Le ménage à trois des artistes munichois

Franz Marc, Deux femmes sur la montagne, 1908

Les deux femmes représentées sur cette esquisse faite à Munich ne sont pas choisies au hasard. Le peintre était amoureux d’elles, elles l’amaient en retour, et les trois connaissaient les sentiments de tous. Ils se sont mariés l’un avec l’autre, à tour de rôle. Ils formaient un trio amoureux et créatif qui n’étaient pas complètement étranger aux mœurs des Européens progressistes de la belle époque.

Les deux femmes étaient plus âgées que l’homme et cela ne dérangeait personne. Maria avait quatre ans de plus que Franz mais ils ne pouvaient pas se marier car Franz était déjà marié à Marie Schnür, de treize ans son aînée. Cette dernière avait déjà un enfant qu’elle avait eu à Paris, fruit de la vie de Bohème des jeunes Européens.

C’est peut-être pour adopter cet enfant conçu à Paris que Franz se maria avec Maria. On ne sait rien de cela car il ne reste pas grand chose de cette relation.

Les trois protagonistes de cette histoire étaient peintres et très influencés par les impressionnistes qui révolutionnaient l’art depuis trente ans en France. Ils cherchaient la bonne recette pour vivre en adéquation avec leur spiritualité, la modernité, les problèmes et les désirs de leur temps. Quand ils ne peignaient pas, ils montaient des coopératives socialistes, quand ils ne se caressaient pas en pleine nature, ils créaient des collectifs d’artistes tels que le Blaue Reiter à Munich.

Marie Schnür, Maria Marc et Franz Marc, en détente relative pendant l’été 1906.

Ce monde d’espoir, de crises et de créativité était précaire. La guerre de 14-18 approchait et Franz n’a rien fait pour l’éviter. Il est mort en soldat sur le sol français dont il a tellement aimé la culture d’avant-garde. Dans ses carnets de tranchée, des dizaines de chefs d’œuvres griffonnés, dans lesquels transparait la passion de Franz pour l’art, et ses tentatives inlassables de comprendre le monde par des mouvements de crayon.

Sa deuxième épouse, Maria Franck, a survécu dans ce village de Bavière où ils expérimentaient l’amour libre et naturiste, pour s’éteindre à près de 80 ans.

Sa première épouse en revanche, Marie Schnür, on ne sait pas ce qu’elle est devenue, et on a perdu toute trace de son enfant. Apparemment, elle a mal vécu ce « ménage à trois », et elle semble avoir mis un terme à sa carrière artistique peu après la guerre. Je pense, pour ma part, qu’elle a changé de nom et d’identité. Comme elle vient d’une famille riche et protestante de Cobourg, sa vie dissolue faisait mauvais genre et il fallait tout dissimuler pour espérer une fin de vie respectable. Si elle était morte avec cette identité connue de Marie Schnür, les historiens auraient retracer la trame de son existence.

Franz Marc, Nu avec chat, 1910

Qu’il ne faut jamais écouter ceux qui ont réussi

Demander à ceux qui sont devenus célèbres comment faire pour devenir célèbre, ils vous disent toujours les mêmes et vous donnent des conseils désastreux : il faut croire en ses rêves même si ces rêves sont communs, il faut toujours y croire, il faut quitter l’école car on n’y apprend rien. « Le secret, dit un fameux basketteur, c’est de ne pas avoir de plan B ».

Cela est désastreux car il n’y a pas de place pour tous ceux qui en veulent. Prenez le football et tous les sports professionnels. On sait combien de personnes peuvent accéder au haut niveau. On sait donc que l’immense majorité de ceux qui tentent leur chance ont échoué ou vont échouer.

Ceux qui ont reussi ont une tendance naturelle à penser qu’ils l’ont mérité, que la chance et le hasard n’y sont pour rien, et donc ils disent des inepties fondées sur le fait qu’eux ont réussi sans avoir plus talent que d’autres, ni sans avoir travaillé davantage. Ils occultent le facteur chance dans la réussite car ils l’ignorent, et ils l’ignorent car justement l’argent leur est tombé dessus.

Même les joueurs de casino et les rares gagnants du Loto finissent par trouver qu’ils méritent leurs gains.

