Quand l’Irlande du nord attire l’attention des maîtres du monde

La Maison blanche prend la chose au sérieux. L’actuelle vice-présidente et un ancien président des Etats-Unis ont personnellement appelé des personnalités britanniques ces derniers jours, pour parler de l’Irlande du nord. C’est assez dire combien ce qui s’y passe reste au centre de l’attention de la diplomatie anglo-américaine. Si les Français ne s’y intéressent pas, cela ne signifie pas qu’il ne faut pas rappeler les enjeux de ce petit pays qui était hier en guerre civile et où la paix est encore assez précaire.

Bush revient aux affairesHier, George W. Bush a téléphoné au chef du parti conservateur anglais David Cameron, pour lui demander de faire pression sur le parti unioniste (protestant) UUP afin qu’il ne rejette pas le vote dit de « devolution des pouvoirs ». Le leader de ce parti nord-irlandais, Sir Reg Empey, avait déjà eu une conversation de quinze minutes avec Hillary Clinton! Le journal The Guardian révèle, dans son édition datée du 09 Mars, que les Américains, tous partis confondus, ont pensé qu’une conversation « d’un conservateur avec un conservateur » serait la meilleure option, et c’est ainsi que George Bush est sorti de sa réserve, lui qui, si l’on en croit la presse britannique, a pris part de manière active au processus de paix en Irlande du nord lorsqu’il était aux affaires.

La pomme de discorde est donc cette « dévolution des pouvoirs ». Il s’agit de transférer de Londres à Belfast des pouvoirs importants concernant la police et la justice. Si la communauté catholique, majoritairement nationaliste ou républicaine (c’est-à-dire en faveur d’une réunification de l’Irlande), accueille ce transfert de pouvoir comme allant dans le bon sens, une partie des protestants « unionistes » (attachés au Royaume-Uni) le voit d’un très mauvais oeil.

Home Rule il y a un siècle, partage du pouvoir aujourd’hui

Pour certains protestants, il est intolérable de laisser d’anciens terroristes arriver à la tête des forces de l’ordre dans la province. De même, la justice ne peut être donnée de manière impartiale, selon eux, par des républicains qui ont passé une bonne partie de leur vie à mener des actions illégales. Ces tensions nous renvoient au début du XXe siècle, à l’époque où Londres promettait une forme d’autonomie pour l’Irlande (Home Rule), autonomie que des hommes politiques protestants avaient déjà combattue, comme des fresques murales le rappellent, dans le quartier du Village.

Pourtant, sur quatre partis principaux qui composent la coalition au pouvoir, trois sont assurés de voter pour la dévolution des pouvoirs, et l’Irish Times fait état de sondages qui lui sont très favorables dans la population nord-irlandaise. Il n’y a donc aucun danger réel de voir cette nouvelle disposition rejetée.

Alors pourquoi les Anglais et les Américains mettent-ils une telle pression sur le seul parti unioniste qui voulait voter contre la résolution ? Pourquoi le premier ministre Martin Mc Guinness (Sinn Fein) condamne-t-il si durement cette attitude alors qu’il est assuré d’obtenir le vote qu’il souhaite ?

Risques de radicalisations ?

Il n’y a pas qu’une réponse à cette question. Ce qui paraît clair en tout état de cause, c’est que les officiels ont peur que des partis prennent le chemin de la division à des fins électoralistes. Le parti récalcitrant, Ulster Unionist Party était autrefois le parti leader du camp « protestant », et était vu comme modéré, à la différence du DUP qui, très virulent et à la limite de l’extrêmisme quand il était sous la poigne du révérend Iain Pasley, a fini par intégrer le gouvernement. Si le DUP a emprunté un chemin de recentrage pour gagner la place de parti dirigeant, l’UUP menace de faire le chemin inverse, vers une radicalisation qui pourrait s’avérer dangereuse pour une paix qui est mise à l’épreuve de la crise sociale et économique.

La classe moyenne a beau avoir l’air d’être tranquille et confiante dans l’avenir, l’inquiétude des grands de ce monde, et l’attention qu’ils portent à ce petit territoire, laissent penser que de véritables risques ne sont pas à exclure, à quelques mois des élections générales où des discours de clivage peuvent réapparaître.

L’espagnol est-il en train de supplanter le français ?

