Projecteurs sur la Chine

Je note qu’il est difficile pour les Européens de se rendre compte de ce que représente la Chine aujourd’hui, et pour leur propre avenir. Depuis que je suis revenu de ce grand pays, je m’aperçois que les gens suivent deux attitudes vis-à-vis de lui, deux attitudes également préoccupantes. L’ignorance et le rejet. Evidemment, les deux s’auto-alimentent : c’est parce qu’on est ignorant qu’on rejette la Chine instinctivement et en bloc ; c’est parce qu’on est méfiant et qu’on en a une mauvaise image qu’on ne cherche pas à la connaître.

Je passe sur les paroles incroyables que j’ai entendues depuis six mois sur tous les aspects du monde chinois, que ce soit dans la presse, dans les médias, en famille et entre amis: tout y est jugé à l’emporte pièce, sans reconnaissance des progrès réalisés par la Chine, sans connaissance de l’histoire et surtout sans conscience de ce qu’est en train de devenir la Chine, un pôle incontournable de la vie mondiale. 

Les gens le savent, mais ils n’en ont pas conscience, ils n’ont pas intégré cette donnée dans leur vision des choses. Comme les Français des années 45-55, peut-être, qui n’avaient pas remarqué qu’ils n’étaient plus grand-chose. Les intellectuels ont mis très longtemps à reconnaître la suprématie de l’Amérique dans (presque) tous les domaines. Tout ceci n’est qu’une impression, une analogie qui doit être prise pour telle. 

Les Européens dénigrent tout ce qui vient de Chine sans discernement: la politique intérieure, la politique extérieure, l’économie, la culture, l’éducation, sans jamais prendre la mesure d’une chose pourtant toute bête, qui est que la Chine s’est imposée ou va s’imposer dans tous ces domaines, et qu’il vaudrait mieux commencer à s’y intéresser dès maintenant, instaurer des partenariats, nouer des contacts. C’est ce que font les dirigeants de nos sociétés, mais voilà, ce sont des dirigeants, qui font des voyages d’affaire et de prise de contact, et les Chinois en voient passer des milliers chaque année. Il nous faut être plus inventifs, plus réactifs, et ne pas tout attendre des dirigeants.

Le règne de Bush a été responsable d’un grand retard dans la prise de conscience internationale. Avec l’aide des Anglais (de Tony Blair surtout), il a essayé de faire croire que ce qui comptait le plus au monde, c’était Al Qaeda, l’Irak, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan. Cela va changer avec Obama qui a nommé des spécialistes de la Chine parmi ses conseillers. Jeffrey Bader, par exemple, qui semble être assez connaisseur de l’empire du milieu pour continuer à observer Taiwan comme un pôle de tension à venir, et qui a dressé un intéressant parallèle entre la situation de Taiwan et celle de la Géorgie dans une note typique des think-tankers de l’institut Brookings. Obama s’est aussi entouré de gens comme Kurt Campbell qui écrivait en 2007 combien il était important de s’intéresser de nouveau à Taiwan, ce qui souligne les risques de conflits armés dans cette région du monde.

Après l’investiture, on attendait Obama sur l’Irak ou l’Afghanistan, c’est bien entendu sur la Chine qu’il est d’emblée intervenu, car les Etats-Unis et la Chine se tiennent, si je puis dire, par les roubignoles, et nos équilibres à nous sont suspendus, si j’ose encore, à ces dernières. Les Etats-Unis dépendent de la volonté des Chinois d’éponger leur déficit en achetant des bons du Trésor. Les Chinois dépendent de la consommation des Américains pour soutenir leurs exportations et garantir leur croissance. Pour le moment, l’administration Obama hausse le ton, faisant planer des menaces. Un mot très fort a été lancé la semaine dernière: manipulation. La Chine a été accusée de « manipuler » le cours du yuan. Ne nous illusionnons pas. Cette gesticulation n’est que le début d’une longue négociation, d’un mano a mano qui va durer des années. Les Américains essaient de commencer les négociations sur une position de force, intimidante, afin de s’adoucir dans quelque temps et d’obtenir une réévaluation significative du cours de la monnaie chinoise. Ce qui est certain, et les Chinois le savent, c’est que les Américains ont besoin que la Chine continue de financer leur déficit. Ce qui est certain aussi, c’est qu’on aura besoin de la Chine sur de nombreux dossiers internationaux, en Afrique, en Asie centrale, en Asie du sud-est et en extrême-Orient.

