Quelle éthique pour l’étranger ?

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Je n’ai pas évoqué les assassinats qui ont eu lieu le mois dernier à Belfast. Vous vous en souvenez peut-être, deux militaires britanniques ont été tués par le « Real IRA », une organisation dont je ne sais rien, mais dont les médias officiels disent qu’elle n’est constituée que de pauvres malfrats en mal d’aventure et sans projets, sans réelle coordination. 

Je n’en ai pas parlé car je ne voulais pas heurter des sensibilités. Quand on est étranger, on a une sorte de devoir de réserve : parler de politique locale, c’est mal vécu par certains autochtones, c’était déjà vrai en Chine, et c’est certainement vrai en France. Mais on ne peut pourtant pas se taire éternellement. On ne peut pas vivre à Belfast et ne parler que des jolies montagnes, des jolis châteaux et des jolies filles. Même un étranger qui ne s’intéresse pas à la politique sera invité à aller visiter les Murals les plus présentables. Un autre étranger qui aime flâner en ville, verra d’autres fresques murales, moins touristiques et extrêmement violentes. En arrivant ici, en août, j’avais été frappé par la violence qui s’exprimait sur les murs et dans certains éléments urbains, dans des quartiers qui pourtant semblaient paisibles. J’en avais fait un petit billet pessimiste qui n’a pas été très bien reçu, pour cette raison qu’un étranger devrait plutôt la fermer. C’est assez sain, comme réaction, je ne me plains pas. Mais un étranger a aussi ce rôle à tenir, d’être un voyageur candide, et qui voit les choses d’un oeil neuf. 

Alors de quoi faut-il parler, et comment ? Ce sont les deux questions que je me pose sans cesse. C’est un sujet qui dépasse de loin le seul cas de Belfast. Tous ceux qui vivent à l’étranger et qui éprouvent le désir légitime d’exprimer ce qu’ils ressentent sont contraints au même examen de conscience.

Mes amis chinois qui passent quelques mois en France sont dans le même cas. En règle générale, ils détestent. J’ai rencontré trois étudiantes l’autre jour lors d’un dîner à Paris, elles sont formelles sur un point : plus jamais la France, qui est idéale pour faire du tourisme, mais un enfer lorsqu’il s’agit d’y vivre. Une autre amie chinoise a créé sur Facebook un album photo sur son séjour d’un mois à Paris : dix images sinistres ; des affiches, des files d’attentes, un métro, une boutique vieillotte, des enfants derrière des grilles, etc. ; on a le sentiment d’un voyage traumatisant. Je lui demande depuis des mois d’écrire un récit de voyage, mais elle n’en a pas le temps, et peut-être pas l’envie.

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Si j’étais éditeur – mais que ne suis-je éditeur ? – je ferais une collection de petits récits de voyage écrits par des migrants, des étudiants et des chercheurs qui sont profondément déçus par la France. Pour ceux qui n’écrivent pas, j’embaucherais des gens pour leur faire raconter leurs périples et les retranscrire. Cette collection serait le première au monde et serait très utile pour les recherches sur la littérature des voyages.

C’est toute la question de l’éthique de l’étranger. Il n’est pas là pour critiquer, son récit nous ennuie s’il est essentiellement critique et négatif (sauf pour des chefs d’oeuvre comme Le poisson-scorpion de Nicolas Bouvier, qui est une magnifique descente en enfer, et qui donne de l’île de Ceylan une image tellement horrible qu’elle en devient fascinante et attirante). L’étranger n’a pas à être élogieux non plus. Alors que doit-il dire, publiquement s’entend ?

