Consultant nomade et tératologie : faire tenir debout les monstres

Cela ressemble à une œuvre d’art, mais ce sont de simples monceaux de Oud, souk de Riyad

Lorsque j’ai été recruté par le ministère de la Culture, c’était à la croisée de plusieurs trajectoires : mes années dans les musées de Lyon et de sa région, combinées à des études de philosophie, une expérience certaine dans l’enseignement et la recherche, des incursions dans le journalisme, un parcours inattendu dans la direction d’équipes, ainsi que quelques belles publications. Mon profil correspondait à une ambition précise.

Le ministère projetait alors de transformer un ancien hôpital abandonné dans l’ouest de la capitale saoudienne en un vaste centre culturel dans lequel se trouverait : un théâtre, des espaces d’exposition, des résidences d’artistes, un musée, mais aussi, et surtout, un centre d’éducation, de formation, de recherche et de publication.

J’avais été recruté pour en chapeauter la dimension intellectuelle et académique : imaginer les cursus, concevoir les programmes de formation, structurer la recherche, définir une politique éditoriale. En somme, penser l’ossature invisible du futur « Laboratoire d’Arts Créatifs ».

Trois mois plus tard, le projet changeait de mains. L’ancien hôpital échappait au ministère de la culture. Le centre culturel n’aurait pas lieu, à la place il allait devenir une académie de je ne sais quoi. Et moi, je me retrouvais sans objet, au chômage technique.

De directeur d’études à consultant sans territoire

À partir de ce moment, j’essaie de me rendre utile à droite et à gauche, de mériter mon salaire, de comprendre où et comment je peux contribuer. Petit à petit, j’ai pris un autre visage : celui d’un consultant nomade, parfois qualifié de consultant « transversal ».

Je fais de la recherche pour les uns, de la rédaction pour les autres, de la création de contenu ici, de l’évaluation là. Mon ancrage à Munich me permet d’explorer des bibliothèques, de travailler sur des projets en cours qui semblent manquer de souffle, d’ouvrir des passerelles entre divers départements.

Je circule. Je relie. Je répare. J’écris aussi pas mal car je m’aperçois que la jeunesse internationale a le plus grand mal à aligner deux phrases, et même l’Intelligence Artificielle ne facilite pas la tâche de ceux qui n’ont jamais écrit. Alors je propose des textes là où on fait appel à des société de communication, quand ces derniers ne donnent pas satisfaction. Ou bien des textes là où personne n’avait imaginé qu’un accompagnement textuel améliorerait la progression d’un projet.

Lire, relire, voir ce qui ne va pas

Au fil de ces missions, il m’arrive souvent de lire (et surtout relire) les documents produits par l’administration concernant les musées d’Arabie saoudite : projets en cours de construction, programmes en développement, concepts muséographiques, catalogues d’expositions, etc.

Et parfois, à force de me renseigner par la lecture, des failles apparaissent. Des incohérences conceptuelles, des ambitions mal formulées, des structures pédagogiques inexistantes, ou parfois un simple manque de logique, une structure irrationnelle.

Il ne s’agit pas de maladresses mineures, mais de lacunes structurelles. Dans mon statut incertain et nomade, caché par ma nature oscillante et itinérante, j’me dis la chose suivante : si on laisse ces projets croître ainsi, ils risquent de devenir des monstres : lourds, coûteux, mal emmanchés, difficiles à faire fonctionner, incapables de tenir leurs promesses.

À ce moment-là, je deviens autre chose. De consultant alternatif, je deviens une ressource à laquelle certains directeurs font appel.

Ni lanceur d’alerte, ni médecin : terratologue

Je ne suis pas un lanceur d’alerte. Je ne cherche pas à dénoncer, et d’ailleurs je ne critique jamais aucun de mes collègues. En revanche, je tente d’alerter la direction mais sans mettre en cause aucune personne : « Voilà ce qui se passe, voilà comment ce projet part à la dérive, et voilà ce que je propose pour remédier à la situation. »

Mais ceux qui ont conçu les projets mal fagotés me perçoivent inévitablement comme un adversaire et un empêcheur de tourner en rond. Ils me voient comme quelqu’un qui cherche à leur nuire. Or mon intention n’est jamais dirigée contre eux, mais est dirigée vers les projets eux-mêmes.

Je ne soigne pas des ego, je tente de sauver des structures. Je ne suis pas un médecin qui viendrait « réparer » des projets, le terme serait trop noble, trop harmonieux et trop littéraire. Le mot qui me vient est plus étrange : terratologue. Mot valise composé de « terre » et de « tératologue ».

La tératologie est la science des monstres. Elle ne cherche pas à nier leur existence mais les observe, les comprend, tente de saisir leurs anomalies. C’est parfois comme ça que j’appréhende certains chantiers en cours, mais en restant « terre à terre », en offrant systématiquement des solutions avec les moyens du bord.

Alors je ne transforme pas les monstres en princes charmants, je tente seulement de les rendre viables. Qu’ils puissent au moins tenir sur leurs deux jambes. Qu’ils développent des muscles cohérents. Qu’ils cessent de croître de manière difforme.

Faire le dos rond

Ce rôle exige une posture particulière : celle de faire profil bas, de faire preuve de patience et d’endurance.

