Viol de Nankin (4), du nombre


memorial-nankin-cloche.1281876986.jpg                                          Entrée du Mémorial du massacre de Nankin, 2010.

La question du nombre de morts dans une guerre semble être essentielle pour la mémoire que gardent les générations suivantes. A Nankin, aujourd’hui, le Mémorial du massacre a incarné ce chiffre dans un monument. On a commandité une sculpture, une cloche bouddhiste en bronze, dont les mensurations et la structure renvoient aux chiffres de l’événement : trois piliers et cinq cercles pour rappeler les 300 000 morts. Dans l’ensemble du mémorial, le chiffre revient constamment, et est décliné de différentes façons.

On a besoin d’avoir un chiffre rond et, si possible, symbolique. Quand il n’est pas symbolique, on crée les symboles et et on fait tourner le chiffre comme un objet sacré.

Quand il s’agit d’un crime commis par une nation sur une autre, il est rare que les deux pays, même longtemps après la guerre, s’accordent sur les chiffres. Aujourd’hui, par exemple, la France et l’Algérie n’ont toujours pas trouvé un terrain d’entente sur ce point, ce qui empêche une réconciliation totale entre nos deux pays.

Au Japon, on sait qu’une partie de la population est tentée par le révisionnisme, et la question des manuels scolaires japonais est un gros sujet de discussion en extrême-Orient. J’en ai beaucoup entendu parler, de la part de mes étudiants, quand j’habitais à Shanghai. On ne sait pas assez que, dès l’hiver 1937 jusqu’aujourd’hui, des Japonais se battent pour dénoncer ce qu’a fait l’armée de leur pays. Qu’au Mémorial de Hiroshima, où je me suis rendu à cette même époque shanghaïenne de ma vie, le massacre de Nankin était reconnu comme un crime honteux.

Le problème est que, comme la Chine ne garantit pas la liberté de la recherche historique, il n’y a pas de collaboration possible entre historiens chinois et japonais pour trouver une manière commune de raconter la guerre. Les Chinois affirment qu’il y a eu 300 000 morts à Nankin, même si cela contredit les évaluations d’à peu près tous les autres observateurs, parmi lesquels les Occidentaux présents lors du massacre, qui parlent de moins de 100 000 morts.

A Nankin, le Mémorial du massacre a incarné le chiffre officiel de 300 000 morts dans la sculpture qui accueille les visiteurs. J’avais parlé, dans mon premier blog (qui était entièrement consacré à Nankin), de « mathématique d’un massacre« , mais c’est parce que je n’avais pas remarqué que ce chiffre était en fait très contesté par les historiens, et que le pouvoir en place devait donc l’ériger comme une chose supérieure, échappant à toute discussion.

Iris Chang, dans The Rape of Nanking, a préféré suivre le chiffre de 300 000 morts, et je crois savoir pourquoi. Au fond, elle s’en fiche qu’il y ait eu 300 000 ou 50 000 morts. Ce à quoi elle est attachée, ce n’est pas le nombre de victimes, mais c’est la mémoire internationale. Et pour imposer ce crime dans la mémoire, elle a préféré faire corps avec l’historiographie chinoise officielle.

La contredire n’aurait fait qu’ajouter du débat, de l’incertitude. Or, on ne se souvient pas bien, quand on est dans l’incertitude.

memorial-chiffre.1281877015.jpg Mémorial du massacre de Nankin

Viol de Nankin (1), d’Iris Chang

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Je ne savais pas que Le Viol de Nankin était un livre si récent et si important au regard de l’histoire. Je l’avais vu en version anglaise dans l’édition de poche de Penguin, dans une bibliothèque vieillotte, et je l’avais immédiatement classé parmi les classiques à lire un jour.

Je ne savais pas non plus qu’il n’avait été traduit en français que récemment. Comment a-t-on pu attendre ? Preuve supplémentaire que la Chine, son histoire récente, intéresse trop peu les Français.

En fait, il s’agit d’un livre paru en 1997, écrit par une Américaine d’origine chinoise dont les grands-parents avaient réussi à fuir Nankin avant que les Japonais ne la mettent à sac. Une femme qui, pour la conception de son ouvrage, a combiné les méthodes américaines du journalisme historique et la méticulosité nationaliste des Chinois. Mêlant une énergie effroyable dans l’accumulation des données, à un angle de vue étroit et hégémonique, elle a construit un livre qui a pour but de rester dans l’histoire. Un livre qui impose sa présence parce qu’il n’a oublié aucun aspect de ce qui fait un grand livre, selon ce qu’on enseigne dans les universités américaines.  

