L’économiste Julia Cagé est un bon produit du système scolaire français. Dès le début de l’entretien qu’elle a accordé à Thinkerview, on sait qu’elle a fait une thèse en Amérique et qu’elle a fait une grande école en France. On ne sait pas encore laquelle.
Tout le long de l’entretien, elle parle de choses dont elle n’est pas spécialiste, mais elle se comporte avec le charme de quelqu’un qui a l’habitude de passer des oraux. Elle se dit : comment passer pour un connaisseur sur cette question alors que je n’y connais rien ? Pour le sage précaire, qui n’est spécialiste que de cela, le bullshit intelligent, la prestation de Julia Cagé est très encourageante.
Le seul gros défaut dans la roublardise de Mme Cagé se révèle à la fin de l’émission, quand elle doit pourtant répondre à la question la plus facile.
Une des questions finales des entretiens Thinkerview consiste à donner trois conseils de lecture. Franchement, c’est du pain béni pour bricoler des réponses avantageuses. Or, souvent, les intervenants sont fatigués à ce moment-là et donnent des réponses mal foutues. Même l’écrivain François Bégaudeau ne s’en est pas bien sorti et a lancé trois noms comme ça, à l’arrache, sans habiter sa réponse.
Julia Cagé est très amusante à observer dans cet exercice car elle joue le rôle qu’apparemment on enseigne dans les classes préparatoires et les grandes écoles : l’art de parler de tout avec éloquence et de paraître aussi convaincant que possible. C’est en tout ce dont se flattait l’historien Patrick Cabanel en son temps. On ne devrait pas être fier de cela, et le sage précaire n’est fier de ce talent que parce qu’il n’en a pas d’autre.
D’abord elle dit : « ouais ! » mais elle n’a pas encore les trois livres en tête.
Après un silence, elle cite un livre de Barbara Stiegler mais elle en dit juste assez pour impressionner. Elle ne l’a pas lu. Elle en a tout juste entendu parler.
Ensuite elle galère pour trouver un deuxième conseil. Elle soupire, pense à voix haute, se demande ce qu’elle a lu récemment, et rien ne vient. La honte pour une intellectuelle française. Ressaisis-toi Julia.
À court d’idées, elle lance un truc de baratineur que nous connaissons tous : « Alors là je vais vous dire, ça va vous étonner. Je vais vous faire bondir, là. » C’est génial de voir, ça nous rend les élites plus proches de nous. Tenez-vous bien, je vais vous conseiller un truc, mais c’est une dinguerie, retenez-moi ou je fais un malheur…
Elle conseille toute l’oeuvre de Hanna Arendt. Comme c’est ridicule, et pour se rattraper, elle prétend l’avoir relue récemment. Pour faire passer la pilule, elle n’a d’autre choix que d’insister, de grossir le trait : »J’ai tout relu du début à la fin », dit-elle, en vous regardant bien dans les yeux, pour s’assurer que ça passe. C’est évidemment un gros bobard. Elle en tire de pauvres idées sans grand intérêt, des choses à moitié fausses, du bla bla convenu sur Hanna Arendt, mais elle pense avoir produit son petit effet.
Son troisième conseil est un roman de Paul Auster, et là non plus elle n’est pas brillante. Bon, c’est la fin de l’émission, elle n’est clairement plus la fringante normalienne qu’elle est d’ordinaire.
À part ça j’aime bien Julia Cagé et je regarde cet entretien pour la deuxième fois, ce qui est assez dire.
Je viens de corriger une copie du baccalauréat qui a plagié purement et simplement cette vidéo bien connue des bacheliers. Ce jeune prof en t-shirt a un succès fou et il le mérite. C’est un professeur de philosophie qui se filme sur YouTube et cela n’est pas à critiquer. Il fait du bon boulot, ses conseils et ses explications sont valables, il n’y a rien à dire.
Les trois minutes qu’il consacre à la notion de « Bonheur » sont bonnes. Mes élèves pourront témoigner d’ailleurs qu’en l’écoutant ils révisent d’une manière ou d’une autre des choses déjà étudiées dans mon cours. Mon cours était meilleur car le sage précaire est plus élégant, mais ce Youtubeur est plus jeune, plus sexy, plus concis.