On le dit souvent. Dans mon université de Belfast, on parle de rivalités entre faculté de français et faculté d’espagnol ; on voit que l’une est en déclin et l’autre en croissance, et l’on voit dans ces deux courbes un mouvement qui n’a pas lieu de s’inverser. Moi, je crois que l’espagnol est une mode, et que le français est une tradition. Il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter, ni d’être surpris.

Le français n’est pas une langue comme une autre, pour les anglophones. C’est leur langue d’origine, et la culture française est celle qu’ils aiment le plus haïr, qu’ils comprennent le moins, qu’ils cherchent le plus à humilier. Les Anglo-saxons ne peuvent se passer du français.

L’espagnol, pour eux, comme pour un peu tout le monde, c’est plus sexy, plus sympa, plus cool, plus ensoleillé, mais c’est comme un amour de vacances, cela ne dure pas. L’espagnol, c’est la langue du pays où ils ont envie d’aller en vacances. Mais les lieux de vacances, c’est bien connu, et l’Irlande en sait quelque chose, cela tombe en désuétude. Très bientôt, si ce n’est déjà le cas, de nombreux Européens se diront que les vacances en Espagne sont devenues banales et d’autres lieux, moins chers et tout aussi ensoleillés, prendront le dessus : déjà les plages de Croatie font fureur. La Grèce et l’Italie redeviendront à la mode, et leur langue sera à nouveau enseignée. Le Guardian d’aujourd’hui annonce que 59% de Britanniques trouvent que l’Espagne n’est plus « assez étrangère » pour être un hotspot touristique, et qu’ils lui préfèrent le Maroc, l’Egypte et la Turquie : moins chères, ces destinations présentent l’avantage d’être plus exotiques. Tout cela, plus les difficultés économiques de l’Espagne (pour une théorie portative relative à l’influence de l’économie d’un pays sur son attractivité inconsciente, cliquer ici), plaide pour l’idée que nous sommes au début du déclin de l’espagnol comme langue étrangère. Un déclin très léger, car l’Amérique latine attirera durablement l’attention des riches Européens (mais peut-être pas tant les voyageurs asiatiques, australiens, africains et américains… A vérifier.)

Le français, au contraire, est mal vu : langue compliquée, très irrégulière, à l’écriture encombrée de lettres qu’on ne prononce pas, porteuse d’une culture élitiste et d’un comportement arrogant. Le français a tout pour déplaire, et c’est aussi pour cela qu’il est irremplaçable. Partout dans le monde, des alliances et des instituts français ouvrent pour occuper le terrain. Ce volontarisme politique énerve, agace, fait rire, fait soupirer, mais il est efficace sur le long terme. Au moment de choisir une langue étrangère, on peut difficilement imaginer ne pas avoir le français comme option. Au pire, c’est la langue que l’on choisit pour incarner le vice, la saloperie, la perversité et le mal. Au mieux, mais c’est lié, c’est la langue de la séduction irrésistible.  

Pour ce qui est du tourisme, Paris reste l’incontournable ville européenne pour les voyageurs du monde entier. Plus influente politiquement et économiquement que Barcelone et Rome ou Venise, plus belle et riche culturellement que Londres et Berlin, Paris n’a et n’aura aucune rivale européenne. Elle peut compter sur ce statut pour le plus clair du siècle dans lequel nous sommes entrés. Et avec l’attraction croissante des pays d’Afrique du nord, puis d’Afrique noire quand ceux-ci se développeront, la langue française a encore beaucoup de réserve pour résister à je ne sais quelle rivalité entre les langues. Elle restera, j’en suis convaincu, la deuxième langue européenne après l’anglo-américain.

Blague théorique

Un petit rayon de soleil, pour une jeune femme très en colère ce matin. Une plaisanterie fine que j’ai entendue de la bouche d’un Américain lors d’une soirée. 

Un Américain, un Anglais et un Français cherchent à résoudre je ne sais quel problème. Une idée de solution vient de je ne sais où.