Les critiques glissent. Les soupçons aussi. Il faut accepter d’être perçu comme celui qui « met son nez » dans les affaires des autres. Celui qui complique, alors que, paradoxalement, j’essaie d’éviter des catastrophes futures.

Le consultant nomade ne crée pas toujours de nouveaux mondes. Il traverse les mondes existants. Il repère les territoires inhospitaliers. Il stabilise les fondations. Il évite que les monstres ne dévorent leurs créateurs.

Nomadisme et responsabilité

Il y a une forme d’humilité dans ce rôle imprévu.

Je n’ai pas construit le grand centre culturel pour lequel j’avais été recruté, mais j’ai appris autre chose : travailler dans l’interstice, dans l’inachevé, et entre les équipes constituées. Accepter que mon utilité ne soit pas spectaculaire. Je ne peux pas me vanter d’être à la tête de tel ou tel succès. D’ailleurs je ne signe pas les documents que j’écris, et invite la direction à ne pas mentionner mon nom quand ils reprennent en main un projet pour le restructurer.

J’invente au jour le jour mon métier : consultant transversal, nomade et, peut-être, terratologue, néologisme entendu de la manière suivante : ma mission n’est pas de dénoncer les monstres, mais de leur apprendre à marcher, et donc de rester très proche du niveau de la surface de la terre.

Mon opinion sur l’opinion de Chat GPT sur mon opinion sur Alain de Botton

Le billet précédent donnait à lire la réponse de ChatGPT à mon opinion sur Alain de Botton. J’avais volontairement choisi de ne rien modifier à ce que l’intelligence artificielle avait produit. Non pas par paresse, mais parce que cette réponse est en soi une performance technologique étonnante. Analyser l’opinion d’un être humain, l’évaluer, puis la restituer sous la forme d’un jugement en trois points (1. là où tu as raison, 2. là où c’est discutable, et 3. là où tu vas trop loin) c’est exactement ce que fait tout professeur, tout consultant, tout évaluateur de texte. C’est rationnel et structuré. Et cela montre très clairement une chose : l’intelligence artificielle est une construction humaine.

Si l’on programme correctement des machines, il est parfaitement logique qu’elles deviennent plus rapides, plus efficaces, plus performantes que le cerveau humain dans certaines tâches. C’est le principe même de toute technologie : augmenter les capacités du corps et de l’esprit. Encore heureux qu’une voiture aille plus vite que mes pieds, qu’une calculatrice sache faire des choses que nous ne saurions pas faire. Rien de mystérieux là-dedans.

Cela dit, à la lecture de cet article, des problèmes apparaissent très nettement. La manière dont ChatGPT critique mon opinion interpelle. À un moment clé, il m’explique que je vais « trop loin » lorsque je qualifie Alain de Botton de cynique, sous prétexte qu’il a toujours été bourgeois, qu’il n’a jamais prétendu être révolutionnaire, et que le fait de transformer aujourd’hui la philosophie en business ne serait finalement qu’une continuité, pas une rupture.

Là, franchement, c’est lui qui va trop loin. Tu vas trop loin, machine.

Lire aussi : L’IA a écrit ma dissertation de philosophie

La Précarité du sage, 2023

On parle quand même de l’auteur de The Art of Travel, de cette posture aristocratique, mélancolique, vaguement raffinée, qui faisait encore semblant de croire à quelque chose comme l’expérience, le déplacement, l’art. Et aujourd’hui, on le retrouve à faire de l’argent avec des pseudo-conseils, des pseudo-conférences, des pseudo-symposiums. Il n’y a plus d’art. Il n’y a plus de voyage, surtout pas de voyage. Il n’y a plus rien de tout ce qui faisait le propre de The Art of Travel. Dire que ce n’est pas du cynisme, c’est fermer les yeux.

Lorsque ChatGPT répond que de Botton est « toujours lu, toujours reconnu », on touche là à une critique beaucoup trop banale, beaucoup trop peu fine. Lu par qui ? Reconnu où ? Dans quels milieux ? Dans quels champs de pensée ? Parce que si l’on prend un exemple analogue, celui de Michel Onfray en France, on voit bien ce que vaut ce genre d’argument. Onfray a été influent. Il ne l’est plus. Aujourd’hui, il est devenu une figure médiatique, un fétiche de l’extrême droite. Oui, il gagne encore de l’argent. Oui, il est invité sur certains plateaux. Oui, ses livres se vendent. Mais ce n’est plus une affaire d’écriture ni de pensée. C’est une affaire de position médiatique. Tout a changé.

Et c’est exactement ce que cette réponse de l’intelligence artificielle n’arrive pas à penser.

Ce que cela révèle surtout, et je l’avais déjà pointé dans un billet de 2023, lorsque l’IA avait écrit ma dissertation de philosophie, c’est cette volonté acharnée de produire de l’équilibre, sans être capable de dépasser les oppositions. Une vision « nuancée », « raisonnable », « non choquante ». Une fausse intelligence, en réalité. Il y a des gens comme ça : ils cherchent toujours le juste milieu, le consensus, la position qui ne froisse personne. Et il y a quelque chose de profondément insatisfaisant. Quelque chose qui manque de puissance intellectuelle.

