Les Journées du Matrimoine : un féminisme alternatif dans l’art contemporain

Le site des Journées du Matrimoine

On croit connaître cette initiative féministe. Pour répondre aux fameuses Journées du patrimoine qui célèbrent les grands monuments construits par les hommes, le mouvement HF a lancé les Journées du Matrimoine pour faire connaître les oeuvres d’art de femmes et lutter contre les discriminations. Très bien. Ce que l’on sait moins, c’est que les « Journées du Matrimoine » existaient avant cette initiative. Elles existent depuis 2003 et furent instituées par l’artiste Michel Jeannès qui produit, selon les termes même de la sagesse précaire, un art matrimonial.

Si j’en parle sur ce blog, c’est que l’approche intellectuelle de ce projet artistique invite à réfléchir et à rêver. Plutôt que de se laisser aller au féminisme (bienvenu mais convenu) qui consiste à dire : « Les femmes aussi sont capables de créer des oeuvres de génie », les authentiques Journées du Matrimoine proposent une autre façon d’aborder le monde maternel, la création, l’idée de patrimoine et la pratique artistique elle-même.

Le « matrimoine », pour l’artiste discret qui a fondé ces Journées, ne relève pas d’une fierté combattante opposée au virilisme supposé du « patrimoine ». Cette opposition entre les mâles dominants et les femmes de pouvoir a quelque chose de délétère. Le féminin en nous vaut mieux que cette fierté affichée et cette volonté de faire des oeuvres. Si le « matrimoine » se réduit à l’ensemble des oeuvres d’art faites par des femmes, alors le matrimoine n’est rien d’autre que du patrimoine. De fait, les peintures de Berthe Morisot, d’Artemisia Gentileschi, les sculptures de Louise Bourgeois font partie de notre patrimoine, sans aucune discussion et n’ont pas besoin du concept de matrimoine.

Au contraire, dans le travail de Michel Jeannès, le « matrimoine » devient une alternative au patrimoine, et nous ouvre à des espaces mentaux, nous fait explorer des terres symboliques qu’il appelle lui-même des Zones d’Intention Poétique (ZIP).

Pour entrer dans cet univers mental, symbolique et charnel, Jeannès utilise le bouton. Le bouton est un objet simple, modeste, minuscule et qui passe inaperçu. Et pourtant si l’on s’y arrête, alors une véritable poésie s’en dégage. Voici ce que j’ai écrit à ce propos il y a quelques années :

On commence à bien connaître le travail de Michel Jeannès, et l’usage étonnamment fructueux qu’il fait des boutons de mercerie. Non seulement les boutons symbolisent le lien, l’union, mais surtout ils renvoient au monde féminin des mères, des boîtes à boutons, du travail discret et profond de la couture, du reprisage, du soin des vêtements de la famille. Dans les différents terrains qu’il occupe, Jeannès est très attentif à la parole des femmes, non pas en tant qu’êtres universels, mais depuis leur rôle, jugé subalterne dans les sociétés phallocrates, de travailleuses de l’ombre.  

La précarité du sage, 2009.

Bouton de nacre, bouton de bois, bouton en plastoc ou en ferraille.

On voit des couleurs et des matières apparaître. Et puis voir des boutons, c’est aussi voir des vêtements, des fonctions, des idées portées sur le corps.

Bouton de chemise, bouton de manchette.

Bouton de jeans, bouton de caleçon.

Vous avez sans doute chez vous une boîte à boutons. Ouvrez-la et versez les boutons sur la table. Imaginez qu’un poète soit là et les contemple avec vous. Quelle beauté et quelles rêveries vont sortir de cette lampe d’Aladin. Ce sont des voyages et des souvenirs qui reconstituent avec douceur un monde enfoui, des biographies d’hommes obscurs, et tout un foisonnement de fictions.

Opposition Patrimoine/Matrimoine

Le patrimoine est le monde des pères et de ce qu’ils lèguent à leurs fils. Le matrimoine le monde des mères et ce qu’elles transmettent à leurs filles.

Le patrimoine se célèbre avec pompe et force discours. Le matrimoine se partage avec les mains et les paroles singulières.

Le patrimoine enjoint de conserver, de restaurer et d’imposer des oeuvres éternelles. Le matrimoine encourage à s’adapter, à réparer et à recoudre des choses du quotidien.

