Les « femmes indigènes » selon Houria Bouteldja

J’appartiens à ma famille, à mon clan, à mon quartier, à ma race, à l’Algérie, à l’islam.

Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, p. 72

Chaque mot de cette phrase fait mal. L’autrice sait ce qu’elle fait et elle sait ce qu’elle risque. On la traitera de raciste, de communautariste, on lui dira de rentrer en Algérie si elle n’aime pas la France, etc.

Dans ce chapitre, intitulé « Nous, les Femmes indigènes », elle conduit une brève réflexion sur le féminisme en contexte immigré, post-colonial et islamique. Ne peut-elle pas voir dans le féminisme proposé autre chose qu’un phénomène « blanc », pour « femmes blanches » ?

En même temps, comme dans l’ensemble de l’essai, Houria Bouteldja crie quelque chose d’intime qui me bouleverse. Ses mots me touchent notamment parce que la femme que j’aime est elle aussi arabe, musulmane, intellectuelle, émancipée, et inextricablement liée à sa famille.

Je n’ai rien à cacher de ce qui se passe chez nous. Du meilleur au plus pourri. Dans cette cicatrice, il y a toutes mes impasses de femme.

Idem.

Je trouve qu’il y a une immense générosité à oser parler des « impasses de femme » à un lectorat ouvert, possiblement hostile. C’est la  preuve que son livre n’est pas une déclaration de guerre, ni un rejet unilatéral de la France, mais une tentative fière et émue de nous tendre la main. On peut essayer de se comprendre.

Le monde est cruel envers nous. L’honneur de la famille repose sur la moustache de mon défunt père que j’aime et que la France a écrasé. (…) Mon frère a honte de son père. Mon père a honte de son fils. Aucun des deux n’est debout. Je ramasse leur virilité déchue, leur dignité bafouée, leur exil.

Idem.

Le féminisme que Bouteldja va tenter de mettre en place ne peut pas s’adosser à un individualisme de type Lumières/Révolution  française. Selon elle, la trahison que serait l’émancipation individuelle conduirait obligatoirement à « imiter » les Blanches, et à tout perdre en bout de course.

C’est pourquoi elle parle de ce réseau complexe de relations amoureuses entre hommes blancs, femmes indigènes et hommes indigènes. Ça fait mal de voir les choses sous cet angle de la possession des femmes, ça fait mal à notre bonne conscience de républicains universalistes, mais c’est toujours un peu comme ça que les choses sont vécues dans les communautés qui se sentent menacées : vous ne prendrez pas nos femmes, ou alors, il faudra payer.

Pourquoi croyez-vous que les Travellers irlandais sont encouragés à se marier dès l’adolescence et à faire beaucoup d’enfants ? Pour empêcher que les « paysans », les Irlandais majoritaires, ne séduisent leurs filles.

Et pourquoi croyez-vous qu’Éric Zemmour finit son livre sur la féminisation de la France en fantasmant sur les filles blanches qui se jettent dans les bras des arabes et des noirs, déçues qu’elles sont par le manque de virilité des petits blancs ? Zemmour et après lui tous les masculinistes d’internet disent que la virilité est aujourd’hui incarnée par les bad boys des quartiers, donc les frères d’Houria Bouteldja.

Tandis que les immigrés sont toujours renvoyés à leurs origines et traités comme des ennemis de l’intérieur en passe de « remplacer » et « conquérir » l’Europe des doux chrétiens blancs, les identitaires voient la France comme un pays « soumis » aux pays africains (!), peuplé d’une masse historique qui n’a plus de vigueur. Chez les masculinistes, en général, on note cette crise de masculinité et cette peur panique de tout ce qui est femme, homo, noir, arabe et musulman. Cela explique pourquoi la plupart du temps, les masculinistes se fondent dans l’extrême-droite et le racisme. Leur sentiment de défaillance sexuelle les fait rêver à des leaders politiques « forts », « fermes », à poigne, c’est-à-dire crypto-fascistes.

Houria Bouteldja, elle, nous invite à un autre chemin, moins délétère. Celui de se libérer de tous ces jeux de rôles qui nous emprisonnent dans des « imitations » de stéréotypes : ces « beurettes » qui imitent les blanches, ces djihadistes qui imitent les armées coloniales, ces noirs qui portent des masques blancs, ces hommes qui maltraitent leur femme pour imiter les chefs et les flics.