Personne avant elle n’avait réuni tant d’informations, de témoignages, de lectures, de talent d’écriture, pour qu’un événement échappe à l’oubli.

Enfin, elle l’a écrit comme une œuvre littéraire. Non pas un roman, pas une fiction, mais un essai écrit dans un souci de construction esthétique qui aboutit à l’effet le plus poignant possible. L’effet recherché est celui d’une tragédie, qui remue le lecteur dans ses fondations morales et esthétiques.

Alors qu’elle dénonce amplement les Japonais pour leurs crimes, c’est d’un Japonais qu’elle s’inspire pour la construction de son ouvrage. Le cinéaste Kurusawa lui fournit donc la méthode narrative pour raconter le grand massacre de Nankin. Comme dans le film Rashomon, le récit raconte le même événement selon les points de vue des victimes, des bourreaux et des étrangers.

Quelques années après avoir écrit cette plongée dans l’horreur de 1937, Iris Chang s’est donné la mort en Californie.

Religions et nationalité parmi mes colocataires

J’ai un nouveau colocataire, indien ceui-là. Je savais que mon Pakistanais ne tenait pas dans son coeur les gens de cette nationalité, mais je ne pouvais pas attendre toujours.

Au total, la maison compte quatre nationalités, et, en termes religieux, à part moi qui suis athée, nous avons un chrétien, un musulman et un hindou. Comme c’est le ramadan, le musulman est un peu sur les dents. Hier, dans la cuisine, il avait l’air profondément dégoûté : « Le nouveau a craché dans l’évier. » L’Indien avait bu au robinet, en effet, et avait certainement recraché un peu d’eau. C’en était trop pour le Pakistanais. Il ne pouvait plus toucher ni l’évier, ni les tasses qui étaient autour, ni même l’éponge. Il lui fallait un tout nouvel attirail. Les choses avaient été souillées par le crachat de l’Indien. 

Quand j’étais en France, l’Indien m’a écrit pour relever des « problèmes d’hygiène » dans la maison. Je me suis dit qu’il allait me causer des emmerdes. A mon retour, j’ai marqué mon territoire pour qu’il sache qui était le patron : j’ai fait le ménage dans la cuisine. Faire le ménage, nettoyer, c’est en quelque sorte prendre possession de quelque chose. Il voulait instaurer je ne sais quel système de financement pour les produits collectifs de nettoyage, ce à quoi j’ai mis fin fermement, et calmement. Moi, les systèmes de financement, je ne leur fais confiance que si je ne m’occupe de rien. Dans mon système à moi, tout le monde achète à sa mesure, selon ses moyens, et contribue au jugé.

Le colocataire letton, lui, ne sort jamais de sa chambre. Il ne contribue en rien et paie ses loyers avec retard.

Et à neuf heures du soir, le Pakistanais fait une prière et vient déguster dans la cuisine les petits plats qu’il a préparés en fin d’après-midi. Des choses délicieuses qu’il partage avec moi. Je lui demande s’il n’a pas envie d’aller rompre le jeûne avec d’autres musulmans, quelque part dans la ville. Il ne dit pas non, mais je n’ai pas encore compris pourquoi il ne le faisait pas. 

Kosovo chante la Serbie

Que le Kosovo prenne son indépendance, sous l’oeil bienveillant des pays européens et américains, me met assez mal à l’aise. Je ne pense pas seulement au risque de guerres à venir, lorsque le Serbes se battront pour récupérer cette région qui signifie beaucoup pour eux, mais au sens que cela possède, au manque de sens plutôt.

Ce qui m’ennuie dans cette affaire, c’est le rapport bizarre qu’on entretient avec l’histoire. La Serbie, ce n’est quand même pas rien au regard de l’histoire. Depuis le Moyen-âge, le royaume de Serbie est un pays qui rayonne dans tout le sud de l’Europe centrale. A plusieurs reprises, les Balkans se sont réunis autour de cette puissance. Vouloir réduire la Serbie à un petit pays « démembré », cela revient vraiment à vouloir humilier les Serbes, et l’humiliation ne me paraît pas une bonne politique.