Le patrimoine vise l’immortalité. Le matrimoine s’inscrit dans le présent mouvant.

Le patrimoine définit l’art comme une pratique solide, glorieuse et éclatante. Le matrimoine fait entrer l’art dans des pratiques sociales, des échanges et du flux.

Le patrimoine est du côté de Pascal et Claudel. Le matrimoine est du côté de Montaigne et de Gide.

Participez et sortez vos boutons, car je ne le puis

Les authentiques Journées du Matrimoine sont toujours d’actualité aujourd’hui et je vous invite à visiter leur site. Vous pouvez participer à cette « oeuvre immatérielle » en quelques gestes simples. Allez voir ces images de boîtes à boutons photographiées, c’est d’une beauté poignante.

Moi, je n’ai pas de boîte à boutons, alors je ne peux pas participer à l’oeuvre immatérielle des Journées du Matrimoine. J’ai demandé à mon épouse, mais elle non plus n’en a pas, car nous sommes des nomades. Les nomades n’utilisent pas de boutons. Regardez les Mongols dans leur steppe, les Bédouins dans leur désert. Ce n’est que foulards entourés, voiles et turbans, ceintures de soie, lacets, mais pas de boutons.

Agnès Varda de ci de là

Ce soir, à 22h30 sur Arte, on pourra voir le film documentaire d’Agnès Varda sur les artistes contemporains qu’elle aime. C’est une série d’émissions très belles, où l’on reconnaît son style – déjà bien rôdé sur Les Glâneurs et la glâneuse dans les années 2000 – et dans lesquelles elle présente, sur un même ton, des artistes célèbres et des créateurs obscurs.

Michel Jeannès est un des créateurs chéris d’Agnès Varda. C’est un artiste dont j’ai déjà parlé plusieurs fois sur ce blog. On l’appelle aussi Monsieur Bouton et il se fait photographier dans le monde entier.

Ce soir, l’épisode d’Agnès Varda de ci de là tricote des portraits aussi variés que Monsieur Bouton, le peintre Pierre Soulages et des réparateurs de filets de pêche à Sète.

Comme le dit mon amie Cécilia, Agnès Varda dé-hiérarchise les gens et les travaux.

La sagesse précaire préconise donc la vision de ce programme télé de qualité, pour passer de joyeuses fêtes de noël.

Reboutonnez Marianne : qu’est-ce qu’une oeuvre d’art matrimoniale ?

L’éditeur Jean-Pierre Huguet s’occupe d’un lieu de création tout à fait impressionnant. Dans la cambrousse, à une heure de voiture de Lyon. Dans les monts du Pilat, sur les hauteurs d’un village charmant au nom magnifique : St Julien Molin Molette. 

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 Une ancienne usine en pierre, que l’éditeur appelle « cathédrale ouvrière », domine la vallée. Au dernier étage, la salle est immense, grande comme une cathédrale en effet, et se trouve être l’écrin d’une œuvre unique. Cette œuvre unique se doit d’occuper le mur du fond. Toutes les expositions ont en commun de n’occuper que la surface du mur, et de laisser le reste de l’espace aux visiteurs, aux dialogues entre les gens et l’œuvre. Cette grande salle en plan libre, digne d’un étage du Musée d’art contemporain de Lyon, percé de dizaines de fenêtres en arc de cercle, est tout entier consacré à ce mur, qui paraît petit quand on entre.  

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Or, ce qui frappe d’emblée, c’est l’espace, le parquet et les fenêtres, c’est-à-dire le volume, la lumière et la couleur. Le fait de privilégier le mur du fond provoque un renversement de la perception, par lequel l’espace devient lignes de perspective, et le mur point de fuite.   D’ailleurs, cet espace d’exposition s’appelle « Le Mur du fond ». Qu’on ne s’attende pas à voir l’espace rempli de sculptures et d’installation, à moins d’un dispositif subversif. Quand j’y suis allé, l’artiste Michel Jeannès y exposait « Marianne mise à nu ». Un simple drapeau tricolore accroché sur ledit mur. En évoluant dans la salle, on voit peu de changement, peu de spectacle. C’est en se rapprochant vraiment qu’on distingue ce qui fait l’originalité de l’œuvre : le drapeau est coupé en deux en son milieu et réassemblé, de bas en haut, par des boutons de nacre.  