Il est donc impératif de suivre les conseils des losers et de la sagesse précaire. Jeunes gens qui rêvez d’être une star, jous n’y parviendrez pas, alors prévoyez tout de suite un plan B. Travaillez votre musique, votre football et vos vidéos Tik-Tok. Travaillez mais ne croyez pas en vos rêves. Vos rêves sont cons comme la lune. Travaillez et si vous avez de la chance, alors peut-être recevrez-vous quelques gratifications.

Mais n’oubliez jamais que, statistiquement, vous n’avez aucune chance de réussir.

Le malaise des internationaux en Allemagne

Les journalistes allemands rapportent que de plus en plus d’experts venus d’ailleurs font leurs bagages et retournent d’où ils viennent. Que ce soit des scientifiques allemands voulant renouer avec leurs racines ou des chauffeurs de taxi mexicains, ils se heurtent à des conditions de vie et de travail inacceptables en comparaison de ce qu’ils ont connu ailleurs.

Les journaux s’inquiètent de cet état de fait car l’économie allemande, même en récession, a un besoin vital de main d’oeuvre étrangère, à tous les niveaux de la vie active. Des ingénieurs jusqu’aux aides soignantes, le pays vit sous perfusion de l’immigration.

On pourrait croire que ce serait plus facile pour les Allemands qui, comme le sage précaire, se sont expatriés et voudraient revenir dans la mère-patrie. Hélas, c’est tout aussi dur pour eux et ils préfèrent renoncer. Der Spiegel, le célèbre hebdomadaire d’actualité, rappelle que depuis vingt ans, il y a chaque année plus d’Allemands qui partent que d’Allemands qui reviennent.

Pourtant, autant que je puisse en juger, la qualité de vie en Bavière est excellente. On mange bien, les villes sont riches de biens culturels et artistiques qui remplissent avantageusement les journées, on y circule à vélo, les transports publics sont efficaces…

La Précarité du sage va encore devoir mouiller la chemise pour découvrir le fin mot de l’histoire.

Julia Cagé et les conseils de lecture. Une faille dans la rhétorique de nos élites

L’économiste Julia Cagé est un bon produit du système scolaire français. Dès le début de l’entretien qu’elle a accordé à Thinkerview, on sait qu’elle a fait une thèse en Amérique et qu’elle a fait une grande école en France. On ne sait pas encore laquelle.

Tout le long de l’entretien, elle parle de choses dont elle n’est pas spécialiste, mais elle se comporte avec le charme de quelqu’un qui a l’habitude de passer des oraux. Elle se dit : comment passer pour un connaisseur sur cette question alors que je n’y connais rien ? Pour le sage précaire, qui n’est spécialiste que de cela, le bullshit intelligent, la prestation de Julia Cagé est très encourageante.

Le seul gros défaut dans la roublardise de Mme Cagé se révèle à la fin de l’émission, quand elle doit pourtant répondre à la question la plus facile.

Une des questions finales des entretiens Thinkerview consiste à donner trois conseils de lecture. Franchement, c’est du pain béni pour bricoler des réponses avantageuses. Or, souvent, les intervenants sont fatigués à ce moment-là et donnent des réponses mal foutues. Même l’écrivain François Bégaudeau ne s’en est pas bien sorti et a lancé trois noms comme ça, à l’arrache, sans habiter sa réponse.

Julia Cagé est très amusante à observer dans cet exercice car elle joue le rôle qu’apparemment on enseigne dans les classes préparatoires et les grandes écoles : l’art de parler de tout avec éloquence et de paraître aussi convaincant que possible. C’est en tout ce dont se flattait l’historien Patrick Cabanel en son temps. On ne devrait pas être fier de cela, et le sage précaire n’est fier de ce talent que parce qu’il n’en a pas d’autre.

D’abord elle dit : « ouais ! » mais elle n’a pas encore les trois livres en tête.

Après un silence, elle cite un livre de Barbara Stiegler mais elle en dit juste assez pour impressionner. Elle ne l’a pas lu. Elle en a tout juste entendu parler.

Ensuite elle galère pour trouver un deuxième conseil. Elle soupire, pense à voix haute, se demande ce qu’elle a lu récemment, et rien ne vient. La honte pour une intellectuelle française. Ressaisis-toi Julia.