Le problème est de lire exactement ce que dit ce jeune homme sur des pages entières dans une copie de bachelier. D’abord cela fait de mauvaises copies car on ne demande pas aux candidats un exposé sur le bonheur. On leur demande une réflexion originale qui réponde à une question précise.
Ensuite, le vrai problème est la tricherie et le plagiat. Je ne crois pas un instant que les élèves aient appris par coeur toute la vidéo de ce Serial Thinker. Ils ont dû avoir accès au son de cette vidéo, et à d’autres vidéos, par des systèmes d’oreillettes, et ils se sont contentés de recopier comme des sagouins.
De mon côté, je ne vais pas encore une fois me mêler d’un scandale de plagiat. Je le dénonce ici, tranquillement, sur mon blog, mais j’ai assez payé à l’université de Nizwa pour ne pas me transformer en lanceur d’alerte. Dans cette université du sultanat d’Oman où je coulais des jours paisibles, mon épouse avait participé à une équipe de lanceurs d’alerte pour dénoncer le plagiat d’une thèse de doctorat qu’avait commis une cheffe de département. Cela lui a valu un acharnement sans nom de la part de l’administration, et nous avons tous deux perdu notre emploi tandis que la plagiaire, elle, est restée en place.
Nous avons bien appris notre leçon : nous ne dirons plus rien et laisserons les plagiaires commettre leurs forfaits en toute quiétude.
Nos chers enfants ont planché ce matin sur leur épreuve de philosophie. Grande émotion pour le sage précaire qui a préparé les élèves du lycée du Vigan à cette épreuve. Et qui dit jour de bac, dit souvenir de son jour de bac à soi. On se rétroprojette, si l’on peut dire.
Nous avons eu le nez creux cette année dans notre préparation. Pour le bac blanc en mars, l’un des sujets que j’ai proposés était : « Peut-on élaborer une méthode pour être heureux ? » Aujourd’hui, les bacheliers ont eu : « Le bonheur est-il affaire de raison ? » Inutile de souligner l’analogie entre les deux sujets.
Puis, tout bien considéré, je l’ai rebaptisé « Bricolage ».
Toute la communauté des professeurs de philosophie est vent debout contre le choix de ce texte de Lévi-Strauss pour nos élèves de terminale. Ils le trouvent inadapté au niveau de nos élèves et ils ont peut-être raison.
Je suis d’accord avec mes collègues : les recteurs, les directeurs et les inspecteurs auraient dû choisir mon texte sur le bricolage, à propos de mon frère bricoleur et de moi manœuvre.
J’ai donné mon dernier cours de philosophie hier, 1er juin 2023. Je ne suis pas en vacances car d’autres tâches m’attendent encore. Les élèves qui le veulent pourront aussi venir en classe pour réviser le programme avec moi sous forme d’exercices pratiques, d’entraînements à la dissertation et à l’explication de texte.
Mais en cette fin de semaine, le programme de la classe terminale est bouclé. Je me faisais un point d’honneur de consacrer un cours à toutes les notions prévues dans les textes officiels, même s’il est explicitement rappelé que ces notions pouvaient apparaître de manière libre, à l’intérieur d’un cours organique. J’avais remarqué que les élèves, même et surtout ceux qui manquent d’assiduité, étaient très sensibles à cette dimension programmatique de leur cours. Ils tiennent à avoir « fait » les chapitres correspondant à ce qui est annoncé dans la première page de leur manuel. Vous êtes regardé avec suspicion si vous expliquez :
Vous avez étudié l’idée de nature sans avoir fait un chapitre sur la notion de nature. Souvenez-vous, nous en avons parlé avec l’idée d’ « état de nature » développée par Hobbes et Rousseau, et aussi avec Kant qui nous enseignait ce que la nature demandait à l’homme. Nous en avons beaucoup parlé dans notre cours sur le travail et celui sur la technique, rappelez-vous les textes d’Aristote, de Descartes, de Marx…
Leur regard silencieux en dit long. Non, le chapitre n’est pas fait.