Si l’on répond à cette question par : « ne rien dire de négatif, pour ne blesser personne », alors il n’est plus question d’éthique mais de morale étroite ou de bonnes manières érigées en principe de vie. Je dis que l’étranger fait face à un problème éthique, c’est-à-dire qu’il doit éprouver la difficulté de la vie avec les autres : trouver l’équilibre entre la franchise qui permet une vraie communication avec autrui, et le savoir-vivre qui en évite les écueils. L’étranger ne veut pas blesser ses hôtes, mais il ne veut pas atrophier son regard ni sa parole. Il veut respecter se hôtes au point de leur dire la vérité de ses perceptions. Il doit d’autant moins réprimer sa parole que c’est elle qui sera le plus utile aux autochtones. Pour critiquer la France, Montesquieu n’a pas trouvé mieux que d’imaginer un Persan regarder nos moeurs avec l’oeil neuf et naïf de l’étranger. Aujourd’hui, nous devrions lire et écouter les Chinois vivant à Paris.

La précarité de la traduction

Croyez-le croyez-le pas, tous les jours, ce blog est traduit en anglais par Google. Même les commentaires le sont, je vous prie de vérifier ici.

Je m’en suis rendu compte ce week-end, avec un mélange d’amusement et d’irritation : Google ne m’a rien demandé, rien offert, il a juste décidé de traduire. Pour une raison obscure car qui pourrait bien avoir envie de lire La précarité du sage dans le monde anglo-saxon ? Je les connais, les Anglo-Saxons, les traductions ne les intéressent pas. Et des traductions farfelues, de plus, j’aime autant le dire tout de suite.

« Prière précaire » y est traduit : Please précaire. C’est n’importe quoi! Non seulement « prière » pourrait être traduit avec plus de littéralité (et de correction) par prayer, mais en plus le mot anglais precarious existe, pourquoi le traducteur automatique a-t-il laissé le mot français ?

Car il s’agit d’une traduction automatique, naturellement. Google ne va pas payer un zombie pour traduire mes élucubrations et celles des commentateurs. Vous imaginez la tête du mec qui devrait se taper les commentaires de Michel Jeannès ? Nervous breakdown, direct au Vinatier, le gonze.

Enfin, je finirai par deux remarques. (Inutile de préciser que je finirai, d’ailleurs, car vous le voyez bien, le billet touchant à sa fin.) Deux remarques : (oui mais ça aussi vous le verrez bien, et ça n’apporte aucune substance.)

Je finirai donc par deux remarques : d’un côté il est éclairant de jeter un oeil sur la version anglaise de ce blog pour mesurer les progrès réalisés par la traduction automatique. C’est quand même impressionnant. Il y a bien sûr de nombreux ratés, mais en gros, c’est bien meilleur que ce que l’on pouvait faire avec Babel fish il y a quelques années, comme je l’ai montré dans un billet chinois, autrefois.

D’un autre côté, quid de la volonté des auteurs de ne pas être traduit ? Je ne parle pas seulement des gens comme Beckett qui ne voulaient pas être lus par leur mère, mais plus près de nous, Neige, la jeune Chinoise, qui écrit dans son dernier billet que son blog est un jardin privé, et qu’il ne pourrait pas en être ainsi si son petit copain pouvait lire le français. Si Google traduit le blog de Neige, il n’est pas impossible que cela l’affecte réellement.

Troisième remarque, qui n’était pas prévue mais que je rajoute in extremis : y a-t-il aussi des traductions automatiques en d’autres langues ? Ceci était une question, mais qui valait, pour son poids, une remarque.

Si le Dalaï Lama était indépendantiste

S’il voulait vraiment, comme le disent les autorités chinoises, faire sécession, voici comment il pourrait s’y prendre.

Il lui suffirait d’écrire une lettre, une seule, en tibétain, à la main. Sous l’oeil des caméras, il la lirait, ou il la donnerait à un journaliste qui se chargerait de la diffuser. Une lettre qui dirait ceci:

J’ai longtemps oeuvré pour la paix et pour l’obtention de l’autonomie pour le peuple tibétain, mais aujourd’hui je suis désespéré. Je ne vois plus d’espoir dans la survie culturelle de mon peuple et c’est la mort dans l’âme que je crois nécessaire d’entrer en conflit armé avec les forces chinoises qui occupent notre pays.