Aujourd’hui, on fait passer les Serbes pour des brutes épaisses, des nationalistes bornés, des fascistes. C’est là que je trouve matière à m’insurger. Je ne discute pas du rôle de l’armée serbe dans les années 1990. Admettons qu’elle a été coupable de crimes contre l’humanité, que ses hauts responsables doivent être jugés, admettons tout ce que l’on veut, et instruisons les procès. Mais cela ne doit pas nous autoriser à traîner dans la boue et l’infamie une nation qui fut souvent admirable, et en tout cas héroïque, le long de sa longue histoire.

Or, si l’on jette un oeil dans le passé, on note que jamais il n’y eut de pays appelé Kosovo. Grand comme un département français, aussi peuplé que le Rhône ou la Seine-Saint-Denis, ce territoire n’a pas de langue, pas d’armée, pas d’économie digne de ce nom, pas de culture en propre. En terme de critère historique, le Kosovo est moins légitime que la Bourgogne pour réclamer son indépendance. Je n’ai rien contre les Kosovars, ni contre les Albanais, ni personne, mais ces gens appartiennent à un pays qui s’appelle la Serbie, et ce depuis mille ans. Qu’ils aient les mêmes droits que les Serbes dans leur pays, soit. Qu’ils fassent sécession au moment où ils sont nourris et protégés par l’Europe, l’OTAN et l’armée américaine, cela est plus problématique.

Sincèrement, on se demande sur quelle base on accorde l’indépendance d’un pays, puisque l’histoire, visiblement, n’y entre plus pour rien. Au nom de quoi l’accorde-t-on ? Du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ? Mais les Kosovars ne constituent pas un peuple. De quoi vont-ils vivre, grands Dieux, quand nous ne les financerons plus artificiellement ? Comment se défendront-ils ? Devront-ils compter sur les mafias qui contrôlent déjà les familles et les business locaux ? Je m’emporte un peu, sans doute, et je présente mes excuses pour cela. Vous allez comprendre ma gêne.

A mon avis, le fond de l’affaire, c’est que les pouvoirs en place (Etats-Unis et Union européenne) veulent rabaisser les peuples qui se sentent en prise avec l’histoire. Ils veulent humilier l’histoire elle-même. Ils veulent couper les gens de tout « sens historique ». Pour les Serbes, le Kosovo est le lieu d’une bataille importante contre les Ottomans au XIVe siècle, une défaite annoncée qui symbolise à la fois la fin de leur souveraineté, et l’héroïsme tragique d’une armée qui se savait plus faible que l’ennemi et qui a quand même lutté jusqu’à la mort.

Le Kosovo est donc un « lieu de mémoire » pour la nation serbe. Et aujourd’hui, les médias, les humanitaires, les gens au pouvoir disent aux Serbes que tout cela, l’histoire, les lieux de mémoire, ce sont des bêtises. On leur dit qu’il faut oublier le passé et se tourner vers l’avenir, vers l’Union européenne, l’Amérique, le spectacle.

Il me semble que nous faisons le contraire de ce que nous devrions faire. Et nous, Français, portons une lourde responsabilité, nous qui fûmes des alliés de la Serbie. Il me semble que nous devrions parler avec les Serbes la langue de l’histoire, comme nous le faisons avec les Chinois. Nous devrions les aider à s’en sortir, à guérir les blessures atroces des guerres de ces vingt dernières années et soutenir le projet d’une Serbie digne et forte, respectueuse, voire protectrice des minorités et des cultes.

Au lieu de cela, on croit bien faire en les mutilant. On croit que les Serbes « ont évolué » ou « vont évoluer », comme si communier avec les riches heures de son passé était une maladie, une nevrose. C’est de là que vient mon courroux, de cette volonté acharnée que je perçois en Occident de faire table rase du passé, de résumer l’histoire à des schémas simplistes pour s’en débarrasser.

Le carreleur

Dans la salle de bains, il étalait le mastique sur le mur, pour faire tenir les carreaux. Je le regardais tracer les lignes grises avec sa spatule édentée, c’était beau comme une peinture contemporaine. J’avais envie de le filmer pour vous montrer, mais vous aussi vous avez une salle de bains, des carreaux, et vous aussi vous avez des carreleurs qui viennent faire de l’art dans votre maison.