L’Américain dit : « Parfait! Faisons-le. »

L’Anglais dit : « Une seconde, réfléchissons un peu. Est-ce qu’on est sûr que ça va marcher, d’un point de vue pratique ? »

Et le Français : « On s’en fout de la pratique. Mais est-ce que ça va marcher théoriquement ? »

Maillart, Thesiger et Bouvier contre l’Europe

Dans un entretien radio-diffusé, Ella Maillart dit d’abord une chose scandaleuse : « En vieillissant on a le temps de réfléchir. »

D’un sens, c’est vrai : à partir du moment où l’on vieillit, on entre dans le domaine sublunaire des mouvements locaux et temporels, et c’est là-dedans qu’on prend le temps de réfléchir. Mais ce que veut dire la voyageuse, c’est qu’on ne réfléchit qu’en étant vieux. Elle continue:

« Réfléchir veut dire aussi fléchir un peu le genou. N’être plus très sûr de soi-même. En réfléchissant je pense que je voulais voir le contraire de l’Europe. En allant en Mongolie, en Asie centrale, au Tibet. »

C’est exactement l’impression que j’ai quand je lis Nicolas Bouvier. Les gens et les valeurs qu’il décrits sont le contraire des Suisses de son époque. Ils ne sont pas riches, savent vivre de peu, ont le sens du sacré, et plus il va vers l’est, plus les gens sont anti-suisses.

Thesiger, quand il évoque les marais d’Iraq avec l’émotion que connaissent les voyageurs quand ils ne peuvent plus se défaire des émerveillements d’un moment, précise : « peace and continuity, the stillness of a world that never knew an engine. »

Et alors, serait-on tenté de demander ? « Un monde qui n’a pas connu un moteur ». Dans l’esprit de cet explorateur, le moteur est donc la chose qui fait basculer l’humanité. De tous les progrès humains, de toutes les révolutions, les voyageurs en choisissent souvent une qui étonne le lecteur par sa superficialité. Que leurs barques soient munies d’un moteur, est-ce que cela aurait nécessairement fait mourir les Arabes en question ?

The stillness. Valeur et mystique de l’immobilité.

La Chine exécute un Britannique et attend les réactions

La Chine vient de mettre à mort un ressortissant britannique, malgré les demandes répétées de Londres de faire preuve de clémence.

Cet événement est considérable car il montre combien la Chine exige maintenant d’être respectée par tous. Et sinon respectée, au moins crainte. Jusqu’à il y a peu, beaucoup de Français croyaient que les Chinois respectaient les Anglais, qui savaient mieux s’y prendre que nous. Un pseudo-spécialiste déclarait l’année dernière que la Chine pouvait maintenant « piétiner tous les pays européens, sauf la Grande Bretagne qui ne se laissera jamais faire. » On voit, en effet, comment les Anglais réagissent à ce geste d’une violence inouïe. Gordon Brown se dit « déçu ». Diable, quand les Britanniques veulent se faire respecter, après avoir suivi George Bush en Irak, et avoir servi de paradis fiscal aux plus grandes fortunes de la finance internationale, on peut dire qu’ils savent faire trembler les grands de ce monde.

Non, ce qu’il faut comprendre, mais il fallait déjà le comprendre il y a quelques années, c’est que la Chine doit être approchée comme un égal, et non comme une puissance subsidiaire, ni comme un géant qui va nous engloutir. Quand Sarkozy disait : « Bon, je viendrai peut-être aux J.O. de Pékin, mais sous condition que les Chinois entrent en dialogue avec le Dalai Lama », il faisait une chose qu’il n’aurait jamais faite avec les Etats-Unis. Les Chinois étaient très choqués d’entendre qu’un chef d’Etat étranger pose ses condtions, comme s’il avait un droit particulier.

L’urgence, je le dis depuis de années, est de s’intéresser à la Chine, de se confronter à elle, de penser avec elle. Trop de gens éprouvent une grande difficulté à s’y intéresser. Trop de monde voudrait faire comme si elle n’existait pas vraiment. Les dirigeants occidentaux, ainsi que la presse (en dehors des habituels numéros spéciaux sur l’empire du milieu) continuent de l’ignorer la plupart du temps, pour, lorsque c’est trop tard, essayer en vain d’obtenir des choses.

Avec les Chinois, tous les businessmen et tous les diplomates (parmi ceux qui réussissent là-bas) vous le diront, il faut créer un climat de confiance, une relation spécifique, à coup de repas, de beuveries, de cadeaux, de poèmes, d’échanges soutenus. J’en ai déjà parlé, et on m’a rétorqué : d’abord, Chirac n’a rien obtenu des Chinois en étant près d’eux, et ensuite, il ne faut pas avoir peur d’un rapport de force avec la Chine, car elle n’en respectera que davantage ses interlocuteurs.