Si nous avons une mission, ce serait de détruire l’imitation. Ce sera un travail d’orfèvre. Il faudra deviner dans la virilité  testostéronée du mâle indigène la part qui résiste à la domination blanche, la canaliser, en neutraliser la violence contre nous pour l’orienter vers un projet de libération commun.

Nous, les Femmes indigènes, p. 96-97.

Alors moi, quand on me demande si je suis fier d’être français, je dirais que je peux l’être dans la mesure où la culture française a su produire des intellectuels comme Houria Bouteldja, qui s’exprime d’une manière qu’on ne retrouve dans aucune autre langue. Et la France n’est jamais plus belle que lorsque ses hommes font silence quelques minutes pour écouter ses « femmes indigènes ».

Houria Bouteldja regarde Etienne Dinet

Lorsque je visitais l’Institut du monde arabe, je pensais à Houria Bouteldja qui est connue pour y travailler. Non, elle est connue pour son engagement militant et politique. Mais ses détracteurs aiment rappeler qu’elle est « grassement payée » par une institution financée « par nos impôts », et qu’elle est ainsi libre de cracher sur la France.

Je crois l’avoir vue dans l’exposition du peintre franco-algérien Etienne Dinet. Je suis certain de l’avoir vue. J’arrivais à la fin de mon deuxième tour de visite et j’allais commencer mon troisième tour. Elle souriait devant les premières toiles qu’elle regardait sans prêter une grande attention. De deux choses l’une, soit elle n’apprécie pas l’art plastique, soit elle effectuait ce jour-là une énième visite avant de quitter son lieu de travail.

Pourquoi souriait-elle ? Au départ je croyais qu’elle était accompagnée. En fait elle était seule, et il est probable qu’elle sourit à une personne qui l’a reconnue et lui a passé un discret bonjour.

Je ne l’ai pas abordée, non par timidité mais par manque de choses à lui dire. Le hasard veut que cette semaine-là je lisais un de ses livres. J’aurais pu lui dire que j’appréciais vivement son style et que je la trouvais incroyablement courageuse dans sa réflexion, mais je ne voulais pas la déranger pendant cette visite. C’est idiot de ma part car les gens sont toujours contents d’entendre un petit compliment.

Faut-il laisser les enfants voir les images pour adultes ?

Quand je travaillais dans les Biennales d’Art Contemporain de Lyon, des œuvres montraient des organes sexuels et des actes salaces. L’art choquait les bourgeois, c’était entendu. Les élus du Front National déposaient des plaintes contre le Musée.

Nous étions en 1997, puis en 2000.

Aujourd’hui les choses se sont renversées. L’extrême-droite impose des organes sexuels bien en vue dans des classes d’enfants et d’adolescents pour souligner son appartenance à la laïcité. Il s’agit en fait d’embêter les musulmans. La pudeur n’est plus de mise car elle est une vertu très prisée de nos concitoyens d’origine africaine. Aujourd’hui la fermeté, l’autorité, c’est d’obliger tout un chacun à regarder des œuvres réservées aux adultes. Et encore, pas tous les adultes. Autrefois, les artistes créaient des images osées pour des commanditaires. Ils peignaient, sculptaient des femmes et des hommes nus parce que des hommes riches le leur demandaient.

Au Musée de Lyon, nous savions où emmener nos groupes d’enfants et d’adolescents. De 1997 à 2000, nous ne montrions pas de choses qui nous paraissaient inappropriées.

Un jour, des enfants ont regardé par mégarde des vidéos inappropriées. Quel raffut. Chacun blâmait l’autre. Une polémique m’opposa à celui qui avait conçu l’exposition car il avait avoué qu’il n’était pas au courant de tout ce qui se trouvait dans les vidéos. Il se défendait qu’on ne pouvait pas passer des heures à tout regarder, et il m’insulta quand je me permis d’exprimer mon étonnement. Moi, simple animateur-conférencier, j’avais passé des heures à tout regarder pour préparer mes visites. Je devais être prêt à accueillir des enfants, des adolescents, mais aussi des étudiants et professeurs en art qui s’y connaissaient plus que moi et qui posaient des questions pointues sur lesdites vidéos.

La médiation culturelle a toujours dû se confronter à ces moments de gêne dans les musées et les expositions, où des corps nus provoquent le rire et les embarras des classes d’adolescents. En règle générale, la solution adoptée par le médiateur est de ne pas trop s’attarder et de les éviter si possible. Et c’est ce que la sagesse précaire préconise aux professeurs pour qu’ils ne se trouvent embourbés dans des tensions inutiles.