Dès maintenant, je demande à tous les pays du monde de bien vouloir soutenir notre effort de libération et, dans la mesure où la Chine est devenue une puissance importante pour l’économie mondiale, empêchant les gouvernements d’agir à découvert dans cette affaire, je me tourne vers les individus du monde entier, les organisations, les associations, tous les gens qui ont un coeur etc. 

Je vous laisse imaginer l’engouement d’une telle missive. Avec la popularité dont jouit la cause tibétaine, des millions de gens, des centaines de millions de gens feraient un don de plusieurs dizaines de dollars, des stars du show business feraient tout pour se montrer : presque instantanément, des milliards de dollars seraient générés pour soutenir l’effort de guerre. Le Dalai Lama recruterait des généraux étrangers pour organiser tout cela. Des militaires à moitié mercenaires viendraient aussi de toutes parts, appâtés par les salaires mirobolants ainsi que par l’aventure excitante et médiatique que cela représenterait. Mourir en héros sur fond de montagne enneigée, ce sera le nouveau rêve des adolescents en quête de gloire.

Nous assisterions à la première grande guerre fashion, pour les stars, par les stars. Le temps de cette guerre serait rythmé par les médias. Les Chinois n’auraient quasiment pas une chance de s’en sortir : après quelques milliers de morts, la pression de la communauté internationale et la nécessité économique de voir le calme revenir seraient trop fortes pour une armée chinoise isolée, mal entraînée et souffrant du « mal des hauteurs ».

Voilà ce que ferait le Dalai Lama, s’il était vrai qu’il nourrissait de funestes projets contre la Chine. Mes amis chinois, si le Dalai Lama ne fait pas cela, c’est qu’il ne veut pas de conflit armé et qu’il est certainement sincère lorsqu’il dit qu’il ne cherche pas l’indépendance.

Un Pakistanais comme moi

Pour remplacer ma jolie voisine, est arrivé un petit Pakistanais. Encore une fois, je dis « petit » sans malice. Il est de la même taille que la petite Slovaque. Un jeune homme symathique qui ne sort pas beaucoup de sa chambre.

Les rares fois où nous avons parlé, il m’a amené sur les dangereuses pentes de la géopolitique. Il me demande ce que les Fançais pensent des Anglais, des Américains, des Allemands. Lui, il ne comprend pas que j’aie quitté la France, car il a une bonne image de notre pays. Mais quitter la France pour venir ici, cela lui semble dément. Il dit que la France est un meilleur pays que le Royaume-uni, car nous ne nous occupons pas des affaires des autres.

Exactement le contraire de ce que pense un autre habitant de ma maison, de nationalité Tchèque. Lui, le Tchèque, trouve qu’au contraire la France veut tout diriger, s’occuper de tout à sa manière et ne se montre pas assez collectif dans l’Union européenne.

Le Pakistanais se tamponne de l’Europe. Il voudrait que les Anglais soient plus comme les Français, sous-entendu qu’ils fassent des affaires avec tous les régimes du monde, en fermant les yeux sur les questions d’éthiques. Puis, tout en versant beaucoup de sucre blanc dans ses corn flakes, il précise à toute fin utile qu’il n’aime pas les Indiens. Autant il admet qu’entre Anglais et Français, la haine puisse faire place à l’estime et à l’admiration au fur et à mesure que le niveau d’éducation augmente, autant, entre Indiens et Pakistanais, il estime que la scission est éternelle et inscrite dans l’origine même des peuples.

Il est étudiant à Belfast, comme moi. Il jouit du statut trouble d’étudiant international, comme moi. Il prépare un master de commerce et ne sait toujours pas ce qu’il veut faire plus tard. Comme moi.

Que nos motivations touristiques ne sont pas si nobles que nous le prétendons

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On visite un pays pour des raisons explicites qui sont à l’opposée, souvent, des motivations inconscientes qui nous y poussent.

Ce qui nous attire consciemment, ce sont des paysages, l’histoire, des rencontres humaines, des oeuvres culturelles éternelles, bref, du noble, du précieux, du profond.