À court d’idées, elle lance un truc de baratineur que nous connaissons tous : « Alors là je vais vous dire, ça va vous étonner. Je vais vous faire bondir, là. » C’est génial de voir, ça nous rend les élites plus proches de nous. Tenez-vous bien, je vais vous conseiller un truc, mais c’est une dinguerie, retenez-moi ou je fais un malheur…

Elle conseille toute l’oeuvre de Hanna Arendt. Comme c’est ridicule, et pour se rattraper, elle prétend l’avoir relue récemment. Pour faire passer la pilule, elle n’a d’autre choix que d’insister, de grossir le trait : »J’ai tout relu du début à la fin », dit-elle, en vous regardant bien dans les yeux, pour s’assurer que ça passe. C’est évidemment un gros bobard. Elle en tire de pauvres idées sans grand intérêt, des choses à moitié fausses, du bla bla convenu sur Hanna Arendt, mais elle pense avoir produit son petit effet.

Son troisième conseil est un roman de Paul Auster, et là non plus elle n’est pas brillante. Bon, c’est la fin de l’émission, elle n’est clairement plus la fringante normalienne qu’elle est d’ordinaire.

À part ça j’aime bien Julia Cagé et je regarde cet entretien pour la deuxième fois, ce qui est assez dire.

Discours croisés sur les migrations : deux voies sans issue

L’histoire poignante de mon ami H. qui prend des risques pour mettre le pied en Europe remue tant d’idées et de souvenirs en moi. Les mots et les idées s’entrechoquent.

Deux discours sur la migration se font face et sont également sans avenir et sans issue. En Europe, le discours dominant est celui de l’anti-immigrationnisme qui prétend que l’immigration est la cause de nos problèmes. En France, l’extrême-droite pense et dit cela depuis 50 ans, rejointe par les partis de droite et du centre depuis leur défaite de 1988, rejointe enfin par la gauche anti-sociale dite gouvernementale, qui se vautre depuis 2001 dans un racisme renommé élégamment laïcité.

En face, c’est une position inverse qui s’impose. En Afrique, le discours omniprésent est celui de la réussite par l’émigration. Aider quelqu’un revient bien souvent à lui trouver un « contrat » ou un visa dans un pays du Golfe persique, d’Amérique ou d’Europe. Les conseils fusent du genre : apprends telle langue, forme-toi à tel métier, cela te donnera plus d’opportunité pour partir dans tel pays. C’est un véritable crève-coeur de voir tant de gens de grande qualité avoir intégré l’idée que la réussite se trouverait forcément ailleurs.

Des millions de personnes dans le grand sud sont parkés dans des centres, des prisons, des camps, aux portes des espaces européens, américains ou asiatiques perçus comme des Eldorado d’opportunités. On entend des chansons et on voit des pancartes de gens qui clament : « Laissez-nous passer », « we need to pass ».

Où la sagesse précaire se situe-t-elle dans cet embrouillamini ? Doit-elle militer pour un accueil inconditionnel de tous ceux qui le veulent ? En quoi cela serait-il humaniste et rationnel ?

Le sage précaire est gêné. Il aimerait voir les voyageurs libres de traverser les frontières mais il comprend les frayeurs et les inquiétudes des braves gens devant l’immigration. Cette inquiétude est la même partout, elle est par exemple présente en Tunisie cet été en présence de tous les subsahariens qui apparaissent dans les villes côtières.

Ce qui est insoutenable dans tout discours, c’est de réduire les Africains à une catégorie d’être humain, celui qui cherche à s’en sortir. Il faut aussi donner voix à tous ceux qui veulent juste voir du pays, sans nécessairement fuir la misère, comme le sage précaire lui-même le faisait.

Migrations

Depuis des mois, j’entends des nouvelles alarmantes de mon ami H. qui menace de prendre tous les risques et d’émigrer coûte que coûte. Il n’en peut plus de sa vie, il ne voit aucune autre issue que le départ et la clandestinité en Europe.

Nous faisons ce que nous pouvons pour le convaincre de ne pas faire de bêtises. Apparemment nous ne faisons pas tout ce que nous pouvons, ou en tout cas ce qu’il faudrait faire. Nous sommes impuissants à le raisonner. Il m’a dit la mort dans l’âme que lorsque je serai en Tunisie il serait déjà parti et qu’il serait soit en Italie, soit en pleine mer, soit mort, soit porté disparu.