Stratégiquement, militairement, il faut donc parer au plus pressé. Pour ce qui est de la Chine, et du point de vue de la communauté internationale, le plus pressé n’est pas le Tibet, qui est un problème mal posé et une cause vouée à l’échec (dans les termes posés par les Occidentaux en tout cas). Le plus pressé, c’est Taiwan, que la Chine veut « récupérer » indubitablement, et que les Etats-Unis ne peuvent pas lâcher. Le jour où ils lâcheront Taiwan, ce sera officiellement la fin de l’hyper-puissance, or ce n’est pas l’ambition d’Obama qui, au contraire, veut restaurer le leadership mondial de sont pays.

A notre niveau à nous, de sages précaires, ce qui nous reste à faire est de mieux connaître les deux pays qui sont en train de bipolariser le monde à nouveau. Précaires de tout pays, profitons de la baisse d’activité dans notre vieille Europe et partons en Chine et en Amérique. Nouons des contacts dès maintenant, apprenons le chinois à nos enfants. Ouvrons nos universités aux Asiatiques. Voyageons dans la culture chinoise, apprenons à l’aimer, nous ne serons pas déçus du voyage.

Infamie de la charité

Je suis entré dans une église presbytérienne, et très vite j’ai eu une révélation. 

J’ai été surpris d’entendre une voix de femme prêcher. Encore plus surpris de voir les diapositives qu’elle montrait aux fidèles. Ce service ressemblait plus à un congrès de missionnaires qu’à une messe dominicale. Elle parlait de son projet de développement au Malawi. L’église était pleine de gens richement vêtus, qui allaient faire faire preuve de générosité encore une fois, pour aider ces pauvres Africains.

Je ressentais une gêne, mais une gêne difficile à définir. Ces gens n’ont pas à être critiqués, ils aident leur prochain en donnant de l’argent. Ils sont charitables, ils font la charité. C’est ça, c’est la charité qui me parut épouvantable. L’impression que j’avais, très forte et inexpliquée, était que ces gens allaient donner, un peu pour aider l’autre, et beaucoup pour leur propre confort. Pour se gratifier eux-mêmes d’abord, mais cela n’est pas un mal ; mieux vaut vivre avec des gens qui ont une meilleure image d’eux-mêmes quand ils donnent que quand ils pillent, trucident et humilient. Mais il y a pire : il s’agit pour eux de défendre leur confort matériel, c’est l’impression que j’avais.

En y réfléchissant un peu, au bord de la mer, il m’a semblé que la charité elle-même était un système inventé par les riches ayant pour unique but de sauvegarder la situation d’iniquité qui leur permettait d’être riche.

Souvent, les privilégiés, les aisés, n’aiment pas faire face aux réalités violentes de la vie. La vie humaine n’étant pas douce ni confortable, quand on vit dans la douceur et le confort, c’est qu’on profite d’un état des choses particulier : d’autres sont écrasés, en guerre, exploités, pour que nous puissions vivre tranquillement. Si nous sommes en paix, en Europe, c’est parce que nous ponctionnons sans cesse les autres continents. Le situation de l’Afrique est évidemment dans notre intérêt.

C’est pourquoi voir des Occidentaux se donner une bonne conscience en donnant un peu d’argent à des organisations humanitaires est un spectacle douloureux, pour le sage précaire.

Il voudrait se changer en cynique grec, entrer tout nu dans les maisons et dire aux gens : « N’avez-vous pas honte de ce luxe, de ce calme, de ce confort ? Croyez-vous vraiment avoir aussi bon fond que vous le prétendez ? »

Le monde entier sourit à Belfast

Des photos de familles du monde entier, en plein centre de Belfast.