Pourquoi j’ai arrêté l’alcool et ce que les musulmans peuvent nous apprendre

J’ai arrêté de boire en 2016 mais ce n’était ni grâce à une prescription médicale ni un interdit religieux. C’était pour faire plaisir à la femme que j’aime et qui ne pouvait pas supporter l’idée de vivre avec un homme qui buvait. Ce n’était pas négociable.

Nous nous sommes donc disputés plusieurs fois sur ce sujet car je pouvais arrêter l’alcool au quotidien, mais il était malsain à mes yeux d’interdire toute consommation, même un bon verre, parfois, en compagnie familiale, autour d’un bon repas.

Nous avons commencé à vivre ensemble sans que je promette la sobriété totale. Je me réservais le droit de boire sous certaines conditions.

Puis j’ai décliné de moi-même des propositions qu’en d’autres temps j’aurais trouvées alléchantes. Petit à petit, sans m’en rendre compte, je devenais sobre. Même en famille, même avec mes vieux amis, je ne buvais plus que de l’eau.

J’étais fier aussi, je le confesse, de dire que je faisais ce sacrifice pour la femme de ma vie. Dans un recoin de mon esprit, je trouvais cela romantique.

La réalité est que la sobriété est comme une barrière, et chacun vit d’un côté ou de l’autre de cette barrière. Depuis que je suis sobre, je ne vais pas mieux car je n’ai jamais souffert d’alcoolisme, ni attrapé de maladies causées par l’alcool. En revanche j’ai ouvert les yeux sur les méfaits de ce fléau dans nos sociétés et suis étonné de la tolérance avec laquelle notre société appréhende cette drogue.

Il ne fait pas de doute que les lobbies des alcooliers, représentant les intérêts des producteurs, des diffuseurs et des débits de boissons, corrompent nos politiciens pour les empêcher d’adopter des mesures qui protègeraient les populations les plus touchées.

Et pendant ce temps, nos compatriotes musulmans vivent en famille et font la fête sans alcool. De ce point de vue ils ont beaucoup de choses à nous apprendre, je m’étonne que personne n’en parle dans les médias. Ce pourrait être un angle d’attaque pour tenter un rapprochement entre plusieurs segments du peuple. Qui ne voit qu’il y a là l’opportunité d’apprécier et de valoriser le mode de vie de ceux qui sont d’ordinaire stigmatisés ?

Si on avait envie de s’intégrer les uns et les autres dans une nation fraternelle et en bonne santé, on pourrait commencer en demandant aux musulmans comment ils font pour être aussi gourmands sans alcool.

Saint-John Perse et la cousine de ma mère

J’ai vu chez ma mère les volumes de la Pléiade qui appartenaient à sa cousine psychanalyste. Cette cousine habitait et exerçait à Lyon, à deux pas de la faculté de philosophie où j’étudiais. Ma mère s’occupait de sa cousine lorsque cette dernière devint âgée. Je n’ai jamais eu la présence d’esprit de la connaître personnellement et d’écouter cette femme qui avait étudié en Angleterre et qui devait être un puits de science. Petit con comme je l’étais, je n’avais que mépris pour la psychanalyse freudienne et je ratai pour toujours l’occasion de communiquer avec ce membre de ma famille qui avait plus de connaissance que j’en aurai jamais.

Arrogance de la jeunesse. La seule fois où je bus un café avec la cousine psychanalyste et ma mère, au siècle dernier, je lui parlai de mes héros de l’époque, le philosophe Gilles Deleuze et le psychiatre Felix Guattari. On ne pensait que du mal de Freud, et on préférait de loin la psychiatrie et ses médicaments.

Je repense à ce café des quais du Rhône avec ma mère et sa cousine comme d’une séance amère.

Je lui parlai de la fameuse performance radiophonique d’un certain Abraham (si c’est bien son nom) qui séquestra son psy pour dévoiler les mécanismes de domination à l’œuvre dans la cure freudienne. La cousine de ma mère m’écoutait avec patience et tolérance, et tenta en vain de défendre gentiment sa pratique thérapeutique qui avait été toute sa vie. Ce fut un rendez-vous manqué, par ma faute.