En ce qui me concerne, j’aime mettre un point final à quelque chose, car je ritualise un peu ma vie. Je souligne par des actes symboliques les virages et les passages. Je crois avoir soigné la dernière page de mon livre Birkat al Mouz. Je trouvais beau que le récit se termine par le mot « concentration ». Dieu sait pourquoi. Pour moi, cela sonnait comme un coup de gong grave et solennel qui devait résonner longtemps dans l’âme du lecteur. Hier, j’ai donc conclu mon cours sur l’État et la dernière diapositive de mon document PowerPoint était une déclaration très auto-satisfaite :
Fin du programme. Merci à tous.
Cela a déclenché une salve d’applaudissements dans les trois classes auxquelles j’ai enseignées, alors même que j’avais eu le plus grand mal à faire respecter le calme dans des groupes d’élèves nombreux et dissipés par la fatigue. Les élèves, aux aussi, étaient satisfaits, même et surtout ceux qui n’avaient pas beaucoup participé à l’élan intellectuel de cette initiation philosophique.
Le moment le plus frappant de la journée « laïcité » fut cette réflexion menée par un professeur que je ne connaissais pas, un collègue qui s’occupe de classes d’élèves en difficulté : « Cela fait vingt ans que j’enseigne et que je vois mes enfants grandir. Selon moi les valeurs de la république ne sont pas menacées au premier chef par les musulmans. La pression que je vois s’exercer sur nos jeunes, c’est la pression du marketing, des grandes entreprises pour faire d’eux de dociles consommateurs. L’islam politique dont vous nous parlez, je ne dis pas qu’il n’existe pas, mais ce n’est pas la pression la plus grave qui menace l’ordre républicain. »
Les formateurs ne surent pas que répondre. J’ai même eu la sensation que les formateurs ne comprenaient pas les paroles de mon collègue. Pourtant, il était clair et concret. Les formateurs furent au contraire approximatifs et abstraits, c’est sans doute pour cela qu’ils ne sont pas entendus.
Dans les collèges et les lycées de France, l’État demande des formations de grande ampleur sur la laïcité. L’État français craint que les « valeurs de la république » soient piétinés par des fondamentalistes, alors les professeurs et tous les personnels de l’éducation nationale sont invités à suivre des sessions de formations très longues. Cela peut durer des heures, et cela peut occasionner des journées banalisées pour les élèves.
Ecoutez, chers élèves, restez chez vous, vos profs ont autre chose à faire. Ils doivent se former à la laïcité. Il paraît qu’il y a des centaines d’ « atteintes à la laïcité » chaque année. La république serait donc en danger et les instances les plus hautes de l’État décident qu’il y a urgence de remettre les points sur les i. Il paraît que la plupart des professeurs ne se sentent pas « armés » pour en parler aux élèves, qu’ils ne sentent ni « légitimes », ni assez « informés » sur ce sujet.
L’impression qui ressort de cette journée de formation est que professeurs et élèves comprennent, acceptent et appliquent la laïcité, et n’ont pas besoin de formation pour cela. En revanche il apparaît qu’ils ne comprennent pas bien la loi de 2004 sur les « signes religieux » à l’école, et ils ne la comprennent pas parce qu’elle est en effet incompréhensible. Ce n’est pas le peuple qui a besoin de formation, c’est la loi qui est mal pensée et qui ne pourra jamais être assimilée par le peuple.
Les signes et tenues qui sont interdits sont ceux dont le port conduit à se faire immédiatement reconnaître par son appartenance religieuse tels que le voile islamique, quel que soit le nom qu’on lui donne, la kippa ou une croix de dimension manifestement excessive
Bulletin officiel, mai 2004.
Qu’est-ce qu’une dimension « manifestement » excessive ? Et pourquoi faut-il interdire des signes qui manifestent une appartenance religieuse ? En quoi cela nuit-il au principe de la séparation de l’Église et de l’Etat ? On le sait depuis les débats de 1989, le but est simplement de stigmatiser les musulmans sous couvert de défense des valeurs républicaines.