On sent une volonté constante de ne pas aller trop loin, de ne pas être radical, de rester dans une zone de confort argumentative. Or, comme je l’avais montré avec cette dissertation sur les liens entre technique et nature écrite par l’IA, cette posture mène très souvent à des erreurs manifestes, parfois même à des erreurs fondamentales. À force d’éviter toute radicalité, on finit par passer à côté de l’essence d’un problème.

Cela reste malgré tout intéressant d’utiliser ces logiciels. Et ma question du jour est : que se passera-t-il quand l’intelligence artificielle développera des formes de radicalité ? Je ne le souhaite pas forcément. La radicalité est peut-être quelque chose qui doit rester intimement ancré dans une expérience singulière, dans une histoire personnelle, dans un rapport incarné au monde. Nul doute que voir des discours artificiellement radicaux serait catastrophique.

Mais c’est peut-être précisément dans cette radicalité, dans cette impossibilité de la programmer proprement, que se loge encore la singularité des façons de penser. Et peut-être est-ce là, paradoxalement, que se trouve une chance de sauvegarder quelque chose de la pensée humaine.

Un terrain commun entre les Chinois et les Arabes

C’est le titre de l’exposition en cours à cheval entre 2025 et 2026 à Riyad, capitale de l’Arabie Saoudite : Common Ground. Le titre arabe dit autre chose : « Entre deux cultures », c’est-à-dire entre la Chine et l’Arabie.

Pour ceux qui connaissent ma vie, on pourrait croire que ce « terrain commun » entre les cultures chinoise et arabe n’est autre que le Sage Précaire lui-même. En effet, peu de gens ont aussi longtemps que moi labouré et brassé ces deux espaces anthropologiques, paysagers, spirituels et charnels.

Le mandarin et l’arabe sont les deux langues que j’ai le plus apprises et travaillées, sans jamais parvenir à les maîtriser. Or s’il y a un point de partage entre ces deux civilisations, c’est précisément la calligraphie, l’art d’écrire pour faire de leur langue une œuvre d’art.

En règle générale, il me semble que, de notre point de vue occidental, l’Empire du Milieu d’un côté et l’Umma arabo-musulmane de l’autre constituent deux réalités étanches et radicalement opposées.

Or ces deux systèmes travaillent beaucoup à se rapprocher et à explorer leurs ressemblances, leurs points de contacts, en un mot leur « terrain commun ».

Regardez ce cartel d’exposition : pas d’anglais, sauf à télécharger le texte à l’aide d’un code QR. On vous parle en chinois, en arabe, et tant pis pour ceux qui ne maîtrisent pas ces langues. C’est un signal fort qui nous invite à tourner définitivement la page de la centralité occidentale. La traduction ne passe plus par l’anglais comme point de référence internationale, mais se fait directement de langue à langue du « Sud global ». C’est en tout cas le sens qu’on cherche à donner à cet événement.

L’exposition est d’ailleurs très belle et bien pensée. Des œuvres d’art contemporain de haute tenue sélectionnées par un commissaire qui sait de quoi il parle. C’est une promenade qui clôt intelligemment l’année 2025 et qui invite le Sage précaire à deux mouvements contradictoires : se plonger dans l’étude des langues, et se retirer dans la montagne.

Les artistes saoudiens choisis sont très bien choisis, il y en a même que je ne connaissais pas. Plusieurs incontournables n’ont pas été contournés, comme cette œuvre d’Ahmed Mater qui écrit les mots « paix » ou « rêve » avec des munitions d’armes pour enfants fabriqués en Chine.

Comme toujours avec Mater, on retrouve les ingrédients de l’art contemporain qu’on aime : élégance, économie de moyens, plurivocité des discours, efficacité visuelle.

Common Ground n’est pas très facile à trouver dans la ville cependant. Le taxi vous pose à un endroit dont vous savez que ce n’est pas le bon. Il faut marcher, se perdre et s’énerver, jusqu’à ce que vous rencontrez des Chinois qui, à force de se perdre dans le quartier, vous escortent jusqu’au centre culturel qui n’a pas encore été enregistré dans les plans routiers des applications de géographie urbaine.

J’ai communiqué en mandarin avec ces deux jeunes gens et cela ne les a pas étonnés le moins du monde. Pourquoi un Européen voyageant en Arabie ne parlerait-il pas chinois ?

Ahmed Abodehman, l’auteur de La Ceinture, vient de mourir juste avant de me rencontrer

Photo de Thierry Mauger sur la couverture de La Ceinture

Un grand poète arabe et francophone vient de s’éteindre, qu’il repose en paix.

Je venais de lire pour la deuxième fois son fameux roman La Ceinture, écrit en français et publié chez Gallimard en 2000. J’aimais tellement ce livre que j’ai formé un petit groupe de lecture avec deux amis Saoudiens. Le but de notre club était initialement de comparer les versions de La Ceinture. Majed l’avait lu en arabe il y a vingt ans et le relisait pour le bien de nos réunions. Mariam, qui avoue être plus à l’aise en anglais qu’en arabe, avait acheté une version anglaise du roman en question, The Belt.

