il s’agit donc de l’éducation sentimentale d’un grand bourgeois parisien, mais un bourgeois qui se voit comme désargenté. Incapable de voir la réalité sociale, il se plaint depuis toujours de ne pas avoir assez. À 13 ans, il fait une crise car il veut inviter un fille au restaurant et que son père rechigne à lui donner de l’argent pour cela. Sa belle-mère lui dit qu’à son âge, on va au McDo, pas dans une pizzeria.

Moi, comme toi, lecteur, à 13 ans, je n’espérais même pas recevoir assez d’argent pour aller au McDo. Je n’ai commencé à inviter les filles au restaurant que lorsque je gagnais ma vie.

Le narrateur, adolescent, vit chez son père mais profite d’une chambre de bonne qui a vue sur les toits de Paris, où il jouit d’une autonomie au centre de la capitale dont nous aurions tous rêvé. Et avec tout cela, le philosophe devenu quadragénaire ne voit toujours pas son statut de privilégié. Comme Sylvain Tesson qui joue à l’ermite dans une villa lacustre, Enthoven médite sur l’argent qu’il n’a jamais eu :

Parce que je mettais du parfum et que je portais des vêtements de marque, les filles venaient chez moi en pensant aller dans un palais, et elles se retrouvaient dans une chambre de bonne où (avec leur consentement) un adolescent affamé leur mangeait le cul. (…) on m’a toujours attribué des moyens que je n’avais pas.

Ibid., p. 266.

On t’attribue, cher Raphaël, les moyens que tu déclares : à 14 ans, tu avais une chambre à toi où tu pouvais explorer ta sexualité tranquillement, tout en portant du parfum et des vêtements neufs. Nous tous, sais-tu, n’avons pu avoir ce luxe qu’après l’âge de 18 ou 19 ans. Les gens normaux n’ont aucun lieu pour explorer leur sexualité.

Un roman à clés : BHL, Onfray et les autres

On reconnaît facilement quelques personnes parce qu’ils sont célèbres. Par exemple, on comprend vite que Faustine est probablement Justine Lévy (fille de Bernard-Henri Lévy) qui a écrit son histoire avec Raphaël dans un livre à l’immense couverture médiatique.

BHL lui-même est facilement reconnaissable sous les traits du personnage Élie. Pour éviter les procès, j’imagine, il a changé les noms et il a fait d’Elie un mec qui mange beaucoup. Quand le narrateur a 17 ans, il accompagne BHL à l’École normale supérieure où l’intellectuel star donne une conférence sur la guerre en Bosnie. Comme les étudiants rient du ridicule de BHL, Enthoven les décrit avec les habituels termes depréciatifs de « meute », de « barbares », de « hyènes ».

Dans un même chapitre, il nous parle de Michel Onfray et de Justine Lévy. Un chapitre bizarrement construit. Le narrateur rejoint Michel Onfray, à qui il donne le nom d’Octave Blanco, à un vernissage. Il y va avec son amoureuse « Faustine » parce qu’il n’a rien à lui dire. Il juge la fille de BHL de manière peu généreuse : « Elle n’était pas vraiment jolie mais elle avait des joues » (p. 337). Onfray, lui, ne sort pas d’un pur rôle mondain. Ils boivent une coupette de champagne,ne se disent rien de spécial, puis le narrateur retourne à Faustine et lui déclare son amour. Résultat troublant : « Nous étions sur le point de passer – sans raison, par peur – les huit années à venir agrippés l’un à l’autre » (339). Chapitre au ton camusien (je pense à l’Étranger et à ce côté « j’ai pris cette décision sans raison, sans savoir pourquoi… ») mais qui n’a pas sa place dans un récit qui se prétend proustien et explicatif des intermittences du cœur.

Il n’a pas plus d’émotion quand sa compagne est enceinte, ni même quand elle avorte. Ce qui excite vraiment Enthoven, ce qu’il tient à nous raconter, c’est son parcours scolaire. Il raconte par le menu ses classes de 4e, de seconde, de première, il parle de ses lycées. On s’en fout mais lui semble fasciné par ces détails de scolarité. Il se souvient des noms de ses professeurs, ce qui indique quelque chose de sa personnalité, mais quoi ?.

En revanche, il est normal qu’il insiste sur les épreuves scolaires qui déterminent la sélection de l’élite de la nation. La distinction et la production de l’elite est un phénomène qui mérite d’être étudié. Sa réussite au concours de l’ENS, son échec à l’agrégation de philosophie, sa deuxième tentative soldée par une réussite.

On n’apprendra pas grand-chose de philosophique, mais pour vous faire « gagner du temps », sachez que les pages que l’auteur a crues les plus croustillantes, il les a mises à la toute fin. Il s’agit de son histoire avec Carla Bruni, sa manière de tromper Justine Lévy, et sa méthode pour embobiner BHL. Le chapitre où il jure à BHL qu’il n’a jamais couché avec Carla, que tout cela n’est qu’une rumeur, est drôle à lire.