Des photos de gens heureux en famille, heureux de poser devant un photographe, heureux de représenter la diversité, la mixité, le métissage.

Le mélange des genres, dit Gérard Genette dans plusieurs de ses livres, est un genre en soi.

Des photos dont le sage précaire ne sait pas s’il s’agit d’une exposition normale, sans idée préconçue, ou si elle représente une sorte de discours en faveur de la paix entre les communautés. Ou même si, au contraire, il faut la voir comme une façon de tourner le dos aux interminables discours intercommunautaires : « regardons un peu des étrangers, cela nous reposera l’esprit. »

Des photos de métissage qui montrent une direction pour le bonheur : constituez-vous en famille, mélangez les races et les cultures, vous verrez, même pauvres, vous sourirez pareil.

Conflits nord-irlandais : S’en taper au sud, s’en distancier au nord

Un ami commentateur a récemment écrit sur ce blog que les Irlandais ne s’intéressaient plus autant au conflit inter-communautaire qui avait enflammé l’Irlande du nord. La dichotomie catholiques versus protestants, « ils s’en tapent au sud, et ils s’en distancient au nord », disait cet ami.

Que je sois d’accord ou pas importe peu, même s’il est évident que nous n’avons pas parlé politique avec les mêmes Irlandais, depuis des années que nous fréquentons cette île, lui et moi. De mon côté, ceux qui m’en ont parlé, au sud, m’ont donné l’impression très forte de se définir par opposition aux Britanniques, à un point que j’ai parfois trouvé exagéré. Le dernier en date est un cardiologue que j’ai rencontré à une fête chez des amis de Dublin, dont la radicalité du discours m’a surpris.

Mais bien entendu, il y a toute une population qui ne s’intéresse pas à la politique et qui en a assez des discours partisans, ainsi que de tous les discours. J’ai évidemment rencontré beaucoup de personnes indifférentes, en Irlande, comme en France, en Chine et ailleurs. Mais l’absence d’intérêt pour le monde autour de soi n’est pas une garantie d’ouverture des esprits, ni de progression de la paix.

« Ils s’en tapent au sud, et ils s’en distancient au nord ». Au nord, j’entends en effet des théories qui tendent à casser l’idée d’une opposition entre Irlandais « de souche » et Irlandais « britanniques ». Basée sur des données archéologiques et étymologiques, ces théories cherchent à miner les fondements d’une différence ethnique entre les deux communautés. Il y a aussi les chercheurs en politique, dont j’ai déjà parlé, qui développent l’idée que la bipolarité n’est qu’une apparence, voulue par des groupes extrêmistes, qui cache une réalité urbaine plus complexe et plus banale. J’entends enfin des jeunes gens qui veulent simplement oublier les violences. A l’université, par exemple, je n’ai jamais remarqué de séparation, de ségrégation d’aucune sorte. Parmi les doctorants, les affinités se forment par centres d’intérêt, par attraction sensuelle ou par simple habitude, mais apparemment pas sur la base d’appartenance religieuse ou communautaire.

Ceux-là sont des modérés, des modernes, des libéraux comme vous et moi. Ils sont l’espoir du pays et une partie de son avenir. Mais ils sont privilégiés. Ce type de discours de distanciation (« ils s’en distancient au nord ») est une production idéologique très déterminée sociologiquement. D’une part, elle est surtout le fait des protestants, qui ont intérêt à ce qu’on arrête de se poser des questions d’appartenance nationale, et d’autre part, on entendra ce type de discours de distanciation surtout parmi les classes aisées, ainsi qu’à l’université. Mais plus on tend vers les classes sociales défavorisées, plus les discours se polarisent, car la réalité n’est plus la même.

Dans mon quartier, pas question pour un protestant d’aller boire un café avec une jolie catholique. Au nord-ouest de la ville, les autorités ont purement et simplement érigé un mur pour séparer un quartier catholique d’un quartier protestant. Des affrontements y ont encore eu lieu en 2002. Ce n’est pas le seul mur de la ville, il suffit de marcher un peu pour voir des barrières érigées. Il y en a plus de quarante, cela fait beaucoup pour un conflit dont on se tape et dont on se distancie. La ségrégation entre les deux communautés a augmenté depuis dix ans qu’ont été signés les accords de paix. 