J’avais initié ce petit groupe car je trouvais la prose de ce poète saoudien très osée. Sur des questions tabous, concernant le sexe, les rapports filiaux, les sentiments contrariés à l’intérieur des familles, il se permettait des phrases et des scènes que j’imaginais impossibles à écrire dans sa langue maternelle. Il avait peut-être choisi le français pour se cacher de sa propre famille, tout en s’offrant le prestige d’une langue reconnue dans le monde culturel.

J’étais curieux de savoir ce qu’il en était dans la traduction arabe qu’Ahmed Abodehman avait lui-même effectuée.

L’histoire du roman est la vie d’un enfant qui devient un homme dans les montagnes du sud-ouest de l’Arabie saoudite. L’enfant est très marqué par un personnage qui s’appelle Hizam, un vieux monsieur très autoritaire qui tient à ce qu’on respecte les traditions et qui regarde de travers toutes les innovations et tout ce qui vient de l’étranger. Or l’Arabie doit s’ouvrir aux étrangers car avec le pétrole, le pays devient riche trop rapidement et n’a pas le temps de former des professeurs, des médecins, des soignants et des ingénieurs ou des techniciens. Il en a besoin tout de suite, alors on fait appel à des instituteurs égyptiens, des infirmières pakistanaises, des banquiers libanais. Et le vieil Hizam voit ces étrangers qui ne portent pas de barbe avec effroi. Ces visages d’hommes rasés de frais sont pour lui la figure du diable, et leur façon de parler arabe lui paraît monstrueux.

La scène la plus drôle arrive quand Hizam s’aventure dans « la ville », probablement Abha dans la province d’Assir. Il découvre ce qu’est un hôpital, et il est terrifié par ces femmes qui portent des pantalons blancs, qui donnent des instructions dans une langue inconnue , et qui se permettent même de parler aux hommes, voire de les toucher. Pour se moquer de lui, le narrateur s’adresse à Hizam : Cette femme est Pakistanaise, elle est musulmane comme nous, son père porte une barbe plus fournie que la tienne. Elle te trouve très beau, tu sais, et elle nous a demandé si vous pourriez vous marier ensemble. À ces mots, Hizam est scandalisé et effrayé. Il part en courant et sort de l’hôpital pour se perdre dans un terrain vague.

Grâce à mes amis saoudiens, j’ai compris que Hizam signifie ceinture en arabe. Et la ceinture est un accessoire plus important chez les Arabes du Golfe qu’en Europe. Pour nous, la ceinture est un objet sec qui sert à tenir son pantalon. Chez les Arabes, c’est un attribut qui renvoie au port d’un poignard, d’une arme, et du passage à l’âge adulte. Une expression arabe ajoute encore à la sémantique : tu es ma ceinture. Cela signifie, tu es mon copain, je peux compter sur toi. On est des frères.

Le personnage du roman, en définitive, de par son nom qui signifie ceinture, est un personnage symbolique. Il est une figure allégorique qui accompagne le jeune poète du monde de l’enfance vers l’âge adulte.

Majed, Mariam et moi voulions rencontrer Ahmed Abodehman, pour lui dire notre admiration, et éventuellement pour lui proposer de participer à un projet culturel, en Europe ou en Arabie. Nous avons récemment réussi à retrouver sa trace, et il nous a demandé de le contacter à un certain numéro. Trop tard.

Lettre ouverte aux entreprises culturelles françaises souhaitant se développer dans le monde arabe

Dans un contexte où les industries culturelles françaises cherchent à renforcer leur présence dans les pays du Golfe persique et, plus largement, dans l’ensemble des mondes arabe et musulman, une exigence fondamentale s’impose : la capacité à produire et communiquer directement en langue arabe.

Je trouve incroyable que des entreprises reconnues pour leur excellence, leur créativité et leur expertise internationale puissent encore déclarer ne pas disposer de compétences arabophones en interne. Je peux le comprendre pour nos voisins, mais pour la France, je déclare que c’est une anomalie.

Il est possible qu’une telle lacune fragilise la crédibilité des acteurs français auprès de partenaires des monarchies pétrolières, mais le problème est ailleurs. Je ne veux pas limiter mon propos à la banalité selon laquelle les pays arabes accordent une importance considérable à la maîtrise de leur langue et à la compréhension fine de leurs contextes culturels.

Mon propos est d’abord dirigé vers la culture française elle-même. C’est pourquoi je m’adresse ici à vous, acteurs français de la culture, des arts et des lettres : affirmez-vous comme français avec tout ce que cela implique de luxe, de raffinement, de musées et de philosophie, mais aussi en soulignant l’arabité de la France.

Un rappel nécessaire : la France entretient un lien ancien et profond avec le monde arabo-musulman

L’histoire française est marquée depuis plus de treize siècles par des échanges multiples avec le monde arabo-musulman :

  • contacts politiques et commerciaux dès le haut Moyen Âge ;
  • guerres et batailles dont la légendaire histoire qui raconte que Charles Martel arrêta les Arabes à Poitiers en 732.
  • influences littéraires, notamment dans la tradition des troubadours, largement inspirée de la poésie arabo-andalouse ;
  • transferts architecturaux, visibles jusque dans l’art roman, nourri des savoir-faire développés en Espagne andalouse ;
  • croisés partis en Terre sainte et devenant arabes au sein de leurs « Royaumes francs » en Orient ;
  • importance d’Averroès dans les Lumières françaises comme l’a rappelé Jean-Luc Mélenchon lors d’une audition d’une commission parlementaire sur l’islam en France ;
  • relations contemporaines issues des dynamiques coloniales, migratoires et culturelles.