La conclusion est longue, et plus encore que tout le livre, nombriliste à un point de gêne que je n’avais pas encore expérimenté dans l’exercice de la lecture :

– Raphaël…

– Oui ?

Fin

Ibid., p. 523.

Ce sont les derniers mots du récit. Finir un livre sur son propre prénom et sur un oui que l’auteur voudrait nietzchéen, le héros qui dit enfin oui à la vie, c’est un peu trop de narcissisme pour le sage précaire qui, pourtant, peut en remontrer dans cette discipline. Sans doute, Enthoven s’est projeté dans un futur incertain où les historiens chercheront à comprendre notre époque où un président met ses initiales comme nom de parti, son nom comme seul programme. Cette époque, Raphaël concourt pour en être l’écrivain.

Raphaël Enthoven, prof de philo sans élèves

La Précarité du sage comprend parmi ses missions d’opérer une veille philosophique. La France étant un des rares pays où la philosophie conserve une espèce de prestige, le paysage médiatique est régulièrement parcouru par des gens que l’on désigne comme « philosophes ». Il nous revient d’evaluer leur pertinence et leur utilité sociale. Raphaël Enthoven est de ceux-là, qui bénéficie d’un taux d’invitations dans les médias incommensurable à sa productivité intellectuelle. Il est invité pour un oui ou pour un non, qu’il ait ou non une « actualité » (un truc à vendre).

Je suis allé voir ses nombreux livres grâce à ma fréquentation des grandes bibliothèques. Ils consistent tous en des trancriptions de ses émissions de radio, ou des collections de ses chroniques. Comme personne n’achète ni ne lit ces pages, il est clair qu’Enthoven se sert de l’industrie livresque pour avoir « une actualité » toute l’année, afin de donner un prétexte à l’industrie médiatique pour l’inviter sur les plateaux télé.

L’importance la plus manifeste de la pensée d’Enthoven est d’avoir rencontré des personnalités du tout Paris et d’avoir inspiré par sa seule présence des œuvres considérables. Exemples.

Raphaël Enthoven est le fils d’un éditeur important de la maison Grasset, grâce à quoi les éditeurs l’accueillent les bras ouverts. Il est l’ancien mari de la fille de BHL, Justine Lévy, qui tira de son histoire avec le philosophe le livre autobiographique Rien de grave. En même temps qu’il vivait avec Justine, il fut l’amant notamment de la future première dame Carla Bruni, qui écrivit à son propos la chanson Raphaël.

Il manquait son témoignage à lui, ce qui fut fait en 2020, avec l’épais volume de ses mémoires, Le Temps gagné (Les éditions de L’Observatoire, 525 pages). Un livre que je recommande car il offre une plongée honnête dans la grande bourgeoisie culturelle parisienne. On y voit que les privilèges ne rendent ni heureux ni intelligents. Ils aident, et c’est bien normal, à intégrer les dispositifs sélectifs de la reconnaissance sociale.

Enthoven nous explique comment il est devenu prof de philo, mais sans exercer la profession de prof de philo. Il n’a pas d’élèves et n’en aura jamais. Son but est d’avoir l’appellation « prof de philo » pour être invité à parler, et pour gagner sa vie comme homme médiatique.

Panne de voiture et promesse d’avenir

Notre voiture est tombée en panne. L’embrayage est à changer, ça nous coûtera 1700 euros. Les problèmes liés à la voiture ne semblent jamais devoir cesser.

Je me fais solennellement la promesse suivante.

La prochaine fois que je deviens riche, je m’offrirai des petits plaisirs coupables avec des bagnoles de prestige, mais seulement en location et sans jamais m’alourdir le cœur de ces véhicules diaboliques. Je promets, si j’atteins l’âge fatidique de la soixantaine, de conduire des voitures de luxe pour la frime et le cinéma, et de ne plus posséder que des vélos et des cartes de transports publics.

L’impolitesse de Proust

On croit souvent que Proust professe un mépris de classe car il se moque des « gens du peuple » dont il n’hésite pas à dire qu’ils manquent d’éducation. Mais Proust se moque bien plus férocement des grands de ce monde.

La fin du Côté des Guermantes est éclairante sur ce point. On se rappelle tous la fameuse scène des « souliers rouges » de la duchesse de Guermantes. Le narrateur et Charles Swann sont là, chez les Guermantes, pas vraiment invités, et il est clair que le couple ducal est en train de se préparer à sortir. Ils parlent de choses et d’autres et, franchement, l’ambiance n’est pas bonne. C’est alors que Swann annonce qu’il est mourant, au détour d’une conversation superficielle. Or la duchesse est en retard à un dîner en ville. Deux devoirs s’opposent. Il faut partir mais un ami aurait besoin de réconfort. Le duc presse sa femme jusqu’au moment où il voit qu’elle porte des souliers noirs avec une robe rouge.