Lee est un homme de Belfast qui travaille au noir pour les petits propriétaires. Il parle football avec moi mais n’ose pas aborder la question des Bleus. En général, ici, les gens ne parlent pas de l’équipe de France en présence des Français, par égard, par un réflexe de politesse : ils pensent que c’est inapproprié d’évoquer un tel désastre. Ils se lâchent sur Facebook, en revanche. Lee aime bien l’équipe d’Espagne et l’équipe du Brésil.

Il dit qu’en Espagne, les gens sont très abrupts. Pas rude, si vous voulez, mais abrupts. Il y est allé pour des vacances. Où ? Il ne s’en souvient pas, quelque part sur la côte. Honnêtement, il a trouvé les gens abrupts. Pas méchants, pas mauvais dans le fond, mais enfin, il s’adressent la parole sans ménagement. « Nous, ici, on est beaucoup plus timides. Les gens pensent ‘Belfast /bombe /explosion /attentat’ mais pas du tout, on n’est pas comme ça. Qu’est-ce que vous pensez des gens d’ici ?’

Je dis que j’aime les gens d’ici. Il me rétorque que je peux dire ce que pense. Je dis que je le pense.

Lee est allé en vacances dans de nombreux endroits d’Europe : Espagne, Grèce (Crète), Chypre. Jamais la France. Tiens, c’est la première fois, après un quart d’heure de conversation, qu’il évoque mon pays. La destination qu’il a préférée ? « Ah Chypre ». Oui, beau soleil, il faisait très chaud et la mer était fantastique. Chypre, il y retournerait bien. Le temps y est meilleur qu’à Belfast, oui.  

Ces gens qui ont peur des Chinois

Il paraît que cette vidéo a fait rage sur internet et a créé je ne sais quel incident diplomatique entre la France et la Chine. Même avec mon faible niveau de chinois, il me semble que j’aurais remarqué assez facilement que les sous-titres ne correspondaient pas aux paroles prononcées et que c’était une grosse blague.

Ce qui me fait réagir, dans cette affaire, c’est l’image qui est véhiculée des Chinois. Des gens calculateurs, froids, prêts à fondre sur nous, prêts à dominer le monde comme si c’était leur seule ambition. On les imagine à tort comme des êtres inhumains, froids, riant de la misère des autres.

Un jour, je buvais un café avec un ami qui, au détour de la conversation, me dit : « Je n’arrive pas à les trouver sympathiques, les Chinois. »

Il n’y a pas plus éloigné de ce sinistre tableau que les Chinois que j’ai connus et que je continue de fréquenter. Il faudrait que tout le monde ait la chance de rencontrer et de converser avec Huang Bei, Neige, Peng Yuxia, Mimique et Luluc, pour se faire une tout autre idée des Chinois. Une image de personnes affectueuses, drôles, intelligentes et patientes. Une image d’une grande beauté physique aussi.

Il y a cinq ans déjà, dès les premières pages de mon premier blog, je faisais le portrait d’une jolie jeune femme qui était sur le point de partir en France, et j’espérais que mes compatriotes ne ratassent pas l’opportunité d’une belle rencontre.

Il me semble que depuis cinq ans, l’image que les Européens se font des Chinois se soit dégradée, et rien ne me fait plus de peine.

Conversation géopolitique dans la cuisine

Un soir, à mon arrivée chez moi, mon colocataire pakistanais sortit de sa chambre pour me parler. « Tragédies, me dit-il. Il m’est arrivé une tragédie et une mauvais nouvelle. » Je lui ai demandé de commencer par la nouvelle la moins pire. Ou plutôt non, repris-je, commence donc par la tragédie. Le sage précaire se sent plus à son aise dans la situation tragique qui, par définition, n’a pas de solution. 