Lire aussi : Les rapports anciens de la France avec l’Islam. Comment les identitaires prennent nos ancêtres pour des cons

La Précarité du sage, 2021

Ces liens ont façonné durablement la culture française. Ils rappellent que la France est certes un pays laïque, qu’il est surtout un pays d’athées, et qu’il fut un grand pays catholique puis protestant, mais qu’elle est aussi un territoire marqué par des apports arabo-musulmans pluriels et anciens. Cette réalité constitue une richesse culturelle et diplomatique majeure que vous devriez mettre en avant dans vos démarchages et vos négociations.

Valoriser les compétences françaises pour renforcer la présence à l’international

Dans cette perspective, il est essentiel que les entreprises culturelles françaises mobilisent les ressources arabophones présentes sur le territoire national. Qu’ils soient d’origine arabe ou non n’importe pas puisqu’ils sont Français.

La France dispose d’un vivier de professionnels hautement qualifiés, maîtrisant l’arabe classique, l’arabe culturel, ainsi que l’anglais et le français à un niveau d’excellence. Ils sont capables de produire des contenus exigeants, adaptés aux standards internationaux, et sensibles aux nuances culturelles indispensables à tout projet dans le monde arabe.

Ne venez plus en Arabie Saoudite sans avoir du personnel français arabisant.

Recourir systématiquement à des compétences externes ou étrangères, alors que ces profils existent en France, revient à négliger un atout stratégique majeur et à donner une image affaiblie d’une filière française pourtant riche de sa diversité culturelle.

Un enjeu de crédibilité et de respect mutuel

Pour s’implanter durablement dans les pays du Golfe persique (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Oman, Koweït) les entreprises françaises doivent démontrer qu’elles peuvent produire en arabe.

Produire en arabe ne peut pas être un simple service additionnel.

Assumer et mettre en valeur la pluralité culturelle française est également un levier diplomatique puissant, en cohérence avec l’histoire millénaire de la France.

Investir dans les compétences arabophones françaises

Pour accompagner ce mouvement, la Sagesse Précaire peut activer ses réseaux afin de mettre en relation les entreprises avec des Français arabophones formés, expérimentés et capables de répondre aux exigences des partenariats internationaux. Appelez le Sage précaire si vous rencontrez des difficultés pour trouver les perles rares qui vous feront briller : mon carnet d’adresses est plein de profils français arabes excellents.

Ma lettre touche à sa fin. Il me reste un argument pour vous convaincre d’assumer votre dimension orientale : vous vous enrichirez ! La réussite des entreprises culturelles françaises dans le monde arabe repose sur une stratégie claire qui tourne le dos aux discours identitaires et embrasse enfin la France dans son histoire arabo-musulmane.

Un compositeur génial que l’occident a ignoré, et qui est pleuré par tout l’orient

Répétion de Fairuz avec son fils Ziad

Le fils de la chanteuse Fairuz est mort cet été.

Cela ne vous fait ni chaud ni froid, il est même possible que vous ne sachiez pas tout à fait qui est Fairuz, sans parler de son fils, Ziad Rahbani.

Ce n’est pas de votre faute, l’occident à consciencieusement occulté leurs poignantes ballades.

Ces jours-ci, depuis plusieurs semaines, mon épouse écoute les chansons de Fairuz matin, midi et soir. Fairuz est une chanteuse chrétienne du Liban adorée par les arabophones de toutes confessions. Je ne vois pas d’équivalent en France à cette adulation. Elle transcende les générations, les genres, les religions et les nationalités.

Les Égyptiens, peut-être, lui vouent un culte moins ardent, car ils se sentent dépositaires de la meilleure culture musicale du monde arabe, mais dans l’ensemble, l’appréciation de Fairuz est universelle chez tous ceux qui vivent dans la magnifique langue arabe.

Si la mort de son fils Ziad est vécue comme un drame, c’est parce qu’il fut un compositeur de grand talent. Certaines de ses chansons, interprétées par sa star de mère, sont des tubes invraisemblables depuis 40 ans.

Meilleur exemple : Keifak Anta ? ( Comment vas-tu ?), une chanson toute en subtilité d’une rencontre entre deux interlocuteurs, dans laquelle on croit comprendre qu’un ancien amour semble avoir refait sa vie à l’étranger… Mon épouse avait une autre interprétation : pour elle, c’est la rencontre entre une maman et son fils qui a émigré et à coupé les ponts avec sa famille restée au pays.

Il faut comprendre que Fairuz était une star bien avant que son fils devienne son compositeur. Dans les années 1960, elle fit des ravages avec sa voix inimitable et les compositions audacieuses de deux frères qui inventaient une musique inouïe, mêlant tradition arabe, jazz, et musique classique occidentale.

Fairuz s’est mariée avec un des deux frères Rahbani, et a consacré sa vie à la musique et sa famille. Son existence pudique et ses manières conservatrices plaisaient et émouvaient les Arabes chrétiens, juifs et musulmans. Car la pudeur est une manière de respecter les divergences sans se renier pour autant.