La duchesse dit qu’ils sont trop en retard pour changer de souliers, alors le duc la rassure. On peut arriver en retard, c’est moins grave que de porter des chaussures noires avec une robe rouge.

Cette scène est censée nous faire comprendre que les aristocrates, même les plus grands, sont sans pitié et trouveront toujours du temps pour des détails vestimentaires quitte à blesser un vieil ami qui va mourir. Sècheresse du cœur.

Or, ce qui m’interpelle dans cette scène, c’est l’impolitesse conjointe du narrateur et de Charles Swann. Qu’ont-ils donc à rester là, dans le salon des Guermantes, et à demander des services, et à parler de leur maladie ? Dans la société d’où je viens, ça ne se fait pas. À leur place, j’aurais déjà déguerpi depuis longtemps.

Ce que je dis là paraît provocateur mais je vous demande de bien lire les dix dernières pages de ce volume et de me répondre : n’est-ce pas que le narrateur squatte l’appartement des Guermantes et impose sa présence de manière inappropriée ? Qu’est-ce qu’il fiche dans l’escalier, à observer les allées et venues ? N’est-il pas ridicule à épier la porte cochère ?

Et Swann, sur ces entrefaits, n’aurait-il pas dû comprendre déjà qu’il dérangeait ? Comment un homme aussi fin n’a pas compris que sa visite impromptue tombait au mauvais moment ?

De plus Proust fait dire à Swann que le tableau récemment acquis par le Duc ne peut pas être un Velasquez, comme le Duc voudrait le croire ! Excusez-moi mais ça, cette impolitesse, le sage précaire seul en est capable. Il n’y a que des rustres comme moi qui peuvent allez chez les gens pour critiquer leur décoration et annoncer qu’ils sont à l’article de la mort au moment précis où ces braves gens doivent partir.

C’est pourquoi je soutiens que Proust ne critique pas qui l’on croit. Il est infiniment plus intéressé et empathique vis-à-vis du prolétariat qu’on le dit, et moins fasciné par les têtes couronnées qu’il le prétend.

Pourquoi je suis devenu professeur

Arthur Thouroude, neveu sans peur et sans reproche du sage précaire

Je suis professeur parce que je ne sais rien faire de mieux dans la vie. Je sais faire des choses, j’ai exercé d’autres métiers, et j’en exercerai d’autres avant ma retraite, mais c’est professeur que je fais le mieux.

Je suis devenu professeur parce que mes autres emplois ne me convenaient pas vraiment. On me licenciait. Des amis m’encourageaient à devenir profs. Des amis m’ont aidé à postuler. Des amis m’ont conseillé. Mes premiers postes de profs, on me les a apportés sur un plateau, je ne pouvais pas refuser malgré le trac que je ressentais à l’époque.

Je suis resté professeur parce qu’il y a souvent des vacances qui permettent de se reposer. Une ou deux semaines de repos tous les deux ou trois mois, c’est un bon rythme, qui permet de tenir le coup.

Les motivations du sage précaire sont moins nobles que celles de son neveu Arthur. Ci-dessous la vidéo complète qu’il a envoyée chez Brut. Les lecteurs de ce blog s’apercevront bien vite que leur carrière respective ne va pas briller des mêmes feux.

Conversion monétaire de Taxi Driver

Au début du film de Martin Scorsese, Bob de Niro dit qu’en travaillant de « longues heures » il parvient à gagner 300 voire 350 dollars par semaine. Mais à combien d’euros aujourd’hui correspondent 300 dollars en 1976 ?

Je me suis basé sur une autre scène pour trouver une juste conversion. Dans un cinéma porno, le même acteur achète une barre chocolatée, une boisson gazeuse, un paquet de pop corns et encore autre chose que je n’ai pas compris. Le tout lui coûte 1,85 dollars. Aujourd’hui, en France, cette commande monterait à une dizaine d’euros, peut-être un peu moins car la scène se passe dans un quartier populaire. Disons 7 euros.

Si je multiplie 1,85 par 4, j’obtiens 7,4.

Si je multiplie 300 par 4, j’obtiens 1200.

On comprend mieux la scène et on peut s’identifier au chauffeur de taxi : il se fait 1200 euros par semaine, et c’est un super salaire quand on est dans la mouise. En tout cas, c’est un salaire suffisamment élevé pour avoir envie de le clamer, de le mentionner dans un film.

Pour le reste de Taxi Driver, que l’on peut visionner avant d’aller voir le dernier Scorsese au cinéma, procéder de la même manière et multiplier par quatre tous les montants en dollars que vous entendez.