Bien sûr qu’il y a un rapport de force dans les échanges internationaux, on le sait, mais on semble moins l’accepter des Chinois que des Allemands ou des Anglais. Pour traiter d’égal à égal avec les Chinois, il faut au moins être en relation avec eux, et ne pas se tourner vers eux une fois de temps en temps, soit pour demander, soit pour signer, soit pour protester. Je le répète, nous avons une révolution culturelle à faire pour nous en sortir à l’avenir : se tourner vers la Chine et apprendre à la connaître.

Coupables, collaborateurs et complices

La thèse du roman de Yannick Haenel sur Jan Karski est que les Anglais et les Américains avaient une part de responsabilité dans l’extermination des Juifs. Ils savaient et ils ne voulaient pas tirer les conséquences de ce qu’ils savaient. Ils faisaient la guerre et combattaient l’armée allemande alors que dans le même temps, le vrai crime contre l’humanité se perpétrait. Ils menaient une guerre contre un pays et refusaient de traiter le problème des camps d’extermination. D’après Haenel, il aurait fallu bombarder les chambres à gaz et sauver ceux qui étaient encore sauvables.

La thèse la plus radicale de ce roman, c’est qu’au fond les Alliés étaient complices de la Shoah, et non son ennemi. « Ceux qui refusent d’entendre le mal deviennent les complices du mal », dit Jan Karski (le personnage fictionnel de Jan Karski, pas le vrai.) L’écrivain français va assez loin, en particulier quand il dit que « le consensus anglo-américain masquait un intérêt commun contre les Juifs. » Ils auraient collaboré au génocide des Juifs pour éviter de les accueillir, pour éviter de se charger de leur sort.

Ils auraient « collaboré », voilà le terme souverainement accusatoire. Si les Anglo-saxons lisent ce roman, ils diront sans aucun doute que l’écrivain cherche à diluer la responsabilité des Français et à faire oublier la honte de leur comportement collaborationniste pendant la guerre. Les Anglais gardent toujours en mémoire qu’ils ont continué à se battre contre les nazis lorsque l’Etat français se coucha devant l’envahisseur et lui proposa même de collaborer. Alors qu’on leur dise maintenant qu’au fond ils ont, eux aussi, été complices des nazis, cela ne peut que leur être insupportable.

Simone Veil, qui était à Auchwitz lorsque les Anglais libérèrent le camp, ne partage pas l’opinion du romancier français. Dans ses mémoires, elle développe succinctement l’idée que « les Alliés ont eu raison de faire l’achèvement des hostilités une priorité absolue. » Une vie (Stock, 2007) Qu’il fallait d’abord, et au plus vite, gagner la guerre. Elle dit cela alors même que sa mère mourait du typhus et l’état de sa soeur s’aggravait. Si on avait libéré les camps plus tôt, sa mère aurait survécu et sa famille aurait moins souffert.

Simone Veil désapprouve tout autant les intellectuels, « telle Hannah Arendt », qui professent la « banalité du mal » et la responsabilité collective. Elle y voit une sorte de lâcheté intellectuelle qui préfère voir tout le monde coupable plutôt que ceux qui ont vraiment massacré. Elle reprend l’argument nationaliste que j’utilise au-dessus à propos d’Arendt : « C’est la solution désespérée d’une Allemande qui cherche à tout prix à sauver son pays ».

J’ai été très étonné par cet argument, mais c’est à cause de ma très grande ignorance. En vérité, cette problématique de la culpabilité et de la responsabilité plus ou moins réduites aux Allemands, plus ou moins élargies à tous les Occidentaux, est un refrain de ces dix dernières années. Le fameux livre de Daniel Jonah Goldhagen, professeur à Harvard, date de 1996. Dans Les bourreaux volontaires de Hitler : Les Allemands ordinaires et l’Holocauste, il ne cherche pas seulement à démontrer que ceux qui ont mis en oeuvre l’extermination étaient des gens ordinaires, mais que « l’antisémitisme éliminationiste » était propre à la culture allemande, depuis le XIXe siècle.

Quoi que l’on en dise, nous au moins, les Français, nous n’avons pas à nous en faire. Complices, nous l’avons été, officiellement et radicalement.