C’est affolant et pourtant on ne peut pas se permettre de s’affoler. Ce qui est certain c’est qu’on ne peut pas profiter la conscience tranquille de la Tunisie, ni parler avec détachement de la culture locale. Heureusement pour nous, notre voiture est un modeste véhicule utilitaire d’une marque française, donc aux yeux même des Tunisiens, une caisse de pauvre. Avec nos vêtements sans marque, notre voiture de blaireau, nos livres en papier en lieu et place de tablettes et téléphones high tech, nos préférences pour la ferme de Ftiss plutôt que pour des logements climatisés de la côte, nous faisons plutôt pitié qu’envie.

J’espère en tout cas que nous ne participons pas trop aux jeux délétères que je vois à l’œuvre où chacun cherche à se faire passer soit pour nécessiteux soit comme roi du pétrole. De mon côté, je ne parle jamais d’argent et cela m’est aisé car je laisse Hajer s’occuper de ce délicat et encombrant sujet.

Toujours est-il que les Tunisiens sont constamment exposés à des compatriotes venant d’Europe, les poches pleines d’argent et les mains pleines de biens de consommation. Cela crée une frustration invivable. Les candidats au départ sont de plus en plus nombreux et de plus en plus désespérés. Ils sont littéralement prêts à mourir car plus les années passent plus leur situation se dégrade.

Cela résonne avec les histoires horribles, relayées par les réseaux sociaux, de clandestins subsahariens renvoyés dans le désert entre Lybie et Tunisie. On a retrouvé des femmes et des enfants morts de soif. La police les avaient reconduits à la frontière lybienne.

Les Tunisiens sont en effet affolés de voir tous ces Africains dans leurs villes. D’où viennent-ils, se demandent-ils ? Ils pensent notamment que c’est le gouvernement algérien qui les laisse passer voire les escorte jusqu’à la frontière tunisienne et leur dit débrouillez-vous.

On n’a plus de nouvelle de mon ami H.

Terminer un cours de philosophie

J’ai donné mon dernier cours de philosophie hier, 1er juin 2023. Je ne suis pas en vacances car d’autres tâches m’attendent encore. Les élèves qui le veulent pourront aussi venir en classe pour réviser le programme avec moi sous forme d’exercices pratiques, d’entraînements à la dissertation et à l’explication de texte.

Mais en cette fin de semaine, le programme de la classe terminale est bouclé. Je me faisais un point d’honneur de consacrer un cours à toutes les notions prévues dans les textes officiels, même s’il est explicitement rappelé que ces notions pouvaient apparaître de manière libre, à l’intérieur d’un cours organique. J’avais remarqué que les élèves, même et surtout ceux qui manquent d’assiduité, étaient très sensibles à cette dimension programmatique de leur cours. Ils tiennent à avoir « fait » les chapitres correspondant à ce qui est annoncé dans la première page de leur manuel. Vous êtes regardé avec suspicion si vous expliquez :

Vous avez étudié l’idée de nature sans avoir fait un chapitre sur la notion de nature. Souvenez-vous, nous en avons parlé avec l’idée d’ « état de nature » développée par Hobbes et Rousseau, et aussi avec Kant qui nous enseignait ce que la nature demandait à l’homme. Nous en avons beaucoup parlé dans notre cours sur le travail et celui sur la technique, rappelez-vous les textes d’Aristote, de Descartes, de Marx…

Leur regard silencieux en dit long. Non, le chapitre n’est pas fait.

En ce qui me concerne, j’aime mettre un point final à quelque chose, car je ritualise un peu ma vie. Je souligne par des actes symboliques les virages et les passages. Je crois avoir soigné la dernière page de mon livre Birkat al Mouz. Je trouvais beau que le récit se termine par le mot « concentration ». Dieu sait pourquoi. Pour moi, cela sonnait comme un coup de gong grave et solennel qui devait résonner longtemps dans l’âme du lecteur. Hier, j’ai donc conclu mon cours sur l’État et la dernière diapositive de mon document PowerPoint était une déclaration très auto-satisfaite :

Fin du programme. Merci à tous.

Cela a déclenché une salve d’applaudissements dans les trois classes auxquelles j’ai enseignées, alors même que j’avais eu le plus grand mal à faire respecter le calme dans des groupes d’élèves nombreux et dissipés par la fatigue. Les élèves, aux aussi, étaient satisfaits, même et surtout ceux qui n’avaient pas beaucoup participé à l’élan intellectuel de cette initiation philosophique.