Alors, quand il s’éloigne de la bourgeoisie, géographiquement, démographiquement, intellectuellement, le sage précaire a du mal à observer la prétendue distanciation des gens du nord vis-à-vis du conflit simpliste et fatal : « c’est nous contre eux », comme le dit un des riverains de la vidéo que j’ai mise en début de billet.

L’histoire de l’Irlande en quelques mots

Avant, il y avait des Irlandais qui parlaient une langue bizarre, très difficile à prononcer. Ils étaient catholiques.

Au XVIIe siècle, les Anglais et les Ecossais sont venus s’implanter, faire des colonies, comme en Amérique. Ils étaient protestants.

La domination des Britanniques sur l’île à duré jusqu’au XXe siècle.

Guerre d’indépendance. 1921, traité de Londres qui donne à l’Irlande son autonomie et qui la sépare : L’Irlande du nord restera britannique.

Guerre civile en Irlande, jusqu’en 1937, date de l’indépendance du pays, toujours séparé du nord de l’île.

Au nord, les catholiques militent pour la réunification de l’île. Les protestants veulent rester unis à la couronne. 

1969, des violences éclatent au nord et commencent ce qu’on appelle les Troubles (prononcez « trabowls », « trobelz », ou « treubeulss » selon les accents et les goûts). Attentas, bombes, terrorisme, grèves de la faim, chansons, peintures, tout devient machine de guerre.

1998 : Accords de paix. L’île est toujours divisée.

Conclusion provisoire, la violence a payé à un seul moment de l’histoire irlandaise : le début du XXe siècle.

Statut des étrangers

 

Il est vrai que les étrangers préfèrent vivre au Royaume-Uni qu’en France.

Que désire un étranger ? Trouver du travail, trouver un logement, changer de travail, changer de logement.

Que déteste un étranger ? Qu’on lui demande des papiers, l’administration sous toutes ses formes, les remarques racistes.

Or, le Royaume-Uni offre plus de tranquillité aux étrangers que la France. La France ne veut pas que ses étrangers lui échappent, elle veut qu’ils deviennent des Français, elle leur apprend l’histoire de France, leur inculque les valeurs républicaines.

La France est le seul pays au monde où un rappeur à la mine terrible et à l’accent des banlieues, rejette les sketches d’un comédien au nom de « principes républicains ».

Les Britanniques ne cherchent pas à faire de ses étrangers autre chose que des étrangers. Leur idéal est que chaque communauté s’organise comme elle le veut, dans le respect des autres communautés. Ils appellent cela le « multiculturalisme ». La limite de ce modèle, elle est double : que devient l’individu qui ne veut pas appartenir à une de ces communautés ? Et que faire des groupes communautaires qui non seulement ne se sentent pas britanniques, mais en plus veulent nuire au pays lui-même ?

Pour moi, je préfère tout de même vivre dans un pays anglo-saxon. Je m’y sens accepté comme étranger, sans obligation d’intégration, sans soutien, sans impression de faire partie d’un projet commun. J’ai l’impression de ne jamais pouvoir apporter quoi que ce soit et que jamais on ne me demandera quoi que ce soit.

Tout cela est sans doute plus ou moins explicatif du fait qu’en France, deux des comédiens les plus populaires soient Jamel Debbouze et Gad Elmaleh : deux personnes issues du Maghreb, l’un étant musulman et l’autre juif. Leur popularité n’a rien à voir avec des décision de discrimination positive, elle vient de leur talent, qui touche tous les jeunes Français. Et leur humour touche tous les jeunes Français parce qu’au fond, ils ont tous la même culture. Ils ont tous les mêmes références culturelles parce que la France a voulu faire de tous, des petits Français, etc.

Cela est aussi explicatif du fait que lorsque les banlieusards se révoltent en France, c’est pour réclamer plus d’intégration dans la société. Ils réclament plus d’assimilation, alors que l’assimilation est le pire des concepts dans l’idéologie libérale et communautaire des Britanniques.