Quand son fils Ziad est devenu à son tour compositeur, l’attente était proportionnelle à l’immensité du talent concentré dans le couple et la famille Rahbani. Le résultat dépassa les attentes. Le fils Rahbani avait hérité de la musicalité de son père et l’augmentait d’études nouvelles vers le Funk et la pop. Les tubes devinrent des classiques instantanés.

Ziad Rahbani ne s’est pas contenté d’être le fils de Fairuz. Il a écrit des pièces de théâtres et des chansons pour lui-même. Il a enfin une carrière de pianiste de jazz car il pouvait se permettre tout ce qu’il voulait. Son œuvre est aussi très apprécié dans tout le Proche-Orient car il défendait la cause palestinienne et faisait preuve de satire, d’esprit sardonique et de moquerie à l’endroit des politiciens corrompus du Liban, et à cet humour décapant, tout le monde pouvait s’identifier…

C’est pourquoi tous les jours, pendant nos vacances en Cévennes, quand je demande à ma femme ce qu’elle écoute sur son téléphone, c’est invariablement une archive tirée de l’immense œuvre de Fairuz, de son mari, du frère de son mari, et de son fils qui vient de mourir.

Tous les Arabes ont passé l’été 2025 à pleurer et à chanter, et nous ne nous sommes aperçu de rien car les Arabes sont des gens pudiques et respectueux.

L’étrange réception de l’éloge

Depuis vingt ans que je tiens un blog, j’ai eu l’occasion d’écrire des textes critiques et des billets d’admiration. Et s’il y a une chose qui me fascine encore aujourd’hui, c’est la différence de réception entre les uns et les autres. Les billets les plus critiques, ceux où je démonte une œuvre ou une figure publique, provoquent du remous, suscitent la discussion, parfois des contre-feux violents. Mais lorsqu’au contraire, je m’efforce d’écrire un texte élogieux, la réaction est souvent bien plus étrange.

L’éloge est un exercice rare. Toi-même, lecteur, as-tu déjà fait l’éloge de quelqu’un ? D’une certaine manière, cet exercice demande autant de courage que la critique. Oser dire du bien de quelqu’un – et pas seulement en lançant un « il est génial, elle est formidable », mais en construisant un véritable portrait, en cherchant à traduire en mots la valeur d’un travail, d’une œuvre ou d’une personnalité – est une entreprise délicate. Nous vivons dans un monde où l’on admet difficilement les jugements détaillés sur des personnes, qu’ils soient négatifs ou positifs, alors que la critique est encouragée quand elle concerne un plat, un hôtel ou un film. La norme sociale nous pousse à une certaine réserve, une pudeur des opinions. Critiquer avec force choque, mais louer avec sincérité déstabilise aussi.

Car, et c’est là ce qui me frappe le plus, les bénéficiaires de l’éloge ne perçoivent souvent pas l’effort qu’il représente. Ils le prennent pour un acquis, comme si c’était une simple constatation de la réalité, et non le fruit d’une attention, d’une écriture, d’une mise en valeur patiente. J’en ai eu l’expérience plusieurs fois.

Je me souviens d’un blogueur qui était aussi écrivain. J’avais écrit un billet élogieux sur son travail, sur sa démarche de venir dans le monde des blogs. À la suite de cela, il avait mis en lien quelques blogs amis, et avait omis le mien. Puis, un ou deux ans plus tard, il m’écrit : « J’ai changé d’adresse électronique, mon blog ne correspond plus à celui que tu as mis en lien sur ton blog, peux-tu faire le changement pour mettre à jour ? » Je vais voir son blog, et je constate que le mien n’y figure toujours pas. Mon travail ne valait donc pas la peine d’être mentionné ? Probablement pas par mépris frontal, mais par une forme de modestie perverse : ne pas afficher ce qui est trop élogieux de peur que cela ne semble complaisant. J’ai entendu cela plusieurs fois. « C’est tellement élogieux que je ne peux pas en faire la publicité. » Pourquoi pas ? Mais ce qui me surprend, ce n’est pas tant l’absence de publicité – je n’en ai pas besoin, je ne gagne pas d’argent sur mon blog – c’est l’étrange réaction psychologique qui suit. Non seulement ces personnes ne voient pas l’effort de l’éloge, mais elles considèrent en plus que je leur suis redevable.

Celui qui me demande de mettre à jour son lien, par exemple. Il ne lui vient pas à l’idée qu’il pourrait faire un effort symétrique. Le travail d’écriture que je fais vaut largement celui de ceux dont je parle. Mais non, il attend que j’accomplisse ce service, sans contrepartie, sans même envisager que le respect puisse fonctionner dans les deux sens.

Quand il s’est permis d’insister pour que je mette à jour l’adresse de son blog sur le mien, je lui ai répondu : « Tu as raison, ton blog a changé d’adresse, j’y suis allé pour vérifier. Et d’ailleurs, je te le dis en passant, je n’y ai pas vu mon blog dans ta liste d’adresses recommandées. » Je n’ai plus jamais entendu parler de lui. Il me prenait pour un panneau publicitaire.