Nous sommes donc allés dans la cuisine et parlâmes de ses affaires : appel pour son visa de résident, et tractations pour obtenir son master sans avoir assisté aux cours. Il a payé très cher cette université de Belfast, et cette dernière a beau jouer un rôle d’institution sérieuse et incorruptible, elle donnera son diplôme à ce jeune homme, comme à de nombreux ressortissants de pays asiatiques, qui la financent en partie. Mais pour l’instant, les mémoires de mon colocataire, rédigés par des sociétés illégales d’aide aux étudiants, ne sont toujours pas acceptés entièrement par les professeurs. Et tant qu’il n’a pas son diplôme en poche, il ne peut pas postuler pour je ne sais quel visa.

Assez vite, nous en vînmes à parler politique internationale. Dans la situation embrouillée qui est la nôtre, dans cette maison qui tombe doucement en ruine, on y glisse aisément. Il pense qu’Israël ne devrait pas exister et voici comment il s’explique : « lorsque Hitler tuait les juifs, aucun pays européen ne voulait les accueillir sauf la Palestine, et maintenant les Palestiniens ne sont plus maîtres chez eux. C’est comme si tu me donnais une chambre dans ta maison, et que deux ans plus tard, je t’en chassais, ou t’enfermais dans la cour sans aucun droit. »

Je lui demande ce que deviendraient les juifs, si l’Etat d’Israël devait disparaître. Mon colocataire n’en sait rien. « Dirais-tu qu’ils devraient retourner chez eux ? » Il me dit que les juifs n’ont pas de chez eux. Il préconise que les juifs restent où ils sont, qu’ils continuent de travailler et de se reproduire où ils se trouvent. Je lui demande s’il imagine que juifs et musulmans pourraient vivre en paix, sur le même territoire, dans un état palestinien. Il en doute beaucoup. Il dit que les différences entre juifs et musulmans sont pourtant très faibles, mais qu’il ne croit pas à la paix entre les deux communauté.

Et puis, sans avoir rien vu venir, je me suis retrouvé à nouveau dans un cours sur la vie de Mahomet. Comme quoi Mahomet s’était marié avec une femme d’affaire très riche et que, malgré le fait que son entourage était païen, lui ne rendait aucun culte à aucune de ces idoles. Comme quoi 99% de la science actuelle provient de l’Islam. Comme quoi les talibans ne sont pas de vrais musulmans mais qu’ils resteront les maîtres de l’Afganistan tant que l’armée Américaine y sera.

Précarité de mon colocataire letton

Mon colocataire letton veut encore changer de travail. Les supermarchés Tesco lui demandent de travailler six jours par semaine avec des horaires difficiles à tenir, même pour un jeune homme qui en veut : parfois de 03h00 à 11h00, parfois de 13h00 à 21h00, parfois entre les deux, et il est rarement prévenu à l’avance de son planning.

Même chose pour son jour de repos. Il ne sait pas à l’avance quand il pourra se reposer.

Cela fera trois fois qu’il quitte un employeur, en moins d’un mois. Les autres exigeaient de lui qu’il fasse du stop, la nuit, pour rentrer à la maison.  

Si un jeune Letton refuse ces jobs, vers qui les employeurs vont-ils se tourner ? Des Asiatiques ? Des Africains ?

L’immigration en France et le sens historique des migrants

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En ces temps d’examens de fin d’année, j’ai fait passer les oraux de français à des étudiants de deuxième et troisième année. Beaucoup d’entre eux ont choisi de faire une présentation sur l’immigration en France.

Ce qui m’a frappé, c’est l’image qu’ils se font de l’histoire de France. En gros, ils voient un pays qui fut homogène tout le long de son histoire jusqu’à la décolonisation. Il a alors vu l’arrivée en masse de nord-Africains. Personne ne semble s’apercevoir que l’immigration a été constante en France, dans le passé, et cela est d’autant plus symptomatique que les Britanniques voient leur pays comme multiculturel. La tendance lourde, dans les conversations comme dans la presse (mais aussi dans les recherches universitaires des French Studies) semble être que les Français sont racistes, peu tolérants, car ils ont un sens très aigu de la Frenchness (l’identité française, ou la « francité »).

Quelqu’un m’a dit : « La chose nouvelle avec les musulmans, c’est que c’est la première fois qu’une immigration pose problème. » C’est ainsi qu’on oublie la souffrance des Italiens et des Espagnols, combien ils ont connu le racisme. C’est oublier le calvaire des Arméniens qui, pour certains, étaient quasiment réduits en esclavage dans les fermes. Oublier le sort des juifs d’Afrique du nord et d’ailleurs. Beaucoup de ces gens se sont mariés avec des Français ou avec des immigrés venus d’un autre pays. Tous les enfants, petits enfants et descendants de ces immigrés sont aujourd’hui Français, et ont souvent un rapport assez nationaliste à la France, sans renier leur héritage.