Mais il se trouve que dans les faits, ces lieux qui nous attirent pour des raisons nobles, sont en plein boom économique. Inversement, les pays infiniment riches de beautés, de vertus, d’opportunités pour le voyageur, sont boudés inexplicablement lorsqu’ils font face à des difficultés économiques. La France doit être mise à part, car la France est la grande star du tourisme, l’indémodable reine d’Europe, l’incontournable et géniale enjôleuse du monde occidental. Non, parlons des pays normaux, plutôt.

L’Irlande a connu le Tigre celtique qui a donné de la prospérité au pays, et c’est en effet la cause inconsciente d’un déversement de visiteurs (dont votre serviteur) qui avaient en tête les paysages sauvages, les écrivains, Dirty Old Town, tout un pittoresque sympathique menacé par la croissance économique. Le Dublin que j’ai connu et que j’ai aimé, au tournant du siècle, était une ville busy, où le bling bling et la frime étouffaient l’aspect affable, philosophe, bonhomme, que la réputation annonçait. Les services gouvernementaux ont su développer un marketing touristique très intelligent, et ont joué entre les lignes. Au moment où la population pensait endettement, prise de risque financier, fortune foudroyante, les publicités vantaient un pays où il fait bon vivre, où l’on prend le temps de rigoler.

Brillants, les Irlandais.

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La même chose, à quelques nuances près, s’est passée avec l’Espagne.

Inversement, des pays autrement plus importants d’un point de vue objectivement touristique, comme l’Italie et la Grèce, ont plongé dans la même période, les années 1990-2000. Pourquoi les gens leur ont préféré l’Espagne ? Croissance économique et bon marketing furent les stimuli inconscients.

Qui veut adhérer à l’Union européenne ?

J’attendais Hülya sur la rive asiatique du Bosphore. Elle m’avait dit, Kadikoÿ depuis l’embarcadère de Karakoÿ, et je m’étais exécuté car je suis un mec facile.

Elle a convié à notre dîner une autre femme du quartier, dont le nom m’a échappé dès qu’elle me l’a dit.

Les deux femmes ont trente ans, elles sont célibataires, elles osent sortir avec un homme étranger, elles sont musulmanes non pratiquantes, elles parlent anglais et une deuxième langue européenne. Elles sont allées à l’université et ont trouvé un travail sous-qualifié. Elles ont voyagé en Europe, et en particulier, elles ont participé à un « summer camp » en Grèce organisé par Couchsurfing.com. Ce site ne met pas seulement en relation des individus qui voyagent, mais il crée aussi des goupes et des communautés qui font des actions de rapprochements culturels ou politiques. Mes deux amies m’ont dit que leur éducation avait toujours montré les Grecs comme des ennemis, et elles m’ont fait part de leur émerveillement de voir qu’en fait, elles s’étaient senties chez elles dans les familles grecques, que les Turcs et les Grecs partageaient la même nourriture, le même rapport familial, les mêmes gestes, la même culture. 

Elles regrettent amèrement de ne pas pouvoir voyager librement, de devoir toujours demander des visas, de payer pour cela, d’être toujours suspectées de vouloir émigrer.

Je leur demande alors si elles voudraient que la Turquie adhère à l’Union européenne, et j’imagine la réponse évidemment positive. L’une dit non, l’autre dit qu’elle ne sait pas. Elles sont pourtant occidentalisées au dernier degré, mais l’Union européenne, cela ne leur dit rien. Celle qui dit non s’explique : adhérer à l’UE reviendrait à perdre notre culture et nos traditions, or nous ne sommes pas européens, nous sommes turcs et cela n’a rien à voir.

Elles ne sont pas nationalistes pour autant, elles espèrent que leur pays va faire des progrès dans le domaine démocratique, mais ce qu’elles voudraient seulement, c’est avoir autant de liberté de mouvement en Europe que les Européens en ont chez elles.

Lettre à mon filleul républicain sur l’adhésion de la Turquie au sein de l’Union Européenne.