Une fois, je fus invité à pénétrer dans sa bibliothèque, dans ce vieil appartement bourgeois du quai Claude-Bernard. Il y avait des tonnes de livres, des trésors. Une ligne de volumes de la Pléiade, les œuvres complètes de Freud dans l’édition d’Oxford. Une grande photographie vivante de l’esprit d’une femme intellectuelle des années 1960 aux années 1990.

Quand sa cousine mourut, ma mère fut bien triste car elle l’avait accompagnée dans sa fin de vie des années durant. Comme héritage, ma mère fut autorisée à choisir les livres qu’elle désirait dans cette immense bibliothèque. Ma mère se souvint de mon admiration devant la collection des volumes de la Pléiade. Elle en prit donc une brassée.

C’est ainsi qu’il y a la poésie de Saint-John Perse chez ma mère. Édition publiée en 1972. Ces volumes luxueux sont passés d’un grand immeuble bourgeois à un petit appartement de HLM. Cette année, alors que je fêtais Noël avec ma mère, j’ouvris le livre du prix Nobel 1960.

Le tout premier poème des Œuvres de Saint-John Perse parle de couleurs de peau et, entre autres, de relations de domination. Rappelons que le poète était un créole blanc. Il est né en Guadeloupe et y a passé son enfance.

Ses poèmes de jeunesse témoignent aussi d’un rapport homme-femme assez peu émancipateur. Le masculinisme de l’attitude comporte beaucoup de puissance poétique pour certains intellectuels.

Je me demande ce qu’en pensait la cousine de ma mère. Avait-elle une lecture psychanalytique de ces poèmes ?

Gangubai Kathiawadi, un film indien progressiste

Scène de danse du film Gangubai Kathiawadi

Film indien de 2022, Gangubai Kathiawadi raconte l’histoire d’une femme née dans une bonne famille, enlevée puis vendue pour devenir prostituée à Bombay. Le réalisateur est très célèbre en Inde. Il cherche à élaborer un discours d’émancipation pour les femmes de mauvaise vie dans un pays conservateur.

Comme tous les films de Bollywood, il y a des chants et des danses, mais très peu malheureusement. J’ai adoré ces scènes aux mouvements amples et à la sauvagerie maîtrisée.

Mais le plus impressionnant dans ce film, outre la flamboyance picturale des plans, ce sont les messages sociaux et politiques qui y sont diffusés.

L’émancipation des femmes est naturellement en première page de l’agenda. Le film met en scène un processus d’émancipation d’un groupe de travailleuses du sexe.

La coexistence entre indhous et musulmans est une ligne narrative très forte à mes yeux, même si elle n’est pas très explicite pour ceux qui ne seraient pas informés. Les personnages musulmans jouent un rôle plutôt positif puisque lorsque le personnage principal se fait frapper par un pashto, elle va chercher protection auprès d’un leader de la communauté musulmane, qui se comporte avec elle en gentleman.

De même l’héroïne tombe amoureuse d’un jeune tailleur de vêtements, mais sacrifie cet amour pour donner ce garçon en mariage à une de ses protégées qui ne veut plus se prostituer. On devine qu’elle ne s’autorise pas à être heureuse, mais aussi qu’elle ne veut pas des difficultés d’un mariage mixte, car on devine que le jeune amoureux est lui aussi musulman alors qu’elle est hindoue.

La légalisation de la prostitution est enfin une étonnante revendication du film. On y voit des travailleurs du sexe qui ne demandent pas qu’on interdise leur activité, mais qu’on les considère avec respect et dignité.

Tout cela me paraît étonnamment progressiste pour un film grand public dans un pays dirigé par un nationaliste raciste. Il y a même des dialogues qui m’auraient semblé osés dans un film français.

Montrer des œuvres d’art et des nus à ses élèves

Je faisais un cours de philosophie sur Claude Lévi-Strauss et l’ethnologie à des élèves de terminales. Nous venions d’étudier un texte tiré de Tristes tropiques et j’allais leur montrer les photos prises par Lévi-Strauss au Brésil lors de ses expéditions.

C’est mon épouse qui m’a prévenu du risque d’exposer des photos de corps nus. Non seulement, dit-elle, il y a la pudeur élémentaire des adolescents, mais il y a aussi le contexte colonial. N’est-ce pas choquant de voir les peuples des forêts photographiés sous toutes les coutures ?