La seule étudiante qui a rappelé l’origine étrangère de nombreux Français était une fille dont le père est italien. Elle-même disait se sentir plus italienne qu’irlandaise ou britannique. En revanche, des cousines à elle vivent en France et se disent françaises. Elle savait que l’immigration italienne avait été massive en France, et qu’elle fut difficile pour beaucoup de gens. Elle révéla le chiffre, corroboré par les historiens de l’immigration, que 40% des Français ont un parent ou un grand-parent étranger.

Gérard Noiriel, historien de l’immigration, le martèle depuis des décennies : « Avec les Etats-Unis et le Canada, la France est le pays industrialisé dont la population doit le plus à l’immigration. » (article de 1986!) C’est pour cette raison que nous avons développé un sens historique (parfois à la limite de la propagande) qui permette d’intégrer tous ces étrangers et d’en faire des concitoyens à part entière. Le mythe, ou la légende, des phrases du type : « Nos ancêtres les Gaulois », enseignées à des Africains, ne doit pas nier la réalité d’un discours républicain qui enseignait aux enfants de toutes les origines que ce qui les unissait n’était pas une race, ni une religion, ni une origine ethnique, mais un projet commun. Il faut lire les souvenirs de François Cavanna, immigré italien dans les années 1930, et comprendre comment la France a su développer à la fois une identité forte et un accueil incessant d’étrangers.

Ce sens de l’histoire, c’est ce qui permet de comprendre pourquoi un Juif alsacien, accusé à tort de traîtrise contre la patrie, alors qu’une partie de la population suinte l’antisémitisme, n’a eu qu’une parole au moment de la dégradation de son statut : « Vive la France ». Ce n’est pas une parole chauvine, ce n’est pas du respect pour un pays, mais c’est une forme de fidélité à un message, à une promesse de vie commune.

Si les Britanniques nous voient comme racistes, c’est entre autre parce qu’ils ont distendu leur rapport à l’histoire. D’ailleurs, l’histoire est une discipline scolaire qui n’est obligatoire ni pour l’équivalent du bac, ni pour l’équivalent du brevet des collèges, au Royaume-Uni. En ces temps de fortes migrations, je trouve cette indifférence à l’histoire presque dangereuse.

Mon colocataire pakistanais en fin de course

Mon colocataire pakistanais entre dans la cuisine d’un air sombre. Il est souvent sombre, mais là, il est vraiment maussade.

Il m’annonce que son dossier a été écarté, qu’il n’obtiendra pas son visa. Il devra rentrer dans son village de la vallée de la Swatt, où ses parents seront déçus de lui.

Il doit encore des milliers de livres sterling à des gens qui l’ont aidé à s’inscrire à l’université. Au Pakistan, il ne pourra jamais gagner assez d’argent pour les rembourser, et il a peur de leur réaction quand ils apprendront qu’il doit partir. De mon côté, j’espère qu’il n’a pas eu de relation avec je ne sais quelle mafia.

Je lui propose de le cacher dans ma maison et de continuer sa carrière comme sans-papier. En se débrouillant bien, on peut faire de lui une nouvelle gloire du Village. Mais il ne veut surtout pas être illégal, non parce qu’il rechigne à prendre part dans la vie associative du quartier, mais parce qu’il a des ambitions et doit garder un passeport immaculé pour l’avenir.

Ce qu’il appréhende le plus, c’est sa famille. Ses parents ont tout misé sur leur fils. Ils ont retiré tout argent à leurs filles afin que le dernier puisse suivre une formation universitaire britannique, devenir un businessman et aider la famille en retour. Or, le fils retourne à la maison sans le sou, tout a été dilapidé, et il doit encore demander de l’aide. La honte que tout cela fait subir à ses parents est une chose qui l’affecte jusque dans son sommeil. 

Il faut espérer qu’au moins il décroche son diplôme, après de nombreuses tractations, près de dix mille livres de dépensées, et plusieurs tests à repasser.