Les formateurs étaient des gens charmants et compétents, mais ils ne pouvaient répondre au malaise des personnels qui ne supportaient pas le climat raciste qui pèse sur eux.
Un enseignant fit une remarque très pertinente qui mit en crise le dispositif des formateurs. « Votre diapositive montre trois colonnes, qui s’intitulent « Liberté », « Egalité » et « Séparation ». Vous avez escamoté le troisième mot de notre devise, « Fraternité », et à la place vous avez mis son contraire, la « séparation ». Nous, au quotidien, on essaie de faire de la fraternité et c’est de cela que nos élèves ont besoin, alors que vous nous encouragez à séparer. »
Un autre collègue rappela que l’Islam « ne venait pas d’ailleurs », mais était une religion française par la volonté de l’État français. « Cela fait plusieurs fois que vous dites quelque chose qui me choque : en 1905 la république ne reconnaît que les formes de christianisme et le judaïsme. Mais vous occultez qu’en 1905 la France est un empire colonial qui a conquis des territoires habités par des musulmans. L’islam est de facto une des religions de France depuis des siècles. »
Un professeur de sport, plus tard, a confessé avoir accepté qu’une fille en burkini apprenne à nager. Il a demandé aux maîtres nageurs de « fermer les yeux ». Il était tout penaud : « À la fin, la petite a réussi à nager, donc j’étais satisfait, mais j’étais hors la loi ». Il demandait presque pardon alors qu’il aurait dû être récompensé pour son action humaine et pédagogique.
Et cela n’arrêtait pas, et les formateurs n’avaient pas les mots.
Pour préparer mes cours de philosophie, je m’inspire de manuels et de forums de professeurs. Je suis étonné que des textes très célèbres sont moins souvent proposés aux étudiants, comme si les gens étaient fatigués de faire toujours les mêmes choses. Finis les « Je pense donc je suis », les « cavernes » de Platon, les « animaux politiques » d’Aristote, les « maîtres et les esclaves » de Hegel.
Sur les forums, on lit souvent des requêtes pour obtenir des textes un peu choisis, un peu originaux. C’est louable mais cette demande est souvent accompagnée d’un léger dédain pour les « trucs archi connus » qu’on a lus cent fois. Pourquoi rejeter ces trucs « archi connus » ?
Moi je suis un avocat des textes mondialement célèbres. Je le dis aux élèves et l’annonce théâtralement comme tel :
Alors là les amis, attention les yeux, c’est un grand tube de la philosophie. Ce truc-là, le monde entier le connaît, du pôle nord au pôle sud, du Japon à la Californie en passant par la Mongolie et les montagnes hostiles de l’Altaï.
Normalement, cela les intrigue et ils prêtent un peu d’attention au texte en question. C’est pour nous que la caverne et le cogito sont vus et revus, mais pour eux, c’est non seulement tout nouveau, mais c’est même difficile de s’en souvenir sans confondre Platon et Descartes.
Je compare ces textes classiques avec de grands tubes de la musique car rien n’est plus fédérateur. Ce texte, dis-je, c’est le Billy Jean de la philosophie. « Vous connaissez Michael Jackson ? » Bon alors disons que c’est le Yesterday de la philosophie. « Vous connaissez les Beatles ? »
Ne pas utiliser ces textes sous prétexte qu’ils seraient devenus des tartes à la crème à nos yeux, c’est se priver d’une arme pour mener notre bataille de faire vivre un peu de philosophie dans la jeunesse de ce pays.
Frédéric Lordon l’a clamé dans un discours en mars 2023 : nous avons eu un long hiver mais nous avons droit à un printemps, et au printemps tout le monde le sait, il y a un mois de mai.
Nous y sommes et c’est la journée du travail. La fête des travailleurs. Les précaires eux aussi, qui n’ont pas la culture du collectif ni de l’organisation militante, écoutent leur devoir qui est de battre le pavé avec tout le peuple brutalisé par un monde du travail ignoble.