Comment François Bégaudeau a perdu son emploi

Il y a mille manières de se retrouver au chômage et de belles perspectives associées à cette compétence que j’ai appelée en 2007 « Savoir perdre son emploi ». Je le dis à tous ceux qui souffrent du monde du travail et qui prétendent que leurs affaires tournent bien pour faire bonne figure : il ne faut pas avoir honte d’une période de chômage, cela ne dégrade pas l’idée que l’on se fait de vous.

Ni dissimulez pas les épisodes conflictuels que vous avez connus et qui vous ont valus de tomber malades, d’être harcelés, d’être traînés dans la boue par des cons. Cela arrive. Cela n’entache pas votre profil professionnel, car nous savons que derrière un employeur se cache parfois un être faible et méchant.

Prenez le cas de François Bégaudeau, écrivain et critique très puissant du monde littéraire d’aujourd’hui. Après la publication d’Histoire de ta bêtise, le magazine Transfuge l’a viré en essayant de le salir. Souvent dans les ruptures : il ne suffit pas de voir la personne s’éloigner, on veut en plus l’égratigner, justifier sa décision en soulignant des défauts de caractère rédhibitoires chez elle. Le patron de Transfuge n’y manque pas en nous informant que Bégaudeau n’a pas d’amis, qu’il n’est pas aimé dans le milieu, que c’est une tête de con.

Quelle bassesse d’âme de la part de ce Vincent Jaury. Pourquoi ne reste-t-il pas à sa place de directeur ? Son argument est perfide et surtout contre-productif car le lecteur et tout nouvel employeur peut facilement voir le verre à moitié plein : certes, Bégaudeau s’est engueulé avec d’autres gens, mais il a donné totale satisfaction pendant quinze ans ? 15 ans ? C’est énorme comme longévité dans une entreprise culturelle.

Personne, aujourd’hui, n’espère conserver un collaborateur au-delà de quelques années. À mes yeux, le fait que Bégaudeau soit allé au clash avec plusieurs employeurs et camarades, ce n’est pas le signe d’une personnalité toxique et caractérielle. Au contraire, j’y verrais plutôt la marque d’un esprit sérieux et perfectionniste, entier et libre, n’ayant aucune crainte de se retrouver sans emploi. Alors le patron Vincent Jaury, ne supportant pas cette impertinente liberté de ton, décide d’accuser Bégaudeau du plus grave des forfaits : l’antisémitisme.

Là, c’est le coup de grâce. Dans la presse parisienne, on ne se relève pas d’une accusation d’antisémitisme. Bégaudeau se défend sur son blog en affirmant que son sujet n’était évidemment pas « les juifs d’aujourd’hui », mais le fait très connu et vérifiable que les juifs français sont devenus globalement de droite, et son expression fut « l’abêtissement récent des juifs de gauche ». Il n’y a rien là d’antisémite, et le coup revient en boomerang au visage de Transfuge. Ce type d’arguments employés pour souiller des individus avait déjà été employés par Philippe Val quand il s’occupait de Charlie Hebdo et avait déjà valu une grande fuite des lecteurs.

Transfuge, n’étant déjà pas très lu, a choisi clairement son camp. Celui de la subvention gouvernementale pour survivre plutôt que la recherche d’un lectorat. L’apparition quelques ligne plus loin du nom d’Éric Naulleau confirme ce mouvement.

Quand vous faites appel à des personnages médiatiques qui ne pensent pas, qui ne proposent rien, c’est que vous êtes à court d’argument. « D’ailleurs, Eric Naulleau l’a dit », voilà qui vous discrédite pour l’éternité aux yeux des lecteurs, mais qui rassure les donneurs d’ordre. Naulleau fait partie de ces gens dont le rôle principal consiste à taper sur la gauche tout en se réclamant de gauche, pour affaiblir autant que possible toute possibilité d’alternance. Ce patron de Transfuge ne pouvait pas mieux s’y prendre pour donner de la gloire à Bégaudeau.

François Bégaudeau a donc donné une leçon de précarité. Il a su perdre son emploi avec flamboyance et en acquérant du prestige au passage. La sagesse précaire lui tire son chapeau.

La France offre un jour férié national pour fêter l’Aïd al Fitr

Pour terminer cette série sur la laïcité, qui a commencé, je le rappelle, avec une petite réflexion sur Emmanuel Kant, je propose d’organiser un référendum qui poserait aux Français la question suivante :

Voulez-vous un jour de congé supplémentaire pour que la nation reconnaissante fête avec ses frères musulmans la deuxième religion de France, à l’occasion de l’Aïd al Fitr ?