Cela rejoint d’ailleurs la fameuse enquête du Pew Research Center, en 2006, sur les musulmans d’Europe. On y découvre avec effarement que les musulmans de France ont une bien meilleure image des chrétiens et des juifs que ceux des autres pays. Et aussi que ceux qui se définissent d’abord par leur nationalité, et ensuite par leur religion, sont largement plus nombreux en France. Et quand on sait que la France possède à la fois la plus grande communauté de musulmans, et la plus grande communauté de juifs de toute l’Europe, on mesure la difficulté de la tâche a priori.

Les Britanniques (communauté des chrétiens blancs -mon Dieu, comme je déteste parler ainsi!) tolèrent les étrangers, mais ils n’écoutent pas d’autre musique que l’anglo-américaine, ne rient pas d’autres choses que des comiques anglo-américains, ne voient pas d’autres films. Ils sont tolérants avec les Pakistanais, les Polonais, les Africains et les Asiatiques qui vivent sur le territoire, mais ils ne partagent rien avec eux, (sauf dans la littérature, où l’on trouve quelques écrivains d’origine pakistanaise et indienne.)

Etanchéité communautaire. C’est l’image qu’on a, quand on est français, du modèle britannique.

Conclusion : les étrangers vivent mieux au Royaume-Uni en temps de croissance économique, mais il est peut-être (je dis bien peut-être, car tout cela n’est qu’hypothétique) préférable, sur le long terme, et pour ses enfants, de faire partie de la nation française. Le choix est un peu : rester étranger ou pas.

Moi, je choisis de rester étranger, mais je vis à court terme.

De la singularité de Belfast

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Les historiens du temps présent sont confrontés à deux positions, concernant Belfast.

Première position : c’est une ville exceptionnelle, à cause des conflits ethnico-religieux dont elle a été le théâtre. La ségrégation des quartiers et les murals politiques en sont des signes indiscutables.

Deuxième position : Sous ce caractère exceptionnel, la réalité de la ville est à la fois plus complexe et plus banale. Belfast est en fait traversée par d’autres conflits prenant en compte des facteurs tels que le sexe, l’âge, la race, et les inégalités sociales.

Pour Debbie Lisle (dans l’article que je cite dans le précédent billet), les murals ne sont qu’une manière pour les groupes extrémistes de recouvrir, et de « dépolitiser » les autres points de divergences, les autres problématiques urbaines (pauvres/riches, femmes/hommes, étrangers/autochtones, jeunes/vieux) que le conflit protestants/catholiques avaient éclipsés. D’après elle, Belfast serait confronté à des questions et des problèmes sociaux qui la rapprochent de Barcelone ou de Seattle.

D’un autre côté, si on enlève à Belfast son identité de ville fortement marquée par son antagonisme religieux, ne lui enlève-ton pas en même temps de sa singularité (« exceptionnalité ») et de son charme ?

La question n’est pas que rhétorique, ni seulement historique. Elle fait intervenir un grand acteur des relations internationales : le tourisme. Comment fera-t-on venir les touristes ? En effaçant les traces du conflit, ou en les mettant en scène ?

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Les Anglais vont-ils rejoindre l’euro ?

Ce ne sont pour l’instant que des rumeurs, dont des journaux se font l’écho. Rien d’officiel dans ces bruits qui imputent à tel ou tel dirigeant de préparer un plan pour fair entrer le Royaume uni dans l’euro-zone.

Déjà des commentateurs anglais disent, pragmatiques, que la livre sterling, en effet, baisse dangereusement et va pâlir devant l’euro. Mais rien ne doit se faire sans un referendum, disent-ils.

Pour l’instant, les analystes ne font qu’analyser les conséquences de la baisse de leur monnaie. Conséquences visibles sur le tourisme en Europe, par exemple. L’Espagne et la France devraient souffrir de la situation, quand on sait l’influence des Britanniques sur notre industrie touristique.

Alors quoi, vont-ils rejoindre la zone euro ?

Ce que Tony Blair n’a jamais réussi à faire avaler à son peuple, la crise le réussira-t-elle ? Les journaux français n’y croient pas.