Gloire et bassesse de la Chine

Le même jour, jour de noël 2009, on apprend que la Chine devient la deuxième puissance économique du monde, et que Liu Xiaobo a été condamné à onze ans de prison sans avoir commis aucun crime. Chine, Chine, pourquoi mets-tu dans d’obstacles à l’amour que je te porte ?

Liu Xiaobo n’a pas fait plus que ce que nombre d’écrivains chinois ont fait dans l’histoire de la Chine. Il a parlé librement pour le bien de son pays. Comme Lu Xun. Il demande simplement, et inlassablement, que la Chine s’ouvre à une forme de liberté politique et en premier lieu à la liberté d’expression.

Liu Xiaobo aime la Chine et c’est parce qu’il l’aime qu’il sacrifie sa vie à appeler de ses voeux quelques droits fondamentaux pour tous les Chinois. Le régime de Pékin, à la tête d’une puissance colossale, accueille Obama qui dit aux étudiants de Shanghai que la liberté d’expression est un droit inaliénable. Il attend qu’Obama soit parti et que se soient exprimées les manifestations d’adulation adolescente pour le leader américain, avant de se débarrasser de Liu Xiaobo, dans l’indifférence des Chinois. Raison de plus pour rappeler l’existence du Journal d’un Chinois, de Cai Zhongguo, qui écrit en français depuis Paris et qui s’inquiète pour l’avenir de son pays.

Le régime de Pékin, avec constance et patience, lutte contre son propre intérêt et élimine toutes les personnalités aimables et admirables qui viennent du monde chinois. Gao Xingjian (prix Nobel de littérature, devenu citoyen français), Hu Jia emprisonné, Chen Guangcheng emprisonné, Liu Xiaobo emprisonné, et des dizaines de génies de l’informatique et des mathématiques réfugiés dans les plus grandes facs américaines, toutes ces personnalités pourraient être des héros populaires qui élèvent l’esprit des Chinois.

Au lieu de cela, le peuple admire des sportifs, des chanteurs, des milliardaires, une histoire tronquée.

Au lieu de cela, les Chinois sont légitimement fiers de dépasser le vieil ennemi japonais sur le plan de l’économie, même si les Japonais seront longtemps plus riches que les Chinois.

2ème puissance mondiale. Joyeux noël, monsieur Liu Xiaobo.

Les études postcoloniales et la France

On s’étonne que le « postcolonialisme » n’ait pas pris en France, alors qu’il en est à sa troisième ou quatrième génération de chercheurs dans les universités anglophones. On lance des débats là-dessus, on essaie de comprendre pourquoi les Français sont aussi « en retard ».

L’autre jour, M. Lannes, diplomate français, venait nous rendre visite à l’université Queen’s. Il voulut voir les doctorants en français, alors ces derniers se fendirent d’un petit exposé sur leurs recherches en cours. C’est dans ce contexte que le diplomate français nous parla du « retard » français. Pourquoi sommes-nous en retard sur le postcolonialisme ? Et si c’était le contraire ? Si la recherche française faisait la fine bouche devant les études postcoloniales pour de bonnes raisons ? Et si c’était les postcolonialistes qui étaient en retard ?

Edward Said écrit Orientalism à la fin des années 1970. Or, la pensée de Said est très proche de celle de Michel Foucault, à qui il rend hommage en préface : il s’agit de percevoir, à travers les œuvres littéraires des romantiques, mais aussi à travers la constitution d’un corpus scientifique donné (l’orientalisme du XIXe siècle), les ressorts profonds de notre société et ses motivations politiques et culturelles, cachées par des discours écrans. Dans cette optique, l’artiste romantique, le voyageur ou l’écrivain, croit faire œuvre intellectuelle, désintéressée et progressiste, alors qu’ il se retrouve en fait acteur d’un système politique oppresseur qui définit l’Autre (l' »Oriental ») et qui le modèle à sa convenance.

Ce que faisait Foucault dans le domaine de l’épistémologie de l’époque moderne (Les Mots et les Choses, 1967), Edward Said le fait dans une situation beaucoup plus visible socialement, et aux implications politiques immédiates, puisqu’il s’agit de la relation coloniale, et donc de l’identité actuelle de millions d’individus appartenants à des territoires ayant été colonisés. Deuxième différence, Foucault écrit depuis la philosophie, et dans les sciences sociales, alors qu’Edward Said écrit depuis la littérature comparée, et dans un contexte universitaire très pluridisciplinaire : les Cultural studies.