Mon petit Bastien,

C’est aujourd’hui ton dixième ou onzième anniversaire. Tu entres donc, d’une manière ou d’une autre, dans l’adolescence, avec ce que cela charrie d’inquiétude et de fatigue pour tes parents. Je te souhaite une joyeuse fête d’anniversaire, et je leur souhaite, à tes parents, du courage et des idées.

Je t’écris depuis la Turquie, un pays qui se situe à l’extrême sud-est de l’Europe. Des gens considèrent ce pays comme européen, d’autres le situent en Asie. Un grand débat fait rage, d’ailleurs, car les Turcs demandent à adhérer à l’Union européenne, et que cette adhésion divise les gens.

Certains disent que c’est un pays musulman, donc, qu’il n’est pas européen. C’est un argument que des gens comme moi ne comprennent pas, car la religion ne devrait pas avoir un tel poids politique. Ils sont musulmans pour la plupart, c’est leur problème. D’autres disent que le territoire de ce pays est surtout en Asie et qu’il entre en communication avec des régions comme l’Irak et l’Iran, ce qui l’exclut de notre communauté européenne.

D’un autre côté, la Turquie est un territoire qui est central à notre culture d’Européens. Les Grecs étaient nos ancêtres, culturellement, et leur monde comprenait la Turquie actuelle. La guerre de Troie, par exemple, est une de nos plus grandes histoires ; Homère en a fait la première grande oeuvre littéraire européenne, Iliade, que l’on peut lire encore aujourd’hui avec une grande émotion. Eh bien Troie est ici, en Turquie. C’est ici que se battaient Achille, Hector, Agamemnon ; ici qu’Ulysse a eu l’idée du fameux cheval de Troie.

Plus tard, 1000 ans plus tard, Istanbul, d’où j’écris ces lignes, était la ville d’un empereur chrétien qui s’appelait Constentin. Les gens, ici, parlaient grec, et on appelait la ville : « Ville de Constentin », Konstentinopolis. Nous, en Europe de l’ouest, on prononce encore différemment, on dit « Constantinople ». A cette époque-là, c’était le centre de la chrétienté, donc même pour ceux qui ne veulent pas d’un pays musulman en Europe, il est difficile de rejeter cette ville, puisqu’elle est un des centres de notre histoire. Elle fut aussi importante pour l’Europe au premier millénaire que Paris ou Londres l’ont été durant le deuxième millénaire de notre ère.

J’y suis allé faire un petit tour pour vivre un peu sur place si je me sentais plutôt en Europe, ou plutôt ailleurs. Or, il m’est impossible de répondre, surtout qu’Istanbul, la « Ville des villes », est à cheval entre l’Europe et l’Asie. Elle enjambe le Bosphore, le détroit qui sépare l’Europe et l’Asie. (Moi, « Bosphore », c’est un mot qui m’a toujours fait rêver, mais ça ne compte pas car j’ai toujours rêvé beaucoup, et à tort et à travers.)

Alors, Europe ou Proche Orient ? La question est très intéressante car elle concerne la notion de frontière, et c’est le propre des communautés vivantes de ne pas savoir exactement quelles sont leurs limites. On se sent européens, c’est certain, mais où fait-on arrêter l’Europe ? Au Bosphore ? Aux frontières de l’Irak et de l’Iran ?

Ce qui est certain, c’est que dans la vie, il n’y a jamais de frontières. Les différences se font petit à petit, pas à pas. Les frontières sont des décisions prises pour des raisons politiques. C’est comme la différence entre la France et les pays voisins : à quel endroit peut-on vraiment dire que ce n’est plus la France ? On ne le peut pas, car un Français du nord est plus proche d’un Belge, par exemple, que d’un Français du sud. La frontière est le résultat d’une guerre ou d’un accord entre gouvernements. Alors, la Turquie, c’est l’endroit où le voyageur se demande ce que cela signifie d’être européen.

Je me le demande et je suis incapable de donner une réponse.

Le hasard de l’existence fait que, souvent, je suis en voyage lorsque tu célèbres ton anniversaire. Je ne sais pas à quoi c’est dû. D’habitude, je reste immobile. Il est très rare que je voyage, au fond, et ça tombe quand tu changes d’âge. Il y a peut-être une relation de cause à effet.  