Un autre exemple. L’autre jour, je prends contact avec un chercheur dont j’admire un livre. Je lui propose un travail d’écriture rémunéré. En réponse, il ne me dit pas non, il ne me dit pas qu’il n’a pas le temps ou que cela ne l’intéresse pas. Il me répond qu’il préférerait carrément être employé comme consultant dans l’institution qui m’emploie. Ce qui n’a rien à voir avec ma demande. À mes yeux, c’était même un manque de respect. Comment peut-on répondre ainsi ? Ai-je jamais prétendu avoir un poste à offrir ? Ce chercheur a bêtement déduit de mes témoignages construits d’admiration sincère que j’étais disposé à me mettre en quatre pour satisfaire des exigences qui n’avaient aucun rapport avec ce qui unissait nos deux esprits.

Je ne vais pas multiplier les exemples mais ils sont nombreux et, en vingt ans de blog, ils ont pris toutes sortes de formes.

J’en viens à penser que certaines personnes ont moins de respect pour moi depuis que j’ai fait leur éloge. Comme si, au lieu de créer une complicité, un lien de fraternité, l’éloge me plaçait dans une position d’infériorité. Comme si admirer le travail d’un autre faisait de moi un serviteur, alors qu’à mes yeux, c’est tout le contraire : admirer un vivant non célébré par les médias est un signe d’intelligence et d’autonomie de la pensée. Exprimer cette admiration, la mettre en forme dans un texte est le fruit d’un savoir-faire rare.

Lire aussi : Qu’être impressionné est la contraire d’admirer.

La précarité du sage, 2007

Il y a là quelque chose d’assez profond, qui touche aux lois implicites de la sociabilité. On accepte qu’un mort soit loué, comme chez Chateaubriand quand il parle de Napoléon, ou Lamartine et sa galerie de portraits des Girondins, car cela ne change plus rien et peut renvoyer à un exercice scolaire. Le meilleur de tous est peut-être Saint-Simon qui, dans ses Mémoires, fait revivre de manière baroque les personnages hauts en couleurs de la cour de Louis XIII. (Je me suis souvent inspiré de Saint Simon dans mes tombeaux et mes chroniques). Mais faire le portrait d’un vivant, et pire encore, d’un vivant qui n’est pas célèbre, semble briser un tabou. Comme si cela créait un déséquilibre, une mise en lumière inattendue qui faisait péter les plombs à la personne concernée.

L’éloge, je conclurai ainsi, bien loin d’être une soumission, est un geste de souveraineté. Si vous recevez une parole admirative de la part d’un pauvre mortel, comprenez bien que vous vous trouvez en présence d’un esprit fort et rebelle, pas d’une groupie prête à vous servir.

Le sage précaire et son chaton dans un hamac, Cévennes, 2012.

Une fugue à travers l’écriture et la calligraphie arabe

Les catalogues sont des types de livre qui excitent en moi un sentiment d’incomplétude riche et appétissante. Ici, il s’agit du catalogue d’une exposition intitulée « Écriture et calligraphie : un voyage intemporel ». Cette exposition, qui a eu lieu dans les années 2020, m’était inconnue jusqu’à ce que je tombe sur ce magnifique ouvrage. Bien que je n’aie pas eu la chance de visiter l’exposition en personne, la lecture du catalogue se révèle pleine de promesses.

Contrairement à ce que laisse entendre son titre, ce catalogue ne propose pas une vision « intemporelle » de la calligraphie arabe. Au contraire, il s’inscrit dans une approche profondément historique, en retraçant une chronologie précise, et c’est précisément ce qui le rend si passionnant.

Le voyage commence par un article d’Éric Delpont, expert travaillant à l’Institut du Monde Arabe à Paris, qui explore les origines des systèmes d’écriture au Moyen-Orient avant même l’apparition de la calligraphie proprement dite. Cette introduction érudite nous plonge dans les racines de l’écriture arabe, avant de nous guider à travers son évolution jusqu’à sa transformation en une forme artistique emblématique de la civilisation islamique, à partir du 7e siècle de notre ère.

Mais ce voyage ne s’arrête pas à l’époque classique. Le catalogue consacre également de magnifiques pages aux calligraphes des 20e et 21e siècles, mettant en lumière l’art contemporain arabe. Certaines sections explorent même des expérimentations avec l’intelligence artificielle et des technologies de pointe. Si ce dernier aspect me laisse un peu perplexe, j’ai été particulièrement séduit par une partie intitulée « Les traces nomades de la calligraphie ». On y découvre comment l’écriture arabe s’est immiscée dans des domaines inattendus comme le design, la joaillerie ou encore la mode, offrant ainsi un aperçu de son incroyable plasticité et de son pouvoir d’adaptation.

Les bons catalogues sont une invitation. Ici, on est invité à explorer les multiples dimensions de la calligraphie arabe, à travers le temps et les disciplines. Les illustrations, somptueuses, ajoutent une profondeur visuelle qui donne envie de s’immerger davantage dans cet univers et, évidemment, de prolonger, d’intensifier l’apprentissage de l’arabe.

Heinrich Heine comprit-il quoi que ce soit à la vie d’un palmier ?

Cette double page de Roland Barthes inclut aussi un extrait poétique de Heinrich Heine. Arrêtons-nous un instant sur ces deux quatrains.

En allemand :

Im Norden steht ein einsam’ Tannenbaum

Auf karger Höh’ in eisigem Traum.