Alors pourquoi le postcolonialisme, dont Edward Said est reconnu comme un des pères, n’a pas pris en France ? Certains disent que cela fait peur, entre autres parce que les Français ne voudraient pas regarder en face leur passé colonial et leur présent néo-colonial. Cet argument ne tient pas une seconde, et on y reviendra si le cœur nous en dit. La raison est plutôt à chercher dans l’évolution parallèle du monde de la recherche français et anglo-saxon.

D’abord, quand on lit Orientalism, on trouve cela très bien, mais après avoir lu Foucault, Deleuze, et même Lévi-Strauss et Sartre, on a du mal à s’enthousiasmer. C’est un peu du réchauffé, si l’on me permet cette grossièreté, ou du moins, cela ressemble à un cas pratique de la pensée poststructuraliste, appliqué à l’orientalisme. Pour enfoncer tout à fait le clou, Edward Said, c’est Michel Foucault en beaucoup moins bien écrit. Ce que je dis là est très incorrect politiquement, je le sais, mais enfin, si je ne peux pas dire ce que je veux sur mon blog, où pourrai-je le faire ?

Enfin, il y a le décalage historique entre le monde de l’intelligence français et anglo-américain. Dans les années 50, 60 et 70, les grands « perdants » de la guerre (en tout cas ceux qui n’ont aucune raison d’être fiers de leur comportement pendant la guerre), Allemagne, Italie et France, connaissent un bouillonnement intellectuel ahurissant, tandis que les Britanniques et les Américains s’enlisent, soit dans un conservatisme chiant, soit dans un activisme politique radical sans grande théorie. En France, le bouillonnement intellectuel constitue même une période miraculeuse. Ce qui deviendra en Amérique The French theory crée des concepts qui explosent de toute part. Philosophie, psychologie, ethnologie, histoire, critique littéraire, Paris est alors le théâtre de la plus grande concentration de talents théoriques du monde occidental.

Or, cette explosion de créativité a besoin, à partir des années 1980, d’être digérée par le monde de la recherche français, et c’est la raison pour laquelle la génération des Boomers ne crée pas grand chose de nouveau à part les « nouveaux philosophes » qui sont justement une réaction centriste aux expérimentations radicales des années 50 et 60.

Et c’est justement dans les années 1980 que les anglophones se réveillent et prennent à bras le corps ce qu’ils voient comme un nouveau champ d’études complètement révolutionnaire : la critique postcoloniale, avec ses branches indianistes des études « subalternes », à quoi s’ajoute le féminisme qui prend de l’envergure avec l’appellation plus inclusive de Gender studies (études du genre sexuel).

Pendant ce temps-là, les théoriciens francophones n’ont pas brillé par un renouveau puissant. Aujourd’hui, depuis quatre ou cinq ans, le grand public français s’aperçoit que les universités anglophones ont énormément travaillé, et il faut bien reconnaître qu’on a du mal à penser sereinement ce qui se passe.

Nos origines étrangères

La France est le pays le plus « multiculturel » d’Europe. Cela fait des siècles que c’est un pays d’immigration. Des siècles que des étrangers viennent pour trouver du travail, des mécènes, de la terre ou des droits. Des siècles qu’on naturalise à tout va car on a besoin d’hommes pour faire la guerre, pour faire tourner l’industrie, la construction, l’agriculture. Des siècles qu’on naturalise des femmes pour mettre au monde des Français.

Si l’on en croit l’historien de l’immigration Gérard Noiriel, c’est une politique qui remonte au moins à Louis XIV. Mais c’est devenu massif au XIXe, avec les guerres napoléoniennes et l’industrialisation.

Quel autre pays européen est constitué d’autant d’influences étrangères ? Il n’y en a aucun. Les Anglais s’inventent depuis peu une essence multicurelle. Dans leur naïveté arrogante, qui fait une partie de leur charme, ils pensent que la France est un pays à l’identité monolithique, et qu’eux-mêmes se définissent par une sorte de melting pot européen. Mais depuis quand le Royaume-Uni est-il une terre d’immigration ? Depuis l’après-guerre, puis depuis Maragret Thatcher. Allez en Angleterre et promenez-vous, vous verrez peu de noms qui ne soient pas proprement anglais, ou écossais, ou irlandais.