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La notion de « matrimoine »

On commence à bien connaître le travail de Michel Jeannès, et l’usage étonnamment fructueux qu’il fait des boutons de mercerie. Non seulement les boutons symbolisent le lien, l’union, mais surtout ils renvoient au monde féminin des mères, des boîtes à boutons, du travail discret et profond de la couture, du reprisage, du soin des vêtements de la famille. Dans les différents terrains qu’il occupe, Jeannès est très attentif à la parole des femmes, non pas en tant qu’êtres universels, mais depuis leur rôle, jugé subalterne dans les sociétés phallocrates, de travailleuses de l’ombre.  

Dans ce sens, et pour ce faire, en parallèle aux « Journées du Patrimoine » qui ont lieu chaque année en France pour que les fils de la patrie communient dans la grandeur de leur culture commune, Jeannès a bricolé les « Journées du Matrimoine ». Le patrimoine, c’est ce que lègue le père à ses enfants, c’est la richesse matérielle où se concentrent les valeurs fondatrices de la famille ou de la communauté. Le « matrimoine » évoque ce qu’inspire la mère : un ensemble de gestes, de manière d’être, une douceur et un effacement de soi qui sont proprement bouleversants. J’avais écrit un texte sur les manières de représenter son père et sa mère : le père inspire les portraits et les sculptures, alors que la mère n’est pas une « figure », c’est plutôt une chaleur, une force qui nous habite et nous traverse. Le père c’est l’affirmation de l’individu, la mère est ce qui se diffuse entre les individus. Dans les familles traditionnelles, le père tranche et donne à chacun son dû, la mère donne en contrebande, rétablit d’autres équilibres, fait régner d’autres justices.

Difficile travail, fragile gageure que ces journées du matrimoine, dont un très beau texte de Cécilia de Varine rend compte dans Filer la métaphore. Du bouton aux journées du matrimoine (éditions Fage, 2010). Il s’agit d’un livre qui fait le point sur dix ans de travail de Jeannès et du collectif La Mercerie. J’encourage vivement à le feuilleter, ne serait-ce que sur le site du Musée dauphinois, pour se faire une idée de la place que peut prendre l’objet livre dans le parcours d’un artiste.

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Le patrimoine de la nation 

La mère patrie, la république incarnée dans la plantureuse Marianne, Jeannès ne pouvait pas la rater. A un moment ou à un autre, il allait tâcher de lui recoudre son habit, lui tailler un corsage, que sais-je ? lui recouvrir la poitrine débraillée. 

Il a fait plusieurs expositions, à Paris, au Japon, en Rhône-Alpes, mettant en scène, entre autres, des drapeaux tricolores déboutonnés et reboutonnés. Ici, sur le « mur du fond », le symbole de la nation française est déchiré, et il est « rapiécé », ou reboutonné, comme un chemisier – les boutons sont sur le pan gauche, comme dans les vêtements féminins !

La machine à interpréter peut alors partir en croisière. Le geste artistique est simple, et grâce à sa simplicité, le sens qu’il fait naître est multiple, et presque infini. Par ce drapeau reboutonné, on voit la communauté nationale réconciliée par le travail d’intercesseur des mères, des femmes et des filles.

On voit la fragilité inhérente à toute communauté humaine, combien son unité ne tient qu’à un fil. En ces temps où la Marseillaise est sifflée par des Français qui ne se sentent pas intégrés dans le groupe, pas représentés par le drapeau, cette œuvre rappelle deux choses : d’abord que la déchirure est première, la discorde et la désunion originaires ; elle rappelle ensuite le rôle crucial des mères dans la pacification des passions, et dans l’édification collective.

Le « matrimoine » dont témoigne cette œuvre, c’est le travail patient, à l’intérieur des familles déchirées par la migration, par la pauvreté et les conflits, de se refaire des liens avec un nouveau territoire, une nouvelle organisation. Les idéaux de la république, en effet, se sont introduits dans les familles, dans les prénoms, les habits, les façons de se tenir et d’échanger.  