J’admire tous mes collègues du lycée qui ont mouillé la chemise et ont fait grève pour lutter contre la réforme des retraites. Ils ont fait preuve de patience, de sacrifice, de solidarité, de combativité. Les gens comme moi ne pouvaient les suivre pour des raisons de précarité de leur statut. Les précaires se doivent d’agir de manière servile pour avoir une chance de signer un contrat de travail. Ils peuvent aussi claquer la porte et aller voir ailleurs, c’est leur force. Mais ils ne peuvent pas gagner un rapport de force avec la direction. La seule puissance sociale du sage précaire est d’être serein face à la perte d’emploi et de se débrouiller pour vendre sa force de travail à un prix qu’il juge acceptable.
La sagesse précaire recommande donc, en ce premier mai, la grève générale et l’insurrection du peuple.
Soulèvement général, voilà, il ne reste plus que cela à faire. Il est l’heure d’aller se servir directement.
Photo de Samson Katt sur Pexels.com générée quand j’ai saisi les mots « animal qui corrige un essai philosophique ».
Le ramadan commence aujourd’hui, donc le sage précaire va essayer de se comporter avec élégance et charité pendant un mois, en priant Dieu que ces qualités de charité et de partage pourront s’ancrer dans son âme et demeurer au principe de ses actions au delà du mois sacré.
Pendant un mois, je ne dirai pas de mal de mon prochain. Même le dernier film inspiré de l’ignoble Sylvain Tesson, je n’en dirai rien pour ne pas en dire de mal. Pendant un mois, ce blog sera un tapis de rose pour vous tous mes chers frères et soeurs.
Je ferai une exception pour une chose qu’il faut dénoncer rapidement. Il traîne sur internet un corrigé des épreuves de philosophie dont j’ai parlé dans les deux billets précédents. Un corrigé absolument atroce. Il est de salubrité public de clairement dire aux parents, aux élèves et aux professeurs que ce qui vous est montré comme la bonne copie de philosophie est en réalité une grave faute professionnelle. J’en demande par avance pardon à mon seigneur pour cette critique qui n’est pas une médisance mais une correction de correcteur.
Le site Studyrama.com propose des corrigés pour toutes les épreuves et voici le premier paragraphe de l’épreuve dite « question d’interprétation » sur le texte de Nietzsche dont j’ai parlé hier sur ce blog :
Longtemps, les philosophes depuis l’antiquité jusqu’à la psychologie se sont posés la question de l’identité véritable. Une substance immuable, voire immanente ou un roseau pensant selon Pascal ? Le « Moi », du latin ego, renvoi à la réalité permanente et inaltérable qui constitue qui je suis. C’est une entité difficilement définissable et identifiable car elle ne correspond ni à quelque chose de tangible, ni à une chose abstraite.
Correcteur anonyme de Studyrama.com
Les fautes d’orthographes sont d’origine, « renvoi » étant utilisé comme un substantif, l’étymologie de « moi » devenant ego. Et je ne parle pas du reste.
Nietzsche, le nihiliste, dans sa remise en cause presque totale de la pensée s’est attelé au
problème de se savoir.
Studyrama
Qualifier le philosophe de nihiliste de cette manière est choquant dès la première lecture. Et je ne parle pas du reste.
La suite est à l’avenant et se démarque par une avalanche de références sans aucune réflexion, ni mise en contexte, ni développement d’une quelconque réflexion personnelle :
Berkeley affirmait d’Irlande qu’Être, c’est percevoir, être perçu (esse est percipi). Son idéalisme s’est développé chez Kant dans la Critique de la raison pure. Nous sommes moins que nous paraissons suivant notre «public» du moment. L’homme s’adapte selon Hugo. Condillac croit que ce sont nos sensations plutôt que des vaines certitudes ontologiques qui forment notre Conscience comme notre Identité.