Je te souhaite une année pleine de joie et de bonne humeur,

Ton parrain républicain.

Je vous promets la guerre

Mes amis en seront témoins. Cela fait deux ans que je prédis des guerres. Je ne sais pas ce qui me prend, je vois des guerres partout. Pas des guerres partout dans le monde, mais dans toutes les réflexions où je me laisse embringuer.

Alors très succinctement, je tiens à dire en quelques mots que le thème de la guerre reviendra assez régulièrement sous mon clavier, et j’espère ne pas me transformer en oiseau de mauvais augure qui prédit toujours le pire. Mais enfin, voici les simples prémices qui m’amènent à sentir l’inéluctabilité de conflits interminables.

Précaution oratoire : ce que je vais dire est choquant, révoltant, répulsif. Eloignez vos enfants de cet écran, âmes sensibles s’abstenir.

1- Nous y sommes. Nous sommes déjà entrés dans une logique de guerre, et une pratique qui semble naturelle à tous. Nous sommes en guerre (Irak, Afghanistan, pour ne parler que de ces deux régions) et nos familles se croient en paix. Etanchéité entre des réalités contradictoires et concomittantes. Rien ne s’oppose donc à ce que ces conflits prennent de plus en plus de place, dans l’aveuglement provisoire de nos populations nanties.

2- La guerre est une conséquence des crises graves, si ce n’est une solution. La crise de 1929 et le marasme des années 1930 ont trouvé leur issue dans l’économie de la seconde guerre mondiale. N’oublions pas qu’à la crise économique peut s’ajouter des catastrophes naturelles, écologiques, industrielles. La situation peut s’aggraver très vite, et les famines arrivent toujours aux plus mauvais moments.

La question se pose alors : la guerre d’accord, mais qui contre qui, et sur quels champs de bataille ? Je ne prendrai qu’un exemple frappant. Un pays qui s’arme à grande vitesse et qui prépare le monde entier à ses intentions : la Chine. Elle m’amène au troisième point.

3- La guerre est une façon de faire quelque chose de ses pauvres, et de focaliser l’attention du peuple, donc de garder le pouvoir. La Chine fait face à un désordre social qui va croissant, avec une pauvreté qui pouvait être étouffée quand la croissance était à deux chiffres, mais qui ne peut plus l’être désormais que l’économie chute. Des centaines de millions de gens n’auront bientôt plus d’espoir d’une vie meilleure. Il faut leur trouver du travail avant qu’ils ne se révoltent, et la guerre permet de résoudre ce problème, théoriquement : la guerre tue beaucoup de gens (surtout les pauvres, que l’on met en première ligne) et en emploie beaucoup aussi. (Par ailleurs, la plupart des gens qui meurent pendant la guerre sont les hommes, et il y a beaucoup trop d’hommes en Chine.)

4- La guerre est le moyen le plus efficace de prendre le pouvoir, ou de le garder. Or, dans les moments de trouble, les classes et les castes dirigeantes se sentent menacées. Les Etats-Unis sentent leur leadership menacé, les Occidentaux sentent leur autorité et leur supériorité menacées, les partis uniques se sentent menacés dans leur essence. Le PCC a déjà perdu toute crédibilité idéologique, sa légitimité repose entièrement sur le mieux-être économique. Il suffit que cela se fragilise et tout s’écroule.

5- Les champs de bataille sont nombreux. Je n’en citerai que deux. Taiwan (guerre navale et aérienne) et l’Asie centrale (guerre terrestre). Ce n’est un secret pour personne, la Chine fait un travail de diplomatie depuis des années dans le monde entier sur le thème : « un peuple, un pays », sous-entendu, Taiwan doit (re)venir dans le giron de la Chine continentale, au besoin par la force. Or les Taiwanais, dans leur immense majorité, ne le veulent pas. Pas plus que les Etats-Unis et le Japon. L’éventualité d’une guerre dans cette région est parfaitement intégrée dans les consciences des habitants de l’île. L’Asie centrale, quant à elle, est le lieu du pétrole et les grandes puissances en ont un besoin tyrannique. Ils trouveront toute sorte de raisons pour contrôler les terres et le sous-sol (lutte contre le terrorisme, histoire, rien ne nous sera épargné.)