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Si ce drapeau boutonné peut être vu comme sacrilège par certains, moi j’y vois plutôt un geste tendrement patriotique (matriotique, en somme), qui ne voit pas la France comme une nation orgueilleuse, mais comme une famille nombreuse et bruyante, où les personnes les plus importantes ne sont pas le père ni les grands frères, mais telle ou telle personnalité qui cherche en secret à apaiser les fâcheries, à faire revenir les fils prodigues ou les brebis égarées. 

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Il suffit de faire quelques pas en arrière, et les boutons de nacre s’effacent. Ils se perdent, se font oublier, de même que le déchirement du tissu est devenu invisible. Les boutons laissent la place, modestement, à l’apparente majesté de l’union des contraires. Bleu, Blanc, Rouge, tel est notre patrimoine.

« Filer la métaphore », de Michel Jeannès

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Juste un petit mot pour annoncer la parution de ce livre dont j’ai vu la couverture sur internet. Michel Jeannès, c’était un commentateur sur ce blog, qui a joyeusement détourné la fonction bloguesque pour en faire un terrain de jeu rhétorique et bordélique. Dieu sait ce qui serait advenu de La Précarité du sage si je n’avais pas mis le holà à toutes ses acrobaties verbales et ses duos d’équilibristes avec François et leurs innombrables pseudonymes ? Il a tenté un coup d’État avec moi, il a échoué, mais qui ne tente rien n’a rien.

Michel a alors solennellement déclaré qu’il ne reviendrait sur ces pages que lorsque je serai devenu docteur. Chiche.

En attendant, il n’a pas chômé, le Jeannès. Vous vous souvenez peut-être de ce billet où je narrais cette histoire de boutons, de dispositif artistiques, et où j’évoquais une piste de recherche concernant le récit de voyage et le commerce mercier.

D’ailleurs, j’y pense, mercier, c’est un nom beckettien! Mercier et Camier, très beau roman de 1946, où les deux amis essaient de sortir de la ville et n’y parviennent pas. Deux amis qui ne cessent pas d’abandonner le voyage, voilà un magnifique sujet de roman, et une idée certainement fertile pour l’étude du récit de voyage contemporain.

Ce billet, donc, dont vous vous souvenez peut-être, parlait de ces fiches sur lesquelles des gens, des anonymes, votre serviteur, devaient coudre un bouton et raconter l’histoire qui les reliait à ce bouton. Le bouton étant lui-même un objet conçu uniquement pour créer un lien entre deux pièces d’étoffe, le dispositif mis en place ouvrait à une prolifération de liens. Liens, unions, accroches et accrochages, noeuds, relations, tout faisait métaphore et entrait en résonnance avec l’objet bouton.

Une de ces fiches compose la couverture de ce livre, que je n’ai pas encore lu. Je l’achèterai à mon prochain retour en France.

La précarité de la traduction

Croyez-le croyez-le pas, tous les jours, ce blog est traduit en anglais par Google. Même les commentaires le sont, je vous prie de vérifier ici.

Je m’en suis rendu compte ce week-end, avec un mélange d’amusement et d’irritation : Google ne m’a rien demandé, rien offert, il a juste décidé de traduire. Pour une raison obscure car qui pourrait bien avoir envie de lire La précarité du sage dans le monde anglo-saxon ? Je les connais, les Anglo-Saxons, les traductions ne les intéressent pas. Et des traductions farfelues, de plus, j’aime autant le dire tout de suite.

« Prière précaire » y est traduit : Please précaire. C’est n’importe quoi! Non seulement « prière » pourrait être traduit avec plus de littéralité (et de correction) par prayer, mais en plus le mot anglais precarious existe, pourquoi le traducteur automatique a-t-il laissé le mot français ?

Car il s’agit d’une traduction automatique, naturellement. Google ne va pas payer un zombie pour traduire mes élucubrations et celles des commentateurs. Vous imaginez la tête du mec qui devrait se taper les commentaires de Michel Jeannès ? Nervous breakdown, direct au Vinatier, le gonze.

Enfin, je finirai par deux remarques. (Inutile de préciser que je finirai, d’ailleurs, car vous le voyez bien, le billet touchant à sa fin.) Deux remarques : (oui mais ça aussi vous le verrez bien, et ça n’apporte aucune substance.)