Studyrama
Et cela continue sur plusieurs pages sur le même ton. J’ai d’abord pensé que cette horreur avait été générée par une intelligence artificielle, mais les fautes d’orthographe m’ont convaincu que cela avait été conçu par un être humain. Un être humain probablement sous-payé pour réaliser en quelques minutes un travail aussi épouvantable que dangereux pour nos élèves. Les adolescents étant très influencés par ce qu’ils trouvent sur internet, ce genre de blague pourrait être vraiment dommageable.
En ce mois de ramadan qui commence, je pardonne ce prof précaire qui a dû produire cette copie pour toucher un petit salaire, mais je blâme le site internet qui va gagner de l’argent en fourvoyant des milliers d’élèves, et rendre la philosophie détestable aux yeux de tous les lecteurs.
Les bacheliers devaient interpréter un texte de Nietzsche et rédiger un essai littéraire sur la question du moi. Mardi 21 mars 2023, le texte suivant tiré d’Aurore était proposé au jugement et à l’interprétation des élèves :
Il convient d’abord d’être très attentif à la lettre du texte ainsi qu’à la précision du libellé du sujet. Pourquoi sommes-nous autre chose que ce que nous paraissons être ? Dans quelle mesure Nietzsche démontre-t-il que notre identité consciente, regroupée derrière le terme de « moi », ne coïncide pas avec ce que nous sommes vraiment ?
L’existence humaine consiste en effet en une myriade de minuscules perceptions, volitions, désirs et aversions, que le philosophe appelle des « processus internes » et « pulsions » (l. 2-3). Ces petits mouvements de l’âme, que Leibniz appelait déjà les « petites perceptions », le sujet ne les connaît pas car il n’a pas les moyens de mesurer ce qui est trop petit. Il ne prend conscience que de ce qui est perceptible pour lui, ce qui lui paraît. Or, de même que les oreilles humaines n’entendent pas tous les sons mais seulement ceux qui se trouvent à une certaine fréquence, de même nos sensations ne commencent à être consciemment ressenties que lorsqu’elles s’agrègent les unes aux autres pour former un conglomérat (Nietzsche parle d’ « accumulation », l. 16) de mouvements internes suffisamment massif pour être repérable par la conscience.
Par exemple, quand je ressens de l’amour pour mon épouse, cet amour n’est pas simple et transparent : il recouvre une réalité complexe d’une inifinité de perceptions et de désirs, qui se conjuguent avec des milliers de souvenirs, de peurs, de colères peut-être, voire de désespoirs inconscients, qui vivaient à un niveau infra-ordinaire, pour reprendre le vocabulaire de Georges Perec. Pris séparément, ces minuscules mouvements forment des « exceptions » par rapport à mon identité, mais quand ils s’agrègent et forment un soulèvement extrême, alors ils deviennent la « règle » (l. 21-22) du moment, et je les vis comme un sentiment amoureux.
Cette théorie apparaît dans le sillage des découvertes scientifiques sur le vivant que l’on observait au microscope. Une vie inconnue, invisible et grouillante compose la matière de ce que nous voyons. Au XXe siècle, inspirés par Nietzsche, Gilles Deleuze et Félix Guattari ont proposé de détourner le vocabulaire des biologistes pour décrire des phénomènes psychiques. Ils interprètent la nouvelle de F. Scott Fitzgerald La Fêlure par l’opposition entre une dimension « moléculaire » de nos pulsions, et une dimension « molaire », qui serait celle que l’on peut percevoir. Quand la fêlure se manifeste dans la vie molaire du narrateur, c’est le résultat d’un long processus moléculaire de démolition que l’auteur américain essaie de décrire.
Suis-je autre chose que ce que je parais ? Je pense être simplement un sage précaire amoureux, ce qui n’est pas une erreur ni une contre-vérité. Simplement, cet amour est en fait le « degré superlatif » (l. 4) de nombreux affects moléculaires contradictoires et convergents. Selon Nietzsche, sous le sage amoureux, se cache peut-être un guerrier las et pusillanime. Mais comme il n’y a pas de mot pour dire cela, on dit A aime B. En ce sens, nous sommes bien « autre chose » que ce que nous « paraissons être », mais cela ne veut pas dire que ce que nous paraissons être est faux ou illusoire.