Je m’arrête là, persuadé que les commentateurs de la vie contemporaine ont des idées tout aussi funestes que moi, mais qu’ils ne les expriment pas ouvertement. Il faut être un peu fou et irresponsable pour écrire ce que j’écris là. Cela tombe assez bien, je suis légèrement timbré et parfaitement irresponsable.

La chaussure de Wen Jiabao

 

La diplomatie française se réjouit, en cette minute. Espérant que les médias chinois passent en boucle les protestations anti-chinoises que le premier ministre chinois a subies en Angleterre, elle se dit que la Chine va peut-être oublier la France. Après tout, s’il met en balance ce que les Britanniques et ce que les Français ont fait, un nationaliste chinois devrait penser que la Grande Bretagne est plus à punir que la France. Faites le compte :

Le Dalai Lama y a été accueilli officiellement, le Prime Minister a refusé d’assister à la cérémonie d’ouverture des Jeux de Pékin, une chaussure a été lancée à la face de Wen Jiabao à Cambridge, on l’a traité de dictateur, quelques manifestants se sont réunis pour « libérer le Tibet ».

Ce qui m’amuse dans la vidéo amateur du lancer de chaussure, c’est l’attitude de la salle. Presque que des Chinois, qui applaudissent longuement lorsque Wen reprend la parole, et qui arrêtent les applaudissement lorsque le premier ministre fait signe de la main. Tous ces étudiants ont une habitude bien ancrée des cérémonies officielles de leur pays, qui se déroulent comme sur du papier à musique. Le calme de Wen, d’ailleurs, s’explique par le fait que ce genre d’imprévus lui est tellement étranger qu’il n’a aucune idée de la manière avec laquelle réagir.

Ce qui m’amuse aussi, ce sont les accents des gens qui s’expriment dans le public. Le manifestant qui crie : « Comment cette université peut se prostituer en invitant un tel dictateur ? » est un Anglais, et ceux qui lui répondent : « Honte à toi! » sont tous Chinois. Comment pourrait-il en être autrement ? Il n’y a que des futurs cadres de la Chine autoritaire pour penser que c’est une honte de manifester contre un chef.

Affaire à suivre.

Propagandes européennes

Nous sommes face à deux grands types de propagandes.

La propagande anglo-américaine qui dit que le monde ouvrier est fini pour nous, que nous devons nous concentrer sur les services, la finance et la banque. Les Anglo-américains se voient donc comme modernes et mieux armés pour affronter la crise.

La Propagande franco-allemande qui dit qu’un pays moderne doit garder ses secteurs primaire et secondaire, une agriculture et une industrie puissantes. Les Français et les Allemands se croient donc mieux armés que les Britanniques pour faire face à la crise.

Qui a raison, qui a tort ? Jamais je n’ai eu une impression aussi forte que nos médias, des deux côtés de la Manche, faisaient office de propagande.

Un journal de qualité, centre-gauche, consacrait l’autre jour une page entière aux manifestations de mécontentement en Europe. L’orientation était telle qu’on comprenait deux choses essentielles dans un contexte de propagande : les autres souffrent plus que nous (nous les Anglais), car jusqu’à présent personne n’a commis d’émeute ici, et la zone euro est en difficulté ce qui montre bien que nous sommes mieux lotis avec notre Livre Sterling.

Le lendemain, un autre journal, de centre-droite cette fois, fait état de protestations dans 14 villes de Grande Bretagne, avec une nouvelle donnée : les étrangers nous volent nos jobs. Le slogan « British jobs for British workers » est répété comme un mantra. Le journal montre même des graphiques explicites : entre 2007 et 2008, progression de 175.000 travailleurs étrangers dans le pays, tandis que 46.000 Britanniques perdaient leur boulot.

Qui a raison, qui a tort ?