Je finirai donc par deux remarques : d’un côté il est éclairant de jeter un oeil sur la version anglaise de ce blog pour mesurer les progrès réalisés par la traduction automatique. C’est quand même impressionnant. Il y a bien sûr de nombreux ratés, mais en gros, c’est bien meilleur que ce que l’on pouvait faire avec Babel fish il y a quelques années, comme je l’ai montré dans un billet chinois, autrefois.

D’un autre côté, quid de la volonté des auteurs de ne pas être traduit ? Je ne parle pas seulement des gens comme Beckett qui ne voulaient pas être lus par leur mère, mais plus près de nous, Neige, la jeune Chinoise, qui écrit dans son dernier billet que son blog est un jardin privé, et qu’il ne pourrait pas en être ainsi si son petit copain pouvait lire le français. Si Google traduit le blog de Neige, il n’est pas impossible que cela l’affecte réellement.

Troisième remarque, qui n’était pas prévue mais que je rajoute in extremis : y a-t-il aussi des traductions automatiques en d’autres langues ? Ceci était une question, mais qui valait, pour son poids, une remarque.

Michel Jeannès sur France Culture

Ce mardi soir, de 22h15 à 23h30, l’émission Surpris par la nuit s’intéresse aux boutons et aux créateurs qui font travailler les formes d’art et les communautés humaines autour de ce petit objet presque insignifiant.

J’avais déjà parlé du travail de Jeannès sur ce blog, et son site est en lien ici depuis le début de La précarité du sage. C’est donc naturellement que j’encourage tout le monde à écouter France Culture ce soir pour mettre un timbre sur la voix de l’artiste qui vient parfois commenter les billets de ce blog, commenter les autres commentaires, commenter les menus faux-pas que l’on fait avec le langage.

Il ne sera pas seul dans l’émission. Des écrivains, des collectionneurs, des créateurs feront vibrer la corde du bouton (là, par exemple, je sens que j’aurais pu trouver un jeu de mots, avec « vibrer », avec « la corde », la corde, le fil, fil à coudre, coudre des boutons. En cherchant, j’aurais pu faire jouer les mots boutons, boutons à trou, trous de mémoire, mémoire Moïra, Moïra/destin, destin/fatum, Fatum/fée, fée du logis, fée du logis/ménagère, ménagère/mercerie, Mercerie/ Michel Jeannès. J’aurais pu, mais je ne sais pas faire de jeux de mots, voilà.)

Récit de voyage contemporain : des artistes contre Le Bris

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Michel Jeannès, Journal du fibulanomiste

Je profite de l’honneur que m’a fait Michel Le Bris, en commentant ce petit blog, pour rebondir sur une remarque communément admise : son oeuvre, son festival « Etonnants vofageurs » et son travail éditorial seraient une bonne chose pour la littérature du voyage. Est-ce si sûr ? Je ne le crois pas, pour deux raisons. Premièrement, le travail éditorial concerne surtout des traductions et des rééditions, ce qui est bien, mais donne une image nostalgique du voyage et de l’écriture du voyage. Deuxièmement, ce que Michel Le Bris promeut n’a jamais été le récit de voyage, mais la littérature aventureuse, les romans d’aventure.

Or le récit de voyage doit être considéré sous son aspect non-fictionnel pour le faire avancer. Il ne s’agit pas de rejeter les fictions, mais simplement de redonner du lustre au genre du récit de voyage, qui en a besoin. Les grands essais dans ce domaine s’éloignent considérablement de ce que préconise Michel Le Bris. Prenez des classiques contemporains comme Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de George Perec, Mobile de Michel Butor, L’empire des signes de Roland Barthes, ce sont des oeuvres extraordinaires qui n’ont rien de fictionnel et qui renouvellent puissamment un genre que Michel Le Bris n’aide en rien à se développer. Pire, Le Bris a critiqué très durement des penseurs comme Barthes, les traitant de « nains » (cf. Pour une littérature-monde), car ils attaquaient le récit traditionnel.

Je précise à toute fin utile que si je tape sur Michel Le Bris, comme dans ce billet très dur, ce n’est pas poussé par la haine, car je n’ai rien contre l’homme, mais pour faire prendre conscience de problématiques littéraires et esthétiques qui méritent, à mon avis, la constitution provisoire de ce que Deleuze et Guattari appelaient une « machine de guerre ». Frapper plusieurs fois, ne pas s’arrêter, depuis des lieux virtuels et peu reconnus par les autorités médiatiques, frapper pour faire voir ce qu’il y a d’engoncé et de réactionnaire dans ce qu’ont fait nos aînés.