Cela nous conduit naturellement vers la question du langage. Avoir les mots, n’est-ce pas se limiter à demeurer sur le plan molaire d’une vie déjà vécue ? Nous parlerons de tout cela une autre fois car ce billet est déjà bien trop long et la femme que j’aime m’a rejoint au café où j’ecris, et elle m’attend pour partir. Je ne lui dirai rien de cette histoire de guerrier las qui fonce bêtement sous les paroles mielleuses que je dispense.
Photo de cottonbro studio sur Pexels.com, générée quand j’ai saisi les mots « savoir et sensibilité » dans le moteur de recherche.
Cette question est le libellé du sujet de l’essai philosophique tombé hier lundi 20 mars lors de l’épreuve du baccalauréat dite « Humanités, Littérature & Philosophie » (HLP).
L’un des chapitres de ce cours d’HLP portait justement sur « Les expressions de la sensibilité » et mon copain Ben, professeur de philo plénipotentiaire, avait partagé avec moi des documents pédagogiques qui m’ont permis de faire ce cours alors que je ne savais rien de la nouvelle mouture du bac et de ses inénarrables réformes. Par ailleurs, dans le cours de philosophie en tronc commun, des notions du programme permettaient aussi de traiter un tel sujet : non seulement l’inconscient, l’art, le langage, mais aussi la raison, la vérité, voire la technique. Nos élèves étaient donc armés.
Le savoir nuit-il à la sensibilité ?
On peut déceler un double paradoxe dans la question. D’abord, dans l’histoire de la pensée, c’est plutôt le contraire que l’on avance : la sensibilité nuirait à la recherche de la vérité. Que ce soit Platon qui arrache le philosophe du monde sensible pour accéder au monde intelligible, ou Descartes qui se méfie de ses sens quand il part à l’assaut d’une connaissance indubitable.
Les élèves cultivés auront discerné qu’au XIXe siècle, un tournant opéré d’abord par le romantisme puis par certaines formes de vitalisme, a renversé la perspective et considéré l’intellectuel comme un être faible et plein de ressentiment à l’égard du corps. L’une des illustrations de cette dualité peut être lue au XXe siècle dans le roman de N. Kazantzakis, Alexis Zorba, dont le narrateur est un doctorant qui étudie l’oeuvre poétique de Mallarmé, si je ne m’abuse, et qui se décrit comme exagérément cérébral, tandis que Zorba jouit de la vie d’une manière plus sage, car plus vitale, plus sensible, plus corporelle.
J’avoue que j’ai été sensible moi-même à ce genre de pensée. J’ai longtemps hésité avant de me lancer dans une thèse de doctorat parce que l’acquisition du style d’écriture savante exigé par l’université me faisait peur. Je craignais que devenir savant m’assèche le cerveau et me rende incapable de produire les petits poèmes en prose en quoi consiste l’œuvre du sage précaire.
Le deuxième paradoxe du sujet se trouve dans le texte d’Octave Mirbeau présenté en première partie de l’examen. La narratrice, femme de chambre, fait la lecture à un jeune esthète bourgeois malade de la tuberculose. Grâce à cette relation ancillaire, la femme de chambre découvre la poésie, le monde de l’esthétique, et se découvre elle-même comme sujet d’une sensibilité appréciée. Cela changera sa vie. Le garçon lui explique que la beauté de la poésie est inaccessible aux « savants », du fait qu’ils ont « trop d’orgueil ». D’où la question pour l’essai philosophique : le savoir nuit-il à la sensibilité ?
Le paradoxe concernant ce texte est évident. Loin d’être une nuisance, le savoir est au coeur de la sensibilité des personnages. Le jeune homme apprécie une poésie très intellectuelle pour son temps, Mirbeau cite les noms de Baudelaire et Maeterlinck. Pour un roman de la Belle époque, ce sont des références ultra modernes et raffinées. Il fallait être un savant pour connaître et apprécier les poètes symboliques au tournant du XXe siècle. De plus, la femme de chambre ne savait pas qu’elle possédait une sensibilité. L’état de son savoir ne lui permettait pas de se rendre compte qu’il existât une chose qu’on appelle « beauté », et qu’elle fût elle-même capable de se délecter d’une oeuvre poétique. C’est le jeune homme qui lui enseigne ce qu’est la poésie, et qui lui apprend qu’elle-même dit parfois des choses belles et sensibles.