En France, nous avons tous des origines étrangères, ou des copains qui en ont. C’est une chose qui paraît évidente à tous ceux qui lisent ce blog, mais qui est ignoré par le monde entier : le nombre incroyable de Français qui disent, au détour d’une conversation, avoir un père espagnol, une grand-mère arménienne, un grand-père algérien, un père italien, des origines polonaises, allemandes, serbes, turques. Et je ne parle ni de nos anciennes colonies, ni de nos amis ultramarins.

J’en parlais à une amie nord-irlandaise, qui en fut très surprise. Elle avait l’idée que les Français était un peuple assez homogène et très cocardier. Elle me dit que dans ce cas, la France était une vraie réussite, car toutes ces populations s’étaient bien assimilées les unes aux autres.

Ce n’est pas faux, et c’est une donnée importante à ne jamais oublier dans ces temps de débats fumeux sur l’identité nationale.

Pakistanais et Chinois sous mon toit

Mon colocataire pakistanais se repose en Angleterre. Il a dû s’y rendre il y a près d’un mois pour ses problèmes de visa, et depuis, il a trouvé refuge chez un « cousin », et il n’a pas remis les pieds en Irlande du nord. J’espère qu’il va nous revenir, sa gentillesse et son sens du contact manque à ma maison.

Cela fait déjà deux mois que la chambre du grenier a été prise par un Chinois. Le Pakistanais aime bien les Chinois, théoriquement, mais il n’a pas une grande confiance en eux individuellement. Lui qui aime bavarder, et qui, par sa situation locataire du rez-de-chaussée, aime échanger avec ceux qui descendent à la cuisine, il a tendance à ignorer un peu le Chinois, ou à le traiter avec une politesse distante.

Le Chinois m’impressionne par sa connaissance technique du monde. Au moment de la réinstallation du paquet internet-téléphone-tv, il a accueilli avec flegme les difficultés rencontrées et contourné brillamment les obstacles mystérieux de la connexion broadband. A chaque fois qu’il m’explique un truc, je m’exclame qu’il est un génie, ce qui le fait rire. Avec le temps, son sourire s’est mis à signifier autre chose. Il m’explique encore mais avec un ton de modestie qui me fait penser qu’il commence à douter de mes capacités intellectuelles.

Le Pakistanais, lui, me reproche de faire trop confiance au Chinois. Rendez-vous compte : le code d’accès à la connexion internet a été créé par lui, depuis son ordinateur et avec son nom à lui. Cela me paraît sans intérêt mais le Pakistanais y voit une espèce de crime, ou du moins, je ne sais quel non-sens hiérarchique.

Heureusement, ils sont tous les deux d’accord sur les grandes questions géopolitiques. Tous les deux pensent que les désordres du monde sont dus aux Américains, et que l’Asie centrale se porterait mieux si les troupes anglo-américaines rentraient chez elles. Le Pakistanais dit des Chinois que ce sont de bons partenaires, et de fait, les conversations de mes colocataires me font mieux comprendre les relations stratégiques que Pékin entretient avec le Pakistan : tous deux ont l’Inde comme adversaire commun. 

Le Chinois parle avec haine de Rebiya Kadeer, la présidente du Congrès mondial des Ouïghours qui défend le droit des habitants du Xinjiang. Le Pakistanais, quant à lui, parle avec fierté de la puissance du peuple afghan : « Jamais ils n’ont été conquis, jamais ils n’ont perdu une guerre sur leur territoire. » Croit-il que les Américains vont perdre la guerre en Afghanistan ? « Bien sûr qu’ils vont perdre, répond-il. Les Américains n’ont aucune chance. Aucune. Les Afghans se battront jusqu’à la mort. Tu sais, aujourd’hui, les Américains les appellent des terroristes, mais quand ils luttaient contre les Russes, ils les appelaient des Moudjahidin. Ce sont les mêmes, Guillaume, ce sont les mêmes. »

Quand je lui demande s’il se sent un peu plus afghan, lui-même, que pakistanais, il me dit oui : « Je suis Pachtoune. Les Pachtounes ne sont pas de vrais Pakistanais. Je n’aime pas beaucoup les Pakistanais. Oui, je suis plus proche des Afghans. »   

En attendant, désespéré de ne pouvoir défendre son cas devant les autorités britanniques, il a trouvé à Nottingham un cousin chez qui il retrouve un peu d’Asie centrale.