Et l’Union européenne, doit-elle accepter ?

D’un côté, c’est flatteur : c’est la preuve que l’euro a acquis une réelle crédibilité aux yeux du monde entier. L’union européenne dans son ensemble, pas seulement sa monnaie, représente un pôle de stabilité, c’est un fait. Et cela fait plaisir de voir l’arrogance des Britanniques, qui sont passés maîtres dans l’art de donner des leçons aux autres (des leçons de morale politique, des leçons d’économie, des leçons de géopolitique, des leçons d’antiracisme) se ternir quelque peu.

D’un autre côté, tout le monde s’accorde à dire qu’ils font chier le monde, les Anglais. Le mieux ne serait-il pas de les laisser à l’extérieur, et même de les exclure de l’Union ? De les laisser entre Anglo-saxons ?

Mais non, accueillons-les dans la zone euro, à bras ouverts, et embrassons-les. Peut-être que lorsqu’elle aura la même monnaie qu’eux, l’Angleterre attirera les touristes qu’elle mérite, car c’est un beau pays, très mal connu. Grâce au tourisme, l’Angleterre se connaîtra une nouvelle vie économique.

Mais c’est surtout au point de vue de la civilisation que ce changement l’affectera. Les Anglais ne se verront plus seulement comme les élites qui viennent profiter des charmes désuets et ruraux du continent européen (quelle image ont-ils de l’Espagne, de la France, de l’Italie, de la Grèce, de la Turquie ?), mais comme des égaux, qui accueillent et sont heureux de vendre des pintes de bière à des hordes de gros touristes venus tâter des jeunes Anglaises à la cuisse légère. Car comment se comportent les millions de touristes britanniques sur les plages espagnoles ?

Jusqu’aujourd’hui, le Royaume uni a surtout accueilli des immigrés corvéables à merci. Je compte, dans ce groupe, les centaines de milliers de Français – dont votre serviteur, reconnaissant, lui aussi – attirés par un marché de l’emploi flexible, et pas seulement les Pakistanais, les Polonais et les Africains.

Avec une Angleterre qui paie en euro, ce pays, qui se veut peut-être plus insulaire qu’il ne l’est en réalité, aura franchi une étape décisive vers sa normalisation.

Mais en même temps, s’ils gardent la livre sterling et que cette dernière est vraiment basse par rapport à l’euro, alors le renversement touristique que j’ai évoqué sera encore plus net. Bon, moi j’y perdrais beaucoup puisque je suis payé en livre, mais nul doute que le Royaume uni deviendrait le paradis sexuel pour tous les méditerranéens en mal d’exotisme. Les femmes mûres du Portugal viendront se payer des jeunes Blonds, à l’accent impeccable, en échange de quelques pintes et de discrets cadeaux.

La rencontre Sarko Dalaï Lama, un non-événement ?

Il n’est pas indifférent de noter que cette rencontre de Sarkozy avec le Dalaï Lama, ainsi que ses conséquences, provoquent des commentaires en Italie et en Suisse. Peu, il est vrai, mais malgré tout, ce n’est pas rien.

Fabio Cavalera, sur son blog, est persuadé que « les affaires sont les affaires » et que les relations entre la Chine et la France reprendront normalement. Il se demande alors pourquoi les dirigeants italiens ont peur du « ressentiment des Chinois », et critique leur pragmatisme peureux, un peu comme nous le faisions en prenant modèle sur Merkel et Brown. On ne peut qu’encourager Berlusconi à voir le Dalaï Lama. Je serais très intéressé de connaître la réaction des Chinois. Très intéressé. Cela sera-t-il pour eux un non-événement ? Vont-ils taper dessus pour mesurer leur force de persuasion ? Vont-ils procéder à des boycott de produits italiens ? Des « spécialistes » de la Chine vont-ils dire que les Chinois voient l’Italie comme un pays vassal ?

La réaction de la Chine à une rencontre Berlusconi Dalaï Lama sera une bonne occasion de mesurer ce que la France représente, sur le plan diplomatique.