C’est ce que Bergson explique à la même époque que ce roman de Mirbeau, à propos de l’émotion ressentie devant des oeuvres d’art modernes. Pour apprécier une oeuvre nouvelle, encore faut-il pouvoir y prêter « attention ». Or l’attention est, selon Bergson, « la jonction entre la perception et des états anciens ». S’il y a trop de différence entre ce que j’ai l’habitude d’apprécier et la perception d’une chose nouvelle, la « jonction » ne se fait pas et je manque la rencontre avec l’oeuvre. La sensibilité ne peut donc pas se vivre de manière indépendante du savoir. Pour reprendre les mots de Bergson, la « concentration » est
une coalescence entre le souvenir et la perception. Si la distance est trop grande entre ce qu’on perçoit et ce qu’on connaît déjà, la coalescence ne peut pas se faire et l’attention en réalité ne se fixe pas.
Henri Bergson, Conférence de 1904.
Le savoir défini comme une culture acquise et méditée est donc une condition de possibilité de toute expression, même imparfaite et lacunaire, de la sensibilité. En revanche, on connaît des individus qui utilisent des éléments de connaissance de manière à empêcher et à travestir l’expression et l’épanouissement de la sensibilité. C’est le cas notamment des mauvais poètes et des auteurs industriels qui se servent de clichés pour exprimer des sentiments stéréotypés. Les exemples abondent mais celui que j’aimerais utiliser vient d’un texte qui m’a été envoyé par Ben en novembre dernier. Il s’agit des Salons de Denis Diderot, dans lequel on peut lire une extraordinaire parenthèse qui pourrait constituer un ouvrage autonome autour d’une exposition du peintre Joseph Vernet ; ce texte est connu sous le nom de » Promenade Vernet » :
deux poëtes ont quelquefois fait deux mêmes vers sur un même sujet
Denis Diderot, Salon de 1767.
Le philosophe ne blâme pas les deux poètes qui pourtant, visiblement, ne sont pas d’une grande originalité. Ce qu’il avance, au contraire, c’est que les sensations sont trop nombreuses et subtiles pour trouver leur juste expression dans un idiome vernaculaire :
C’est qu’il n’y a dans la même pensée rendue par les mêmes expressions, dans les deux vers faits sur un même sujet, qu’une identité de phénomène apparente ; et c’est la pauvreté de la langue qui occasionne cette apparence d’identité.
Diderot.
Diderot nous invite à une réflexion sur le langage pour expliquer les difficultés que nous rencontrons à exprimer adéquatement notre sensibilité. Or le langage est une partie intégrante de notre « savoir » et de notre culture. La langue serait trop « pauvre » parce qu’elle a été créée pour des motifs sociaux et pratiques. Nous parlons pour communiquer des idées compréhensibles par tous, en vue d’actions collectives. Les langues naturelles ne sont pas apparues pour faire de la poésie, et encore moins pour trouver des expressions précises à toutes les variations de notre âme.
De ce point de vue, on pourrait dire que ce n’est pas le savoir en tant que tel qui limite la sensibilité, mais la structure de la langue elle-même. La question peut donc évoluer en se demandant s’il est possible d’acquérir des modes linguistiques qui permettent de donner à la langue une capacité d’approcher l’idiosyncrasie de notre moi. Cette langue nouvelle, plus proche de la sensibilité, à la fois singulière et communicable, n’est-ce pas ce qu’on appelle la littérature ?
Il y aurait mille choses à dire pour répondre à cette question. Ce qui me plaît dans ce genre de sujet, c’est qu’ils peuvent être abordés à plusieurs niveaux de compréhension, et traités par lancers, comme une fusée à plusieurs étages.