Aujourd’hui, un acteur des lettres aussi important que lui devrait se pencher sur des propositions d’écriture qui essaient d’inventer, plutôt que de revenir incessamment à des romans d’aventure, ou en complément de la fiction prétenduement populaire. Il devrait être à l’écoute des artistes contemporains qui bricolent des dispositifs, des projets, des interventions sur des territoires, des installations baroques.

Le « Journal du fibulanomiste », de Michel Jeannès, fait partie de cette mouvance. Publié dans un livre qui s’intitule 111 rumeurs de Villes (Ed. Le Certu, s.l.d. et concept: Bernadette Griot), ce travail met en texte et en image des itinéraires urbains, des collectes de boutons perdus ou jetés, donnant lieu à d’autres types de collectes, bouts de journaux, faits divers, lambeaux de récits, etc., c’est bien une manière de raconter la vie des gens, une manière qui nous échappe, nous qui ne sommes ni artistes comme lui, ni aventuriers comme Michel Le Bris. Voir la photo ci-dessus et lire cet extrait.

Il faudrait aussi se pencher sur le travail de Mathieu Bouvier, qui, depuis quinze ans, interroge nos rapports aux territoires et nos circulations dans les espaces urbains, ruraux, rurbains, uraux, que sais-je encore ? Il y a quelques années, il a donné, à l’Ecole des Beaux-arts du Mans, une conférence-performance intitulée : De la marche considérée comme un des beaux-arts. Il avait fait le chemin à pied, de Montreuil au Mans. Quelques jours de marche qui sont à inclure dans le projet artistique de la conférence. Récemment, dans L’herbe, il a créé avec Mylène Benoit un dispositif (il n’y a pas d’autre mot) autour des terrains vagues de l’agglomération lilloise ; ils les appellent des « interstices » urbains, des « taches blanches » cartographiques, rejoignant par là, peut-être sans le savoir, les recherches de Jean-Didier Urbain sur le « touriste interstitiel » . Dans L’herbe, il y a des vidéos, une intallation (donc des choses à exposer), des trucs internet (donc propices à la navigation), mais aussi des actions qui n’entrent pas dans les catégories habituelles de l’art, des randonnées, des excurisons. Bouvier et Benoit avaient même le projet d’écrire un Guide de randonnée sur le modèle de ceux de l’IGN, sur tous ces terrains vagues, avec une page de carte et une page de texte. On pourrait imaginer le type de prose : « Cinquante mètres après le cadavre du renard, tournez à droite vers la bretelle… » Dans l’introduction du site de L’herbe, ils définissent ces territoires interstitiels comme une création d’espace et de temps « en voie de resserrement ». Ce que l’on voit sur leurs photos donne, il est vrai, l’impression étrange de lieux opprimés, compressés par les autoroutes et le trafic, mais où certaines personnes, plus ou moins exclues, des riverains aux contours flous, peuvent trouver du repos.

Voilà, ce sont des gens comme cela qui sont l’avenir du récit de voyage, pas des promoteurs d’une littérature déjà connue. Le récit de voyage n’est pas un récit « enjoliveur de réalité », même si, à travers toutes les recherches topographiques, l’attachement au réel, les descriptions rigoureuses auxquelles s’astreignent les artistes, une image fabuleuse du réel finit par émerger.  

« Le temps des fables est arrivé », écrivait André Dhôtel.

Voyages et merceries. L’art de Michel Jeannès

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Hier matin, un bouton décisif de mon jean était sur le point de se détacher. C’était du tracas, car il en manquait déjà un, et avec celui-ci qui se faisait la malle, je ne pouvais décemment plus porter le pantalon en question.

J’en changeai donc, et descendis l’escalier, lorsque je vis une lettre, à moi adressée. C’est un ami artiste qui m’écrit en réponse à un petit récit que je lui avais donné. Il m’avait confié une feuille cartonnée, sur laquelle je devais coudre un bouton et raconter l’histoire qui me liait à ce bouton. La lettre d’hier était un commentaire sur mon histoire.