J’ai donc annoncé cette problématique à mes élèves avant de montrer les photos sélectionnées sans organes sexuels. Je leur ai dit que ma femme avait probablement raison, comme d’habitude, en particulier sur la dimension politique du « regard impérial » posé sur les personnages. Je leur ai proposé de regarder le livre de photos que j’avais apporté avec moi, s’ils le désiraient.

Le livre a donc circulé dans la classe, presque tous les élèves l’ont feuilleté sans que cela provoque le moindre effet négatif.

Aujourd’hui, le ministre de l’éducation Gabriel Attal, veut enclencher une mesure disciplinaire à l’encontre d’élèves qui ont protesté devant un tableau qui représentait des femmes nues. Moi, à l’école et au collège, il ne serait jamais venu à l’esprit d’un de mes professeurs de nous projeter en classe des tableaux avec des nus.

Comment j’ai publié mon premier livre

Tout a commencé en 2010 ou 2011. J’avais écrit plusieurs livres depuis l’âge de quinze ans mais aucun de ces manuscrits n’avaient trouvé d’éditeurs. À l’approche de la quarantaine, j’étais donc ce qu’on appelle communément un raté. Je travaillais alors sur une thèse de doctorat consacrée à l’histoire et la philosophie des récits de voyage.

Un jour, dans le cadre de mes recherches doctorales, je lis une interview d’un couple d’éditeurs qui sont en charge d’une collection de livres de voyages très intéressants et qui renouvellent, à mes yeux, la littérature ethnologique. Marianne Paul-Boncour et Patrick de Sinety expliquent dans cette interview les attendus de leur collection, ce qui me donne envie de leur proposer ma contribution.

Plutôt que d’écrire un manuscrit et de chercher un éditeur après coup, j’écris d’abord un mail à ces deux éditeurs sans avoir la moindre idée de la moindre ligne d’un manuscrit.

Je leur dis qui je suis et ce que je fais. Habitant en Irlande du nord, je propose un livre de voyage sur cette province magnifique. Comme cette collection s’intéresse à des peuples méconnus, minoritaires et fantasmatiques, je leur parle de communautés nord-irlandaises que je trouve passionnantes, loin des stéréotypes touristiques et journalistiques des Irlandais.

Mon mail semble produire son effet. Je reçois une réponse de Patrick de Sinety qui se dit intéressé par une ligne, au milieu de mon message. Il aimerait en savoir plus sur ce peuple nomade que j’appelle les « Travellers », et il voit tout de suite, en bon éditeur, le potentiel livresque d’une population pareille.

Le plus dur était fait. Un éditeur était ferré. Je pouvais répondre à sa demande en entrant à fond dans son imaginaire d’écrivain voyageur enthousiaste.

Rendez-vous est pris avec Marianne et Patrick à Paris pour discuter de tout cela autour d’un café. Moi, surmotivé par cette perspective, je promets de leur envoyer avant ce rendez-vous un document Word de dix ou vingt pages pour qu’ils se fassent une idée plus précise de mon style d’écriture.

La rencontre est un petit coup de foudre amical entre nous. Je suis d’emblée sous le charme de ces deux trentenaires souriants et intelligents, qui se complètent et s’épaulent. Ils forment le duo le plus efficace et le plus puissant que j’aie jamais vu. En combinant leurs qualités et leurs compétences respectives, ils forment une équipe qui est à la fois visionnaire, rigoureuse, énergique, réfléchie, organisée, enthousiaste, intelligente, prospective, synthétique, empathique et commerciale. Depuis cette époque, j’ai appris que Patrick était décédé dans une noyade et que Marianne avait disparu des radars. Leur collection a disparu avec eux. Revenons à nos moutons.

Comme ils ont lu mes dix pages, ils ont obtenu de leur patron, l’avocat et écrivain Emmanuel Pierrat, de me faire signer un contrat, mon tout premier contrat d’éditeur.

Comme le stipule ce contrat, ils me donnèrent un chèque de 500 euros et la même somme me serait versée à la réception du manuscrit dans sa version finale et approuvée. Je sortis du café dans un état de grande joie.

Il fallut alors battre le fer tant qu’il était chaud et je me mis à enquêter, à écrire, à lire toutes les publications en langue anglaise sur les Travellers irlandais. En français, je ne lisais rien pour une raison simple : il n’y avait rien. Sans abandonner ma thèse de doctorat, je passais mes soirées et mes fins de semaine à composer ce qui allait devenir mon premier livre. Mon excitation ne retomba pas une seconde pendant les mois que dura l’aventure.