Ihn schläfert; mit weißer Decke hüllt

Ihn Schnee und Eis und Kälte und Stille.

Er träumt von einer Palme, die

In fernen Ländern sonnig steht,

Einsam und traurig auf brennender Klippe

Verhüllend sich der feurigen Glut.

Heinrich Heine, Buch der Lieder, 1827.

Ce poème illustre bien l’entrée du palmier dans la littérature romantique européenne au XIXe siècle, non comme un symbole de vie, de profusion ou de fertilité, mais comme une figure de solitude, d’exil et de mélancolie. Le contraste entre le pin du nord et le palmier de l’Orient est frappant : bien que situés dans des climats opposés – l’un dans un froid glacial, l’autre sous une chaleur brûlante – les deux arbres partagent un même destin d’isolement et de souffrance face aux forces hostiles de la nature.

Heine utilise ici le palmier comme une projection symbolique de l’Orient, un lieu de soleil et de chaleur, mais aussi de dénuement et de désolation. Le palmier n’est pas un symbole de luxuriance ou de l’idéal orientaliste de profusion, mais l’écho d’une détresse universelle. Il devient un double mélancolique du pin nordique, incarnant une polarité où le trop froid et le trop chaud se rejoignent dans une même expression d’abandon.

Dans la tradition romantique, les éléments naturels servent souvent à exprimer un sentiment humain plus profond. Ici, le pin et le palmier ne sont pas de simples arbres, mais des métaphores d’un sentiment de tristesse et d’aliénation. Cela marque une rupture avec des visions antérieures du palmier dans les récits de voyage ou les textes scientifiques, qui mettaient davantage l’accent sur sa dimension nourricière et son rôle vital dans les paysages orientaux.

L’aventure franco-chinoise continue. 25 ans d’amitié et de collaboration

MLO, Liverpool University Press, juin 2024

Ah, l’aventure des Franco-Chinois, quelle épopée.

En 2012, accompagné de mon amie inébranlable Rosalind Silvester, j’ai eu la joie de piloter un ouvrage intitulé Trais Chinois/Lignes francophones. Publié aux Presses universitaires de Montréal, ce livre était un véritable pont entre deux cultures, une ode à la francophonie sinisante, en quelque sorte. Et voilà qu’une décennie plus tard, Rosalind, toujours aussi passionnée et infatigable, me propose de remettre ça.

Nous voilà donc en 2019, Rosalind orchestre avec maestria un nouveau colloque international, écho de celui de 2009. Certains contributeurs font leur retour, prêts à embarquer pour cette nouvelle aventure littéraire et artistique . L’excitation est palpable, les idées fusent, et nous nous lançons avec ardeur dans la création de ce deuxième volume. Initialement prévu pour une parution en 2022, le sort en a voulu autrement, et c’est finalement aujourd’hui, en ce mois de juin 2024, que notre ouvrage voit le jour.

Rosalind, qui a porté ce projet à bout de bras, mérite pleinement d’être la seule directrice mentionnée sur la couverture. J’ai insisté pour que son nom brille en solo, tant son implication a été sans faille. Néanmoins, j’ai le plaisir de co-signer l’introduction avec elle et de contribuer avec un article sur l’artiste franco-chinoise Chen Xuefeng, une histoire d’amitié et de passion artistique qui remonte à 2012.

Mon article sur l’artiste Chen Xuefeng, publié aujourd’hui

Ah, Chen Xuefeng.

Je me souviens encore de cette rencontre à la galerie Françoise Besson à Lyon, à l’occasion de l’exposition d’une artiste chinoise en France, dont les œuvres résonnaient harmonieusement avec notre premier livre. C’était l’été 2013, et cette rencontre a marqué le début d’une nouvelle recherche. Conférences, échanges culturels, médiations artistiques, tout était en place pour une collaboration fructueuse.

Françoise Besson, cette talentueuse galeriste, m’a même commandé un texte pour le catalogue de l’exposition, ce qui a donné naissance à mon premier écrit critique sur Chen Xuefeng en 2014 : « L’amoureuse. Le monde symbolique de Chen Xuefeng ». Depuis, je n’ai cessé de suivre son parcours artistique, de la Chine à la Bourgogne, où elle a travaillé en résidence parmi les vignes.

En 2019, lors du deuxième colloque organisé par Rosalind, Chen Xuefeng et moi avons animé une séance de conférence dialoguée. Plutôt que de lire un discours, nous avons échangé nos idées, mêlant nos voix pour offrir une interprétation vivante de ses œuvres.

Finalement, en 2021 ou 2022, j’ai proposé un texte sur la matérialité de son art pour le numéro spécial orchestré par Rosalind. Aujourd’hui, en ce jour du solstice d’été, nous célébrons la parution de ce nouveau volume, fruit de tant d’amitiés et de collaborations entre intellectuels et artistes de tous horizons. De la Chine à la France, en passant par l’Angleterre, la Suède, la Roumanie, les Etats-Unis et le Canada, cette publication est un témoignage vibrant de la vie chinoise de langue française.

Je donne donc dès à présent rendez-vous à Rosalind pour un troisième volume de Traits chinois/Lignes francophones autour de 2034, puis en 2044 et enfin en 2054, date à laquelle il sera raisonnable de mettre un terme à cette histoire.