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L’artiste en question, Michel Jeannès, renouvelle par ses histoires de boutons la dimension participative de l’art contemporain. Il se laisse emmener dans les histoires des populations rencontrées, du moment qu’elles partent du monde de la mercerie. D’ailleurs, son collectif artistique s’appelle La Mercerie. Entre autres travaux, ils encadrent les fiches cartonnées et en font des objets d’exposition. Nos récits de bouton prennent place dans un dispositif artistique beaucoup plus large, comprenant du visuel, de l’audio-visuel, de l’écrit et des publications, des voyages et des interventions variées dans des quartiers populaires.

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Michel Jeannès recueille des histoires, mais il ne se contente pas de les exploiter pour ses expositions et ses écrits. Il répond à chacun, en le remerciant de son histoire par un commentaire de celle-ci. Il appelle ces échanges un « chantier épistolaire ». Son commentaire de mon histoire m’a fait plaisir. J’avais cousu un bouton venant de la boutique qu’avait mon ancêtre à Rouen, avant la guerre. Dans mon récit, j’évoquais cet arrière-grand-père légendaire, que je n’ai jamais connu, mais qui me fascinait. Je m’étonnais que, ancien paysan et boutiquier, il n’ait jamais cherché à devenir propriétaire, ni à acquérir de patrimoine.

Voici ce que me répond l’artiste :

Ta narration dépeint une anté-origine terrienne à ton bisaïeul mercier.

Pour le plaisir de la controverse, la « morale paysanne faite d’économie et de méfiance » résulte d’une relation à la nature et des leçons que celle-ci sait donner, enseignant la vanité de la maîtrise sur les éléments. Ton ancêtre dispendieux aurait alors conservé la partie morale de la morale, sous forme d’une belle confiance en la vie et ce qu’elle offre.

De sa vie donnée en exemple, tu sembles extraire le modèle du « sage précaire » qui te tient à coeur comme prototype du non-possédant.

Ainsi que ta maman, tu choisis de coudre un bouton-fleur, signe d’une esthétique fragile de l’instant.

A l’orée de cet an neuf en bouton, reçois mes voeux de bons vents.

Michel

Belle interprétation, car moi, dans le billet que j’avais consacré à cet ancêtre boutiquier, je le tenais pour responsable d’une sorte de malédiction familiale, qui faisait de nous des gens incapables de progresser culturellement. Par son commentaire, mon ami artiste me réconcilie avec mes origines. Il fait d’un commerçant douteux un précurseur – qui l’eût cru ? – de ce blog et de ma vie de chercheur précaire!

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C’est cela, l’art des grands performers, des vrais artistes contemporains. Ils nous font voyager dans des souvenirs et dans les significations multiples des objets qui peuplent nos vies. Quand on fréquente Michel Jeannès, ou qu’on visite son site, ou qu’on lit son livre, ou qu’on visite une de ses expositions, on se rend compte de la richesse fabuleuse du bouton. Fabuleuse, de « fable ». On s’aperçoit que le bouton est un objet qui structure, non seulement nos habits, mais aussi nos façons de percevoir les « liens » de toutes sortes. Liens familiaux, atomes crochus, liens hypertextuels, liens distendus, amitiés perdues, création de lien social.

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Ce qui m’intéresse dans le travail de Jeannès, c’est son rapport à l’écriture du voyage. Dans Zone d’intention poétique, il y a un chapitre intitulé « Journal du fibulanomiste », où l’auteur prend note de la découverte des boutons dans la rue. On y découvre, par une fenêtre si étroite, la Chine, l’Argentine, Lyon, enfin la terre entière.

Et comme je suis sur le point de travailler moi-même sur les convergences esthétiques entre le récit de voyage et l’art contemporain, (le récit de voyage étant une forme d’essai à lire comme une « performance »), cette lettre apparue hier arrive à point nommé. Elle me rappelle que le récit de voyage ne doit pas s’inspirer des grands explorateurs, et ne doit pas verser dans la nostalgie d’une époque où il n’y avait pas de touristes, mais il doit se rapprocher de ces artistes qui interviennent constamment sur des territoires, les mettent sous tension, les transforment en zones d’échanges et en zones de transit.

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