Marianne et Patrick allaient extrêmement vite dans leur traitement des chapitres que je leur envoyais. Je pensais leur communiquer des versions préparatoires, à retoucher en fonction de leur ligne éditoriale. Ils me renvoyaient mes chapitres réécrits, corrigés, améliorés et recadrés. Moins d’une année s’est écoulée entre mon premier mail et la parution de mon livre.

Strasbourg, ô Strasbourg !

Hajer aprés une nuit passée dans la voiture

Strasbourg est une ville stimulante pour l’esprit car elle est allemande et elle est française mais le voyageur se trompe souvent sur ce qui fait d’elle une ville allemande et une ville française.

La cathédrale par exemple. Qui peut dire que c’est typiquement allemand ? Il me semble que le gothique est surtout né en France, mais que son expression tardive, dite « gothique flamboyant » est plus visible outre Rhin. En tout cas oui, le sage précaire a toujours été arrêté, interdit, presque effrayé devant la cathédrale de Strasbourg. La première fois que je l’ai vue, c’était dans les années 1990, avec Ben, mais j’ai oublié la raison et l’occasion de notre virée à Strasbourg. Ce que je n’ai pas oublié, c’est l’émotion violente que j’ai ressentie au contact de ce monument extraordinaire. En marchant devant, hier, Hajer me disait que ça lui faisait peur. J’imagine les gens du Moyen-âge. Leur frisson sacré.

La place de la République, aussi, est typique de cette incertitude, (ou devrait-on dire oscillation ?) entre France et Allemagne. Nous l’avons découverte après la nuit passée dans la voiture, et après le premier café pris à l’hôtel de Royan. En tournant autour de cette place, j’ai d’abord pensé que c’étaient des constructions françaises. L’architecture générale me faisait penser à Paris ou à Lyon. Puis en tournant une deuxième fois autour de la place, on voit un symbolisme qui renvoie à l’empire plutôt qu’à la république. On gare la voiture pour regarder les monuments de plus près car il nous semble que là, sur cette place, Strasbourg nous crie son histoire.

Des figures d’écrivains allemands apparaissent sur une des façades, et nous nous avisons qu’il est écrit en lettres d’or surajoutées : « bibliothèque nationale universitaire ». Cette façade célèbre des écrivains de langue allemande sur sa moitié droite, et de l’autre côté Molière, Shakespeare, Dante et Calderon, c’est-à-dire le reste de l’Europe. Si les Français avaient bâti cette bibliothèque, ils auraient mis des auteurs de langue française et à mon avis seulement Goethe du côté européen.

Nous avons adoré nous promener à pied et en voiture dans cette ville romantique et douce. Les arbres étaient jaunes et ocres en bord de rivière. D’énormes oiseaux sombres, des espèces d’oies sauvages, s’y reposaient et s’en détchaient pour faire d’amples cercles dans le ciel gris.

Hajer dit préférer Strasbourg à Munich et voulut y trouver un travail pour s’y installer. Quand, comme elle, on n’est ni française ni allemande, mais qu’on vit avec un Français et dans la langue allemande, il semblerait que Strasbourg soit faite pour vous.

À Strasbourg sous la pluie

Nous avons dormi dans notre voiture sur un parking très joli du centre de Strasbourg. La Place du marché neuf. Une place pavée, arborée, entourée de maisons aux fenêtres eclairées. C’était un enchantement. D’ailleurs nous partageâmes la place avec quelques clochards.

Il fallait faire un tour en France pour une démarche administrative.

Notre véhicule utilitaire a servi pour l’occasion de chambre d’hôtel. Je l’avais essayé de cette manière le jour de l’achat : en m’allongeant dans l’espace arrière pour m’assurer que je pouvais dormir dedans pour des vacances et des voyages.

Vendredi soir, nous sommes entrés dans Strasbourg et avons visité la ville by night. Nous cherchions distraitement une place pour que la voiture puisse rester au calme toute la nuit. Non loin d’un café pour aller aux toilettes de bon matin.

La voiture garée, la promenade nocturne dans les rues pietonnes de Strasbourg fut absolument ravissante, malgré la pluie et le froid. Rien ne pouvait réduire ma bonne humeur car j’étais engagé dans une de ces aventures qui font le sel de la sagesse précaire. Dormir avec sa belle dans une bagnole sous la pluie qui croustille.