Tous les ans, à la fin du ramadan, les Français pourraient avoir un week-end prolongé grâce au vendredi qui suit l’aïd. Les écoliers et les employés du service public se réjouiraient. Les professionnels du tourisme verraient soudain d’un bon oeil cette religion musulmane qui leur permet de remplir les hôtels et les restaurants, alors qu’elle n’est présentée d’ordinaire que d’une manière négative.

Vous m’avez bien lu, je ne demande pas une loi, mais un référendum. J’aimerais voir les Français débattre sur cette idée d’un jour de congé supplémentaire et de la place joyeuse que doivent prendre les musulmans dans notre nation.

Quoique. Les arguments identitaires pleureraient sur nous comme une averse interminable. Les économistes orthodoxes expliqueraient que les Français travaillent déjà trop peu et qu’il faut au contraire augmenter les nombre d’heures au boulot pour soigner notre compétitivité. Les musulmans seraient à nouveau associés à des clichés de paresse. On les accuserait de tirer au flanc alors que tout ce qu’ils demandent est qu’on leur fiche la paix.

Non, finalement, le mieux serait une loi autoritaire, à la française, couplée à l’abrogation de la loi sur la laïcité de 2004. Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas. Les signes religieux sont de retour. Comme je l’ai déjà écrit en 2010, nous serons encouragés à accueillir les plus belles mosquées. Toutes les confessions sont invitées à célébrer dans la joie et les couleurs. Nos villes et nos villages connaîtront un âge de renaissance.

Sollers a-t-il raté mai 68 ?

Mais 68 : Philippe Sollers consolide sa place dans le milieu littéraire en crachant dans la soupe dans un reportage télévisé extrêmement complaisant.

Le documentaire est fait par des amis, dans une mise en scène d’un maniérisme étonnant. On peut voir cela sur le site de l’INA. Pour faire de la pub, rien de tel que d’annoncer une polémique ou un scandale. La voix off prétend donc que Philippe Sollers est au centre d’une cabale contre Tel Quel et la littérature moderne. Sollers prend donc le rôle de l’écrivain qui refuse d’être écrivain, le littérateur qui veut la mort de la littérature. Il fallait se montrer révolutionnaire alors il lance des anathèmes où personne n’est visé : « Un certain type de pourriture particulièrement concentrée se trouve résiduellement accumulée dans ce qu’on appelle les milieux littéraires ; c’est vraiment là où la sordidité à l’état pur peut apparaître dans une société… ».

Il publie deux livres en 1968, Nombres et Logiques qui sont des élucubrations à la mode. Il cherche à incarner l’auteur qui accomplit la mort de l’auteur annoncée par Roland Barthes dix ans plus tôt. Avec sa coupe de cheveux qui imite Guy Debord, Sollers fait de soi-même un produit marketing.

Roland Barthes, parlons-en : il apporte son imprimatur, sa légitimation, en publiant une recension absconse dans Le Nouvel Observateur du 30 avril 1968 aux deux livres cités plus haut. On peut lire cette critique sur le blog Pileface, mais je n’en trouve pas trace dans ses Oeuvres complètes (tome 3, 1968-1971, édition de E. Marty, Éditions du Seuil, 1994, 2002). Ah si ! Cet article est repris dans un ouvrage de 1979 qui regroupe ses différentes recensions, Sollers écrivain (Roland Barthes, Oeuvres complètes, tome 5, 1977-1980.)

Barthes et Sollers s’entendent bien car l’un adoube l’autre et l’autre apporte son soutien avec les divisions blindées d’une jeunesse radicale. Le sage précaire aime beaucoup Roland Barthes et l’a beaucoup lu pour ses recherches sur la philosophie du récit de voyage. Il lui pardonne donc beaucoup. Barthes aimait fréquenter des jeunes, il aimait les jolis garçons, c’est ainsi, il faut lui pardonner ses textes un peu complaisants. Lui pardonner aussi ses articles sur BHL, sur Renaud Camus. Il avait besoin de jeunesse autour de lui.

Pendant que les ouvriers faisaient grève, en mais 68, Sollers faisait de la stratégie commerciale. A-t-il raté mai 68 ? À mon avis oui, car il se comporte à ce moment-là comme un ecrivain d’avant garde des années 1950.