Car il y en a pour qui cette rencontre et ses conséquences sont un non-événement absolu, ce sont les Grands-Bretons. Ils s’en foutent à un point qui est presque vexant. Les trois journaux principaux (The Guardian, The Times, The Independant) n’en disent pas un seul mot. Le Times a rendu compte des menaces de la Chine avant la rencontre, mais n’a pas donné suite à cette information.

Les Chinois s’énervent dans la presse, donc, et les blogueurs voient rouge, comme le rappelle Neige sur son blog. Mais c’est d’un tel calme tout autour qu’on peut se dire que c’était bien la peine de s’émpêcher.

Apprendre ce qu’est la France

La colère des Chinois, après l’entrevue du président français et du Dalaï Lama, est une très bonne chose.


Il n’y a pas lieu de s’en effrayer, mais il n’y a pas lieu non plus d’en retirer du ressentiment. Les Chinois, ne l’oublions pas, sont en apprentissage dans le concert des nations. Leur croissance économique a été très rapide, leur donnant un poids économique qu’ils croient légitimement devoir être doublé d’un poids politique équivalent. 
Dans leur apprentissage, il y a une chose qu’ils devront prendre en compte, entre autres règles immuables. La France se sent bien quand elle agace tout le monde.
Les Chinois se souviendront peut-être de la tension qu’il y avait à l’époque des préparations de la guerre en Irak. Chirac et De Villepin disaient non à la super-puissance américaine et la pression sur la France était autrement plus écrasante que celle que la Chine peut imprimer sur un pays aussi contradicteur que la France.
Ce n’étaient pas que les Etats-Unis qui faisaient pression, c’était tout le monde anglo-saxon. Je lisais les journaux anglais à l’époque, c’était du délire. Même les analystes qui ne soutenaient pas la guerre peignaient les Français comme des salauds, des faibles, des lâches. On nageait dans une atmosphère électrique, c’était très réjouissant.
Les gens que je rencontrais à l’époque ne me disaient jamais que mon gouvernement faisait preuve de courage, alors qu’il faut reconnaître que c’était celui qui en avait le plus (devant ceux de Chine, de Russie, d’Allemagne, d’Afrique, d’Amérique du sud, qui soutenaient ses efforts mais en se cachant derrière son écran). J’entendais plutôt dire que, naturellement, la France avait des intérêts financiers avec Saddam Hussein, et que c’était ces intérêts qui lui dictaient sa conduite.
L’idée que des Français aient des principes, ou fassent preuve de fermeté, ce sont deux choses que l’imagerie anglo-saxonne cherchent à miner, depuis les deux guerres mondiales. Il s’agit de convaincre le monde que nous sommes, par nature, égoïstes, faibles et lâches.

Les Chinois l’ont cru, puisqu’ils sont comme tout le monde, sous l’influence de la culture et de la pensée américaines.

J’ai des amis chinois, enseignants de français, connaisseurs de la culture française, dont les idées ressemblent davantage à celles des journaux anglais que celles des journaux français. Ce sont les préjugés anglo-américains qui ont le plus pénétré les autres cultures, plus que leurs valeurs fondamentales, malheureusement. 
Les Chinois, donc, doivent apprendre qu’il y a des pays plus emmerdants que d’autres, dont on a pas encore réussi à se débarrasser.

Ils doivent apprendre aussi que plus ils seront en colère, plus ils chercheront à faire peur, plus les Français seront contents et bomberont le torse. C’est malheureusement rendre un grand service aux dirigeants français que de chercher à faire pression sur eux.
Et avec le temps, les Chinois (le peuple cette fois-ci, les citoyens curieux du monde), se rendront compte que leur vice-ministre des affaires étrangères avait un peu dépassé la mesure. Quand on en vient à dire : « Cette entrevue a profondément ébranlé des intérêts centraux pour la Chine, a gravement blessé les Chinois et endommagé le socle politique des relations de la Chine avec la France et l’Union européenne », c’est qu’on manque un peu d’assurance en soi-même.


Et cela, les Chinois seront assez intelligents pour le remarquer par eux-mêmes, très bientôt.